‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 103 sur 377 · Le compte rendu par Diderot du Salon de 17G · texte numérisé non relu

Le compte rendu par Diderot du Salon de 17G

exact à Votre Altesse de cette compagnie qui veut acheter les prétentions des princes de l'Empire.

28 novembre 1763.

Madame,

Suivant les informations que j'ai prises, je ne puis douter qu'il n'y ait des gens ici qui proposent d'acheter argent comptant les prétentions des princes et États de l'Empire. Ils ne demandent qu'à recevoir les originaux des billets de liquidation et s'engagent à payer six semaines après. Je leur ai fait dire, sans nommer personne, qu'ils devaient sentir que celte extradition des papiers originaux ne pouvait avoir lieu qu'en échange de lettres de change payables à six semaines de date, mais dûment acceptées par quelque solide maison de commerce. Il ne faudrait pas autrement s'embarquer avec des gens dont la probité n'est pas autrement bien établie. Au reste, ils n'offrent que six sols pour la ration de fourrage, que le roi a passée à quinze sols dans ses billets de liquidation; mais, comme Votre Altesse sérénissime a très-bien observé, l'argent comptant est d'un grand contre-poids quand il n'y a de l'autre côté que des espérances vagues et éloignées que l'état des finances du royaume ne permettra pas de longtemps de réaliser.

Si Votre Altesse sérénissime daigne donner une nouvelle marque de bonté à son très-humble profane en l'honorant de ses ordres, je tâcherai de mériter cette nouvelle grâce par mon zèle. Il faudrait pour cet effet être muni des papiers originaux au plus tôt possible, pour pouvoir les montrer et entrer en négociation, et si ces papiers ne pouvaient pas être envoyés tout de suite, il me faudrait en attendant une note détaillée des différentes livraisons faites par les sujets de Votre Altesse, où l'on aurait soin de marquer à chaque article ce qui est liquidé et ce qui ne l'est pas. Car il y a d'autres gens qui proposent même de traiter sur des articles qui ne sont pas liquidés. Je crois bien que leurs offres seraient extrêmement minces, et qu'il faudrait procéder dans cette négociation avec beaucoup de prudence et de précaution, mais comme il n'en coûte rien d'écouter dépareilles propositions, il n'en faudrait négliger aucune.

Ce qu'il y a de certain c'est que toute cette affaire est actuellement en fermentation ici, et je crois qu'il faut saisir le moment sans perte de temps. Je sais encore de science certaine que la maison de Waldeck est entrée en négociation avec les gens en question. Je serai instruit des progrès de cette négociation. Si ces gens-là entrent une bonne fois en payement, ce sera un préjugé favorable pour eux. Les prétentions de la maison de Waldeck vont à huit millions.

If. le marquis de Castries est si éloigné de désapprouver les idées de Votre Altesse à cet égard que c'est lui-même qui m'a donné un des premiers l'éveil sur cette compagnie.

S'il a désiré de procurer vos bontés, madame, à ce M. Gelly, qu'il connaît pour un digne homme, ce n'est point du tout au préjudice de ce que les intérêts de Votre Altesse pourraient exiger. Je laisse à M. de Castries à parler à Votre Altesse sérénissime de sa reconnaissance. La seule chose qu'il désirerait, ce serait que Votre Altesse voulût accorder à M. Gelly le titre de son agent avec une lettre pour M. le duc de Praslin, sans appointements et sans affaires, parce que la simple qualité d'agent d'une cour d'Allemagne suffirait à M. Gelly pour remplir ses vues d'un autre côté et le faire réussir dans ses projets qu'il a formés pour son avancement. J'ai osé promettre à M. de Castries qu'à moins de quelque raison particulière que nous ne pourrions savoir, Votre Altesse se prêterait volontiers à lui donner cette marque de bonté.

6 mars 1764.

.... Un des dévoués de Votre Altesse, M. le marquis de Poyanne, épouse aujourd'hui ou demain Mme de Bacquencourt, veuve d'un fermier général ; c'est une femme de quarante-cinq ans environ, et qui est fort estimée. Son premier mari était frère de ce M. Dupleix qui vient de mourir après avoir été longtemps gouverneur de Pondichéry et qui a passé les dernières années de sa vie à Paris, presque dans la pauvreté, parce que la Compagnie des Indes n'avait encore rien statué sur ses prétentions.

xvi. 27

25 juin 1764.

Madame,

Je ne puis laisser partir ce paquet sans avoir l'honneur de dire à Votre Altesse sérénissime que m' étant trouvé le jour du départ de M. le marquis de Gastries pour les eaux de Barèges à dîner chez lui, j'ai eu la satisfaction d'y rencontrer M. le comte de Scey que je n'avais pas eu l'honneur de voir depuis la guerre. M. le comte de Schomberg s'y trouva aussi, et il est très-aisé de deviner quel fut le sujet favori de notre entretien. M. le comte de Scey m'a fort recommandé de le mettre aux pieds de Votre Altesse sérénissime, et je l'ai fort assuré qu'il n'avait pas besoin de m'en prier et que je ne négligerais point une si belle occasion de faire ma cour à Votre Altesse. Rien ne prouve mieux l'attachement de tous ceux que le sort a conduits à Gotha pendant la dernière guerre que la joie qu'ils ont de se rencontrer sans se connaître ; ils se croient liés d'amitié les uns aux autres par un sentiment commun qui les attache à Votre Altesse.

11 s'est répandu ici un bruit ces jours derniers que le grand Frédéric s'était presque empoisonné en buvant d'une limonade qui avait séjourné dans un vase où il s'était formé du vert-degris, qu'il en avait été extrêmement incommodé, mais qu'il était aussi parfaitement rétabli. Nous avons, M. d'Alembert et moi, des lettres de Berlin postérieures à la date de cet accident, et ces lettres n'en font aucune mention. Gela me fait espérer que ce n'est qu'un faux bruit ou du moins une nouvelle fort exagérée. Il serait bien cruel et bien extraordinaire que le héros et l'ami de Votre Altesse finît ainsi. J'ai la confiance que son sort sera unique en tout, et comme c'est un miracle qu'il ait survécu à' tant de travaux et à tant de dangers, j'espère qu'il fournira la plus longue comme la plus belle carrière.

Je viens de lui envoyer un recueil de découpures de mon ami Huber de Genève, ainsi que le verre dans lequel on renferme ces morceaux pour les voir. J'ai prié M. de Catt, quand le roi les aura vus assez, de les envoyer avec le verre à la princesse de l'Europe que sa Majesté estime et considère le plus. Ainsi j'espère que Votre Altesse verra arriver ces découpures en temps et lieu, et qu'après avoir satisfait sa curiosité, elle aura la bonté de me les renvoyer à

Paris où l'auteur compte en disposer. Monseigneur le prince héréditaire, qui aime les arts, ne sera pas fâché de voir des productions d'un talent unique.

13 octobre 1764.

.... Mon ami Gatti vient de partir pour la Franche-Comté où il doit, entre autres inoculations, faire celle de Mme la comtesse de Scey, et mon ami Tronchin vient de partir de Genève pour aller inoculer le prince héréditaire de Parme. En attendant, notre Faculté délibère toujours pour savoir s'il n'est pas pernicieux de se faire inoculer, et j'espère qu'elle se décidera pour l'affirmative afin de mettre le comble à sa gloire et de donner à M. Orner l'occasion de faire un réquisitoire digne des autres. M. deLugeac est venu se rétablir à Paris, après avoir été de nouveau à toute extrémité aux eaux où les médecins l'avaient envoyé fort mal à propos. Je me flatte que l'hiver ne se passera point sans compléter les portraits que Votre Altesse m'a fait la grâce de me demander.

Je n'entends point parler des découpures que j'ai envoyées à Berlin et qui doivent être renvoyées à Votre Altesse. Depuis le retour du roi de la Silésie, je n'ai eu nulle nouvelle de ce pays-là.

AU DUC HÉRITIER

13 décembre 1764.

Monseigneur,

Je viens de causer une sensible joie à ce bon vieux président 1 en lui disant ce que Votre Altesse sérénissime a bien voulu me demander à son sujet dans la lettre dont elle m'a honoré. Il voudrait que les princes en France fussent aussi bien élevés qu'à Gotha et moi, qui suis sensible à la gloire de ma patrie et qui ai tant de raisons d'aimer la France, je le voudrais bien aussi. Il voudrait bien aussi, avant de mourir, avoir le bonheur de faire

1 . Le président Hénault, qui avait alors soi.\ant-dix-neuf ans.

sa cour à Votre Altesse en ce pays-ci, et je l'ai assuré que ce n'est pas moi qui m'y opposerai.

Je suis charmé, monseigneur, de savoir enfin les découpures arrivées sans accident à Gotha; j'espère qu'on n'aura pas oublié ce double verre qui est nécessaire pour les bien voir et qui les fait paraître avec avantage, surtout à la lumière. Je m'en tiens au jugement que Votre Altesse sérénissime en a porté, il confirme le mien. Le grand Frédéric n'a pas eu le temps de les bien voir ; il n'a vu que de la patience, un morceau de vélin, des ciseaux. 11 nous aurait fallu auprès de lui une main habile pour présenter ces différents morceaux avec art sans en accabler le roi ; alors il en aurait pu sentir le mérite. Son aimable chambellan, M. d'Edelsheim, eût été bien cet homme-là, mais je n'ai osé m' adresser à lui. Je me suis adressé à M. de Catt et je m'y tiens. Celui-ci veut que je lui obtienne son pardon d'avoir osé écrire à Mme la duchesse en lui envoyant ces découpures, et j'ai pardonné au nom de Son Altesse sérénissime; on peut compter qu'elle souscrira toujours à un acte de bonté.

Quant aux frères aîné et cadet, Votre Altesse me permettra de réparer un peu la brèche que j'ai faite à ma réputation de discrétion. Tout ce que je sais, c'est que j'ai vu acheter des contredanses, que j'ai passé une journée entière à parler avec délices d'une cour à laquelle je suis attaché à tant de titres divers, où je ne puis faire un pas sans rencontrer mes dieux ; que je suis charmé de savoir ces contredanses entre les mains de Mme la princesse, que je suis vivement touché du souvenir dont Son Altesse sérénissime m'honore et qu'il faut que vous me permettiez, monseigneur, de me mettre à ses pieds et de présenter mon respect à monseigneur le prince auguste.

Ce n'est pas tout. Dans l'Église romaine on s'adresse à la mère pour obtenir les grâces du fils ; moi, fidèle à la foi de mes pères, je ne veux pas de cette cascade, mais je veux obtenir une grâce de la plus respectable des mères par un fils qui l'adore et qui à son exemple daigne me combler de bonté.

Votre Altesse a peut-être entendu parler de petits enfants que leurs talents pour la musique, et particulièrement pour le clavecin, ont fait admirer de tout Paris l'hiver dernier; leur portrait sera joint au premier paquet. Ces enfants se trouvent à Londres depuis le mois d'avril. Quoique arrivés beaucoup trop tard, ils

ont bien fait leurs affaires dans le commencement, ils ont été appelés chez la reine deux ou trois fois, et le petit virtuose va lui dédier un livre de sonates composées par son ordre. Mais toute la belle saison est une saison absolument morte à Londres ; le père a eu d'ailleurs une maladie considérable, il a pensé mourir, et il lui a fallu trois mois pour se rétablir. Il s'agit donc de réparer cet hiver les pertes de l'été, et le projet du père est de donner par souscription un concert à chaque assemblée chez Mme Cornelys, in Soho square. Or le duc d'York, père du roi, est un des principaux membres de cette assemblée, et si Son Altesse royale voulait protéger ces enfants qui s'appellent Mozart, leur concert serait sans doute agréé par toute l'assemblée et leur sort se trouverait fait. Actuellement j'ai la ferme confiance en vos bontés, monseigneur, que vous engagerez la plus heureuse et la meilleure des mères, la première fois qu'elle écrira à Mme la princesse de Galles, d'écrire un mot en faveur de ces enfants, et de prier Son Altesse royale de les recommander à son fils le duc d'York. J'ai encore la ferme confiance que Votre Altesse me pardonnera cette importunité et me la fera pardonner par la souveraine que j'adore. En me gâtant par un excès de bonté, elle m'a accoutumé à regarder Gotha comme les dévots regardent le ciel, c'est-à-dire comme un lieu de refuge et d'asile dans tous mes besoins. Vous avez, monseigneur, imité son exemple; vous m'avez gâté comme elle, il faut bien que Votre Altesse en souffre, et que je puisse me vanter de vous devoir tous les jours davantage. J'abuse même par cette longue lettre du loisir dont Votre Altesse me laisse disposer. Je vais donc finir bien vite en vous suppliant de souffrir que je me mette aux pieds de Leurs Altesses sérénissimes, vos augustes parents. J'attends avec impatience une épître de ce cher apôtre pour être instruit de leur santé. Je supplie aussi Votre Altesse, après m'avoir accordé ses bontés gratuitement, de me les conserver et d'agréer le profond respect avec lequel je serai toute ma vie, etc.

Tout ce que je sais de la peinture éludorique, c'est que les tableaux se peignent sous l'eau. De cette manière ils conservent, dit-on, une fraîcheur singulière ; la poussière ni la moindre ordure n'en peut approcher, la couleur et l'huile seuls restent sur la toile, et tout ce qui est étranger ne peut toucher la toile, au lieu que sur le chevalet elle est exposée à la poussière qui s'imprègne

avec les couleurs. Quand un tableau est fini ainsi, on le tire de l'eau et on lui donne une façon de feu à peu près comme à l'émail, mais pas aussi forte, à ce que je crois l.

26 janvier 1765.

Madame,

Je suis pénétré de tout ce que Votre Altesse sérénissime a la bonté de me dire dans la lettre du 10 de ce mois; mon cœur en sent tout le prix, mais ma bouche ne sait où trouver les expressions.

J'ai fait passer à M. Tionchin les remarques de M. Sulzer, et j'attends sa réponse; je suis curieux de voir ce qu'il me dira. Quant à moi ignorant, j'avoue que je suis entièrement de l'avis de M. Sulzer. J'approuve infiniment ce cataplasme de pommes de Borsdorf. Si les médecins n'avaient jamais employé que de ces remèdes qu'on appelle remèdes de bonne femme, ils auraient fait beaucoup moins de mal. J'ai la ferme confiance que par ce régime doux M. Sulzer parviendra au but que nous désirons avec tant d'ardeur, surtout si Votre Altesse daigne le seconder par un peu de modération dans le travail et dans l'application. S'il a pu voir, sans se fâcher, deux pages d'écriture en faveur d'un homme que deux lignes de Votre Altesse sérénissime rendraient également heureux, il est certainement très-indulgent; or plus l'indulgence est grande d'un côté, plus la crainte d'en abuser l'est

1. «La manière éludorique ne consiste qu'à tendre sur une glace le taffetas imprimé à l'huile et à peindre ensuite des personnages ou autre chose, suivant le procédé ordinaire. Lorsque l'ouvrage est à peu près fini, l'artiste le laisse pendant quelques heures dans l'eau pour juger des parties faibles auxquelles il faut retoucher. Après cette retouche, il remet de nouveau son ouvrage dans l'eau pour y être parfaitement dégraissé, et lorsqu'il le retire, il le fixe et l'adapte derrière une glace, qui lui sert de vernis avec une composition de gomme et de sucre candi dissous dans l'eau. » (Almanach des artistes, pour 1776, p. 124.) L'auteur cite parmi les artistes qui pratiquaient ce genre, aujourd'hui perdu : Le Bel, Monpetit, de Mallier, Laine, Mme Moreau, dont les bracelets étaient, paraît-il, très appréciés à la cour. Il oublie Gabriel de Saint-Aubin qui, au salon du Colisée de 1776, dit M. Reiset, exposait des fixés par la peinture éludorique. En 1770, M. Vincent de Monpetit eut l'honneur de présenter au roi un portrait de la jeune dauphine (Marie-Antoinette), peint sur une rose et encadré des attributs des maisons de France et d'Autriche. Le Mercure (oct. 1770, p. 172), a complaisamment décrit ce portrait « peint dans la manière éludorique ».

de l'autre. Je me flatte que le retour du printemps vers lequel nous avançons insensiblement achèvera cette guérison tant souhaitée, et nous rendra une joie pure et sans mélange avec le partait rétablissement de Votre Altesse sérénissime.

J'ai mandé à mon ami Huber son succès auprès de Votre Altesse. Il le dédommagera du succès médiocre de Potsdam, dont au reste il avait des pressentiments, car il ne s'est prêté qu'avec peine à ma proposition, et il m'avait prédit que le roi regarderait ses ouvrages comme des misères difficiles. Le peu d'impression qu'ils ont fait sur le héros du siècle ne me fait pas changer d'avis sur leur mérite, et l'approbation de Votre Altesse me confirme dans mes idées. Les hommes de génie sont faits pour être jugés et non pour être juges. Quand mon ami Diderot veut me rendre compte de quelque chose qu'il a lu ou de quelque fait historique, je lui dis : Souvenez-vous que Dieu vous a fait créateur et non rapporteur, ainsi dites des choses et jamais des faits, et lorsqu'il persiste à vouloir conter, je dis : Messieurs, voilà qui est fort beau , n'est-il pas vrai? Eh bien, il n'y a pas un mot de vrai. La plupart du temps j'ai raison et nous rions. L'homme de génie de Potsdam n'a vu que du vélin découpé avec patience, et n'a pas daigné y regarder mieux. Si j'y laissais regarder Denis Diderot, il y verrait cent choses qui n'y ont jamais été et nous tournerait la tête par ses récits.

La confiance que je dois à tant de titres aux bontés de Votre Altesse sérénissime me fait avouer avec la même naïveté que je crains n'avoir pas réussi jusqu'à présent auprès du héros par mon travail. Il ne m'arrive que ce que je mérite pour avoir eu une ambition trop démesurée. J'ai été séduit par les bontés de Votre Altesse, je devais prévoir que je n'éprouverais point cette indulgence de la part d'un homme supérieur qui a autant de raisons que Votre Altesse pour être difficile en fait d'ouvrages d'esprit, mais qui n'a pas cette habitude de bonté et l'indulgence qui vous rend, madame, la souveraine des cœurs. Il est juste avec moi, il n'y a rien à dire. Ce que je comprends par les mots que M. de Catt me jette de temps en temps, c'est que ce travail est en général trop sérieux pour le roi, qui aimerait mieux ne recevoir que de simples bulletins où il y eût, outre la notice des livres nouveaux, des anecdotes de toute espèce et propres à amuser. Or il m'est impossible de me prêter à cet arrangement.

klk OPUSCULES ET LETTRES DE GRIMM.

Outre que je craindrais de changer la forme de cette correspondance, telle que Votre Altesse a daigné l'approuver, j'ai une aversion invincible pour le métier d'écrivain d'anecdotes; il faut qu'elle soit bien forte puisque je ne puis la vaincre en faveur du premier homme du siècle auquel ma vanité serait si contente de plaire. Il est deux sortes d'anecdotes. Les unes sont curieuses et intéressantes, mais un honnête homme, aussi longtemps qu'il n'est que simple particulier, ne peut et ne doit en mander de cette espèce; il faut avoir un caractère, être ministre pour être autorisé à faire ce métier. II y a d'autres anecdotes qui composent l'histoire scandaleuse de Paris qui pourraient contribuer à amuser Sa Majesté, et qu'on pourrait mander sans se compromettre. Mais jamais je ne vaincrai ma répugnance à cet égard. J'écoute la plupart du temps ces sortes d'histoires avec la plus grande indifférence; quoique j'en connaisse les acteurs, cela ne me reste pas trois minutes dans la tête, et s'il était question de me racheter la vie, il me serait impossible, je crois, de me résoudre à écrire de pareilles misères. Je suis donc réduit à craindre que je ne pourrai jamais remplir l'objet d'un roi, que ses talents et ses glorieux exploits devaient me rendre trop redoutable pour ambitionner le difficile bonheur de lui plaire. Ce qui me console c'est de penser qu'il n'a qu'à jeter mes paquets au feu sans les lire; il doit être exposé à en recevoir souvent de pareils.

Je sens, madame, en faisant ce long détail combien je m'oublie et combien les bontés de Votre Altesse m'ont gâté. Je parle à Votre Altesse de mes craintes avec aussi peu de discrétion qu'à mon ami le plus intime. Peut-être je me les exagère un peu ; j'ai cependant dans la tête qu'il n'y a point de milieu avec le grand Frédéric ; ou l'on réussit beaucoup, ou l'on déplait ; or certainement je n'ai pas réussi supérieurement. Il m'a pourtant donné une marque de bonté il y a deux mois; c'est l'unique que j'en aie reçue jusqu'à présent, et il faut que je la confie à Votre Altesse, en la suppliant d'en garder le secret jusqu'à ce que la chose soit publique.

Il a envie de faire venir M. Helvétius soit pour passer quelque temps avec lui , soit pour y rester si cela lui convenait. Il savait que j'étais lié avec M. Helvétius, et il m'a fait charger de cette commission en me faisant écrire par M. de Catt que c'était un moyen sûr de lui faire grandement ma cour. Je n'ai pas eu de

peine à déterminer M. Helvétius à un voyage si flatteur, et j'ai mandé à M. de Catt que, quant au projet de le fixer entièrement à Berlin, ce ne pouvait être que l'ouvrage du roi même. Sa Majesté m'a fait dire depuis qu'elle était contente de ma façon de négocier. C'est quelque chose que d'avoir réussi dans le plus petit point.

Nous attendons actuellement une réponse pour savoir en quel temps M. Helvétius devra se mettre en route. J'imagine que ce sera vers le mois d'avril , à moins que les noces du prince de Prusse ne retardent le voyage philosophique. J'ai déjeà osé prévenir M. Helvétius que son chemin le mènerait par Gotha, et que Votre Altesse sérénissime serait sûrement bien aise de recevoir en passant ses hommages. Vous voyez, madame, jusqu'où va ma témérité; mais le philosophe sera encore plus agréable au roi si, en arrivant, il peut se vanter d'avoir vu une princesse que le grand roi chérit et honore et avec tant de raison.

AU DUC HÉRITIER

26 janvier 1765.

Monseigneur,

J'espérais pouvoir donner à Votre Altesse sérénissime quelques nouvelles positives sur l'augmentation qu'elle m'a ordonné de faire à l'imprimerie du Parnasse de Friedenstein; mais les ouvriers sont insupportables ; ils sont en possession de manquer à leur parole. Il faut croire qu'ils finiront enfin, et qu'ils me mettront en état de faire partir un ballot d'ornements qui ne contribueront pas peu à embellir des productions du Parnasse.

J'ai mille grâces à rendre à Votre Altesse du beau présent dont j'ai été honoré. J'y ai quelque droit par l'intérêt que je prends au succès de cette imprimerie. Vos essais sont des coups de maître, cela est en effet fort bien. La seule chose que j'y trouve, pour que M. le directeur ne soit pas trop vain tout d'un coup, c'est que nous autres typographes nous n'aimons pas rompre la ligne dans les vers, et, pour éviter cet inconvénient, nous composons le texte des vers d'un caractère plus menu que le texte de la prose; cela joue aussi mieux aux yeux.

... Je n'ai pu éclaircir si le procédé de la peinture éludorique, dont Votre Altesse me fait l'honneur de me parler, se pratique ici communément; peut-être emploie-t-on les deux manières. M. de Montamy1, le chimiste mécanicien de notre bande, est très-malade depuis plusieurs mois; il aurait pu me donner des éclaircissements. Je crains que nous n'ayons le malheur de le perdre. C'est le doyen de notre société qui subsiste depuis douze ans chez M. d'Holbach, et nous en sommes tous tristes.

7 mars 1765.

Madame,

Je suis honoré de deux lettres de ma souveraine si adorée et si digne de l'être. Elle ne veut point que je l'empêche de m'écrire. Hélas! qui mieux que moi peut sentir le bonheur de recevoir des témoignages de ses bontés, qui peut en mieux connaître le prix? Je remporte une victoire sur moi-même aussi souvent que je supplie Votre Altesse sérénissime d'y mettre des bornes. C'est bien contre le vœu de mon cœur que je fais ces instances; je sens trop combien il m'en coûterait d'être privé de ces lettres précieuses. Je ne formerai donc plus de demandes contre mes propres intérêts ; c'est à M. Sulzer à régler le nombre et la longueur des lettres qui me sont destinées; j'en charge son âme et sa conscience, et je me nourrirai, en attendant, de la douce espérance que ses soins, secondés par les approches de la belle saison, nous ôteront toute inquiétude sur les yeux de Votre Altesse.

J'ai fait partir sur-le-champ la lettre dont Votre Altesse sérénissime a bien voulu honorer le docteur Tronchin. Si j'avais le droit de remontrances, j'en aurais fait à Votre Altesse sur les dix louis qu'elle m'ordonne de lui faire payer. J'aurais bien des choses à dire sur la disproportion de la récompense d'avec le service; mais Votre Altesse ne ferait aucun cas de mes remontrances; il vaut donc mieux se taire et obéir. Comme je n'ai encore aucune nouvelle de MM. d'Olenschlager sur le crédit qu'ils doivent m'établir, j'ai ajouté ces dix louis au mémoire de la cor-

1. Voir sur d' Ardais de Montamy les Œuvres complètes de Diderot, en se reportant à la Table générale, et la Correspondance littéraire, tome VI, p. 211.

respondance que j'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse sérénissime.

V\ec quelle bonté, madame, vous daignez vous occuper de ma position vis-à-vis du héros philosophe! J'en suis pénétré. Je vois bien que c'est à moi à rassurer Votre Altesse, comme si cette affaire vous touchait directement. Je supplie donc Votre Altesse d'abord de croire que j'ai la tète assez bien faite; que j'aurais été infiniment vain d'avoir réussi supérieurement avec le héros, mais que je ne suis pas pour cela malheureux d'avoir eu un médiocre succès, que cela ne m'a pas encore tracassé un quart d'heure, si ce n'est pour étudier et chercher les moyens qui sont en mon pouvoir pour plaire mieux. Il se peut que je m'exagère un peu mes mauvais succès. Mes craintes n'ont d'autre fondemont que quelques mots jetés de temps en temps par M. de Catt, quelques conseils trop vagues pour être utiles, sur la manière de rendre ces feuilles plus agréables au roi. J'en conclus donc qu'elles ne le sont pas infiniment; j'en conclus aussi que ses conseils sont la plupart du temps dictés par le roi même, car son lecteur ne voit mes feuilles que par occasion. Quoi qu'il en soit, je trouve tout simple que le héros ne soit pas content, et impossible d'y remédier. Je ne puis déranger une forme que Votre Altesse a approuvée depuis si longtemps, qui convient à la reine de Suède depuis cinq ans, et qui a trouvé l'approbation de l'impératrice de Russie, qui m'a ordonné l'année dernière de lui envoyer cette correspondance. En changeant de forme et de ton, je risquerais de déplaire à tout le Nord sans peut-être réussir davantage auprès du héros, car, quoi qu'il en arrive, il est décidé que je ne me résoudrai jamais à mander les petits contes, les petites tracasseries, les petites historiettes de Paris, que mes prédécesseurs ramassaient souvent dans les cafés, mais que je ne pourrais y chercher et moins encore écrire, quand il serait question de me sauver la vie. Je sais cependant très-bien que le roi aime beaucoup ces bagatelles, et cela me paraît très-naturel dans un homme qui a besoin de délassement et d'amusement après s'être occupé toute la journée d'affaires d'Etat. Je sais aussi que j'ai avec lui le tort ou la tache originelle qui ne s'efface pas, d'être Allemand; si je portais un nom français, j'aurais bien plus beau jeu. Que faire donc? L'impossible pour plaire, d'en épier, étudier les moyens, et attendre tranquillement le bon ou le mau-

vais succès. Je n'ai confié mes inquiétudes à qui que ce soit, mais Votre Altesse me permet d'ouvrir mon cœur avec une entière confiance. Faut-il tout dire? C'est sans doute le meilleur moyen de répondre à votre généreuse bonté. Ce qui me tranquillise dans tout ceci, c'est que depuis vingt mois que j'ai l'honneur de lui adresser cette correspondance, je n'ai reçu aucune sorte de récompense. Je désire d'être encore dix ans dans cette position, parce que la moindre récompense suffirait pour me rendre malheureux avec l'idée de n'avoir pas réussi, au lieu qu'à présent je me dis : si je déplais, le pis aller, c'est qu'il jette mon radotage au feu sans le lire; et cette idée me rassure entièrement.

Il faut que je l'avoue ingénument à Votre Altesse que ce n'est ni l'honneur d'adresser mes feuilles au premier homme de l'Europe, ni mes succès en Russie et en Suède, mais uniquement vos bontés, madame, et celles de Mme la princesse héréditaire de Hesse-Darmstadt qui m'ont fait continuer jusqu'à présent un travail en lui-même ingrat et qui rend toute autre occupation impossible. J'avoue que j'ai été plus d'une fois tenté d'essayer mes forces, d'oublier les ouvrages des autres pour voir si j'en pourrais faire à mon tour ; je me dis qu'il faut du moins l'avoir essayé pour acquérir le droit de ne rien faire ; mais cette correspondance sans cesse renaissante m'en ôte absolument les moyens et le loisir indispensable, et quand il m'a passé par la tête d'y renoncer, parce que tout enfin passe par la tête, j'ai vu que les bontés de Votre Altesse, qui n'ont jamais connu de bornes, ont fait une si profonde impression sur mon cœur que je ne pourrais rompre un commerce, dont tous les avantages sont de mon côté, sans renoncer presque à tout le bonheur et à tout l'agrément de ma vie. Effrayé par cette idée, j'ai laissé agir ma paresse, j'ai dit que la chimère n'est qu'une chimère, que la calomnie et la persécution sont souvent la récompense de ceux qui écrivent pour le public, et qu'une couronne de laurier ne vaut pas une ligne de Votre Altesse.

Vous voyez, madame, avec quelle confiance je sais abuser de vos bontés et faire de toutes mes pensées une entière confession à Votre Altesse. Oui, je sais que milord Maréchal est l'ami du roi et celui de M. Rousseau, et si j'avais écrit à milord, j'aurais respecté son amitié ; mais j'écris pour le roi, et je ne lui dois que la

vérité, c'est-à-dire ce qui nie parait vrai, car nous en sommes tous là. J'espère aussi que le roi daignera ne me pas savoir mauvais gré de ma franchise, et ne me pas faire de tracasserie; j'en ai la confiance. Il n'a jamais rien montré de mes feuilles à M. d'Alembert pendant qu'il était là-bas ; c'est une délicatesse que j'ai bien sentie ; je compte qu'il en usera avec M. Helvétius de même, et qu'il n'en sera pas plus tenté de me compromettre avec milord Maréchal, qui est un des dignes hommes que j'aie connus.

M. Helvétius part le 14. Il portera à Votre Altesse les Lettres de la campagne 1. L'exemplaire est un peu endommagé au dos, mais je suis encore bien heureux de l'avoir trouvé. Je ne suis pas étonné que Votre Altesse n'ait rien trouvé d'atroce dans les Lettres de la montagne; il faut être Genevois pour en sentir la méchanceté ; mais il n'est pas moins vrai que dans ces Lettres toute la constitution genevoise est démolie avec un artifice d'autant plus condamnable que l'auteur prend le ton de bon citoyen et de désintéressement ; il n'en est pas moins constant que la pauvre petite république est depuis deux mois et demi dans un état de combustion qui fait pitié, et que ce livre aura détruit pour quelque temps le bonheur et la tranquillité publiques, car la méfiance et la jalousie semées entre les différents ordres de l'État les tourmenteront d'autant plus que les objets en sont chimériques, et qu'il n'existe aucun grief réel : quand cet esprit de vertige s'empare des hommes, ils sont ordinairement trèsprès des grandes calamités. Les têtes sages de Genève pensent ainsi. Dieu soit en aide à la pauvre république! Je suis convaincu que si M. Rousseau avait écrit ce livre contre le canton de Berne, il aurait couru le risque de perdre la tête sur un échafaud ; mais il savait bien que les vingt-cinq tyrans de Genève, si entreprenants et si redoutables dans ses lettres, étaient effectivement de pauvres gens sans crédit et sans pouvoir auxquels on pouvait se jouer sans crainte.

La première partie de ses Lettres m'a fort amusé. La dissertation sur les miracles est unique pour les folies et l'originalité dont elle est. J'ai dit que, par un hasard unique, l'auteur en avait attesté un autre, cette fois juridiquement. Je sais que l'évêque d'An-

1. Lettres écrites de la campagne (par J.-R. Tronchin). Proche Genève, 1765, in-8° en in-12.

necy s'avisa, il y a trente ou quarante ans, de faire je ne sais plus quel miracle, qu'on fit signer une déposition à tous les témoins oculaires du prodige, et que M. Rousseau, élevé alors en Savoie dans la religion, se trouva au nombre de ces témoins. Il n'y a en cela aucune mauvaise foi , mais seulement un hasard bien plaisant.

Je conviens aussi avec Votre Altesse que les plus grands philosophes tombent dans des sophismes, et voilà pourquoi je fais dans le fait si peu de cas de l'art du raisonnement; je n'y vois qu'un instrument à double tranchant; mais je pardonne tous les sophismes, pourvu qu'on les fasse de bonne foi. C'est la première qualité que j'exige dans un écrivain; la mauvaise foi me révolte. Je vois du moins dans les écrits de Voltaire, de Hume, un but; je vois dans les écrits de M. Rousseau un grand talent, mais une mauvaise foi continuelle ; il me mène par des chemins tortueux et couverts; je ne me trouve jamais en sûreté avec lui. Où veut-il nie mener? Je n'en sais rien, il n'en sait rien luimême. Tout ce qui lui importe de me persuader, c'est que je suis malheureux et malheureux sans ressource : car quand je veux m' amender et suivre ses conseils, il me crie bien vite qu'il n'en est plus temps et que la cause du genre humain est désormais désespérée. Eh ma foi, c'est bien là de la folie qui peut amuser quelquefois, mais ce n'est pas là le ton du philosophe qui instruit et éclaire. J'aime à voir de temps en temps faire les armes à un habile maître d'escrime qui sait manier l'épée avec une dextérité et une habileté peu communes, mais je n'estime guère un homme qui ne sait faire d'autre usage de son épée. Si M. Rousseau devient jamais pape, il rayera de la suite des sept sacrements de l'église romaine celui de la pénitence ; il ne voudra jamais que les hommes puissent se repentir avec fruit.

On vient de me dire qu'il paraît un nouvel ouvrage de M. Rousseau, intitulé des Princes1. Je suis au désespoir, madame, de n'être pas à portée de procurer ces ouvrages un peu de bonne heure à Votre Altesse ; mais l'inquisition des livres est si grande dans ce pays-ci depuis environ dix-huit mois, que nous ne recevons tous ces livres intéressants que fort tard, et qu'on ne saurait les avoir pour de l'argent. On m'avait offert les Lettres de

\. Rousseau n'a rien publié sous ce titre.

la montagne pour douze francs, il y a environ quinze jours. J'avoue que j'ai hésité de payer le quadruple du prix véritable, et j'ai bien fait puisque Votre Altesse les a enfin reçues d'ailleurs. Par la même raison, je n'ai pas voulu envoyer la nouvelle édition des Contes moraux de M. Marmontel, en 3 vol. in-8°, ornée de figures. 11 n'y a que cinq contes nouveaux, et on la vend trente livres. J'attendrai un ordre exprès de Votre Altesse sérénissime s'il faut les faire partir.

Je frémis à l'aspect de cet énorme bavardage. Je supplie au moins Votre Altesse sérénissime de croire que je ne suis pas aussi prolixe avec le héros philosophe ; il ne m'a pas assez gâté pour cela. C'est vous, madame, qui ressentez les inconvénients d'une bonté à laquelle vous n'avez jamais mis de bornes. Je supplie donc Votre Altesse de n'écouter jamais avec moi que son cœur plein d'indulgence et de bienfaisance, et de me pardonner tous mes écarts. Je regarderai bien frère Helvétius entre les deux yeux, puisqu'ils auront le bonheur de voir Votre Altesse.

M. Helvétius sera chargé d'une tête bien frisée pour Mme la princesse. Il part avec un jeune comte de Poelnitz qui a déjà eu l'honneur de faire sa cour à Votre Altesse.

15 avril 1765.

Madame,

J'ai reçu la lettre dont Votre Altesse sérénissime m'a honoré le 6 de ce mois, avec ce doux frémissement que j'éprouve toujours lorsque j'aperçois les gages précieux de la bonté et de la bienveillance de la souveraine que j'adore. Votre âme sublime réunit en elle tout ce que la raison et la bienfaisance, ornées de leurs augustes attributs, olfrent de plus beau et de plus consolant pour l'humanité, et si cet excès de bonté, qui se répand sur moi, me remplit de confusion, je puis me vanter du moins que personne au monde n'en connaît mieux le prix que moi.

J'ai reconnu cette bonté adorable dans la réception que Votre Altesse a faite au bon Helvétius, et dont il est vivement touché. Il en parle avec la surprise d'un homme qui voit pour la première fois la raison éclairée et la véritable bonté réunies au rang souverain. J'ai assez bonne opinion de lui pour croire qu'après avoir

vu et connu le grand homme auprès de qui il doit être dans ce moment-ci, il n'en conservera pas moins le souvenir attendrissant et plein de charmes de la grande princesse qui règne sur tous les cœurs de ses sujets et de ceux qui n'ont pas le bonheur de l'être.

Ce que Votre Altesse présume de son succès auprès du grand roi me fait encore un sensible plaisir, car j'ai craint quelquefois que sa simplicité et sa bonhomie mises en parallèle avec le sémillant du philosophe d'Alembert ne fussent exposées à quelque comparaison défavorable près d'un monarque vif comme le salpêtre, d'une vue perçante comme l'aigle qu'il porte sur sa poitrine et que je crois peu capable de revenir d'une première impression. Le bon Helvétius n'a pas été lui-même exempt de cette inquiétude, et, connaissant votre bonté, madame, je lui ai dit que personne ne pouvait le conseiller plus sûrement que Votre Altesse sérénissime.

J'ose cependant vous supplier, madame, de me permettre de ne point suivre, quant à moi, vos conseils à l'égard du grand homme de Potsdam. Votre Altesse sentira bien aisément que ce n'est pas de l'argent que je cherchais, mais un prix bien différent que j'osais ambitionner. Si je voulais de l'argent, mon auguste débiteur me paraît en assez bonrte contenance et assez solvable pour que j'attende sans impatience le prix de mon travail; il est d'ailleurs trop exact dans les plus petites choses pour que je le soupçonne jamais d'oubli en aucun cas. Bien plus, je sens qu'en me payant il m'ôterait toute tranquillité. Je ne sais à quel point j'ai réussi auprès de lui; j'ai lieu de croire que mon succès est médiocre, et je ne pouvais recevoir de l'argent sans déplaisir qu'au cas que j'eusse eu autant de bonheur que de zèle. Je me flatte, madame, que vous sentirez la justesse de ces raisonnements et que Votre Altesse daignera ne point s'inquiéter d'une situation qui n'a rien d'inquiétant pour moi et qui le deviendrait réellement du jour où j'aurais reçu de l'argent sans être en même temps bien assuré d'avoir rempli les vues de Sa Majesté.

M. de Gatt me demande dans sa dernière lettre si j'ai des nouvelles de la santé de l'incomparable Emilie, notre grande et digne duchesse. Le respect, la crainte, dit-il, de lui ravir des instants, m'empêchent de me mettre à ses pieds et de lui dire qu'on parle bien souvent d'elle et qu'on l'honore infiniment.

l'ai l'honneur d'envoyer ici à Votre Altesse sérénissime un papier singulier qui court depuis quelque temps en manuscrit à Paris. Lorsqu'il parvint a ma connaissance, je balançai quelque peu sur le parti que j'avais à prendre ; je résolus enfin d'en avertir M. de Catt, qui me pria bien vite de faire l'impossible pour lui en envoyer une copie : c'est ce que j'ai fait. J'en joins une à ce paquet, mais je ne prétends pas au mérite d'avoir aidé à répandre ce morceau d'éloquence. Votre Altesse saura mieux juger que moi de quelle main part cet écrit et quel peut être son but.

J'en demande très humblement pardon à Mme la princesse, mais j'ai ri de bon cœur de l'aventure de cette pauvre tête que j'avais vue si bien frisée; et par un mouvement très blâmable, je me réjouis même de l'accident, en marmottant entre les dents que si S. A. S. avait daigné m'honorer de ses ordres, j'aurais pris des précautions pour l'emballage qui auraient mieux garanti cette pauvre tète. Je vais faire passer au grand Tronchin ce que Votre Altesse a la bonté de me dire à son sujet.

9 mai 1765.

Madame,

On est bien heureux d'être chargé de vos ordres. Le zèle tient lieu de mérite, et la bonté de Votre Altesse sérénissime devient ingénieuse à trouver un prix aux attentions les plus simples. J'ai fait part à .M. Bretet de son succès auprès de Votre Altesse ; c'est la récompense la plus flatteuse qu'un artiste puisse obtenir. La mienne l'est bien davantage; car Votre Altesse daigne me remercier du bonheur que j'ai de servir la souveraine que j'adore, bonheur qui est pour moi d'un prix si estimable, que ne pouvant servir Votre Altesse en choses plus importantes, j'ose me flatter que le titre de son commissionnaire de babioles ne me sera du moins jamais ôté.

Je reconnais encore la bonté de ma divine souveraine dans ce qu'elle me dit au sujet de Jean-Jacques Rousseau, et je reçois bien cette déclaration comme la marque la plus flatteuse de son estime.

Hélas ! il me paraît que je n'ai pas besoin d'être excité à la

h3k OPUSCULES ET LETTRES DE GRIMM.

franchise, moi qui fais depuis onze ans le mauvais métier de juger tout à tort et à travers devant la princesse du monde la plus éclairée, moi qui, entraîné par la rapidité d'un travail périodique et toujours à recommencer, suis obligé de me laisser aller dans tous mes jugements à une première impression sans pouvoir l'approfondir, moi enfin à qui la plume tomberait des mains du moment que Votre Altesse ne voudrait plus m' accorder l'indulgence dont je ne puis me passer. Le suffrage dont Votre Altesse honore les ouvrages de mon ancien ami Jean-Jacques serait un nouveau motif de me rendre circonspect et timide, mais comme la liberté fait le seul mérite de mon travail, je n'en ferais rien. J'ai aussi la présomption de croire que si je pouvais m'expliquer et m'étendre sur ce sujet dans ce cabinet où j'ai été une fois aux pieds de Votre Altesse et où je voudrais toujours être, peut-être on trouverait mes idées beaucoup plus d'accord avec celles de la souveraine que j'adore qu'on avait cru. Car assurément ce n'est pas le talent que je conteste à l'homme le plus éloquent et à la plume la plus séduisante du siècle ; je ne suis pas même étonné de la prodigieuse impression que ces talents ont faite sur le plus grand nombre des personnes les plus éclairées ; car enfin le plus grand nombre lit pour s'amuser, et quelle lecture plus intéressante que celle d'un homme éloquent qui porte ses idées sur tous les grands objets, et qui, lors même qu'il s'égare, sait toujours attacher par la manière dont il sait les présenter ! C'est donc sûrement moi qui ai tort quand Rousseau n'est pas de mon goût ; mais c'est que je n'aime qu'un philosophe de bonne foi qui cause avec moi paisiblement, qui m'instruise sans affectation, qui ne gronde pas toujours, parce qu'enfin le gronder ne sert à rien, et, pour tout dire, c'est que je suis trop des amis de Montaigne, de Cicéron et de Voltaire pour m'accommoder d'une autre manière. 11 est vrai qu'aussi souvent que je voudrai voir le philosophe en spectacle et sur les tréteaux, je donnerai à Jean-Jacques la préférence; mais c'est que je n'aime pas les tréteaux longtemps ni pour y être, ni pour y voiries autres.

La subtilité est encore une qualité que je ne puis supporter ni dans le commerce du monde, ni dans les livres, à moins qu'on n'en ait assez pour me la dérober entièrement. Voilà, madame, le croquis de ma profession de foi que je dépose devant l'autel de la bonté et de la sagesse qui s'est faite chair comme le verbe,

et nous l'avons vue et son image nous est toujours présente. Si ce n'esi pas ainsi que dit saint Jean, c'est ainsi que je dis, moi qui n'aspire pas aux honneurs de l'apostolat, mais bien à l'avantage de conserver le nom de pauvre profane.

Je suis bien aise que cette fois-ci les prêtres aient eu tort et que Jean- Jacques soit dans son asile; mais je suis fâché que sa tranquillité empêche Votre Atesse de voir un des hommes les plus singuliers du siècle. J'ai souvent pensé que, quand toute la terre lui aurait manqué, il aurait trouvé du repos et de la protection à Gotha, et cette idée est consolante pour l'humanité et pour la philosophie. Je désire cependant qu'il ne contente la curiosité de Votre Altesse qu'en voyageant librement et lorsque le cœur lui en dira.

Point de nouvelles de Potsdam depuis le 11 avril.

30 juin 1765.

.... 11 est vrai que la Philosophie de l'histoire sent le fagot comme le Portatif; mais Votre Altesse ne s'amuse-t-elle pas de la bonne foi avec laquelle ce vieil enfant de Ferney croit que rien n'est plus aisé que de persuader aux gens que tout cela ne vient pas de lui ? et le sérieux qu'il met à se cacher, et toutes les lettres qu'il écrit pour donner le change là-dessus, et ce zèle infatigable de l'apostolat, et ce courage, et puis des peurs ! Tout cela est bien plaisant.

5 septembre 1765.

.... Il est vrai, madame, que David Garrick serait bien digne de paraître devant Votre Altesse sérénissime ; c'est une aimable créature, indépendamment de son talent sublime. Je ne sais si le grand Frédéric fera attention à ce que j'ai eu occasion d'en dire, mais je sais qu'il est bien naturel et bien juste que la route de Berlin conduise d'abord à Gotha, et qu'on rende ses hommages à la princesse la plus accomplie de l'Europe quand on va voir le philosophe et le héros assis sur le trône. Je doute cependant que le grand Frédéric songe jamais k voir le grand Roscius d'An-

Zj3G OPUSCULES ET LETTRES DE GRIMM.

gleterre chez lui, et j'ai dans la tête qu'il faut être ou Français ou Italien pour mériter son suffrage.

L'empereur * est mort de la mort des justes ; il a fini le songe de la vie en sortant de l'Opéra. C'était un prince aimable que je regrette de tout mon cœur. Il avait du moins toutes les qualités d'un particulier, et ces qualités placées au milieu de l'Autriche ne manquaient pas d'influer sur le ton et le caractère de la cour de Vienne. Je désire que l'empereur d'aujourd'hui ne soit pas plus bigot que son père. Je désire que l'Allemagne soit à jamais tranquille et libre. Je désire que la raison et la philosophie approchent et entourent tous les trônes de l'Europe, et en écartent la superstition et le fanatisme dont le genre humain a tant souffert et depuis tant de siècles. Je désire que tous les souverains apprennent de la souveraine que j'adore le secret de rendre leurs sujets heureux et d'en être véritablement adorés.

14 octobre 1765.

.... Je me flatte aussi que Votre Altesse n'a plus aucune inquiétude à l'heure qu'il est sur la santé de monseigneur le prince héréditaire. Les fièvres catarrhales ont leur cours, et puis sa santé revient, surtout sous la direction d'un Esculape aussi sage que M. Sulzer. Je crois que nous aurons aussi M. Tronchin avant le commencement de l'hiver en qualité de premier médecin de M. le duc d'Orléans, car notre vieux M. Petit se meurt.

Je vais mander au patriarche, qui souffrira de ce départ de M. Tronchin, qu'il s'y est pris trop tard pour solliciter auprès de Votre Altesse en faveur de la famille Calas. J'ai touché les bienfaits de Votre Altesse ces jours derniers.

Ce que vous dites, madame, sur la franchise est malheureusement bien vrai, et n'est pas ce qui fait plus d'honneur au genre humain. J'ai toujours bien compris comment la franchise ne réussit pas à persuader ses conseils, parce que la passion, un coup d'oeil différent, cent mille circonstances peuvent s'opposer à ce qu'on souscrive à un avis donné avec franchise ; mais je ne comprends pas encore comment on peut savoir mauvais gré et se

1. François Ier, époux de Marie-Thérèse et pure de Marie-Antoinette.

blesser d'une vertu si précieuse, et qui emporte toujours une marque d'estime envers celui qui en est l'objet, car on ne se soucie guère d'exercer sa franchise envers des gens qu'on n'estime point. Quant au bon vieux patriarche, vous savez, madame, que c'est un enfant. Il a soixante-douze ans, mais il en aurait cent qu'il serait enfant. Quand on le gronde, il boude; et puis il est fâché d'avoir boudé et puis il ne sait comment faire pour se défâcher. Mais je pardonne volontiers ces petits torts à un homme qui a fait toute sa vie la guerre au fanatisme et à qui la famille Calas doit le peu de justice qu'elle a obtenu.

30 novembre 1765.

Madame,

Ce paquet a été retardé par une indisposition qui m'est survenue et qui m'a mis hors de combat pendant une quinzaine de jours. Au moment où je vais le fermer, je reçois la lettre dont Votre Altesse sérénissime m'a honoré le 23 de ce mois.

J'attends M. Bentink que Votre Altesse a daigné charger d'une lettre pour moi ; je le recevrai avec tout le respect que je dois au porteur de vos ordres, madame, et avec tous les soins que je rendrai toujours à tous ceux qui ont quelque part dans les bontés de Votre Altesse. Ce que je regretterai le plus dans cette occasion , c'est de n'êlre pas à portée de contribuer efficacement à l'agrément du séjour de Paris.

J'ai un double intérêt à me bien acquitter des ordres dont madame la princesse veut bien m'honorer : le premier est l'envie extrême que j'ai de lui faire ma cour, le second est le désir de me venger de n'avoir pas été employé la première fois. Ainsi je veux que ma tête qui ne voyagera pas dans une saison plus favorable que celle qui a accompagné le philosophe Helvétius, je veux que cette tête efface toutes les têtes frisées du continent, et je vais travailler en conséquence. Votre Altesse me dira que cette jactance serait moins déplacée après le succès dont je me flatte auprès de madame la princesse. Cela est vrai, mais il faut bien pardonner quelque chose à un homme piqué.

Dans le sublime dictionnaire des marchandes de modes, on appelle considération les petits paniers qui ont succédé aux grands,

/j38 OPUSCULES ET LETTRES DE GRIMM.

et qui soutiennent les robes sans donner aux femmes l'air d'avoir des paniers. Rien ne sera plus facile que de mettre dans la caisse une considération. Depuis le petit opéra-comique d'Isabelle et Gertrude nous avons des bonnets de femmes qu'on appelle des Gertrudes. Je ne puis me dispenser de mettre ici cette petite érudition, pour prouver à madame la princesse que je ne suis pas aussi indigne de sa confiance qu'elle le croit peut-être.

Vous verrez, madame, dans ces feuilles un précis des tracasseries qui ont occasionné le voyage de M. Rousseau. Une de mes premières pensées a été que le désir de Votre Altesse sérénissime de voir cet homme célèbre sera satisfait. Cependant M. Hume a voulu me soutenir hier qu'il allait droit en Angleterre sans passer à Berlin. 11 est actuellement à Strasbourg où il a été reçu à merveille, mais on dit que la cour ne veut point le protéger contre le décret du Parlement et qu'elle ne lui accorde la tolérance qu'autant que le Parlement de Paris laissera dormir ce décret qui a fait tant d'honneur à notre siècle éclairé.

Si M. Rousseau a jamais le bonheur d'arriver à Gotha, je sais bien ce que je ferais à sa place, c'est que je n'en sortirais de ma vie. Votre Altesse ne refuserait pas un asile permanent à un écrivain qui a tant d'attrait pour elle. Vous auriez la gloire, madame, d'avoir recueilli un célèbre infortuné ; il aurait le bonheur de voir tous les jours la vertu et la bonté assises au rang souverain, spectacle bien propre à diminuer son humeur contre le genre humain.

J'ai été dans de grandes inquiétudes sur la santé de Votre Altesse ; je suis un peu rassuré ; mais à deux cents lieues on s'alarme aisément. Je supplie donc le bon apôtre de la souveraine adorée de ne point garder un rigoureux silence; je ne lui demande un signe de vie que deux fois par mois.

Je supplie instamment Son Altesse sérénissime d'ordonner au bon apôtre de me mander si ma feuille signée n° 19 est arrivée comme les autres. J'ai des raisons pour désirer de savoir ce fait.

25 décembre 1765.

Madame,

J'ai été honoré en huit jours de deux lettres de la souveraine que j'adore. La première m'a été apportée par milord et

M. Bentink; sa date m'a rappelé une époque où j'ai eu l'honneur de l'aire ma cour à Votre Altesse sérénissime. Il y a trois ans de cela ; je n'oublierai de ma vie un bonheur qui a passé comme un songe. J'ai trouvé M. Bentink fort aimable; il m'a parlé avec tant d'intérêt de Votre Altesse, il m'a paru avoir si bien senti le prix du séjour de Gotha, il en a parlé si bien et si sainement que cela aurait suffi pour faire sa fortune dans mon esprit; mais tous ceux à qui je l'ai fait connaître ont rendu justice à son mérite et sont convenus que c'est un des plus aimables Anglais que nous ayons possédés en ce pays-ci. Je ne doute point qu'il ne s'y plaise en peu de temps, et je m'estimerai bien heureux si je puis contribuer à l'agrément de son séjour par moi et par mes amis. La mort de M. le dauphin 1 a ramené tout le monde à Paris et à Versailles; l'hiver ne sera pas bruyant ni dansant, mais la société n'en sera peut-être que plus agréable pour les gens raisonnables. Ce prince est mort avec une grande fermeté et une grande tranquillité d'âme. On fait courir dans le public une exhortation qu'il a faite avant de mourir à M. le duc de Berry 2, que le roi vient de nommer dauphin de France. Il faut que je transcrive cette exhortation pour Votre Altesse.

« Mon fils, je vais payer le tribut à l'humanité. Je ne sais si le ciel vous réserve de longs jours. Vous devez faire des vœux pour la conservation de ceux du roi; mais si la distance d'âge, qui est entre lui et vous, vous met à la portée de lui succéder un jour, souvenez-vous et n'oubliez jamais qu'il n'y a de différence entre vous et vos sujets que l'avantage que la Providence vous donne de contribuer à leur bien et de vous occuper sans cesse de leur bonheur. »

Voilà des principes, madame, qu'on inculque aux princes de la maison de Gotha depuis qu'ils respirent et qu'ils voient pratiquer sous leurs yeux ; ainsi ils n'auront pas besoin de la leçon du prince que la France vient de perdre.

Le paquet de Mmc la princesse venait de partir à l'adresse de Votre Altesse sérénissime, lorsque j'ai reçu la lettre dont Votre Altesse m'a honoré le 12 de ce mois. Il ne m'a donc pas été pos-

1. Louis, fils de Louis XV, né à Versailles le 4 septembre 1729, mort à Fontainebleau le 20 décembre 1705.

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