‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 106 sur 377 · Mariette, Abec dario, tome II, p · texte numérisé non relu

Mariette, Abec dario, tome II, p

Zi56 OPUSCULES ET LETTRES DE GRIMM.

LETTRES A GARRICK l.

Sans date.

J'envoie chercher, illustre Roscius, ce qui doit embellir ma solitude. Que Dieu vous garde et vous donne la grâce de nous aimer et de nous regretter autant que nous vous aimons et regrettons ! Amen ! Si vous avez des ordres à donner en ce pays-ci, accordez -moi la préférence. Mes respects à Mme Garrick.

A Paris, ce 15 février 1766.

J'espère, illustre David Roscius, que M. Noël2, votre compatriote, vous aura remis la lettre dont je l'ai chargé à son départ de Paris. C'est un très-habile virtuose et une des plus belles têtes que j'aie entendues en fait de poésie musicale. Son instrument est presque unique en Europe. Je suis persuadé que si vous voulez contribuer à son succès à Londres, vous le ferez en digne et loyal ami de tous ceux qui protègent les arts. La lettre qu'il vous a remise de ma part ne vous aura dit que trèsimparfaitement combien j'ai été touché de la marque d'amitié que vous m'avez donnée dans votre lettre à notre ami M. d'Holbach. Je vous assure que je n'en suis pas encore revenu et que je serais bien fâché que M. Rousseau n'eût pas eu cette estimable attention de répandre sur moi une partie de son fiel, puisque j'aurais été privé de la marque d'intérêt que vous m'avez donnée et qui me sera à jamais précieuse. J'espère que nous verrons ici les fruits de sa plume qu'il prépare, et si mon sort veut que j'en sois marqué, il faudra bien que je lui en fasse un remerciement aussi public que son souvenir.

1. Publiées pour la première fois dans The private correspondence of D. Garrick, etc. (Londres, 1835, 2 vol. in-4°).

2. Georges Nœlli, né vers 1750, élève de Hcbreinstet, inventeur du pantaleone, de Geminiani, de Hasse et de Martini, parcourut une partie de l'Europe, fut honoré de l'amitié de Haendcl et d'Emra. Bach et mourut en 1789. Ses compositions sont restées manuscrites.

En attendant, mon cher et illustre Roscius, j'ai pris à II. Foley deux cent quarante-sept livres dix sols pour votre compte, et cette somme m'a servi à vous faire expédier ['Encyclopédie. Si vous n'avez pas été un des premiers servis, prenezvous-en à notre étoile. Imaginez que tout le monde savait que Y Encyclopédie paraissait en pays étranger excepté nous, y compris le philosophe Diderot, qui vous aime autant que moi. C'est lui qui m'a donné votre souscription et prié de faire expédier votre exemplaire. Vous verrez par le billet ci-joint le jour du départ du ballot et qu'il vous est adressé à votre adresse, Southampton street.

tt Sols.

J'ai payé pour les 10 volumes in-folio de texte 200 »

Pour le volume de planches relié en carton (les trente

sols pour la reliure) 37 10

Comme ces messieurs ne commettent à personne l'expédition du ballot, il a fallu leur payer pour emballage et frais de douane 10 »

Somme pareille à celle que M. Foley m'a donnée 247 10

Je garde la reconnaissance que les libraires m'ont donnée pour les volumes de planches qui doivent encore suivre. A mesure qu'ils paraîtront, je vous les ferai tenir. Édifiez-vous-en attendant avec ce que vous allez recevoir. Mes respects à M"* Garrick. M. d'Holbach m'a dit qu'il vous a écrit ces jours derniers. Mandez-lui dans votre réponse que vous avez reçu le ballot, afin que nous soyons tranquilles. Mille compliments à M. Maty si vous le voyez. J'ai reçu sa lettre et recommande le tout à son zèle philosophique. Je vous aime et vous embrasse, cher et charmant David, de tout mon cœur.

Mme d'Épinay ne me pardonnera de sa vie de ne pas vous avoir parlé d'elle, ni tant d'autres. Nous vous attendons, et si vous ne venez pas, je ferai imprimer que vous êtes un noir, un ingrat, un monstre.

A Paris, ce 13 avril 1766.

J'ai lu, illustré David Roscius, tout ce que vous m'avez adressé de gracieux dans la lettre de notre ami de la rue Royale.

Oui, Roscius, plus que jamais, après ce que le docteur Gatti m'a dit qu'il a vu sur votre théâtre. Il m'a fait comprendre clair comme le jour que quoique j'aie eu le plaisir de vous voir six mois de suite, je ne puis cependant me former une idée de votre talent, en sorte qu'il ne nous reste que le parti de nous embarquer au premier jour tant que nous sommes, faire un tour à Drury-Lane, et nous écrier : Veni, vidi. Ce pauvre docteur Gatti n'aurait jamais reconnu David Garrick en Lusignan s'il ne vous avait reconnu à la main. Rendez grâce au ciel d'être venu dans un siècle où la mode des sorciers est passée et où l'on traite les hommes de génie en inspirés plutôt qu'en possédés. Quel fagot serait assez grand pour vous brûler si l'on ne savait une bonne fois que les miracles que vous faites ne s'opèrent pas par la puissance divine ! Tout considéré, ce qui vous reste le plus à craindre, c'est qu'un beau matin vous ne voyez débarquer toute la caravane de la rue Royale et vous pouvez compter que M",e d'Kpinay sera du voyage.

Mais notre ami Gatti ne m'a pas seulement parlé de vos talents, il m'a aussi parlé de votre crédit et il m'a convaincu qu'il dépendra absolument de vous de faire la fortune de notre souscription pour l'estampe de cette malheureuse famille Calas. Il m'a assuré que nous aurons autant de guinées qu'il vous plaira de fois d'ouvrir la bouche en faveur de notre projet. Puissiezvous l'ouvrir deux mille fois ! M. le docteur Maty me mande qu'il vous a envoyé le projet qui a été imprimé à Londres et que votre absence est un grand malheur pour nous. Daignez le réparer, cher et charmant David. Il me sera bien doux de dire que cette famille vous doit tout ce qu'une nation libre et généreuse aura fait pour elle. Réunir à des talents uniques une âme pleine de noblesse et de générosité, voilà le portrait de David Roscius, que j'aime à avoir sous les yeux. L'esprit de notre souscription est de donner l'argent qu'on veut pour peu d'estampes, de payer pour quatre, pour dix, pour cent, et de n'en prendre qu'une. Lorsque vous aurez recueilli quelque chose, vous aurez la bonté de me mander le nombre d'estampes qu'il vous faudra et de me faire passer la liste des souscripteurs ; alors j'aurai soin de vous faire passer les estampes par quelque ministre nouveau , s'il est possible, ou du moins reliées, puis vous ferez passer les fonds à la famille Calas.

Je n'ai pas été peu surpris d'apprendre que vous n'avez pas encore reçu X Encyclopédie. J'espère que vous l'aurez reçue depuis. Ayez la bonté de me tranquilliser là-dessus : vous voyez par la lettre ci-jointe qu'il n'y a pas de ma faute.

Je présente mes respects à Mm0 Garrick, et je veux mourir si je vous nomme un seul de nos amis, pas même Diderot le philosophe. Ils voudraient tous que je vous parlasse d'eux : mais quand je vous aurai assez parlé pour mon compte, leur tour viendra peut-être. Cher et charmant David, je vous embrasse. Pour Dieu, aimez-moi un peu.

A Paris, ce 27 avril 1766.

Voici, charmant et illustre David Roscius, un papier qui vous procurera votre Encyclopédie si vous ne l'avez pas. On dit qu'en envoyant ce papier à la douane de Londres, votre énorme ballot vous sera incontinent délivré. Ainsi soit-il. Amen.

M. Suard nous assure que vous avez quitté le théâtre de votre gloire : je m'en consolerais si j'avais passé, comme le docteur Gatti, deux mois à Londres cet hiver; mais je ne m'en consolerais jamais à moins que le parti que vous avez pris ne vous mette en état de passer la moitié de votre vie à Paris.

Ajoutez, je vous supplie, à votre gloire immortelle, un autre genre de gloire, et qu'il soit dit, dans les fastes de l'humanité, que David Garrick a été dans les Iles Britanniques le plus ferme appui d'une famille illustre par ses malheurs, à laquelle les philosophes de toutes les nations se sont empressés de consacrer leur zèle et leurs secours. Quand vous aurez fait votre répartition, j'aurai soin de vous fournir toutes les estampes que vous me demanderez. Nous avons eu dans les différentes villes des receveurs fort zélés ; il me sera bien doux de vous mettre dans la liste de ces receveurs, à la tête de la souscription et de son produit en Angleterre. Vous savez qu'il nous faut le nom et la qualité de chaque souscripteur avec la note de l'argent souscrit, et du nombre d'exemplaires qu'on demande. Et pour ce, et tout ce que vous ferez pour le succès de cette noble et généreuse entreprise, le Dieu de Shakespeare et de tous les hommes de génie, ce Dieu qui est aussi le vôtre, vous bénira, et vous comblera de

santé et de joie, et vous conservera vos yeux, afin qu'il ne passe pas un seul original devant eux sans vous divertir.

Je présente mes hommages à Mine Garrick. M,ne d'Épinay veut que je vous dise mille choses, et puis toute la rue Royale. Au diable les autres! je ne veux vous parler de personne. Nous fêtons de notre mieux le prince de Brunswick, que vous nous avez envoyé. Avez-vous reçu le Philosophe sans le savoir? Je compte que cette pièce aura eu votre suffrage. Il n'est pas donné à tout le monde de sentir ce qui y est. Vous savez qu'en ce pays-ci les belles phrases et les beaux bras sont souvent tout ce qu'il y a déplus beau dans les pièces ; mais le Philosophe sans le savoir n'en sait pas faire.

Illustre David, je vous embrasse dans l'espérance de vous voir bientôt et d'avoir en temps et lieu des nouvelles du succès de vos soins pour cette souscription.

A Paris, ce 9 août 1766.

Cette lettre, illustre David, vous sera remise parle P. Frisi1, savant distingué d'Italie, et d'ailleurs homme de très bonne compagnie, qui a passé quelques mois avec nous dans la société de M. le baron d'Holbach, que vous aimez. Il ne sera qu'un moment à Londres ; mais, comme il est naturel, il veut pendant ce moment avoir eu l'avantage de vous connaître.

Permettez-moi que je profite de cette occasion pour vous demander si vous avez pu réaliser la généreuse résolutien que vous aviez prise en faveur de votre projet de souscription pour la famille Calas. En ce cas, je vous demanderais en grâce de m'écrire sur-le-champ pour savoir le nombre d'exemplaires qu'il

1. Le P. Frisi, né à Milan, le 13 avril 1728, mort dans cette ville le 22 novembre 1784, géomètre des plus distingués, fut lié avec d'Alembert, Condorcet, Bailly, Clairaut, La Condamine, Thomas, Watelet, etc. Le premier lui a adressé de nombreuses lettres (conservées à la bibliothèque Ambrosienne) dont on trouvera quelques fragments dans l'appendice des Portraits intimes du XV IIIe siècle de MM. de Goncourt (2e édition), et dans un volume du comte Pietro Verri : Memorie appartenenti alla vita ed agli studj del signor D. Paolo Frisi, Milan. 1787, in-4°. Portrait gravé par Cagnoni, d'après Andréa Appiani. Grimm a parlé (tome VII, p. 174) du voyage en France du P. Frisi, du comte Vcrri et de Beccaria.

vous faudrait de notre estampe. Les autres receveurs de Londres ont fait leur demande, et nous voudrions bien ne pas envoyer à deux reprises différentes, vu la difficulté des entrées. Dès que vous aurez fixé le nombre des estampes dont vous avez besoin pour les personnes qui ont souscrit chez vous, je ferai partir le paquet tout entier. Après quoi je vous demanderai la liste des souscripteurs avec leur nom et qualité, parce que le projet de la rendre publique subsiste toujours.

Mms d'Épinay, le philosophe Diderot, toute la société vous dit mille choses ainsi qu'à Mme Garrick. Quand reviendrez-vous? Voilà la question éternelle que nous ferons jusqu'à votre réponse décisive. Vous abhorrez peut-être un pays où l'on brûle les enfants quand ils n'ont pas mis chapeau bas devant la procession ; mais du moins vous y vivrez avec des gens qui ont ces atrocités en horreur.

Savez-vous, illustre Roscius, que j'ai beaucoup vu ce prince de Brunswick que vous nous avez prêté, et que tout mon sang germanique a tressailli en mes veines de voir un prince germain de ce mérite. Votre roi n'aura jamais mieux marié ses sœurs : aussi avec connaissance de cause je lui ai voué, à ce prince héréditaire, le plus tendre attachement.

C'est bien aussi avec connaissance de cause que je suis, trèscher et illustre David, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

A Stanford, ce 11 octobre [1771].

Illustre Garrick, après avoir couru près d'un mois, après avoir vu des merveilles de l'heureuse Angleterre en grand nombre, après avoir couché à Lichfield, qui a vu élever votre enfance, après avoir rencontré votre portrait de distance en distance, sans en avoir besoin, puisque vous êtes toujours présent à notre esprit et à notre cœur, et que votre nom revient périodiquement dans nos conversations, après avoir parlé de vous avec milady Edgcumbe pendant toute une journée, nous nous rapprochons enfin de Londres avec l'idée que la plus grande merveille de l'Angleterre, nous ne l'avons pas encore vue et que nous vous la devrons. Tout ce que vous ferez pour le prince, j'aurai

la prétention de croire que l'amitié que vous avez pour moi y entre pour une millième partie, et j'aurai la vanité de me croire votre obligé, comme j'ai été longtemps votre admirateur et votre ami. Nous arriverons bien préparés sur Every mari in his humour *, Rule a wife and hâve a wife 2 et le Suspicious Ilusband3; mais s'il fallait absolument encore se préparer à une tragédie, nous passerions, je crois, des nuits pour l'étudier. Ah ! quelle indiscrétion vient de m'échapper ! N'y prenez pas garde, je vous en supplie, et pardonnez à des gens qui n'ont qu'un moment à rester en Angleterre

Qui n'a plus qu'un moment à vivre , N'a plus rien à dissimuler.

Je présente mon hommage à M'ne Garrick. Nous arriverons à Londres mercredi 16 de ce mois, prêts à marquer dans nos fastes les jours que vous voudrez y rendre immortels.

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