‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 117 sur 377 · A MADAME GEOFFRIN · texte numérisé non relu

A MADAME GEOFFRIN

Pétersbourg, le 10 novembre 1773.

Les deux premiers objets, madame, qui ont frappé mes yeux à Pétersbourg, c'est votre lettre et l'impératrice. Je suis arrivé

1. Larive, qui avait débuté, le 3 décembre 1770, dans A îsire.

2. Publiée à la suite des Éloges de M'ne Geoffrin par d'Alembert, Thomas et Morellet (1812, in-8°).

à huit heures du soir. Le lendemain, à onze heures, j'ai reçu votre lettre. À midi, j'ai fait la révérence à Sa Majesté, et je lui ai baisé la main avec le respect qu'on doit à la main auguste qui tient les rênes d'un grand empire, et avec le plaisir qu'on a d'approcher ses lèvres d'une belle main de femme. Quant à votre lettre, madame, qui a pris le pas sur l'impératrice, elle m'a horriblement choqué. Au lieu de laisser ce fatal de sur l'adresse, vous l'avez fourré dans le texte, vous l'avez fricassé de toutes les manières ; tantôt vous l'avez souligné, tantôt vous l'avez oublié exprès, afin de le camper au-dessus en interligne. Votre malice de Satan s'en est donné tant qu'elle a pu ; mais votre ami l'empereur Joseph me vengera. C'est lui qui est insulté dans ma personne. La première fois, madame, qu'il vous arrivera de passer le Rhin et de mettre le pied dans l'empire, je vous ferai payer, pour ce seul méfait, une amende de cinquante marcs d'or, ainsi que je le prouverai par mon diplôme enfermé dans un tiroir à Paris, dont j'ai la clef dans ma poche à Pétersbourg. L'impératrice qui, par parenthèse, quand elle dit aux autres qu'elle me trouve aimable, m'appelle M. Grimm et non M. de Giïmm, me combla de mille bontés dès le premier jour. Sa Majesté, après s'être entretenue quelque temps avec moi, me fit ordonner de rester à dîner. Il y avait à cette table, indépendamment du grand-duc et de la famille de Darmstadt, une douzaine des premiers personnages de l'empire. Je me fourrai, comme je pus, dans un coin ; mais l'impératrice ne ménagea pas ma timidité; elle me demanda, d'un bout de la table à l'autre, si je ne me trouvais pas bien loin du Palais-Royal. Je lui balbultiai que j'avais l'ingratitude de n'y pas penser en ce moment. Au dessert, elle m'envoya, par un page, une pomme transparente qui est particulière à ce pays-ci ; et après dîner, elle me dit en me souriant : o J'ai été bien loin de vous, mais j'espère qu'il n'en sera pas toujours de même. » Voilà, madame, un échantillon du traitement qu'elle fait aux gens fourvoyés du Palais-Royal. J'ai eu l'honneur de la voir presque tous les jours, de dîner deux ou trois fois avec elle ; et, ce qui vaut au-dessus de tout, de causer encore quelquefois le soir une heure et demie, deux heures de suite, tête à tète dans son cabinet. Là, il faut se camper dans un bon fauteuil, en face du canapé impérial et de la souveraine de toutes les Russies ; et quelque étrange que cela

paraisse à M. de Grimm, il n'y a point de de qui tienne, et il faut se soumettre à l'étiquette. Là, on cause, on babille de choses sérieuses, gaies, graves, frivoles, souvent très-gaiement de choses graves, très-gravement de choses gaies, en vertu des lois de toute bonne conversation qui exige pour se soutenir une grande variété de tons. Et' puis, Sa Majesté dit bonsoir. Nous avons jasé ce soir comme des pies borgnes. C'est, je vous assure, une charmante femme, dont la maison manque à Paris. Vous y iriez souvent faire la police; M. l'ambassadeur de Naples n'en bougerait; il n'y aurait point de pluie, ni de ruisseau de la rue Saint-Honoré qui nous empêchât, M. de Burigny et moi, d'y passer la soirée. On jurerait qu'elle n'a autre chose à faire au monde que d'être aimable, et l'on ne se douterait pas, en mille ans, qu'elle a un empire à gouverner; elle appelle cela son gagne-pain. Nous prenons, madame, la liberté, ne vous en déplaise, de parler quelquefois de vous. J'ai prêché à Sa Majesté votre sermon sur la nécessité et la commodité de l'ingratitude pour les bienfaiteurs; elle l'a trouvé profond et beau. Vous allez me crier de quoi je me mêle, que vous ne voulez pas qu'on prêche vos sermons, qu'on conte vos contes, qu'on touche à vos pincettes, etc., etc. A propos de pincettes, je suis bien aise de vous dire que le général Betzki vous a volé une paire de badines. Je les ai reconnues à leur physionomie, et il n'a pu nier son vol. Il les emporta un jour sous son habit, tandis que vous lui criiez de l'autre chambre : a Ne touchez à rien. » Il s'en porte fort bien, et je l'ai trouvé rajeuni. En attendant, Sa Majesté m'a ordonné très-expressément de vous faire ses compliments. Je m'en acquitte, et vous supplie de m'en fournir le reçu pour ma décharge ; et, pour qu'il ne vous reste point de prétexte, j'ai l'honneur de vous renvoyer votre enveloppe pour vous en souvenir une seconde fois, car nous connaissons tous les deux le prix du papier.

Une ou deux fois la semaine, l'impératrice dine dans son Ermitage attenant le palais, et communiquant à son appartement. C'est là que sont ses immenses trésors en peinture ; c'est là qu'on trouve un jardin d'été et un jardin d'hiver de plain-pied avec l'appartement au premier étage. L'entrée de l'Ermitage rend tout le monde égal : on quitte son rang, son épée, son chapeau à la porte. C'est comme chez vous, madame, excepté qu'on n'est

pas grondé ; il n'y a pas lu un soupçon d'impératrice. Dans la salle à manger il y a deux tables, l'une à côté de l'autre, chacune de dix couverts. Le service se fait par machines; ainsi, point de valets derrière les chaises; et le lieutenant de police est fort attrapé, car il ne peut pas faire un seul rapport à Sa Majesté de ce qui se dit pendant ces dîners-là. Les places se tirent au sort, et l'impératrice est souvent placée au coin de la table, tandis que M. Grimm, ou un autre homme de son importance, occupe la place du milieu. Malgré tout cela, elle n'est ni plus ni moins qu'impératrice de Russie, et elle le prouve par un grand nombre d'établissements vraiment impériaux qui lui doivent leur fondation, et dont le but n'est pas petit. Mais je m'aperçois que je vais entamer une seconde feuille, tandis que je n'ai pas, peutêtre, le droit de vous en écrire une première. Je ne dirai pas que j'en ai la permission, cela me ferait ici un diable chargé d'ennemis ; et, comme je dois y rester encore un peu, je ne veux irriter personne contre moi. Toute la suite de Darmstadt est repartie, il y a quinze jours, comblée de présents et de bontés. Le prince héréditaire est seul resté avec ses compagnons ; mais, comme il est entré au service de Russie, et qu'il se prépare à faire le service sur le Danube, rien n'empêche que je ne songe aussi, de mon côté, à mon gagne-pain. Je serais même déjà en route; mais Sa Majesté, ayant assuré Mme la landgrave qu'elle voulait bien me tolérer encore un peu en Russie, je ne sais, au juste, madame, quel jour je pourrai aller me faire gronder chez vous. J'ai été obligé d'avouer à l'impératrice que je n'étais pas un des mieux grondés : cela n'est pas vain; mais il faut, avant tout, être vrai. Aussi Sa Majesté en a-t-elle bien rabattu depuis cet aveu-là. J'ai assisté ici à un mariage tout à fait édifiant. Le grand-duc a eu l'avantage unique de se choisir lui-même sa femme ; ils se sont fait l'amour trois mois de suite sous les yeux de leurs parents. Il est aujourd'hui le meilleur mari, comme la grande-duchesse est la plus aimable femme et la plus empressée à plaire à son mari.

Diderot est arrivé tout juste la veille du mariage, mais malade; ainsi il n'a pu assister qu'au bal masqué, plusieurs jours après la bénédiction nuptiale. L'impératrice lui a fait l'accueil le plus distingué. Elle en est enchantée; et lui, je désespère qu'il sente jamais la nécessité et la convenance de votre

sermon de l'ingratitude. On nous a élus tous les deux membres de l'Académie impériale des sciences; c'est un tour que l'impératrice m'a joué ; c'est la seule occasion où je me serais bien dispensé de voir mon nom à côté de celui de Diderot. Quand je représente à Sa Majesté son tort, elle n'en convient pas ou se moque de moi. Si vous m'aviez cru, madame, il y a huit ans vous seriez revenue de Varsovie par Berlin et Potsdam. Si vous y aviez passé, vous n'auriez pas eu un refus d'audience, car vous n'auriez pas eu le temps de la demander. En mettant pied à terre à Potsdam, le roi de Prusse vous aurait fait prier de voir ses châteaux de Sans-Souci; vous auriez causé avec lui, dans son cabinet, tout à votre aise ; vous l'auriez fait dégoiser ; car vous vous y entendez à merveille ; et en sortant, vous lui auriez accordé les entrées du mercredi. Voilà comme cela se serait passé; je savais tout cela; mais c'est qu'on ne peut jamais vous rien dire. Dès que M. de Burigny et moi nous voulons accoucher de quelque bonne idée, vous nous imposez silence à la première douleur de l'enfantement : le moyen d'arriver à terme? M. l'abbé de Breteuil a plaidé quelquefois la cause de nos accouchements laborieux; mais vous ne vous corrigez pas plus que ceux que vous grondez. C'est aujourd'hui la veille de Saint-Martin, jour de la rentrée de notre digne doyen, M. de Burigny; car je reste toujours fidèle au nouveau style, quoique que nous soyons encore ici en octobre. Mercredi prochain, ou peut-être d'aujourd'hui en quinze, la rentrée de M. l'ambassadeur de Naples ; mais Montauciel * n'y sera pas, et personne ne s'en apercevra. Il présente de loin ses hommages au doyen, et, après lui, à tous les honorables assesseurs. J'ai appris avec beaucoup de peine que M"e de Lespinasse a encore été malade. M. Durand, notre ministre plénipotentiaire en cette cour, me charge de vous présenter son respect ; il voudrait aussi en faire agréer l'hommage à M",e la princesse de Beauvau ; et, si vous vouliez vous charger de cette commission, vous auriez une belle occasion de lui parler en même temps de mon respect et de mon attachement. M. Durand est estimé et considéré ici comme il lui arrivera partout. Quand je pense combien il y a de ruisseaux entre vous et moi, sans compter celui de la rue Saint-Honoré, je suis tenté de vous souhaiter la bonne

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