‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 119 sur 377 · A LA PRINCESSE GALITZIN · texte numérisé non relu

A LA PRINCESSE GALITZIN

Paris, ce 28 avril 1775.

Comment serait-il possible, princesse, que vos erreurs et vos injustices vous enlevassent une partie de mon estime, lorsque ces injustices mêmes n'ont servi qu'à vous rendre plus intéressante en développant toute la douceur et toutes les ressources de votre caractère? Je n'ai donc pu que vous en chérir davantage, et maintenant je suis doublement heureux de savoir que vous jouissez du calme et du bonheur dont vous êtes si digne. Si vos erreurs méritaient, en effet, quelque punition, vous pourriez dire que vous en avez assez souffert pour croire que cette faute est expiée. Mais, lorsque ces erreurs n'ont fait du mal qu'à vous, lorsqu'elles ne vous ont jamais entraînée dans aucune injustice envers ceux à qui vous supposiez de si grands torts avec vous, il faudrait être bien injuste pour vous en faire un sujet de reproche. Oublions-les, princesse, et ne nous en souvenons plus que pour nous réjouir du rétablissement de l'union et du calme qui ont pensé être à jamais bannis de votre société la plus intime. Il est si doux de rendre son estime à ceux qu'on a injustement soupçonnés que je me flatte que ce seul retour vers eux vous aura dédommagée de quatre mois de tourments éprouvés mal à propos. A en juger par la manière dont vous me parlez de cet enfant de soixante ans, qui a pensé faire tant de mal sans le vouloir et sans le savoir, je suis tenté de croire qu'après moi,

1. Inédite. Communiquée par M. Etienne Charavay. Une partie de cette lettre fait allusion à quelque étourderie de Diderot, qui avait jeté le trouble parmi ses hôtes de la Haye.

vous êtes la personne la plus juste qu'il y ait sur la terre. Pardonnez-moi la fatuité de conserver le premier rang. C'est que, lorsque vous vîntes au monde, j'étais déjà un juste de la première force, et en fait de rang, l'ancienneté de la date fait quelque chose. Vous avez sagement conseillé le prince de laisser tomber tout cela dans les lettres au philosophe. Plus il ferait de frais pour l'en dissuader, moins il y réussirait. En n'en parlant plus, il l'en dissuadera ou lui fera tout oublier, ce qui revient au même. 11 ne m'en a pas parlé une seule fois depuis son retour, et s'il n'en entend plus parler de la Haye, il ne saura plus dans très-peu de temps ni ce qu'il a cru, ni ce qu'il n'a pas cru. Au reste, je le trouve mieux depuis quelque temps, et à peu près comme à son ordinaire, perdant aussi son temps comme à l'ordinaire.

Mais, après vous avoir admirée, princesse, je vous gronderais bien volontiers d'avoir employé quatre pages à faire votre apologie, au lieu de les employer à me faire le tableau du retour de la paix et du calme, à me dire : Je suis redevenue tranquille et heureuse, que mes amis se réjouissent avec moi ! Ne fallait-il pas me rassurer sur ce mal aux yeux dont vous ne me parlez que comme d'une cause qui m'a privé de vos nouvelles, sans me (lire s'il est dissipé et si, pensant à vous, je puis me livrer sans aucune réserve à toute la joie que votre situation actuelle m'inspire? Vous m'avez honoré, princesse, d'une longue et charmante lettre à la fin de février dernier, et mon malheur est de n'avoir pu y répondre. Je crois que je vous hais un peu de l'empire que vous avez pris pour moi. J'ai souffert chaque jour de poste de n'avoir pu vous écrire, et ces coups d'épingle répétés rendent la vie cruelle et insupportable. Mais les princes de Saxe-Weimar me sont arrivés en même temps que votre lettre et ont disposé de tout celui que j'ai pu leur donner. Les princes ont eu ici un succès général et réuni tous les suffrages. Vous savez que le duc doit épouser la sœur cadette de Mme la grande duchesse. Le jeune prince annonce une sagesse et une solidité de caractère peu communes à son âge. Il a reçu une excellente éducation, confiée par une mère de beaucoup de mérite à M. le comte de Gœnz, homme d'un rare mérite. L'attachement que j'ai pour eux n'a pas pu faire distraction à la haine que je vous porte, princesse, de ce que mes tristes occupations me per-

mettent si peu de cultiver vos bontés. Jugez si avec ces dispositions je suis porté à vous accorder une place parmi mes enfants. Une fille adoptive de votre espèce serait trop dangereuse pour le repos de son frère. Il est plus sage de m'en tenir à mes deux enfants de Leyde. Le portrait que vous m'en faites est un chefd'œuvre, surtout celui de l'aîné: c'est comme si vous aviez passé votre vie avec lui. Celui du cadet est peut-être encore incomplet, mais je n'ose le compléter, à cause du faible prodigieux que je me sens pour lui.

Je ne jouerai jamais un rôle commun. Lorsque je saurai l'aîné marié, je m'écrierai: Il y a une femme heureuse de plus. L'intérêt que vous daignez prendre à mes enfants vous donne bien, princesse, un air de sœur, mais, encore un coup, pour mon repos je ne veux point de fille. Mes intérêts auprès de Mme la princesse d'Orange et de M"e de Dankelmann ne sauraient être en de meilleures mains. Sans vos bontés pour moi, princesse, je n'oserais fatiguer Son Altesse royale si souvent de mon hommage. Mais lorsque je parais à ses pieds sous vos auspices, je suis sûr d'y être souffert. Je vous pardonne encore de bien bon cœur toutes les bontés que vous inspirez à Mlle de Dankelmann pour moi. Je ne puis me faire un titre auprès d'elle du respect dont je suis pénétré pour elle. Ce sentiment m'est commun avec tous ceux qui ont le bonheur de la connaitre.

Je viens de terminer une négociation avec M. Le Kain, qui ira à passer deux mois de cet été à Berlin et à Potsdam et jouer devant le roi et Mgr le prince Henri. 11 jouera à Rheinsberg. Mais le principal ornement du spectacle de Rheinsberg n'y sera point. Il fallait y aller en 1773. Mais je pense que cet acteur, qui n'a jamais été plus sublime qu'il n'est depuis deux ou trois ans, ne s'écarterait pas beaucoup en revenant de Berlin par la Haye. Il jouera treize pièces différentes à Berlin et à Potsdam, y compris trois que le roi a demandées. Mais enfin, nous n'y serons pas. Je n'arrêterai pas votre carrosse sur le grand chemin de Berlin à Potsdam, je ne me présenterai pas à votre portière princesse, je resterai à cent lieues de votre carrosse et ne me promènerai pas plus cette année au jardin de M. le greffier Fagel que sur le grand chemin de Berlin.

Je vous rends mille grâces de la pacotille que vous avez la bonté de m' envoyer.

J'espère que moyennant les précautions que vous en daignez prendre, elle arrivera à bon port. Mais je vous supplie de me mander ce que je vous dois pour les livres que vous avez ajoutés à ma pacotille. Sans quoi toute ma confiance serait perdue. Vous savez, princesse, que je vous ai fait payer très-exactement les livres que vous m'avez demandés. Ayez donc la bonté de vous mettre en règle, pour que je puisse vous faire payer palmes enfants de Leyde. Quant au Lucio Vero, je me vante de le tenir de vos bontés en pur don. Comment gouvernez-vous la musique? Pourquoi n'êtes-vous pas l'ambassadrice de toutes les Russies à Paris? Mais trêve de questions. La seule chose que je vous demande, c'est d'être heureuse et de croire que personne n'y prendra un intérêt plus vif et plus tendre que moi. Ne voilà-t-il pas que ce mot m'est échappé ? Mais après vous avoir parlé de tendresse, agréez, princesse, l'hommage de mon profond respect. J'ai trop de plaisir à parler de vous pour en négliger l'occasion soit chez Mme Geoffrin ou avec le baron. Ils prétendent tous vous rendre justice , mais dans le fait il n'y a que moi qui entends cela.

Quoique je sois excédé et à moitié anéanti d'écriture, il faut, princesse, à propos de commissions, que vous permettiez à mes enfants de payer celles que vous avez bien voulu faire pour moi, sans quoi toute confiance serait perdue. Il faut aussi que vous me croyiez pénétré de la plus tendre reconnaissance de toutes vos bontés, et que je vous conjure, princesse, d'être heureuse, aussi un peu pour moi et de me le dire toutes les fois que vous en aurez le loisir, parce que personne n'en jouira plus que moi. On m'adressera mes lettres à Paris jusqu'à nouvel ordre. Mes respects au prince s'il a fait trêve avec les lapins, et puis vous me permettrez, princesse, d'embrasser mille fois les deux objets de votre tendresse maternelle.

Que je suis charmé de votre goût pour la littérature allemande et de la manière dont vous en parlez !

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