A LA MÊME
Peterhoff, 4 juillet 1777 n. s1.
Aujourd'hui je me souviens de mon péché. Je n'ai point répondu, princesse, à la charmante lettre dont vous m'avez honoré au mois de février. J'ai été si souvent dans ce cas que j'ose me flatter que depuis longtemps vous attribuez ce péché à sa véritable cause, à impossibilité absolue.
Sans elle, qu'aurait-on de mieux à faire au monde que de recevoir d'aussi charmantes lettres et d'y répondre bien vite afin d'en recevoir encore? Tout ce que vous me dites de vous, princesse, de votre situation, de ce qui vous entoure, de votre façon de voir les choses est si plein de raison et de sagesse que j'en ai été vraiment enchanté, et quand on pense que cela sort d'une bouche enchanteresse que la nature forma pour répéter de tout autres leçons, quand on pense aux regards qui accompagnent les accents de cette bouche, on en reste ébahi et l'on dit : Où la sagesse et la raison sont-elles allées se nicher? Ne croyez cependant pas, princesse, que j'aie été également content de toute votre lettre. Vous qui voyez les objets d'un coup d'oeil si juste lorsqu'ils vous touchent directement, pourquoi vous échauffezvous la tête sur le compte de vos frères? Pourquoi supposez-vous qu'ils ne sont pas à leur place, pourquoi mettez-vous autour de leur tableau cette teinte de noir que vous savez si bien écarter du vôtre ?
Ils éprouveront sans doute les contradictions dont la vie est remplie. Ils ont trop de mérite pour ne pas trouver des obstacles dans leur chemin. Mais si vous voulez souffrir que le genre humain reste tel qu'il est et surtout depuis l'invention des cours et de leurs manèges inévitables, vous trouverez que peu de jeunes gens ont eu plus beau jeu qu'eux. Soyez sur leur compte la moitié aussi désintéressée que sur le vôtre, et vous ne serez pas contente peut-être, mais vous ne jetterez plus les hauts cris. Mais j'ai un grief bien plus fort. Pourquoi, princesse, supposez-vous qu'il soit arrivé quelque changement autre que celui que la nécessité