‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 128 sur 377 · Voltaire · texte numérisé non relu

Voltaire

rendre quelques moments vifs et agréables en mettant M"° Clairon en état de me déclamer les vers de Voltaire. J'en suis bien reconnaissant et je lui donne pour gage le brevet du chirurgien des Français; la nation dont il a mérité le confirmera et la postérité y mettra son sceau. Son nom y sera plus connu encore que celui du médecin qui a guéri Alexandre.

Adieu, monsieur, écrivez-moi aussi souvent que vous le pourrez sans ennui, et soyez certain qu'on ne peut rien faire pour personne qui lui soit plus agréable que vos lettres ne le sont. De là vous voyez que c'est faire une chose méritoire, une bonne action et vraiment honnête. Mais je vous conjure d'en retrancher les compliments et de m'embrasser simplement comme je vous embrasse, c'est, je vous le jure, de toute mon âme.

A Pont-à-Mousson, ce 28 mai [1763J.

J'ai reçu, monsieur, votre belle et longue épître du 21. Vous faites non-seulement le bien, vous le faites encore de la meilleure grâce du monde. 11 est certain que vous m'en ferez un réel et un sensible plaisir toutes les fois que vous voudrez prendre la peine de m'écrire. Cela est simple. Il ne Test pas autant qu'il ne vous en coûte rien. J'ai envie aussi, pour rendre notre commerce un peu plus piquant pour vous, de vous répondre en allemand, vu les talents que M. de Zuckmantel1 m'a découverts dans cette langue qui toutefois n'en sera jamais une que lorsqu'elle pourra être parlée par une nation qui est encore à faire. Elle aurait pu naître de nos jours, si le génie du roi de Prusse avait eu les destins d'un Charlemagne ; mais Frédéric, le malheureux ! est réduit à être docteur et poëte dans une langue qu'il devine plus qu'il ne la connaît. Son poëme sur la guerre 2 en est un toutefois, et quoiqu'à Paris des gens d'esprit, qui ne savent pas écrire deux mots correctement, se moquent de la versification, il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas en France trois hommes peut-être aussi poètes que ce Borussorumrex. M. de Saint-Lambert en est convenu avec moi. Il ne lui manque, m'a-t-il dit, que de savoir la place des mots.

1 Fr.-Ant., baron de Zuckmantel, maréchal de camp et ambassadeur en Portugal et à Venise, mort à Paris le 19 juillet 1779.

2. Schomberg veut probablement désigner le Discours envers de l' 'empereur Othon à ses amis, après la perte de la bataille de Bédriac, écrit en décembre 1761.

La première fois que vous retrouverez M. de Zuckinantel, diteslui beaucoup de choses pour moi, je vous en supplie, car je l'aime fort.

Rien de plus positif que ce que j'ai vous mandé sur la destinée des colonels. En même temps il est possible de se flatter qu'il y ait quelques changements, par la raison de la vicissitude des choses humaines. Celle des projets étant plus grande encore, je n'oserai me croire assuré de la promotion que lorsque je la verrai faite. Je la désire bien vivement cependant, parce que je ne supporterais pas l'ennui de passer six mois par an, la moitié de ma vie, par conséquent, à me tourmenter de régenter trois cents hommes après une guerre comme la dernière et à l'âge que j'ai. Cela ne serait ni assez flatteur ni assez utile pour engager à renoncer à la société de ses amis et à toute espèce de liberté. J'en serais contrarié surtout dans ce moment-ci, où je pourrais être plus agréable à M. de Castries que dans tout autre temps. Je conviens qu'à son égard la Providence n'est nullement conséquente, du moins à ce qu'elle a été le 21 septembre. C'est qu'elle est étourdie et a la tête tournée par tout ce qu'elle entend dire journellement en tous lieux.

M. de Saint-Lambert m'en a parlé aussi et le connaît parfaitement; c'est qu'il a, comme vous le remarquez, une excellente tête et un tact exquis. De la manière dont il s'est entretenu de vous avec moi, je dois croire que c'est de votre côté que la sympathie est en défaut; Malheureusement cela est égal, car vous ne serez pas le maître d'y rien changer. Nous ne le sommes de rien et cette prétendue liberté sur laquelle on a tant disputé n'existe à aucun égard. Je suis fâché de n'avoir pas su que M. de Saint-Lambert était en possession de ce Sadi dont j'ai lu des fragments qui m'ont ravi *. Il m'aurait sûrement laissé voir ses extraits. Sa santé n'est pas mauvaise dans le fond, quoiqu'il souffre fréquemment de ses nerfs. Il va aux eaux près d'ici, je crois, car il compte ensuite aller à Paris et revenir encore à Commercy pour le temps où M. de fieauveau y sera. Vos remèdes à vous sont de grands ménagements; ce sont les seuls spécifiques ; du moins ne sauraient-ils être nuisibles. Aussi j'espère que vous vous en trouverez bien.

J'ai le plus grand désir de voir le nouvel ouvrage de M. de La Chalotais2. J'y applaudis d'avance, mon homme immortel y étant cité à chaque page. Ou ma vénération pour lui me trompe, ou il ne s'est rien dit de bien, rien fait de grand qu'on ne le lui doive. Je le

t. Sans doute les prétendus fragments de Sadi arrangés ou inventés par Diderot; voir OEuvres complètes, t. XVII, p. 77.

2. Essai d'éducation nationale ou Plan d'études pour la jeunesse, 1763, in-8.

regarde comme le créateur du siècle philosophique. Il en a existé quatre ; il nous en est donné un cinquième, celuide Voltaire. Je pense que cette dénomination passera à la postérité. Aussi négocie-t-on avec lui tan lis qu'on boude les autres. Je tâcherai d'avoir l'édition nouvehe telle qu'elle est aujourd'hui.

J'ai lu dans V Avant-Coureur un précis du discours de M. de Saint-Fardeau au sujet des cimetières dans les villes 1. J'en ai été content. J*ai reconnu Babouc. M. Fleury ne lit point mon homme à coup sûr. Malgré lui, les Jésuites, ainsi que les morts, vont être séparés d'avec les vivants. J'ai eu la patience d'achever Y Apologie 2 des premiers, qui est un chef-d'œuvre de mauvaise foi et de fausse éloquence. J'en ai dit mon avis au recteur d'ici.

Le Mémoire de Pibrac me fait d'autant mal que je lui ai fourni peut-être des preuves trop sensibles3. C'est Dufouard, du moins, qui a présenté à l'Académie le cœur du jeune homme que je pleurerai toute ma vie. 11 n'ose affirmer toutefois que ce soit le sublimé corrosif qui l'ait mis dans un état dont il n'y a point d'exemple et qui a fait l'étonnement de tous les chirurgiens. D'un autre côté, M. Rocques persiste dans la déclaration qu'il a faite avant l'événement, celle de n'avoir point employé ce remède destructeur, quoiqu'il l'ait laissé croire au jeune homme pour contenter l'envie qu'il en avait. Avec cela je crois qu'il m'a trompé. Sans doute il a voulu calmer mes soupçons que je lui avais montrés en arrivant à Dusseldorf; il n'y a pas de jour où je ne l'aie conjuré, tant que la maladie a duré, d'être du moins de bonne foi vis-à-vis de lui-môme; il a toujours soutenu ce qu'il avait avancé d'abord. Quoi qu'il en soit, la mort m'a ravi ce précieux jeune homme qui m'était si cher à tant de titres et dont la perte fait mon malheur ici dans tous les instants de la journée. Je me fais l'effort de ne rien vous dire de plus sur cela. Adieu, je vous embrasse de toute mon âme.

1. Le discours de Le Pelletier de Saint-Fargeau est en effet reproduit dans V Avant-Coureur (16 mai 1763, p. 309). Dans le Monde comme il va ou la Vision de Babouc (1746), Voltaire s'était déjà élevé contre l'usage des inhumations dans les villes.

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