Frédéric II
quinquina en Amérique. Croyez-vous, par exemple, que le philosophe Chalotais eût donné des conclusions contre Y Encyclopédie'? Beaucoup d'autres différences grandes et utiles pourraient en résulter.
Feu Bernard de Fontenelle m'a bien diverti aussi; il ne lui fallait cependant que la mémoire de Thiriot pour juger l'auteur d'Œdipe l.
J'ai vu ici M. de Waldlorf; il est parti pour la Saxe; il promet de s'intéresser à votre idée, mais il est bien baissé et même n'a jamais été qu'un courtisan. J'attends peu de Mn,c Mordinska dont je n'ai jamais été content dans le temps. De plus, je lui crois moins de crédit à présent à la cour de Dresde et peu de moyens, par conséquent, de persuader l'héritier qu'il ne pourra être conduit à rien d'honnête que par un collier de force; n'importe! faisons notre devoir, les dieux ne feront rien.
J'ai parlé à M. de Castries de votre protégé ; il ne peut s'en charger.
Tout ce que vous me dites de Tronchin me ravit ; c'est Esculape même. Lui seul est digne de donner la main à la nature, de secourir l'humanité, de guérir les hommes. Ah! monsieur, aurions-nous le malheur de ne l'avoir pas? Mme de Boncherolles, qui est ici, nous a confirmé que l'accident de sa fille n'était qu'une suite de l'inoculation même. M. Petit me paraît s'être conduit et avoir parlé comme un honnête homme, mais la méthode de M. Gatti me laisse de l'inquiétude pour la vicomtesse de Montboissier chez qui la petite vérole n'a point pris. Elle a été cependant inoculée deux fois et a gardé son fils qui a été inoculé avec succès. Parlez-en à Gatti, je vous prie. Adieu , monsieur, je vous suis parfaitement et tendrement attaché pour la vie.
A Aix-la-Chapelle, 10 septembre 1763.
J'ai reçu hier, monsieur, votre lettre du k- Je comptais partir aujourd'hui, mais j'ai encore changé d'avis et c'est pour la seconde fois que j'ai éprouvé combien il est peu aisé de quitter M. de Castries. 11 serait possible, cependant, que je finisse par le devancer, parce que je prévois qu'il ne sera guère de retour à Paris que dans les derniers jours de ce mois et que d'ailleurs il se propose de faire des visites le long de sa route. Je ne doute pas que vous ne le revoyiez guéri. Il ne lui reste plus à regagner qu'un seul mouvement et déjà
1. Voir tome V, p. 257, note, le fragment d'une lettre de Voltaire à Damilaville auquel ce passage fait allusion.
commence-l-il à le faire, clans l'eau à la vérité seulement; mais cela prouve toujours qu'il est possible et que les muscles reprennent peu à peu tout leur jeu. Je crois ces eaux-ci excellentes. 11 y a des personnes qui les croient aussi fortes que celles de Barèges même; mais le fussent-elles moins, il y aurait du profit peut-être à les prendre de préférence, vu la manière dont elles sont administrées. Cette comparaison fait saigner le cœur en ce qu'elle prouve qu'à beaucoup d'égards nous sommes là-bas encore en Fiance. C'est dans un tronc d'arbre creusé inégalement que de votre maison, à Barèges, on vous porte à travers toutes les influences de l'air. C'est là que sans secours vous vous accroupissez sous un robinet d'où un filet d'eau vous tombe à peu de hauteur sur la partie que vous présentez, non sans beaucoup de gêne. Ici vous avez des maisons dans lesquelles vous avez dix salles de bain dont la plus petite eût décoré la maison de Lucullus. Toutes voûtées, éclairées de tous côtés, revêtues en pierre de taille, précédées d'une chambre à lit, meublées d'un fauteuil commode, dans lequel vous recevez la douche à telle hauteur que vous le jugez à propos, et qui est dirigée de plus par des hommes exercés qui en aident encore l'effet par des frottements doux, et qui enfin s'adonnent uniquement à ce métier qui est réduit en art chez eux. Vous avez le choix d'un de ces bains qui vous est réservé dès lors. 11 n'y en a pas où plusieurs personnes ne puissent nager et où vous seul, au moyen des marches pratiquées en tous sens, ne vous enfoncez qu'à volonté. Chaque jour on les vide, les nettoie comme un parquet et les remplit d'eau nouvelle. Tant de soin, de propreté et de précautions de tout genre doit cerne semble influer sur la vertu de ces eaux et l'augmenter. Tout y respire la salubrité ainsi que la magnificence, tandis qu'à Barèges tout blesse les sens. C'est la nation la plus sensuelle, la plus délicate, la plus décente à quelques égards qui prend le moins de soins des présents de la nature, et ne sait en user qu'avec opprobre et dégoût ! tout est contradiction, tout est mystère de sottise dans ce monde.
Hélas ! oui, monsieur, vous m'avez envoyé la lettre de Gatti L La légèreté de cet homme fera plus de tort au genre humain que la méchanceté de Bouvard. Grand Dieu, que dit-il ! Quelque méthode qu'on suive, l'inoculation peut ne pas prendre ? réinoculer a d'autres inconvénients? mais tout est perdu! Il inocule d'abord le chevalier de Roncherolles ; il s'assure que la petite vérole n'a pas pris, il l'inocule une seconde fois, la petite vérole ne prend pas davantage; il est tenté de l'inoculer une troisième fois et ne le fait pas, suppo-
1. Lettre de M. Gatti . . . à M. Roux, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris. Paris, 1763, in-12, 36 p.
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sant qu'il prendra la petite vérole par communication; cependant il ne la prend pas et puis Ta tout naturellement. Il ne s'agit ici que de ce qu'il expose lui-même.
Quant à l'historique, de vous à moi et je vous conjure même que cela ne nous passe pas , on n'en convient à aucun égard. Nonseulement la principale personne est très-intéressée, mais plusieurs autres qui se trouvent ici et qui ont été témoins de tout ce qui s'est passé se récrient en faux sur chaque point.
C'est par moi qu'on a connaissance ici de cette lettre, M. de Roncherolles ayant oublié de l'envoyer à sa femme à qui Gatti l'annonce avec une sécurité bien étonnante. Le mauvais génie de la France a possédé cet homme dans le moment surtout où il a écrit sa malheureuse lettre qui retardera l'inoculation parmi nous de vingt ans. Je vous rends bien des grâces de vos chiffons, je les ai brûlés. Je désire fort même qu'ils soientpeu connus ; ils appuieraient trop les propos ridicules et impertinents qu'on a tenus il y a quelque temps sur une prétendue association entre de certains gens de lettres. J'aime l'emportement de votre philosophe. Véritablement, autant vaudrait-il se vanter d'être janséniste.
M. de Castries, de bonne foi, ne se souvient pas exactement de ce qui lui est dû ; il ne pourra nous le dire qu'à Paris ; mais franchement il s'est un peu moqué de votre cas de conscience. L'homme qui emprunte de vous à rentes viagères ne vous fait pas plus de plaisir de prendre votre argent que vous ne lui en faites en le lui donnant. C'est même une des meilleures opérations de finances que puisse faire M. le duc d'Orléans ; il serait très affligé qu'elle ne réussît pas. 11 y a donc du mérite à vous d'y contribuer pour votre part et plutôt un devoir qu'un défaut de délicatesse qui ne peut jamais avoir lieu, ce me semble, quand il s'agit de îaire à autrui précisément ce qu'il souhaite que chacun s'empresse de faire. En vérité, pourvu que votre convenance s'y trouve, vous lui devez la préférence, il n'y a pas à hésiter.
Mon postillon m'avait déjà balbutié quelque chose du tableau de Greuze1. D'après ce que vous m'en dites, je me fais d'avance un grand plaisir de l'admirer.
FrômmigkaU n'est-ce pas là précisément piêlè et comment traduiriez vous autrement piété ?
L'hôtel de Lamarck est fort au-dessus de celui de Castries pour ce qu'on demande. Il sera aisé d'en avoir le plan lorsque M. de Castries sera à Paris. Sans cela même, on obtiendrait aisément,
1. Par postillon Schomberg désigne sans doute V Avant-Coureur ; au Salon de 1763, Greuze avait exposé treize tableaux ou portraits.
j'imagine, la permission d'envoyer le prendre, mais je suppose que rien ne presse d'ici à notre retour.
Adieu, monsieur, vous connaissez tout mon attachement pour vous. Il n'y en a pas de plus vrai et de plus tendre.
LETTRES DE KLUPPFEL.
A Gotha, ce 20 avril 17Gi.
...M. Helvétius a fait des miracles. Les lettres et commissions dont vous l'aviez chargé ne pouvaient pas être en meilleures mains. Je l'ai vu le lendemain de son arrivée d'assez bonne heure. Les paquets étaient rangés sur sa table et j'eus le mien dans le moment même. Comme cela prouve qu'on devient quelquefois meilleur en parcourant le monde, il faut croire que cette qualité a augmenté en raison du chemin à faire et qu'il n'a pas été moins exact à Leipzig qu'à Gotha. Vous avez ajouté à mon bonheur en me procurant la connaissance de ce digne philosophe. Le peu de temps qu'il a resté ici, il a mérité toute mon estime et je me flatte d'obtenir du retour de sa part, quand nous jouirons plus longtemps de lui en repassant par Gotha. 11 m'a promis de faire alors quelque séjour en cette ville et j'assure tout le monde qu'il tiendra parole. Je ne vous parlerai pas des suffrages de la cour qui tous ont été réunis pour lui. Mn,e la duchesse , le prince héréditaire , M'ne de Buchwald vous en ont parlé bien mieux que je ne saurais faire. Vous pouvez donner à leurs expressions le sens le plus étendu sans risquer de les interpréter trop favorablement. De l'autre côlé, je ne suis pas moins persuadé que M. Helvétius a senti tout le bien qu'on lui veut et tout le cns qu'on fait d'un homme tel que lui. Il est heureusement arrivé à Polsdam. Il a vu le roi, malgré la goutte dont ce monarque se trouve incommodé. Il paraît, par la lettre qu'il a écrite à Mme de Buchwald, qu'il trouve le roi encore plus grand que la renommée ne le lui avait peint. Il dit qu'il est séduisant comme Voltaire quand il veut plaire, et, à l'occasion du château de Saus-Souci, il ajoute que d'un coup de pied il fait sortir de la terre des châteaux et des armées. Son premier entretien avec le roi a duré plus d'une heure. Mais revenons à Helvétius, à Gotha. Son amitié pour vous est sans bornes. 11 a trouvé à qui parler et ces moments n'ont pas été moins délicieux et pour vous et pour vos bons amis. Son compagnon de voyage, M. de Pœllnitz, a été aussi éloquent, et à ce sujet je n'ou-
LETTRES DE KLUPPFEL. 535
blierai jamais qu'il nous a assurés que vous et M. Hclvétius passiez dans tout Paris pour les plus aimables et les plus dignes de votre société. J'en ai été persuadé il y a longtemps ; mais il est bien agréable d'entendre dire aux autres ce qu'on pense et ce qui fait tant de plaisir à être pensé.
Sur l'avis que vous aviez donné à Mmc de Buchwald que Rousseau irait voira Berlin le lord Marshall, je n'ai rien eu de plus pressé que de le prier de se reposer des fatigues du chemin à Gotha et de choisir ma maison pour demeure. J'ai fait valoir les droits de notre ancienne amitié pour l'engager à se prêter à nos vœux. Croyez-vous qu'il se laissera fléchir ? S'il est encore ce qu'il a été, il ne pourra pas balancer un moment. J'avoue que je serais bien charmé de le revoir. Vous savez comme j'ai été avec lui. Je l'aime toujours parce que je ne puis que me le représenter toujours tel que je l'ai connu.
Gotha, ce 15 septembre 1764.
...Nous attendons avec impatience les planches pour YAlmanach de Gotha, d'autant plus que le libraire est obligé après l'arrivée de leur faire faire un tour à Leipzig pour y être tirées.
Je vous supplie de joindre à ce dernier envoi deux exemplaires du Dictionnaire domestique l qui me plaît infiniment, de même que les Mémoires du marquis de Roselle 2 qui nous ont beaucoup amusés et que ma femme veut posséder en propre. Cette bonne femme, en vous présentant mille amitiés, vous prie encore de lui procurer, si cela se peut faire sans votre incommodité, deux ou trois pots de pommade et autant de petites bouteilles de l'eau pour les dents de l'abbé Ancelot. Elle a fait l'essai de la dernière et s'en trouve bien. Elle se flatte que la pommade lui procurait encore plus de services pour ses gencives qui commencent à se dégarnir un peu fortement de chair. Vous voyez que j'use avec vous de cette liberté que vous avez bien voulu m'accorder et que je ne mets plus les formalités que vous m'avez reprochées.
La nouvelle perruque a très bien réussi ; elle n'a qu'un petit défaut de la tète où elle ne serre pas bien ; je crois que cela vient de ce que le bonnet est un peu trop ample. L'honnête perruquier pourrait y remédier à l'avenir. Je vous rends mille grâce de la bonté avec laquelle vous avez bien voulu me procurer ce précieux meuble.
On ne sait rien des découpures qui doivent être de retour de Berlin. Le roi a été absent depuis quelque temps. Cela viendra
1. Par Roux, Goulin et La Chesnaye des Bois; voir tomes V, p. 51 et VI, p. 57. 2 Par Mn,c Élie de Beaumont ; voir tome VI. p. 36 et 229.
encore. Je connais M. Huber. La découpure de Vauguste spectacle ' nous a fort amusés. Toute cette histoire ressemble parfaitement à l'enthousiasme de Voltaire. J'ai lu chez Mme la duchesse le Dictionnaire philosophique. Je suis fâché qu'il en existe si peu d'exemplaires. Comme il prouve, avec la dernière clarté, que nous sommes ou des sots qui sont menés par les préjugés ou des ignorants qui croyons tout savoir , il serait d'une grande utilité pour le genre humain.
Ce 10 octobre 1764.
...Les épreuves pour notre Almanach sont assez bien, surtout celle de la Thuringe. Pour le titre j'aurais souhaité qu'il y eût moins de lauriers, dont nous n'avons jamais eu l'occasion de cueillir une assez grande quantité pour en faire parade dans un Almanach de Gotha. Mais c'est un rien qui ne vaut pas la peine de s'y arrêter. Ce qui me fâche tout de bon, c'est que le graveur a distrait le titre et vous cause par là des peines dont vous auriez fort bien pu vous passer. Nous osons sans cela assez abuser de vos bontés; il ne fallait pas encore y donner nouvelle occasion par cette négligence. En attendant, il n'y a rien de plus facile que do réparer cette perte. Je vous joins ici ce titre. L'endroit où doit être placée l'année restera en blanc, car nous voudrions nous servir plus d'une fois de ces planches. Je vous supplie de m'envoyer les planches aussitôt qu'elles seront achevées.
Voici le titre de l'Almanach :
Almanach
de Gotha
contenant
diverses connaissances
curieuses et utiles
pour
l'année