COPIE
D'UNE LETTRE DE M. PRÉVOST, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE BERLIN, A UN AMI DE L'AUTEUR
des Premiers Principes du système social appliqués à la révolution présente l.
J'ai lu dernièrement, monsieur, un écrit profond et ingénieux qui m'a suggéré quelques remarques dont j'ai cru devoir faire part à l'auteur. Gomme c'est un sujet intéressant, je vous envoie la copie de ma lettre.
La dernière partie de votre ouvrage, qui est toute en applications, est certainement d'un bon observateur, et il faut que vous ayez fait un voyage à Paris pour avoir si bien analysé les ressorts de la révolution. Je ne me range pas tout à fait sous vos étendards, mais je ne puis m'empêcherde reconnaître lajustesse de vos réflexions ; je trouve seulement que le dernier résultat auquel elles aboutissent, qui est celui qu'annonce votre épigraphe 2, sent un peu trop le découragement. Quant au gouverne-
1. Livre anonyme de Meister dont la préface, ainsi que nous l'avons dit plus haut, est datée de Nice, 28 avril 1790, et dont la rubrique porte également : Nice et Paris. Ce sont des fragments de métaphysique politique ; aussi, malgré notre répugnance pour les suppressions, nous n'avons point reproduit trois de ces fragments insérés par les anciens éditeurs dans l'année 1789 : Quelques aperçus sur lescauses de la Révolution; sur la suite probable des états généraux; Réflexions qui ne sont pas du moment. La Correspondance littéraire doit être avant tout un recueil de faits et d'anecdotes et non un centon d'ouvrages déjà imprimés.
2. For forms of government let fools contest, Whate'er is hest administered, is best.
ment présent, c'est sans doute une expérience hardie; mais, si la nation s'y attache, il pourra subsister, car de tous les principes le plus vrai peut-être, c'est que l'amour de la constitution en fait le mérite. Par cette raison, je pense que les bons esprits doivent plutôt réformer que détruire dès qu'une fois la révolution est exécutée, et je vois avec admiration le ministre dont la réputation intéresse tous les honnêtes gens embrasser avec chaleur et franchise les principes actuellement consacrés : ce sont ceux-là désormais qui doivent servir de base, et c'est en s'élevant sur ces appuis, devenus plus fermes de jour en jour, qu'on doit réparer l'édifice. La première opération qui serait le fruit d'une révolution contraire serait incontestablement une destruction ; et, au milieu de tant de ruines, on aurait peine à reconnaître les traces- d'un édifice. J'ai toujours pensé et je penserai toujours précisément ce qu'énonce cette période, page 129, les périls et les malheurs... croient les diriger- mais il est des esprits téméraires, soit par intérêt, soit par ignorance, qui se jettent sans hésiter dans tous les hasards des révolutions, et qui forcent les esprits sages à suivre l'impétuosité de leurs mouvements. 11 est aussi des génies supérieurs qui, mus par ambition ou par des sentiments nobles et désintéressés, s'élèvent audessus de toutes les terreurs vulgaires, et ne craignent point de traverser des mers orageuses pour gagner un port assuré. Quel que soit le principe qui a produit une révolution, il faut désirer qu'elle soit promptement décidée. Une révolution étant un passage d'un gouvernement à un autre, il y a nécessairement un instant d'anarchie, et pour des êtres dont la vie est de plusieurs siècles, un instant peut être de quelques mois ou même de quelques années. C'est cette malheureuse période qu'il faut accourcir par toutes sortes de moyens, et lorsque après quelques instants de résistance la fortune s'est déclarée, on doit mettre son patriotisme, son courage, sa vertu, à faire le sacrifice de ses anciennes habitudes, et s'unir du cœur à la nouvelle constitution : ce n'est pas changer de principes, c'est tenir constamment au grand principe de l'ordre social dont vous avez si bien développé le système. Si M. Mounier, si M. de Lally-Tollendal n'eussent point suivi un système de découragement, ils auraient repris quelque influence, et le nombre des excellents esprits n'eût pas été diminué dans le corps revêtu de la plus grande
puissance ; c'est en s'unissant au gouvernement, et non en s'en séparant, c'est en affichant l'attachement aux principes avoués, et non en exprimant sans cesse son humeur et son mécontentemont, qu'on peut se flatter d'inspirer des vues modérées, de corriger les erreurs, de ramener enfin ou de maintenir cette constante influence des honnêtes gens de la nation (pour parler comme vous) ou, pour parler comme Platon, des citoyens bons et beaux (en donnant au mot *axô; toute son emphase), qui seule peut sauver la république ; c'est là ce que nous avons bien reconnu dans les dissensions qui ont eu lieu si souvent entre les citoyens et le petit conseil de notre petite cité. Que serionsnous devenus et que deviendrions-nous encore si, dans les passages si rapides de l'aristocratie à la démocratie, ou de celle-ci à la première, on n'avait avoué le gouvernement établi, et qu'on
eût constamment protesté contre ses opérations ? A ceux qui
se plaignent avec trop d'amertume des excès de la liberté je réponds intérieurement : Ltes-vous bien assurés que, pour obtenir ce juste milieu qui fait l'objet de vos désirs, il n'ait pas fallu passer par quelques oscillations et traverser un peu le but? L'histoire semble justifier cette réponse. Ce n'a pas été sans de violents excès que l'Angleterre est arrivée à cette belle combinaison où brille tant de sagesse... Ainsi, en s' attachant à une constitution, on la rend meilleure, 1° parce que cela même supplée à ses défauts ; 2° parce qu'on tempère par une activité continuelle les vices que ne feraient qu'aggraver le découragement et la résistance.
Sur la première partie de l'ouvrage, qui est toute de principes, je neme permettrai qu'une remarque, c'est qu'en divers endroits vous me paraissez imbu des principes du système que Smith appelle mercantile, et cela me paraît vous entraîner dans quelques conséquences qui ne peuvent se soutenir. Par exemple, je ne crois point, page 19, que le luxe alimente le pauvre ; le luxe n'est qu'une consommation du produit d'un travail ; la richesse n'est que le produit du travail : ainsi le luxe ne produit que pauvreté ; voilà pour la nation. Pour l'individu, si le luxe était contenu par les mœurs dans de justes bornes, le riche aurait un excédant considérable de revenu annuel qui mettrait en activité un grand nombre de bras : ces bras s'emploieraient premièrement à l'agriculture, secondement aux manufactures d'uti-
lité. Il en résulterait une grande abondance des denrées nécessaires, un superflu de productions utiles à échanger contre celles des étrangers, auxquelles des circonstances relatives au sol, au climat ou à d'autres causes, ne permettraient pas de s'appliquer: mais le luxe augmente sans mesure l'inégalité inévitable, et la rend plus sensible. Le luxe qui conviendrait à tous serait celui que tous partageraient jusqu'à un certain point, ou du moins qui ne serait pas borné à un très-petit nombre d'individus ; c'est celui qui règne chez les peuples dévoués à l'agriculture et qui jouissent d'une constitution libre, et il ne consiste pas dans l'ostentation ni dans les jouissances raffinées. Le faste de la représentation, le luxe dont l'objet est le moins frivole, est ensuite le moins nuisible, quoiqu'il le soit beaucoup, et celui qui n'occupe que des manufactures éphémères, dont les jouissances ne sont fondées que sur la mode et sur des ouvrages très-fragiles et de courte durée, appauvrit plus que tous les autres la nation qui s'y livre; c'est aussi cette dernière espèce de luxe qui fait courir le plus de risque aux ouvriers qu'elle occupe, et qui rend plus précaires leurs ressources et leur existence Je ne suis pas
non plus du tout de l'avis de M. Du Bue, page 31 . Le moyen d'affermir la prospérité n'est pas d'encourager, c'est seulement de ne pas décourager : toutes les fois qu'on se mêle d'encourager, on décourage; c'est ce qui résulte bien clairement de la théorie et de l'expérience. Par celle-ci, on voit combien partout, et surtout en France, sous ce vain nom d'encouragement, on a entravé l'industrieuse activité qui naît assez toute seule de l'intérêt des particuliers; et la théorie la plus saine, la plus claire, la plus simple, dit assez que toute espèce d'encouragement qui ne naît pas de la nature des choses fait dériver les capitaux et l'activité vers des objets moins productifs que ceux vers lesquels ils se seraient portés par leur cours naturel. La théorie et l'expérience font comprendre également les motifs qui suggèrent aux marchands et aux manufacturiers ces idées d'encouragement, par lesquelles ils offusquent les gouvernements, et les engagent à diriger leurs vues et leurs règlements vers l'intérêt d'un petit nombre, et à sacrifier les campagnes à l'avantage souvent mal entendu des villes A la page 82,
je crois qu'il serait plus vrai de dire que les peuples qui s'enrichissent le plus payent le plus, et cela parce qu'on demande à
celui qui a. Si, par exemple, la Savoie pouvait payer quatre fois plus, il n'est pas douteux qu'elle le ferait ; elle paye tout ce
qu'elle peut payer, et cela l'appauvrit très-sensiblement Et
à la page 83, ces frais de perception n'étant point enlevés à la
richesse nationale Et comment ne lui sont-ils pas enlevés?
Si la richesse nationale n'est que le produit du travail de la nation, tout ce que vous dissipez en frais de perception n'est-il pas une partie de cette richesse? Les bras et l'argent que vous y appliquez n'auraient-ils pas été productifs ailleurs?
Pour finir, je prendrai la liberté de faire deux remarques de style, l'une tout à fait particulière, et l'autre un peu plus générale : page 98, en ressortait, ne faut-il pas y ressortissenl ? page 116, et si l'esprit public pouvait perfectionner. Toute cette phrase ne me paraît pas tout à fait claire, et il m'est arrivé plus d'une fois d'en rencontrer qui m'ont arrêté par la même raison, ce qui m'a d'autant plus surpris que c'est un des mérites du style de cet ouvrage de réunir la parfaite clarté à la profondeur de la pensée.
J'ai usé, comme vous voyez, d'une extrême liberté dans ma critique, et, pour abréger, j'y ai pris le ton affirmatif. Vous voudrez bien le corriger par des réserves sous-entendues, et croire que je sous-entends un plus grand nombre d'éloges et de remerciements.
— Discours sur l'éducation de M. le Dauphin et sur l'adoption, par Mme de Brulart, ci-devant Mme de Sillery, ci-devant Mme de Genlis, gouvernante des enfants de la maison d'Orléans. Brochure in-8°.
L'objet de ce Discours est de prouver qu'une nation libre a le droit de surveiller l'éducation du prince qui doit la gouverner, qu'elle en doit connaître tous les détails, que les moyens de lui donner journellement cette connaissance sont simples et d'une facile exécution, et que, sans cette condition équitable et nécessaire, toute législation contraire au despotisme sera privée de la seule base qui puisse la rendre inébranlable.
Gomment dans une pareille discussion ne pas se rappeler d'abord l'exemple donné par la Suède? On s'est bien gardé d'y manquer ; mais en louant la diète de 17 hQ d'avoir cru avec raison qu'elle ne pouvait affermir sa liberté qu'en s'occupant des
moyens de donner au prince royal et aux autres princes héréditaires une excellente éducation, l'on se permet d'observer que si l'idée était juste, les moyens furent mal choisis; s'arroger le droit de nommer les instituteurs, tracer elle-même un plan d'éducation, c'était sans nécessité usurper des droits sacrés, et avilir cà la fois la majesté royale et la dignité paternelle.
On examine avec beaucoup de sévérité différents articles du plan d'éducation donné par les états, et après avoir reconnu qu'il contenait quelques excellents principes, on finit cependant par s'écrier d'une manière très-pathétique : « Mais quel a été le résultat de cette éducation?... Le renversement total de la constitution nouvelle. L'élève de ce gouverneur nommé par les états est aujourd'hui un monarque absolu. Ah! j'oserai le dire, ce prince qui dans toute sa conduite a montré une si profonde connaissance des hommes, tant d'humanité, des talents si distingués, une âme si sensible et si généreuse, n'était pas fait pour devenir un despote, et pour préférer une renommée passagère à cette gloire inébranlable et pure qui n'est fondée que sur la justice et la vertu. L'histoire de ce prince prouve combien étaient vaines et insuffisantes les précautions prises par les états relativement à son éducation. »
Voici celles que propose aujourd'hui très-sérieusement Mme de Brulart pour empêcher M. le Dauphin de suivre un jour l'exemple trop dangereux et trop séduisant de Gustave III.
1° Qu'avant tout, le plan d'éducation fait avec le plus grand détail soit imprimé et rendu public, ce qui déjà donnera à la nation une connaissance préliminaire et générale qu'elle n'a jamais eue sur cet objet.
2° Que le gouverneur (ou la gouvernante), aussitôt que le prince sera remis entre ses mains, fasse un journal intitulé Journal sur l'éducation de M. le Dauphin. Ce journal imprimé publiquement paraîtrait tous les mois, et serait conçu de cette manière : Le premier numéro présenterait le tableau ou le plan d'études des journées, l'emploi de toutes les heures, occupations, récréations, promenades, etc., plan fixé invariablement pour tous les jours, et détaillé de telle sorte que chaque citoyen en consultant ce tableau pût savoir à toute heure ce que ferait un enfant si précieux. En outre, il faudrait au bout de chaque année que le gouverneur fît paraître un autre volume de quatre ou
cinq cents pages qui contiendrait tous les extraits faits pour H. le Dauphin dans le cours de cette année passée, avec les réflexions critiques et morales sur ces ouvrages; secondement des descriptions et un compte détaillé des manufactures, monuments, etc., qu'aurait pu voir M. le Dauphin durant cet espace de temps. On joindrait à ce volume un autre volume renfermant tes extraits faits par M. le Dauphin, ainsi que ses compositions, ayant en note ou en marge les critiques, remarques et observations du gouverneur. Voilà pour le public. Mais il serait à désirer que le gouverneur fit encore un autre journal particulier qui contiendrait toutes les fautes et toutes les bonnes actions de son élève, avec les réprimandes et les réflexions du gouverneur ; et cet ouvrage, qu'on ne ferait point imprimer, après avoir passé sous les yeux du roi et de la reine, serait déposé entre les mains d'un tribunal nommé à cet effet, de sorte que ces ouvrages tant publics que particuliers, réunis ensemble, compléteraient le compte le plus exact de l'éducation, etc. S'il échappait au gouverneur une phrase équivoque, un principe susceptible d'une interprétation dangereuse, grâce à la liberté de la presse, on ne manquerait pas de le relever et, d'obliger l'auteur à s'expliquer mieux. On dira peut-être qu'on exposerait ainsi le gouverneur à des désagréments, à des outrages qui aviliraient sa personne cl son emploi. Cette objection aurait été d'une grande force dans l'opinion générale il y a dix-huit mois, mais nous avons vu finir, le 14 juillet 1789, le siècle des préjugés nuisibles et ridicules. On veut bien excepter dans une note celui qui autorise les duels, mais, en attendant qu'il soit anéanti comme les autres, on soutient que la nation devrait une couronne civique à M. Grouvelle, qui vient de préparer ce triomphe de la raison et de l'humanité par son excellent ouvrage qui a pour titre Adresse du bailliage de*** à M. de***, député à l'Assemblée nationale, sur son duel.
Le morceau sur l'adoption offre des idées moins nouvelles ; on y considère la loi de l'adoption comme la plus utile que l'on puisse rétablir pour épurer les mœurs et perfectionner l'éducation. Introduite dans les Gaules avec les Romains, la loi de l'adoption y subsista longtemps, on en retrouve encore quelques traces dans plusieurs provinces du royaume. La condition qu'il paraît le plus essentiel d'imposer à l'adopté est celle de prouver
juridiquement sa naissance, c'est-à-dire qu'il est issu de parents unis par des nœuds légitimes. On sent assez combien ce règlement est nécessaire pour prévenir des abus et des désordres qui seraient également funestes à la société et aux mœurs.
— Tacite, nouvelle traduction, par M. Dureau de La Malle, associé étranger à l'Académie d'Angers. Trois volumes in-8°. Cette traduction, fruit de plus de vingt ans de travail, est précédée d'un excellent discours préliminaire dans lequel on développe avec beaucoup de justesse et de clarté quelle fut la véritable constitution de Rome à l'époque où commence l'Histoire de Tacite.
Le plus grand reproche qu'on ait à faire au nouveau traducteur, c'est de laisser trop sentir quelquefois tout ce qu'il lui en a coûté d'effort et de peine pour vouloir atteindre à l'énergie et à la précision de l'original. On désirerait souvent dans son style plus d'aisance, plus de naturel.
Le Chêne patriotique, opéra-comique en deux actes, en prose, mêlé d'ariettes, paroles de M. Monvel, musique de M. Dalayrac, a été joué sur le Théâtre-Italien, le samedi 10 juillet. L'idée de cette pièce est aussi simple que son titre. Au premier acte, on choisit un chêne dans la forêt ; au second, on le transplante dans la place du village pour servir de monument à la liberté reconquise le là juillet. A cet acte patriotique se mêlent deux ou trois petites intrigues amoureuses, qui, sans détourner de l'objet principal, ne servent qu'à égayer la fête ; le tout est terminé par un beau serment. Cette nouveauté, grâce à l'intérêt des circonstances, a beaucoup réussi, on l'a du moins fort applaudie ; tous les rôles ont été rendus avec une grande vivacité. Plusieurs couplets nous ont paru d'un tour heureux et facile.
11 y a beaucoup de prétention et beaucoup moins de goût dans une pièce du même genre, donnée pour la première fois sur le Théâtre de la Nation le lh juillet; elle est intitulée le Journaliste des ombres, ou Momus aux champs Elysées, par M. Au-
guste Vude. l'auteur de Saint-Preux et Julie d'Étange, drame en trois actes, représenté avec succès sur le théâtre de Versailles, el tombé depuis au Théâtre-Italien.
Exilé des deux, Momus s'est avisé d'établir aux champs Élysées un cabinet de littérature ; il y distribue gratis toutes les feuilles du jour et en fait les honneurs assez lestement, car, en parlant de cette foule d'écrits éphémères, lui-même dit :
En les offrant pour rien Je les donne pour ce qu'ils valent.
Du commerce si désintéressé lui procure cependant beaucoup de pratiques, et de ce nombre sont, comme on devait bien s'y attendre, plusieurs ombres célèbres qui s'empressent de venir savoir des nouvelles de l'étonnante régénération de la France. On voit arriver les ombres de J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Franklin, de l'abbé de Saint-Pierre, de Léopold de Brunswick, du maréchal de Fabert, de Le Kain, de M"e Le Couvreur. Momus a grand soin de montrer à chacune le décret qui peut l'intéresser davantage ; mais cette attention trop répétée ne tarde pas à paraître d'une monotonie insipide et fatigante. Ce qu'il y a de plus curieux dans tout ceci, ce sont les beaux compliments que Voltaire adresse à Jean-Jacques ; après avoir fait en quelque sorte amende honorable pour tout le mépris, pour tous les ridicules dont il l'avait affublé de son vivant, il l'appelle avec respect le premier législateur de sa patrie. Rousseau, comme on peut croire, est trop poli pour ne pas lui renvoyer une partie de cette gloire, et l'abbé de Saint-Pierre en vient prendre aussi sa part. Un divertissement mêlé de couplets termine enfin la pièce tant bien que mal. On y a remarqué de beaux et de jolis vers, mais nulle mesure dans les idées, nul art dans la manière dont les personnages entrent successivement en scène, nulle convenance ni dans les discours ni dans le style qu'on leur prête.
Le sieur Talma, qui, dans la fameuse tragédie de M. Chénier, avait si bien su composer son visage sur les portraits que nous avons de Charles IX, semble avoir porté cet art encore plus loin dans le rôle de Jean-Jacques ; vous auriez cru voir le sage de Genève en personne : cette copie vivante était si vraie qu'on eût presque été tenté de le prendre pour l'original de toutes les autres ; que lui manquait-il donc? la parole.