‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 18 sur 377 · LETTRE DE M. DE YOGT A M. LE CHEVALIER DE BOURGOING · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE YOGT A M. LE CHEVALIER DE BOURGOING

De Hambourg;, le 18 juillet 1790.

Je ne peux vous exprimer, mon ami, à quel point je partage cet enthousiasme qui a porté cent mille personnes de tout état et de tout sexe à travailler au Champ-de-Mars, dès qu'on a craint que la lenteur des travaux ne nuisît à la célébration de la plus belle des fêtes ; nous en attendons des nouvelles avec la plus vive impatience. 0 combien cela sera intéressant ! Nous avons aussi célébré ce grand jour àllervestade, joli village à peu de distance de cette ville. Nous étions quatre-vingts personnes ; les dames étaient vêtues en blanc avec des ceintures et des cocardes aux couleurs de la nation. A midi 32 minutes, moment où nous avons calculé que le soleil passait sur votre méridien, un coup de canon a été tiré et les dames ont chanté un chœur dont les paroles analogues à la circonstance étaient de M. S***, mon confrère. M. Klopstock, qu'on nomme avec raison le Milton de l'Allemagne, a lu à l'assemblée deux odes, dont l'une surtout a obtenu les plus vifs applaudissements1. Ce bon vieillard pleurait de joie en les récitant, le feu de la jeunesse animait ses vers et lui-même. Le docteur Reimarus a prononcé un discours plein d'énergie, quoique simple. Nous avons ensuite dansé, dîné, chanté, et puis encore dansé ; notre joie était pure et sans mélange, les sentiments de patriotisme et de liberté étaient universels parmi nos convives.

Nous avons formé un club, nous nous rassemblerons le lh de chaque mois ; dans ces séances, le président fera l'historique des progrès de la philosophie pendant le mois précédent, nous réunirons les journaux et les ouvrages nécessaires pour cet objet. Ce sera peut-être encore quelques années vox clamantis in descrlo, mais le temps de l'Allemagne arrivera, et peut-être est-il à désirer qu'il n'arrive pas avant que les lumières aient rendu ces contrées dignes de la liberté, car nous sommes encore un peu arriérés ; quand je dis nous, j'excepte les Hambourgeois. Fortunalos nimium si sua bona norint. Je suis, etc. »

1. Sans doute celle que Bourg-oing avait traduite et, qu'on a lue plus haut.

— La Femme jalouse. Un vol. in-8». C'est un nouveau roman de If. le vicomte de Ségur, l'auteur des Proverbes dramatiques en vers, de la Correspondance de Ninon de Lenclos tirée M. de Villarceaux, etc. Le marquis de Sénanges, sous le prétexte de servir son ami le chevalier de Lincour auprès d'une jeune veuve dont celui-ci est éperdument amoureux, parvient à lui inspirer pour lui-même les sentiments les plus vifs. La baronne de Versac, maîtresse du marquis, suit cette intrigue avec toute l'inquiétude, avec toute la sagacité que peut donner le sentiment de la plus sombre jalousie. Peu délicate sur les moyens de se venger, c'est par le chevalier même qu'elle veut taire immoler son amant. L'événement trompe sa vengeance : grâce aux artifices de la trame la plus noire, les deux amis se battent, mais c'est le chevalier qui se perce le cœur lui-même en se précipitant sur le fer de son ami qui ne voulait que se

défendre Tout ce fond a plus de tristesse que d'intérêt, et

les développements n'en sont ni bien neufs, ni bien variés. Si M. de Ségur, me disait l'autre jour une femme qui venait d'en achever la lecture, si M. de Ségur aime à faire des romans, je lui conseille plutôt d'en être le héros que l'auteur.

— Exposé de la conduite de M. le due d'Orléans dans la révolution de France, rédigé par lui-même à Londres. Brochure. M. de La Clos' ne l'aurait pas mieux fait, dit-on ; mais il semble que, dans une circonstance aussi grave, un Bourbon devait parler tout à la fois avec plus de franchise et plus de dignité. Le motif qui détermina le prince député à demeurer à Paris le lundi 5 octobre n'a pas paru d'une considération fort imposante : Je fus retenu par le travail qu'avaient à faire avec moi quelques personnes de ma maison. Voilà tout. Dans cet exposé, M. d'Orléans veut bien nous apprendre lui-même avec assez de naïveté de quelle manière il fut initié aux fonctions diplomatiques.

<( Peu de jours après l'arrivée du roi, M. de La Fayette m'écrivit pour me demander un rendez-vous. Je lui répondis qu'il n'avait qu'à me faire dire le lieu et l'heure; et il mêle donna citez M^deCoigny. Voici ce qui se passa de relatif à moi dans cette entrevue. M. de La Fayette me dit que le roi désirait que je me chargeasse d'une mission ci l'étranger, et il ajouta que, mon

1. L'autour des Liaisons dangereuses, l'un des plus intimes confidents de M. le duc d'Orléans. (Meister.)

absence ôtant tout prétexte à se servir de mon nom, dont il croyait qu'on pouvait abuser, il pensait qu'alors il trouverait plus de facilité pour maintenir la tranquillité dans la capitale, etc. »

— Mme la baronne de Staël a fait l'Éloge de son ami M. le comte de Guibert. Quelque digne de l'impression que soit cet ouvrage, il n'est pas encore publié, et ne le sera peut-être pas de longtemps. Le manuscrit ne nous ayant été confié que pour quelques heures, nous n'avons pu en extraire que les morceaux suivants, mais qui suffiront pour donner une idée de la manière dont il est pensé et de la manière dont il est écrit. En voici le début :

« Pendant le délire qui a précédé de vingt-quatre heures la mort de M. de Guibert, il n'a cessé de répéter : Ils me rendront justice, ma conscience est pure, ils me rendront justice. Cette pensée habituelle de son âme, trahie par la puissance de la mort, ce vœu si involontairement exprimé, imposent à tout ce qui l'a aimé le devoir de le faire connaître. Il sera plus facile maintenant peut-être d'y parvenir : l'envie est satisfaite, et l'éternelle barrière que la mort appose, en préservant de l'avenir, permet de contempler le passé avec plus de calme et de justice. Je vais parler de M. de Guibert, et, quoique chaque trait de son éloge soit un souvenir déchirant pour moi, je me condamne à cet effort pour en donner l'exemple à ceux dont les talents seront plus utiles à sa mémoire.

a M. de Guibert naquit en 17Ù3. Son père, extrêmement recommandable par ses travaux et ses vertus militaires, le destinant à suivre sa carrière, le fit à treize ans et demi rejoindre l'armée dans laquelle il servait pendant les trois dernières campagnes de la guerre de 1756. M. de Guibert se trouva à toutes les actions d'éclat ; il eut deux chevaux tués sous lui, et, dans un âge où l'on ne peut connaître que la valeur, il se fit remarquer par des dispositions extraordinaires pour l'art militaire, et par la justesse de ses observations, qui furent depuis le fondement de sa théorie Il n'avait que vingt-trois ans lorsqu'il

composa son Essai sur la tactique. La manière dont il s'était distingué au combat de Pontenuovo, qui décida de la prise de l'île de Corse sous M. le comte de Vaux, lui valut à vingtquatre ans la croix de Saint-Louis. »

Après avoir retracé d'une main rapide les premières époques de la vie de M. de Guibert, son panégyriste s'attache essentiellement à l'analyse de ses différents écrits. Ce qui l'a le plus frappé dans le Discours préliminaire de sa Tactique, c'est une prédiction bien remarquable de la révolution actuelle. N'est-ce pa< une chose remarquable en effet que toute la sagesse d'une nombreuse assemblée de législateurs n'ait rien trouvé de mieux à faire que de réaliser les rêves d'un jeune homme?

« L'auteur prévoit la révolution actuelle par toutes les idées qui l'ont fait désirer ; le besoin de son âme est devenu l'impulsion de tous, et les lumières de son esprit la volonté générale. Mais quel courage il fallait alors pour braver un gouvernement qui, pouvant seul ouvrir toutes les carrières, semblait maître de la gloire même ! Quel élan dans l'esprit de M. de Guibert ! Quelle force en même temps lui fait devancer l'avenir sans s'égarer jamais dans les chimères ! Ses vœux sont des projets, ses espérances sont des plans. La permanence d'une Assemblée nationale, la milice citoyenne, le système pacifique et conservateur d'une grande puissance, le patriotisme d'un roi qui veut luimême donner une constitution à son peuple, tout s'y trouve, et rien de plus. Ce qu'on appelait les rêves de sa jeunesse, ce qu'on traitait d'exaltation, prend un caractère bien imposant quand une nation entière y donne sa sanction suprême. La seconde partie, parcourant les progrès de l'art militaire chez les anciens et chez les modernes, est plus particulièrement la préface de la Tactique. C'est au roi de Prusse, dont il a fait depuis l'éloge, que M. de Guibert attribue la .perfection de l'art militaire. Personne n'admirait avec plus de plaisir; il manquait peut-être de cette bienveillance qui encourage la médiocrité, de cet art de louer ce qui nous est inférieur, plus utile à soi qu'aux autres, et qui ne les élève jamais qu'à la hauteur de notre point d'appui; mais, s'il rencontrait son digne rival ou son véritable supérieur, c'est alors qu'il les vantait avec transport. II savait gré de l'enthousiasme qu'on lui inspirait, il aimait l'homme qui reculait à ses yeux les bornes du génie de l'homme, et, soit qu'il espérât dans ses forces, soit qu'il se livrât à la pureté de son cœur, jamais on ne s'est montré plus ardent enthousiaste de la gloire dont il recueillit la trace, ou dont il fut le témoin. »

Des trois Éloges qu'a faits M. de Guibert, du maréchal de

Catinat, du roi de Prusse et du chancelier de L'Hospital, c'est le dernier auquel Mme de Staël paraît donner la préférence, c'est du moins celui dont elle s'occupe le plus longtemps, et ce morceau est terminé par un mouvement que la justice de la postérité ne désavouera point, pour avoir été dicté par l'enthousiasme de la piété filiale.

« Qu'il fut heureux, dit-elle, qu'il fut heureux L'Hospital d'être ainsi connu, d'être ainsi loué au milieu des factions qui déchiraient son siècle ! De combien de manières sa sagesse ne pouvait-elle pas être calomniée ! Son génie, qui tour à tour devança et retint l'antique ignorance d'un parti et l'esprit d'innovation de l'autre, pouvait-il être jugé de son temps? et la haine ne pouvait-elle pas trouver l'art d'obscurcir à jamais la vérité? Ministre et citoyen, négociateur entre la nation et le trône, forcé de taire les difficultés qu'on lui opposait et de donner comme l'ouvrage de sa pensée celui que les circonstances et les hommes avaient modifié, contraint par sa conscience à rester dans une place où il ne pouvait qu'éviter des malheurs, tandis qu'il n'y a de gloire éclatante ou du moins contemporaine que pour ceux qui font de grands biens, n'avait-il pas besoin qu'il s'élevât un homme qui devinât son âme, qui interprétât son génie, retrouvât la chaîne de ses actions et de ses pensées, de ce qu'il put, de ce qu'il voulait faire, de ses vertus privées et de sa morale publique, en le montrant à la postérité comme le plus grand caractère qui ait précédé notre siècle? L'exemple des vertus et du génie de L'Hospital sera-t-il de nos jours aussi dignement jugé? »

La manière dont Mme de Staël parle du Mémoire de M. de Guibert sur l'Ordre profond et sur l'Ordre mince, l'idée qu'elle nous donne ensuite des trois tragédies qu'il a laissées en manuscrit, le Connétable de Bourbon, représenté deux fois sur le théâtre de la cour, les Gracques1 et Anne de Boulen; le compte qu'elle rend de ses deux derniers écrits, la Lettre publiée sous le nom de l'abbé Raynal, et le Traité de lu forée publique, tout

1. Les Comédiens français proposèrent à M. de Guibert de donner cette pièce dans les circonstances actuelles, très-propres à en assurer le succès. 11 crut devoir se refuser à leurs instances, précisément parce qu'il craignait que l'effet de l'ouvrage ne fût trop favorable à cette impulsion générale des esprits qu'il pensait avec raison avoir été portée déjà beaucoup trop loin. (Meister.)

cela prouve une étendue de lumières et de connaissances bien extraordinaire dans une femme de vingt ans ; mais ces différents morceaux ne sont pourtant guère susceptibles d'extrait. Nous nous hâtons d'arriver au portrait qu'elle a fait de sa personne et de son caractère.

« M. de Guibert était violent de caractère et impétueux d'esprit; mais l'un et l'autre de ces mouvements n'avait rien de durable, et ses actions ou ses décisions n'en dépendaient jamais. Il y avait de la mobilité dans la sensibilité, mais de la constance dans la bonté; il possédait éminemment cette qualité; aucun ressentiment, aucun ressouvenir même ne restait dans son âme : sa douceur et sa supériorité en étaient la cause. Il ne remarquait pas, il n'observait pas les torts dont se composent la plupart des inimitiés, il ne recevait pas les coups d'assez près pour en sentir une atteinte profonde, il était réservé à l'injustice publique de blesser une âme qui avait pardonné tout ce dont elle aurait pu se venger. Cette disposition à la bienveillance lui inspira trop d'assurance, il se crut certain de n'être point haï parce qu'il ne haïssait point, et pensa qu'il lui suffisait de se connaître. Il avait aussi (pourquoi le dissimuler?) un extrême amour-propre, et dont les formes ostensibles déplaisaient à ses amis, presque autant qu'à ses détracteurs, parce qu'il ôtait aux premiers le plaisir qu'ils auraient trouvé à le louer ; mais il n'avait conservé de ce défaut, comme de tous ceux qu'il pouvait avoir, que les inconvénients qui nuisaient à lui, mais jamais aux autres. Nul dédain, nulle amertume, nulle envie n'accompagnaient son amourpropre, il montrait seulement ce que les autres cachaient, il les ;i--ociait à sa pensée. C'est à cette manière d'être néanmoins qu'il faut attribuer la plupart de ses ennemis ; une tête haute, un ton tranchant révoltaient la médiocrité ; cependant ceux qui jugeaient plus avant reconnurent dans M. de Guibert la confiance prolongée de la jeunesse dans les autres comme dans soi, mais non l'habitude ou la combinaison de l'orgueil. Sa conversation était la plus variée, la plus animée, la plus féconde que j'aie jamais connue. Il n'avait pas cette finesse d'observation ou de plaisanterie qui tient au calme de l'esprit et pour laquelle il faut attendre plutôt que devancer les idées; mais il avait des pensées nouvelles sur chaque objet, un intérêt habituel pour tous. Dans le monde, ou seul avec vous, dans quelque disposition d'âme

qu'il fût ou que vous fussiez, le mouvement de son esprit ne s'arrêtait point, il le communiquait infailliblement, et si l'on ne revenait pas en le citant comme le plus aimable, on parlait toujours de la soirée qu'on avait passée avec lui comme la plus agréable de toutes. Qui me rendra ces longues conversations où je le voyais développer tant d'imagination et tant d'idées? Ce n'était pas en versant des pleurs avec vous qu'il savait vous consoler, mais personne n'adoucissait mieux la peine en en parlant, ne faisait mieux supporter les réflexions en vous les présentant sous toutes leurs faces. Ce n'était pas un ami de chaque instant ni de chaque jour : il était distrait des autres par sa pensée et peut-être par lui-même, mais sans parler de ces grands services dont tant de gens se disent capables, et pour lesquels on a toujours retrouvé M. deGuibert; lorsqu'il revenait à vous, en une heure on renouait avec lui le fil de tous ses sentiments et de toutes ses pensées; son âme entière vous appartenait en vous parlant. Je crois bien que l'amour, que l'amitié sont les illusions plutôt que l'occupation habituelle de ces hommes doués d'un génie supérieur; mais M. de Guibert avait tant de bonté dans le cœur, tant de goût pour toute espèce de distinction, tant de besoin, sur la fin de sa vie, de s'appuyer sur ceux qui l'aimaient, que ses amis pouvaient se flatter qu'il attachait du prix à leurs sentiments. »

DÉVOUEMENT DU MONACHISME A LA PATRIE PAR LE PRIEUR d'AROBE.

C'est moi qui fécondai tes vastes marécages; J'ouvris aux feux du jour tes antiques forets; Au bœuf, au fier coursier j'offris des pâturages; La sueur de mon front arrosa tes guérets.

Dans des siècles grossiers où d'épaisses ténèbres Égaraient loin des arts le Français avili, Et de Rome et d'Athène aux ombres de l'oubli C'est moi qui dérobai les monuments célèbres.

Un monstre insatiable, engraissé de ton or, Ouvre sa gueule énorme et menace l'empire. Faut-il que dans ses flancs tout mon sang coule encor? Ordonne, c'en est fait, je te sauve et j'expire.

ROMANCE PAR ttm LA COMTESSK DE BEAUFORT.

J'aimais Silvie et je croyais lui plaire, Jamais amour ne fit de plus doux nœuds; Mais, hélas! je fus sincère Et malheureux.

Un beau berger à ma jeune maîtresse Offrit un jour un cœur moins amoureux.

Il n'avait pas ma tendresse, Il fut heureux.

C'est aujourd'hui qu'avec elle il s'engage. Moi pour jamais j'abandonne ces lieux, Répétant : Soyez volage Ou malheureux.

— La dernière séance publique de l'Académie française, le mercredi 25, jour de Saint-Louis, n'a pas attiré à beaucoup près le même concours de monde qu'on était depuis longtemps accoutumé d'y voir; elle a pourtant été marquée d'une petite insurrection du sieur André de Murville, gendre de Mlle Arnould. Le secrétaire perpétuel a, selon l'usage, ouvert la séance en annonçant que le prix d'éloquence avait été décerné à M. l'abbé Noël; que celui de poésie était réservé, mais que, dans le petit nombre des pièces qui avaient concouru pour ce dernier prix, l'Académie en avait pourtant distingué deux intitulées, l'une Dioctétien à Salone, et l'autre un Paysage du Poussin. A peine avait-il fini de parler qu'on a vu le sieur de Murville se lever en pied, les besicles sur le nez, pour demander la parole, en se déclarant l'auteur des deux pièces que l'Académie avait jugées dignes d'une mention honorable. Tout l'aréopage des immortels, au premier instant, a paru fort ému d'une prétention aussi étrange; mais, reprenant bientôt tout le calme de sa dignité, l'orateur de la compagnie, après avoir consulté des yeux ses collègues, a représenté à M. de Murville, avec beaucoup de douceur, que sa prétention ne pouvait être admise sans de très-fâcheuses conséquences; qu'il serait peu raisonnable d'exiger que l'Académie accordât à un étranger un droit dont ne jouissait aucun de ses membres, un académicien même ne pouvant rien lire dans les

séances publiques qu'il ne l'eût communiqué auparavant à trois de ses confrères au moins, etc. L'auditoire, peu touché de l'air niais et impertinent du sieur de Murville, a fort applaudi la réponse de M. Marmontel, et l'on a passé à l'ordre du jour, c'est-à-dire à la lecture de YÉlogc du maréchal de Vauban, par M. Noël, professeur de l'Université de Paris au collège de Louisle-Grand et soldat citoyen. Cet éloge, quoique assez bien lu par M. Vicq d'Azyr, n'a pas paru d'un grand effet ; il n'a guère d'autre mérite que celui de rappeler avec beaucoup de rapidité les nombreux travaux du premier de nos ingénieurs, comme l'a dit l'auteur lui-même; sans discuter les titres de son héros à la renommée, il s'est borné à les compter. Après en avoir fait la longue énumération, il ajoute : « Voilà ce qu'a fait Vauban, et ce n'est encore là qu'une faible esquisse des services militaires qui lui méritent la gloire et le rang que l'envie lui dispute vainement. Pourquoi cet art vainqueur, si brillant dans les remparts et dans la tranchée, est-il si rebelle à l'éloquence? Pourquoi ne puis-je parler de toutes ses heureuses innovations et assigner à chacune d'elles le rang qu'elle doit tenir dans la reconnaissance de la postérité? Vauban, toujours nouveau, toujours fécond, toujours différent de lui-même, donne à chaque siège un caractère particulier d'attaque ou de défense; et le timide orateur ne peut suivre la rapidité de son héros, ni varier ses louanges comme il varia ses exploits. Contentons-nous d'indiquer dans Vauban ce caractère de combinaison et d'industrie qu'il sut imprimer à l'art de la guerre, cet esprit de méthode et de calcul qui ne nuisit ni à la vigueur ni à la rapidité, ce foyer immense où tout venait se réunir, fortifications, artillerie, tactique, conduite de sièges, et qu'il a fallu après sa mort diversifier à l'infini. Demandons pardon au grand homme que nous osons louer de rester au-dessous du sujet. Trois cents villes fortifiées et réparées par Vauban sont le plus bel ouvrage qu'il ait composé lui-même en son honneur, et le plus brillant de tous les éloges. »

Nous citons ce morceau comme indiquant tout à la fois la difficulté du sujet, le sentiment que l'auteur paraît avoir eu luimême de l'imperfection de son ouvrage, et sa meilleure excuse.

On a fort applaudi l'apostrophe adressée aux détracteurs 1 de

4. A leur tête est, comme on sait, M. de La Clos, l'auteur des Liaisons dangereuses. (Meister.)

la gloire de Yauban. « Laissez-nous une erreur qui nous est

ire, n'ôtez pas à votre nation l'objet de son culte et de son amour, les modèles de ses efforts et de sa louable émulation. Ahî loin de les rabaisser à nos yeux, consacrez tout votre talent aies rehausser encore. Respectez un usage pieux qui acquitte la dette de la nation envers les citoyens qui l'ont illustrée, et, au lieu d'attaquer un héros qui n'est plus, venez avec nous placer sa statue dans le temple des demi-dieux français, venez graver sur la base : A Yauban. conservateur des hommes. »

M. de Voltaire ne croyait guère plus à la Dîme royale du maréchal de Yauban qu'au Testament politique du cardinal de Richelieu. M. l'abbé Noël a rassemblé dans une note particulière toutes les preuves de l'authenticité de cet ouvrage; la plus forte

- doute est le témoignage de M. Gaillard, qui l'a vu écrit tout entier de la propre main du maréchal. On n'a pas manqué d'y ajouter toutes les particularités intéressantes qu'en a rapportées le duc de Saint-Simon dans ses Mémoires.

M. l'abbé Delille a terminé la séance par la lecture de quelques fragments de son poëme sur l'Imagination, et nommément une superbe description des catacombes de Rome. Si l'on ne craignait pas de s'être laissé éblouir par le charme de la déclamation la plus séduisante, on oserait dire que c'est le plus beau morceau de poésie qui existe dans notre langue.

Le sujet du prix d'éloquence que propose l'Académie pour l'année prochaine est Y Éloge de Benjamin Franklin. Le prix fondé par l'abbé Raynal, déjà remis deux fois, sera partagé en deux médailles, dont l'une, de 1,200 livres, sera donnée à un Discours historique sur le caractère et la politique de Louis XI ; l'autre de cent louis à un discours sur cette question : Quelle a été V influence de la découverte de F Amérique sur les mœurs, la. politique et le commerce de l'Europe? Le prix proposé l'année dernière pour Y Éloge de J.-J. Rousseau était de 600 livres : une personne qui ne se nomme point y ajoute une pareille somme; ainsi la médaille en 1791 sera de 1,200 livres.

L'Académie a eu cette année trois prix de vertu à distribuer, celui fondé par M. de Monthyon, et deux autres dont les fonds ont été fournis extraordinairement par la reine et par M. le duc de Penthièvre. Deux de ces prix ont été donnés à un habitant de Chaillot et à son fils, qui, se dévouant héroïquement au plus

grand péril, sont parvenus à sauver sept personnes qui se noyaient dans la Seine ; le troisième, à une fille qui a sacrifié toute son existence pour rendre à sa mère, dans une maladie affreuse, et qui a duré dix-sept ans, les soins les plus pénibles et les plus assidus.

— C'est le dimanche 1er août qu'on a donné au Théâtre-Français la première représentation de la reprise de Guillaume Tell, avec plusieurs changements. Le plus important est au quatrième acte, où l'auteur, d'après le conseil du sieur Larive, a hasardé de mettre en action la scène de la pomme ; grâce à l'exécution la plus heureuse, cette hardiesse a parfaitement réussi.

— Louise et Volsan, comédie en trois actes, en prose, représentée pour la première fois au Théâtre-Italien le lundi 2 août, est du même auteur que les Époux réunis, c'est-à-dire M. le baron de Jore, et le fond de l'une et de l'autre pièce est pris du Père de famille, drame en cinq actes, du Théâtre allemand de M. le baron de Gemmingen.

Il y a de l'intérêt dans la conduite de la pièce, il y en a dans le style et dans la marche du dialogue ; le caractère des deux pères comme celui des deux amants est fort bien tracé. Une situation vraiment dramatique est la scène du second acte où le peintre, en présence de sa fille, montre à Volsan une suite de dessins dans laquelle il a représenté tous les malheurs d'une jeune personne qui s'est abandonnée aux séductions de l'amour. Le premier trait de lumière et d'effroi que cette image porte dans l'âme de Louise, les efforts qu'elle fait pour se contraindre, la manière dont elle succombe à une impression si pénible, tous les détails de cette scène ont été rendus par Mme Saint-Aubin avec la vérité la plus touchante; après la pièce, le public a demandé cette jeune actrice et l'a vivement applaudie.

— Quand l'année dernière M. Caron de Beaumarchais se vit exclu de l'assemblée des représentants de la commune, il fit un beau mémoire dans lequel il prouva clair comme le jour, par plus de trente vers de son opéra de Tarare, qu'il était un des premiers auteurs de la Révolution. Il vient de nous donner le complément de cette œuvre sublime dans le Couronnement de Tarare, représenté pour la première fois le mardi 3 d'auguste, à la suite des six autres actes, y compris le prologue. « 0 citoyens,

dit-il dans l'avertissement qu'il a mis à la tète de cette nouvelle édition, o citoyens, souvenez-vous du temps où vos penseurs inquiètes, forces de voiler leurs idées, s'enveloppaient d'allégories et labouraient péniblement le champ de la Révolution... Après quelques autres essais je jetai dans la terre, à mes risques et périls, ce germe d'un chêne civique au sol brûlé de l'Opéra... L'œuvre a reçu son complément dans le Couronnement de Tarare, l'an premier de la liberté; nous vous l'offrons pour son anniversaire, ce \h juillet 1790. »

Tout l'appareil de ce spectacle, quelque civique qu'en puisse être l'intention, a paru plus cligne des tréteaux de Nicolet que du théâtre de l'Académie royale de musique; il n'en a pas moins attiré beaucoup de monde. L'opéra même a été jugé à peu près comme dans la nouveauté. Il n'y a qu'un trait qui n'a jamais manqué d'exciter une lutte violente entre les partisans outrés de la démocratie et ceux de l'autorité royale, vulgairement dits aristocrates, c'est ce que dit Tarare dans l' avant-dernière scène :

Oubliez-vous, soldats usurpant le pouvoir, Que le respect des rois est le premier devoir?

11 faut que l'aristocratie, puisque aristocratie y a, il faut, dis-je, qu'elle soit plus en force à l'Opéra qu'à l'Assemblée nationale, car ce vers a toujours été couvert d'applaudissements si vifs et si bruyants que les murmures de l'opposition n'ont jamais pu parvenir à les surmonter.

— Lidorie, roman allégorique, par l'auteur de Blançay, de Victorine et du Nouveau Voyage sentimental. Deux volumes in-18. Cette nouvelle production de M. Gorjy est écrite dans le style de nos anciens romans; on y trouvera des tableaux intéressants, quelques caractères d'une touche fine et cependant assez originale ; la beauté vertueuse et timide d'un côté, le cynisme le plus révoltant de l'autre. Pour prouver que l'ouvrage n'est pas tout à fait hors du sens de la Révolution, on a cru devoir en citer dans toutes les affiches le trait suivant : « Car si devons notre indignation aux méchants suzerains, sur les bons devons appeler les bénédictions du souverain maître, parce qu'autant les uns sont fléaux de la terre, autant les autres y répandent de biens et de consolations. »

— Tableau historique et politiejuc des deux dernières révo-

allions de Génère; par*** (c'est-à-dire par M. d'Ivernois, l'un des éditeurs desOEuvres de J.-J. Rousseau). Deux volumes in-8°, avec cette épigraphe tirée de Polybe : « Le devoir d'un historien est de louer ses ennemis lorsque leurs actions sont vraiment louables, et de blâmer sans hésiter ses plus grands amis lorsque leurs fautes le méritent. » Cet ouvrage, quoique un peu diffus, n'est pas sans intérêt, il y règne même en général plus de sagesse et plus d'impartialité qu'on n'en devait naturellement attendre d'un jeune homme qui s'est vu au nombre de ceux que l'influence de la France, ou plutôt de M. de Yergennes, fit bannir de leur patrie en 1781.

C'est sur les tréteaux de l' Ambigu-Comique, dans la belle pantomime de Dorothée, que nous avons vu pour la première fois des moines et des archevêques, grâce à l'heureuse liberté conquise par la Révolution de 1789. Ce grand exemple a été bientôt suivi par le Théâtre de la Nation, ci-devant le Théâtre - Français, et par celui des Variétés-Amusantes. Nous avons vu un cardinal dans Charles IX et dans Louis XII, des chartreux dans le Comte de Comminges, des ursulines dans le Couvent de M. Laujon. On n'a pas voulu que la Comédie-Italienne fût privée d'un genre de nouveauté si piquant, et l'on vient de nous donner sur ce Théâtre, le lundi 23 août, les Rigueurs du cloître, comédie en deux actes, en prose, mêlée d'ariettes, paroles de M. Fiévée, musique de M. Berton.

Cette pièce est l'ouvrage d'un jeune homme, et la faveur des circonstances en a seule décidé le succès. La conduite en est assez maladroite, car l'exposition ne se fait véritablement que dans l'avant-dernière scène où Lucile, avant de subir sa sentence, révèle dans un long discours tout le malheur de sa destinée, toutes les injustices dont elle fut la victime. Ce défaut n'empêche pas qu'il n'y ait dans le cours de l'ouvrage des scènes fort touchantes; l'idée de faire lire à Lucile la lettre qu'on soupçonne lui être adressée a paru ingénieuse, et l'effet en est dramatique.

Il y a dans la musique un duo plein d'intérêt, et de fort beaux morceaux d'ensemble; le chœur surtout, où les religieuses, venant d'apprendre la découverte de la lettre, expriment tour à tour l'effroi, l'inquiétude et la curiosité qui les animent, est d'une vérité très-originale et très-piquante ; c'est bien le caquetage des nonnes.

Le rôle de Lucile a été rempli par Mme Saint-Aubin avec infiniment d'intelligence et de sensibilité. M1"0 Desforges n'a pas eu beaucoup de peine a donner à celui de l'abbcsse ce caractère d'austérité douce el sèche qui lui convenait si bien.

— Réflexions sur l'ouvrage intitulé Projet de Contre-Révolution, par les Somnambulistes, ou Rapport dans l'affaire de MM. d'Hosier et Petit-Jean', lu au Comité des recherches de l'Assemblée nationale et de la Municipalité de Paris, le 27 juillet 1790, par J.-P. Iîrissot, un des membres de ce dernier Comité; par Stanislas de Clermont-Tonnerre, député de Paris à l'Assemblée nationale. Brochure in-8°, avec cette épigraphe tirée des Mémoires du cardinal de Retz : « Et par ce moyen nous mîmes l'abomination dans le ridicule. »

Nouvelles Observations sur les Comités des recherches, par Stanislas de Clermont-Tonnerrc . Autre brochure in-83, avec cette épigraphe tirée du Triumvirat de Crébillon .

Un tyran à mes yeux ne vaut pas un esclave.

Ces deux brochures sont un monument curieux et remarquable de l'esprit qui a dirigé les mesures et les procédés de nos révolutionnaires.

On apprend dans la première partie que pour avoir écrit quelques phrases assez obscures, assez insignifiantes sous la dictée d'un somnambuliste, M'ns de Jumilhac, qui n'était légalement prévenue d'aucun délit, qui n'était, je ne dis pas chargée, mais indiquée que par le témoignage d'un seul homme, et d'un homme qui ne prouvait pas même l'existence du prétendu corps de délit qu'il annonçait, s'est vue arrêtée dans sa terre par deux officiers de la garde nationale de Paris, sou-

1. Deux jeunes gens dont les folies du mesmérisme ont troublé l'imagination et qui furent arrêtés il y a quelque temps à Saint-Cloud, où ils prétendaient avoir

envoyés par la sainte Vierge pour révélera Louis XVI les moyens de recouvrer sa couronne. (Mlister.)

tenus par cinquante cavaliers du régiment de Royal-Navarre, un détachement de la garde nationale de Limoges, des brigades de la maréchaussée, et conduite par une partie de cette escorte armée en guerre jusqu'à Paris. Et d'après quel ordre ? D'après un ordre signé Voidcl, vice-président du comité des recherches, et Charles Cochon, secrétaire.

Dans les Nouvelles Observations, M. de Clermont-Tonnerre examine plus particulièrement l'utilité prétendue du comité des recherches, et montre avec une grande force que cette utilité prétendue, toute-puissante lors de l'ancien régime, est nulle sous celui-ci. Du moment où la Constitution a dit : La volonté générale est la loi, elle s'est interdit l'espionnage, la délation, la

violence « Les complots ? Qu'est-ce que les complots, si

la volonté générale leur est contraire?.... Je ne sais si je me trompe, mais je ne conçois pas, je ne concevrai jamais qu'il faille employer tant de moyens pour empêcher que la minorité ne détruise ce que veut une majorité armée et toute-puissante, ce qu'adopte la volonté générale. Nos surveillants sont l'esprit public, le vœu universel, l'amour de la liberté ; ces sentiments sont les soutiens de notre Constitution. Doutez-vous qu'ils existent? Je vous plains, etc. »

Jean-Pierre Brissot de Warville, le plus ardent de nos inquisiteurs, avait reproché à M. de Clermont-Tonnerre d'avoir comparé les prisons et la marche de ces comités des recherches à la Bastille, et il avait indiqué trois différences, le secret pour les prisonniers, la publicité pour les procédures, le choix des victimes. Voici le précis de ses réponses.

Il prouve par un grand nombre de faits notoires que ces comités ont, de concert avec la Bastille, la mesure rigoureuse du secret ; il cite entre autres l'exemple de la demoiselle Bissy, du sieur Augeard, de M. et de Mme de Favras, etc.

« Quant au second point, la publicité, je conviens, dit-il, que cette différence existe, mais je vais voir s'il en faut louer nos inquisiteurs. La Bastille était le dépôt infâme des vengeances ministérielles; cette institution servait les passions d'un seul, et craignait la haine de tous. Les comités des recherches sont dans le sens de la Révolution, ils servent la haine populaire : la publicité qui aurait détruit la Bastille est, dans un moment de trouble et d'arnarchie, un moyen d'oppression de plus dans les mains

des comités. Cependant comme la publicité est une bonne chose en soi, il a fallu, pour en faire un instrument de vengeance et d'oppression, que les comités la dénaturassent; il a fallu qu'ils adoptassent un genre de publicité incomplet, insidieux; il a fallu que leurs récits fussent un nouveau moyen de nuire, et si à ce système atroce que nous avons dû ces plaidoyers qui montraient au peuple comme coupables des hommes que les tribunaux ont absous, et qui lui montrent encore aujourd'hui comme suspects ceux que les comités même ont lâches. Je l'avoue; ce genre de publicité a de véritables avantages sur le secret de la Bastille, il est un genre d'infamie et de vexations dont les geôliers de l'ancien régime peuvent envier la découverte aux inquisitions du nouveau.

« Je passe à la troisième différence, le choix des victimes.

te réflexion est bizarre, et les questions suivantes y répondent. Qui est-ce qui opprime? le plus fort. Qui est-ce qui est opprimé? le plus faible. La Révolution a triomphé, vos prisons reçoivent

•nnenris, et quelques excès qu'aient commis les révolutionnaires subalternes, pourvu qu'ils soient dans le sens de la Révolution, vous n'en arrêtez aucun; à cet égard, le parallèle n'est pas inexact, vous me dispenserez sans doute des exemples. »

— Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution, par un citoyen actif, ci-devant rien, ln-18, avec cette épigraphe : Tous les hommes sont bons. Sedaine, Déserteur; ou abbé Sieyès, Droits de l'homme. Au Palais-Royal, de l'Imprimerie nationale.

C'est une imitation fort heureuse ou du moins fort gaie de YAlmanach de nos grands hommes de 1788. On trouve à la tête de cette nouvelle facétie de MM. de Champcenetz et de Rivarol une Épitre dédicaloire à Son Excellence Mme la baronne de Staël, ambassadrice de Suède auprès de la Nation, et cette Épitre est un modèle de persiflage et d'impertinence ; mais l'objet d'une satire si cruellement injuste a déjà su se placer à une hauteur où de pareils traits ne sauraient l'atteindre ; ils ne serviront qu'à consoler un moment la haine et l'envie.

Dans la préface, en s' excusant de n'avoir pu consacrer un hommage particulier au nom de tous les conquérants de la Bastille, l'auteur s'empresse au moins de rendre une justice éclatante aux généreux gardes-françaises qui ont si bien soutenu

leur réputation. « Pour se joindre, dit-il, au peuple irrité, ils n'ont pas même attendu qu'on les fît marcher contre lui, et dans l'ardeur d'abandonner leurs drapeaux, ils ont devancé la tyrannie. Quel spectacle admirable pour l'armée française que de voir quatre mille guerriers, défenseurs nés de la majesté du trône, abjurer un si vil métier, donner le signal d'une noble désertion, et préférer les aumônes de la populace à la solde d'un grand roi ! Il semble que la renommée ait attaché une gloire particulière à ces illustres fugitifs ; ce qui fit jadis leur honte les immortalise aujourd'hui; et si la guerre calme leur courage, l'anarchie en fait des héros. En effet, par combien de belles actions ne viennent-ils pas de se signaler ! C'est devant eux que les murs de la Bastille se sont écroulés ; ils s'aperçurent les premiers qu'elle n'était point défendue, et ils la conquirent avec cette fière assurance qui ne connaît point d'obstacles, etc. »

Pour donner à nos lecteurs l'idée du genre d'esprit et de malignité qui règne dans ce petit ouvrage, il faut bien nous permettre d'en citer quelques articles.

Garât le cadet1 (actuellement le principal rédacteur du Journal de Paris), autre journalier de l'Assemblée, mais il est plus habile que tous les autres. 11 déguise la vérité dangereuse, il encense la force triomphante, il atténue les horreurs d'une catastrophe ; enfin, on peut le regarder comme l'optimiste de la révolution, etc.

Villettc. Le citoyen le plus chaud du café de Valois, et à qui le marquis de Mirabeau a enlevé si injustement le surnom de Y Ami des hommes. Que de services n'a-t-il pas rendus à l'humanité dans les premières secousses de notre génération ! N'est-ce pas lui qui, par ses principes, a le plus contribué à la tolérance de tous les cultes; et n'est-ce pas lui qui a appris à ses concitoyens à se suffire à eux-mêmes et à diriger leurs forces? Quel dommage qu'un génie aussi pénétrant n'ait pu s'introduire dans l'Assemblée nationale ! Les jeunes orateurs du mauvais côté auraient appris sous lui à se conduire, et il aurait bâti la Constitution sur des fondements inébranlables.

I Voici encore un curieux exemple de la façon dont les anciens éditeurs dénaturaient le texte : ils avaient substitué le nom de Gassicourt le cadet à celui de Garât, mort seulement le 9 décembre 1833.

Montmorency. Le plus jeune talent de l'Assemblée nationale : il bégaye encore son patriotisme, mais il le sait déjà comprendre, et la république voit en lui tout ce qu'elle veut y voir. 11 fallait qu'un Montmorency parût populaire pour que la Révolution fui complète, et un enfant seul pouvait donner ce grand exemple. Le petit Montmorency s'est donc dévoué à l'estime du moment, et il a combattu l'aristocratie sous la férule de Y abbé Sieyès ; ce grand législateur en a attrapé le surnom de Fesse- Mathieu, et ce mot seul confondra le maître et le disciple aux yeux de la postérité.

Luynes (le duc de). Patriote inébranlable; il s'est établi dans le parti populaire, il a fait signe qu'il s'y trouvait fort bien, et on ne lui en a pas demandé davantage ; on a eu soin seulement de mettre à ses côtés deux forts de l'Assemblée, qui le soulèvent et le rassoient quand il faut opiner pour la patrie.

Aiguillon (le duc d'). Ses voyages de Paris à Versailles ne furent qu'un enchaînement de grandes actions; mais on prétend qu'il les couronna toutes à la journée du 6 octobre. Ce fut Là, dit-on, qu'il travestit son courage et devint intrépide sous l'humble vêtement d'une harengère. On assure qu'il combattit longtemps à la tête de son nouveau sexe, et qu'il fit des prodiges de valeur au pied du trône abandonné. Tant d'exploits sans doute ne devaient pas rester inconnus, et l'on ajoute qu'un éclat de rire le fit reconnaître au milieu du carnage ; mais s'il s'est trahi, ce n'est que pour être immortel.

Salm (le prince de). Cet habile souverain, apercevant qu'il y avait plus de rois en France que de sujets dans ses États, s'est établi à Paris et a demandé du service à M. de La Fayette. Ce général l'a employé longtemps dans la rue Saint-Dominique et a fini par l'élever au rang de commandant de bataillon. C'est en cette qualité que le vaillant prince de Salm, à la tête de trois mille hommes, a fait la descente du cimetière des Invalides. Persuadé qu'il s'y tramait quelque nouveau complot et que tout l'argent et les canons de France y étaient ensevelis, il y pénétra de pied en cap, il y combattit pendant cinq heures entières sans rien trouver contre les intérêts de la nation, et sa valeur contre les morts fit juger de sa douceur avec les vivants.

— Causes qui se sont opposées au progrès du commerce, entre la France et les États-Unis de l'Amérique, avec les moyens xvi. 6

de Y accélérer, et la comparaison de la dette nationale de l'Angleterre, de la France et des Étals-Unis; en six lettres adressées à M. le marquis de La Fayette. Traduit sur un manuscrit anglais du colonel Swan, ancien membre de la législation de la république de Massachusetts. Un volume in-18.

Parmi les causes qui se sont opposées au progrès de ce commerce, il en est que M. Swan croit devoir attribuer à la France elle-même.

1° La France a plusieurs articles d'un usage général dans les États-Unis qui ne sont pas aussi travaillés ni aussi finis dans ses fabriques qu'ils le sont dans celles d'Angleterre. La différence n'est ni dans le prix ni dans la qualité, mais dans le poli de l'ouvrage et dans les anciennes liaisons de commerce.

2° La non-consommation de plusieurs articles du produit d'Amérique.

3° Des difficultés relatives au crédit et occasionnées en partie par des créances nombreuses de l'Angleterre à la charge des négociants américains, dont la solvabilité a été par cette raison révoquée en doute.

h° Les droits excessifs établis en France sur plusieurs articles qu'exporte l'Amérique et l'interdiction absolue de plusieurs autres.

5° L'obscurité fatigante des règlements des douanes, les vexations et les désagréments qui en résultent.

6° Enfin, le monopole exercé par les fermes générales sur les principaux articles d'exportation américaine.

L'auteur cherche à prouver qu'il n'est aucun de ces obstacles que ne puissent surmonter l'intelligence et l'activité de notre commerce et de nos manufactures lorsqu'elles se verront débarrassées d'un régime oppressif.

Quant aux causes qui ont empêché les États-Unis de commercer avec la France, il en indique de particulières et de générales. Les premières sont que les dettes contractées par l'Amérique pendant la guerre n'ont pas été acquittées h l'époque de la paix, et qu'il en reste même aujourd'hui une grande partie à payer; que les maisons américaines qui se sont établies en France pendant la guerre ont presque toutes manqué ; que beaucoup de maisons de France ont envoyé en Amérique des marchandises qui n'étaient conformes ni au goût ni à l'usage des

habitants. Les autres sont d'abord la différence des lois relatives au commerce, ensuite celle de la langue, des monnaies, des poids, des mesures.

Après ces discussions générales, M. Svvan entre dans un grand détail sur l'évaluation et la consommation dans les États-Unis des articles de productions et de manufactures européennes que la France peut fournir à aussi bon compte et de même qualité que la Grande-Bretagne. Il pense que les importations d'Europe en Amérique peuvent être évaluées aujourd'hui à 88,877,500 1. ayant l'année 1773, l'état des exportations annuelles de l'Amérique se montait à 94,190,512 livres; il croit pouvoir les porter actuellement à 108,000,000, quoiqu'il y ait encore à peine la cinquantième partie des terres en culture.

De la comparaison que fait l'auteur entre la dette de l'Amérique, celle de la France et de l'Angleterre, et la population respective des trois États, il résulte que, si pour suffire aux besoins du gouvernement on établissait une capitation, elle serait en Amérique de 3 1. 15 s. 3 cl. pour chaque tète, en Angleterre de 43 à hh liv., en France de 25 liv.

Les conclusions de M. Svvan sont « que la France a le plus grand intérêt de saisir avec empressement l'occasion qui se présente de se lier étroitement par les nœuds du commerce avec un peuple nouveau qui ne connaît aucune espèce d'entraves, qui offre à son allié des avantages qui ne sont point à dédaigner, qui les offre par attachement, par reconnaissance, et qui désire trouver dans la France autant de satisfaction à les recevoir qu'elle a de plaisir à les lui offrir ». Il ajoute encore à ce compliment une grande vérité : « Puisse cette occasion ne point lui échapper! car les peuples, soumis aux événements ainsi que les individus, ne sont pas toujours maîtres ni des circonstances ni de leurs affections. »

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