C'était à la veille de son voyage en Russie. (Meister
Quoique cette nouvelle édition ne soit ni aussi complète ni aussi châtiée que l'auraient désiré les vrais amis de Diderotetdesa gloire, quoique les préfaces et les notes dont M. Naigeon a jugé à propos de l'enrichir soient presque toutes assez insignifiantes quant au fond, et quant à la forme, du ton le plus lourd et le plus grossier, telle qu'elle est enfin, cette édition n'en est pas moins fort préférable à toutes celles qui avaient été publiées jusqu'ici ; l'impression en est correcte et soignée. On en a retranché des écrits que l'ignorance ou la mauvaise foi lui avaient très-injustement attribués, tels que le Code de la nature ou le Véritable Esprit des lois, imprimé pour la première fois en 1755. Les Essais d'une histoire critique de la philosophie ancienne et moderne, dont on avait donné une édition si défectueuse à Bouillon, reparaissent ici du moins suivant la vraie leçon du manuscrit avec les différentes corrections que l'auteur y avait faites depuis qu'ils avaient paru dans la première édition de Y Encyclopédie. On regrettera toujours cependant que l'auteur n'ait pas eu le temps ou le courage et la patience de refondre entièrement cette histoire, comme il en avait eu souvent le projet, d'en changer le plan et la forme, et d'y appliquer tout ce que de nouvelles lectures et un examen plus exact des mêmes objets avaient pu ajouter à cet égard à ses connaissances.
Le nombre des ouvrages de Diderot qui n'avaient pas encore été imprimés soit dans les différents recueils qu'on en avait publiés, soit séparément et que l'on trouvera dans cette nouvelle édition se borne, je crois, à ceux-ci :
1er vol. Introduction aux grands principes ou Réception d'un philosophe. Ce dialogue offre le développement des principes ou des opinions les plus propres à initier un jeune homme aux tristes et sublimes mystères de la philosophie moderne ou de la secte des encyclopédistes.
2me vol. Recherches philosophiques sur l'origine et la nature du beau. Ces recherches contiennent un grand nombre d'observations justes et intéressantes; mais il est assez difficile d'y reconnaître la rapidité de style et la chaleur d'imagination qui caractérisent d'une manière si marquée tous les écrits de Diderot. On y discute pesamment les définitions du beau données par Wolf, par Crouzas, par Hutcheson, par Shaftesbury, par le P. André. Wolf a confondu le beau avec le plaisir qu'il occasionne et avec la perfection, quoiqu'il y ait des êtres qui plaisent sans être beaux, d'autres qui sont beaux sans plaire. Crouzas, en chargeant la définition du beau, ne s'est pas aperçu que plus il multipliait les caractères du beau, plus il le particularisait. Hutcheson a moins prouvé la réalité de son sixième sens qu'il n'a fait sentir la difficulté de développer sans ce secours
la source du plaisir que nous donne le beau, et que son principe de l'uniformité dans la variété n'est pas général. Le système proposé par Shaftesbury, où l'on prend l'utile pour le seul et unique fondement du beau, est plus défectueux encore qu'aucun des précédents. Enfin le P. André, jésuite, l'auteur de l'Essai sur le beau, est celui qui jusqu'à présent a le mieux approfondi cette matière et en a le mieux connu l'étendue et la difficulté, en a posé les principes les plus vrais et les plus solides. La seule chose qu'on pût désirer peutêtre dans son ouvrage, c'était de développer l'origine des notions qui se trouvent en nous de rapport, d'ordre, de symétrie ; car du ton sublime dont il parle de ces notions, on ne sait s'il les croit acquises et factices ou s'il les croit innées.
<( J'appelle beau hors de moi, dit Diderot, tout ce qui contient en soi de quoi réveiller dans mon entendement l'idée de rapports, et beau par rapport à moi tout ce qui réveille cette idée. Quand je dis tout, j'en excepte pourtant les qualités relatives au goût et à l'odorat; quoique ces qualités puissent réveiller en nous l'idée de rapports, on n'appelle point beaux les objets en qui elles résident, quand on ne les considère que relativement à ces qualités. Lorsqu'on dit : Voilà un beau turbot, voilà une belle rose, on considère d'autres qualités dans la' rose et dans le turbot que celles qui sont relatives au sens du goût et de l'odorat.
« Quand je dis qu'un être est beau par les rapports qu'on y remarque, je ne parle point de rapports intellectuels ou fictifs que notre imagination y transporte, mais des rapports réels qui y sont et que notre entendement y remarque par le secours de nos sens, et particulièrement peut-être par ceux de la vue et de l'ouïe comme les plus capables de saisir rapidement et sans confusion une grande étendue, une grande variété de rapports, leur suite, et leur concert. « Le beau qui résulte de la perception d'un seul rapport est moindre ordinairement que celui qui résulte de la perception de plusieurs rapports. La vue d'un beau visage ou d'un beau tableau affecte plus que celle d'une seule couleur, etc.
« Entre les rapports on en peut distinguer une infinité de sortes; il y en a qui se fortifient, s'affaiblissent et se tempèrent mutuellement. Quelle différence dans ce qu'on pensera de la beauté d'un objet, si on les saisit tous, ou si l'on n'en saisit qu'une partie...»
3e vol. Principes sur la matière et le mouvement, dont le but est de prouver que le mouvement est une qualité inhérente à toutes les molécules de la matière.
Lettre a Mme la comtesse de Forbach sur l'éducation des enfants. Réflexions sur le livre De l'Esprit. 10e vol. L'Oiseau blanc, conte bleu.
\k* vol. Le Salon de l'année 1767.
15r vol. Deux extraits fort piquants, mais fort sévères, du poëme sur la Peinture, de Lemierre,et de celui des Saisons, de M. de Saint- Lambert.
Lettre à M'" Riccoboni sur l'action théâtrale.
L'édition du Salon de 1765, qui forme le treizième volume, diffère aussi beaucoup de celle qui a paru l'année dernière à Paris chez Ruisson. Il est très-vrai que cette première édition avait été faite sur une des copies envoyées par M. de Grimm à différentes cours du Nord. M. Naigeon prétend, avec sa politesse accoutumée, que, dans cette copie, l'ouvrage de Diderot se trouve étrangement défiguré. « Grimm, dit-il, Grimm que certes on n'appellera pas Grimm le philosophe, usait partout du travail de Diderot comme de son propre bien. Ici, il changeait et ajoutait un mot, là il supprimait une ligne ou même une phrase entière, ailleurs il sacrifiait une, deux, trois et quatre pages, et, ce qui n'est pas aussi facile à excuser, il faisait dire quelquefois au pauvre philosophe précisément le contraire de ce qu'il avait pensé et écrit... Pour moi, ajoute-t-il, qui n'ai pas pour les titres, les dignités et les cordons ce respect servile et presque religieux par lequel Grimm s'est surtout illustré, soit à Paris, soit dans les pays étrangers, pour moi qui ne désire, n'espère et ne crains rien des rois, des grands, des prêtres et des dieux, j'ai conservé scrupuleusement ici et ailleurs les divers passages qui peuvent constater la juste et profonde haine que Diderot avait vouée depuis longtemps à tous ces fléaux plus ou moins destructeurs de l'espèce humaine...»
Le ton de cette belle tirade donne assez la mesure de l'esprit et du style de M, Naigeon, pour nous dispenser d'en citer d'autres. Combien les mânes de Diderot ne seraient-ils pas révoltés de voir insulter avec cette insolence, dans un monument voué à sa mémoire, l'excellent homme qu'il n'a cessé de regarder jusqu'au dernier instant de sa vie comme le meilleur des amis, comme le soutien et le conseil qu'il se flattait de laisser à sa fille chérie pour la consoler de la plus sensible et de la plus irréparable des pertes que pouvait éprouver une âme comme la sienne!
23Zt LES DERNIERES ANNEES