‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 37 sur 377 · COPIE DES TABLETTES DE DIDEROT · texte numérisé non relu

COPIE DES TABLETTES DE DIDEROT

— L'amant le plus aveugle est le plus heureux, mais l'ami véritable, le plus éclairé. Le choix d'une maîtresse est bien différent de celui d'un ami.

— Je loue peu de peur de mentir, et je ne blâme guère de peur de déplaire.

— Il n'y a ni vanité, ni singularité à être seul de son avis contre toute la terre. Mon opinion est celle qui est au fond de mon cœur et que j'y vois. C'est à la raison et non à l'autorité à la changer. Je me trouverais fort à plaindre de ne pas voir comme tout le monde, mais si je suis sincère avec moi, je ne pourrai me dissimuler que c'est ainsi que je vois de l'avantage des peuples auxquels on accorde l'usage libre de leur raison sur ceux qu'on subjugue.

— Je dirais volontiers à un homme qui écrit l'histoire : Vous vous ferez lire si vous écrivez de manière à vous faire croire.

— Si le mouvement d'un air est bien marqué, ceux qui l'entendent, qu'ils sachent ou non la musique, le croiront facile à chanter.

— Puisque j'ai honte de ma faiblesse, j'aurais tiré vanité de ma force.

1. Ces Tablettes sont reproduites dans les nos 15 et 18 de l'année 1795.

— Le monde est une belle machine à regarder d'en haut.

— La persuasion que le passé est le mauvais temps, une grande aversion pour la fin de soi, une pente à sa conservation, fait qu'un homme est malheureux jusqu'à cent ans.

— J'ai, dans l'intervalle d'un an, éprouvé toutes les peines possibles. J'ai du moins appris à les comparer.

Sur le livre De l'Esprit d'Helvétius1.

Admirez tous cet auteur-là,

Qui De l'Esprit intitula

On livre qui n'est que matière.

Le censeur qui l'examina

Par habitude imagina

Que c'était affaire étrangère.

— Le citoyen Rousseau a fait sept scélératesses à la fois qui ont éloigné de lui tous ses amis2:

11 a écrit contre Mme d'Épinay une lettre qui est un prodige d'ingratitude. Cette dame l'avait établi à la Chevrette, et l'y nourrissait, lui, sa maîtresse, et la mère de sa maître-se.

Il se proposait de se retirer à Genève lorsque la santé de Mm' d'Épinay l'y rappela; il ne s'offrit seulement pas à l'accompagner.

11 accusait cette dame d'être la plus noire des femmes dans le temps même qu'il se prosternait à ses genoux, et que, les larmes aux yeux, il lui demandait pardon de tous les torts qu'il avait avec elle. Cela est constaté par la date d'une lettre que je lui écrivis et par le témoignage de tous ceux qui fréquentaient chez Mme d'Épinay.

Il traitait Grimm comme le scélérat le plus profond et en même temps il se réconciliait avec lui et il le faisait juge de sa conduite avec Mn,e d'Épinay, et quand on lui demandait en quoi Grimm méritait ses fureurs et ses invectives, il répondait que cet homme-là lui avait méchamment été ses pratiques de copie et notamment celle de M. d'Fpinay.

Il accusait Mme d'Épinay, dans le temps qu'il lui devait tout et qu'il vivait à ses dépens, du projet d oter M. de Saint-Lambert à

1. Couplet très-connu, et que Grimm a rapporté (tome IV, p. 30); il avait sans doute amusé Diderot, qui l'avait noté au moment où on le chantait.

2. En 1816, Mme de Vandeul disait à Barbier que son père avait écrit « tous les griefs de Jean-Jacques avec ses réponses » ; peut-être voulait-elle désigner ce carnet auquel Meister avait déjà fait allusion dans sa notice sur le philosophe. (Voir tome XIV, p. 467; voir aussi tome XII, p. 297, note.)

Mn,e d'Houdetot, et, pour y réussir, d'avoir voulu séduire la petite Levasseur, afin qu'elle surprît une des lettres que Rousseau écrivait à Ml,,e d'Houdetot ou une des réponses que cette dame lui faisait, et d'avoir dit à la Levasseur : « Si cela se découvre, vous vous sauverez chez moi, et cela fera un beau bruit. »

Le sieur Rousseau était alors tombé amoureux de Mme d'Houdetot1, et pour avancer ses affain s que faisait-il? Il jetait dans l'esprit de cette femme des scrupuies sur sa passion pour M. de Saint- Lambert son ami.

Il accusait Mme d'Épinay d'avoir ou instruit ou fait instruire M. de Saint-Lambert de sa passion pour Mn,c d'Houdetot.

Embarrassé de sa conduite avec Mme d'Houdetot, il m'appela à l'Ermitage pour savoir ce qu'il avait à faire. Je lui conseillai d'écrire tout à M. de Saint-Lambert et de s'éloigner de Mmr d'Houdetot. Ce conseil lui plut; il me promit qu'il le suivrait.

Je le revis dans la suite; il me dit l'avoir fait et me remercia d'un conseil qui ne pouvait lui venir que d'un ami aussi sensible que moi, et qui le réconciliait avec lui-même.

Et point du tout; au lieu d'écrire à M. de Saint-Lambert sur le ton dont nous étions convenus, il écrit une lettre atroce à laquelle M. de Saint-Lambert disait qu'on ne pouvait répondre qu'avec un bâton.

Étant allé à l'Ermitage pour savoir s'il était fou ou méchant, je l'accusai de la noirceur d'avoir voulu brouiller M. de Saint-Lambert etMn'e d'Houdetot. 11 nia le fait, et pour se disculper il tira une lettre de M'"0 d'Houdetot, une lettre qui prouvait exactement la fourberie dont je l'accusais. Il en rougit, puis il devint furieux, car je lui fis la remarque que la lettre disait ce qu'il niait.

M. de Saint-Lambert était alors à l'armée. Comme il a de l'amitié pour moi, à son retour il vint me voir. Persuadé que Rousseau lui avait écrit sur le ton dont nous étions convenus, je lui parlai de cette aventure comme d'une chose qu'il devait savoir mieux que moi. Point du tout, c'est qu'il ne savait les choses qu'à moitié, et que, par la fausseté de Rousseau, je tombai dans une indiscrétion.

Mais que fit l'infâme Rousseau? Il m'accusa de l'avoir trahi, d'avoir violé la foi du secret qu'il m'avait confié ; et il fit imprimer la note là-dessus, qu'on voit dans la préface de son ouvrage contre les spectacles, quoiqu'il sût bien que je n'étais pas un traître

1. J'ai vu un recueil des lettres de Rousseau à M""' d'Houdetot, toutes copiées de la main même de Rousseau; elles m'ont paru plus brûlantes, plus passionnées qu'aucune de celles de la Nouvelle lléloïsc. — Rien, dans le manuscrit, n'indique si cette note est de Diderot ou de Meister.

DE LA CORRESPONDAiNCL LITTÉRAIRE. 221

ni un indiscret, mais qu'il avait été un homme faux qui me trompait.

Je lui reprochai d'avoir écrit à M. de Saint-Lambert autrement qu'il m'avait dit. 11 répondit à cela qu'il connaissait les caractères et que ce qui était bon avec l'un était mauvais avec l'autre.

Je lui reprochai de m'avoir trompé en me faisant croire qu'il avait écrit selon mes conseils; à cela il ne répondit rien.

Sa note est un tissu de scélératesse. J'ai vécu quinze ans avec cet homme-là. De toutes les marques d'amitié qu'on peut donner à un homme, il n'y en a aucune qu'il n'ait reçue de moi, et il ne m'en a jamais donné aucune. 11 en a quelquefois eu honte. Dans l'occasion j'ai pâli sur ses ouvrages, et il en convient à moitié, mais non de tout. Il ne dit pas ce qu'il doit à mes soins, à mes conseils, à mes entretiens, à tout, et son dernier ouvrage est fait en partie contre moi. 11 y fait l'éloge de d'Alembert, qu'il n'estime ni comme homme de lettres ni comme homme. 11 y fait l'éloge de Mmc de Graffigny, qu'il n'estime ni comme femme de lettres ni comme femme ; \\ dit du mal du comique larmoyant parce que c'est mon genre. 11 contrefait le dévot parce que je ne le suis pas. Il traîne la comédie dans la boue parce que j'ai dit que j'aimais cette profession. Il dit qu'il a cru qu'on pouvait avoir de la probité sans religion, mais que c'est un préjugé dont il est revenu, parce que, méprisé de tous ceux qui le connaissent et surtout de ses amis, il ne serait pas lâché de les faire passer pour des coquins. II suit de là que cet homme faux est vain comme Satan, ingrat, cruel, hypocrite et méchant; toutes ses apostasies du catholicisme au protestantisme et du protestantisme au catholicisme sans rien croire ne le prouvent que trop.

Une chose m'avait toujours offensé dans sa conduite envers moi : c'est la manière légère dont il me traitait devant les autres et les marques d'estime et de docilité qu'il me donnait dans le tête-à-tête; il me suçait, il employait mes idées, et il affectait presque de me mépriser.

En vérité, cet homme est un monstre.

Après s'être brouillé avec M,ne d'Épinay, il se rapprochait d'une Mlle.... ' et de Duclos, deux ennemis mortels de Mme d'Épinay.

11 m'embrassait dans le temps qu'il écrivait contre moi.

11 disait qu'il haïssait tous ceux qui l'obligeaient, et me l'a bien fait voir.

Enfin il est resté seul. Sa note est d'autant plus vile qu'il savait

1. Toutes ces notes n'étaient écrites qu'au crayon, et ce nom s'est trouvé entiè n.inent eflacé. (Meister.) — Il s'ayit sans doute de MUa d'Ette.

que je n'y pouvais répoudre sans compromettre cinq ou six personnes.

Un soir, causant avec lui, il eut envie de veiller; je lui demandai un mot sur une phrase, et aussitôt il me dit : « Allons nous coucher. »

— Une tête barbue avec un toupet et une chevelure frisée à la moderne, symbole de notre tragédie.

— Les femmes s'attachent aux femmes comme les insectes aux fruits, pour les piquer et les pourrir au dedans.

— La terre absorbe également le vice et la vertu. Il faut être heureux par la pente de sa nature, voilà toute ma morale.

— Cent mille écus en imagination, et pas une paire de souliers réels.

— Qui est-ce qui connaît la suite des événements? On néglige une circonstance, on en saisit une autre, et c'est la mauvaise.

— Imaginez un grand spectre de feu qui dicte aux hommes des vérités éternelles à mesure que le globe tourne sous ses pieds. Il parle, et l'univers en silence l'écoute et croira les paroles qui sortent de sa bouche... Eh bien! qu'en arrivera-t-il? C'est que son discours, son apparition, seront transmis diversement, et que sa loi n'aura dans le moment ni universalité, ni uniformité, ni authenticité, ni clarté, ni certitude, et bien moins encore à la suite des temps, et que les hommes en viendront jusqu'à douter raisonnablement de son apparition. Ce sera une fausseté qui aura traditionnellement parcouru toute la surface du globe... Et la vérité, que deviendra-t-elle? Il faut que cela soit; cela est dans la nature de l'homme, et il faudrait changer cette nature pour que cela fût autrement, et il faudrait changer l'univers, et un autre univers aurait peut-être plus d'inconvénients encore que celui-ci...

On n'a vu, dans la première partie de ces tablettes, qu'un exposé fort naïf de^l'espèce de commérage qui brouilla deux philosophes célèbres. Ou ne verra guère dans celle-ci que le premier germe de quelques idées développées en partie dans d'autres ouvrages. Nous avons cru pouvoir confier à nos lecteurs le secret de ces tablettes, non comme une chose fort intéressante par elle-même, mais comme une chose singulière et curieuse; ce sont des reliques de philosophe. Et devrait-on trouver encore si déraisonnable l'amateur qui se permettrait de les préférer telles qu'elles sont, à la lampe d'Épictète ou à la vieille robe de médecin de Rabelais? (Meister.)

— De la liberté. Voyons ce qui se passe en nous quand nous agissons. J'ai affaire chez moi. Ma passion me lire chez ma maîtresse. J'écoute ma passion. Je veux aller chez ma maîtresse et j'y vais. A sa porte, l'importance de mon affaire me pousse chez moi. Je rais chez moi, que \ois-je? une première impression qui m'entraîne, puis une autre impression qui me détourne. Je suis précisément comme un corps qui reçoit successivement deux coups. Mais, dit-on, considérez-vous au premier moment, et dites-moi si vous n'êtes pas libre de suivre de ces deux' impressions celle qui vous plaira. Quelle folie! Ne voyez-vous pas que vous considérez un homme dans un état abstrait et faux? Considérez-le agissant, ne disputant point de sa liberté. Ne pensons pas même s'il est libre, et dites-moi quelle différence alors vous me pouvez assigner entre lui et un corps qui aurait la conscience de son existence et un assentiment aux mouvements qu'il suivrait. Encore cet assentiment n'est-il pas exprimé réellement dans l'homme agissant; il ne se dit point à lui-même: Je veux agir ainsi; il agit.

— Nous sommes incertains des phénomènes les plus communs de la nature, du lever du soleil à une grande distance de nous. C'est l'effet de notre ètroitesse d'imagination. Nous ne pouvons pas imaginer un champ prolongé de Paris à Rome. 11 s'interrompt sur celte longueur. Et voilà la base de notre répugnance pour les voyages, répugnance qui s'affaiblit par l'habitude de voyager, par l'expérience que tout est ici comme là.

— Goût et dégoût subits. Nous imaginons qu'un homme possède la pierre philosophale que nous cherchons, et nous voilà chauds pour lui. Nous découvrons qu'il ne l'a pas, et voilà notre chaleur qui tombe subitement. Tout motif d'intérêt est la pierre philosophale. Tout homme la cherche.

— Ils disent : l'opinion est la reine du monde. L'opinion est tantôt la vérité, tantôt le mensonge, et vous verrez que l'opinion, quand elle est vérité, n'est plus la reine du monde. Quelle folie!

— Suite du pyrrhonisme. Deux flambeaux sont deux causes diverses. Il n'y a pas une molécule de la flamme de l'un identique à une molécule de la flamme de l'autre. Pourquoi donc dites-vous que ce sont deux flambeaux? Imperfection de la langue, je ne dirai pas d'organe, car l'organe n'y fait rien, puisque l'organe est diversement affecté. Il y a là quelque mystère à débrouiller.

— Les philosophes. lisse disent les précepteurs du genre humain; ils feraient tout aussi bien de demeurer en repos, puisqu'ils sont si persuadés que leur disciple ne sera jamais qu'un sot enfant.

— Les peuples sont les témoins des coups que l'évidence porte, ce sont les juges d'un combat entre le philosophe et le tyran. Il

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s'agit de leur intérêt, et le tyran sent bien pour qui ils prendront parti. « Pour qui, philosophe, pour celui qui les trompera le mieux, qui flattera leur passion du moment avec le plus de chaleur et le plus d'adresse. »

— Ceux qui ont proposé l'impôt unique sur les propriétaires n'ont pas pensé à une de ses suites, c'est quel redoutable corps pour le tyran formerait ce corps lié par un intérêt commun aussi puissant que celui qui seul fournit à tout.

— Comment H ne faut pas se hâter de juger. J'étais seul avec une femme; elle met le verrou de sa porte, parce qu'il valait mieux qu'on entrât de notre consentement que malgré nous. Un homme survient, il trouve la porte fermée. On lui ouvre, il est fort étonné de ce verrou qui se tire. Quelques jours après, il revient, il cause, il sort, il tire la porte dont le verrou se ferme de lui-même, il veut rentrer, il trouve le verrou fermé. « Ma foi, dit-il à cette femme, il faut que je vous avoue que la première fois que je trouvai votre verrou fermé, et vous enfermée avec M..., j'en imaginai tout ce qu'il me plut; et voilà comme on forme de mauvais jugements quand on se presse. J'espère que je profiterai de cette leçon. »

— Qu'est-ce qu'un philosophe, sinon un homme qui s'occupe à démasquer des erreurs, décrire des vices et démontrer des vertus? Mais si le monde est abandonné à la force, à l'ignorance, au fanatisme, aux passions, à quoi sert le philosophe? A rien. Le philosophe n'est qu'un bavard importun, que le ministre doit faire étrangler, et le métier de Montesquieu est plus inutile que celui de cordonnier. L'homme le plus absurde que je connaisse, c'est le défenseur de la liberté et le détracteur de l'évidence ; il n'est pas le vrai juge de son effet, non plus que celui qui frappe n'est le vrai juge de la violence du coup; c'est celui qui est frappé. Or celui qui est frappé, c'est le souverain, ce sont les ministres, ce sont les partis. Or jugeons à leurs fureurs, à leurs persécutions et aux châtimenls qu'ils décernent, aux précautions qu'ils prennent pour empêcher l'évidence, de la force qu'elle a, de l'offense qu'elle leur fait, des suites qu'ils en craignent. Si l'évidence n'est rien, les philosophes ont tort de souhaiter la liberté de la presse, les souverains ont tort de l'empêcher. Je dirais aux souverains : Laissez-leur dire, écrire tout ce qu'ils voudront, et faites toujours de votre pis. Je dirais aux philosophes : Taisez-vous, puisque les souverains, quoi que vous disiez ou écriviez, n'en feront ni pis ni mieux. Mais tous les siècles déposent contre cette doctrine. Il ne s'est rien opéré de constamment bien dans ce monde que par l'évidence. Il n'y a rien de bien dans les gouvernements qu'où la notion de l'utilité publique est évidente. Tant que le maître ignore le bien, tant qu'il est ignoré

des sujets, quelque nom qu'on donne au gouvernement, il est mauvais.

— Pigalle a mal fait de refuser le cordon de Saint-Michel; il a plus mal fait de le dédaigner. Ce fut une plus grande sottise encore de sa part que de le demander ensuite. — Mais il fallait cependant le lui accorder, parce qu'il aurait honoré le cordon qui honore beaucoup d'autres. — Mais il a préféré le profit à l'honneur. — Point du tout, car le profit ne doit jamais èlre mis en alternative avec l'honneur, sans quoi l'un deviendrait exclusif de l'autre. Il faut payer l'artiste par l'argent, il faut recommander l'artiste par des distinctions honorables. Je n'aime pas ces sortes de leçons, qui profitent peu à ceux qui les reçoivent et qui avilissent ceux qui les donnent.

— Non plus ultra du scepticisme. Je prends l'idée de l'unité pour modèle de ce qu'on peut objecter à toutes les autres idées, et je dis, abstraction faite de toutes les manières accidentelles dont cette idée peut être dans deux hommes différents : ou il y a un point, un trait commun, identique dans cette idée, ou il n'y a pas un point, un trait, un caractère commun, identique; dans le premier cas, deux causes diverses auront produit un même effet, ce qui est absurde ; dans le second il n'y a absolument ni vrai ni faux, et tout l'accord apparent des hommes consiste dans une langue infiniment trop imparfaite' pour spécifier les nuances imperceptibles de leurs idées, idées dans lesquelles il ne peut y avoir le moindre caractère identique et commun, à moins que l'axiome sur les causes et les effets ne soit faux.

— Éloquence. Elle s'assied, elle tire un morceau de pain moisi de sa poche, elle le jette sur la table du curé et lui dit : « Tiens, voilà avec quoi nous nous nourrissons, et je n'en avons plus. »

— Beaux-Arts. Préville et Garrick, contrefaisant les ivrognes sur leurs chevaux, ameutèrent une foule de peuple depuis la porte Maillot jusqu'à Paris. Arrivés, Préville demanda à Garrick : « Eh bien, ai-je bien fait, mon maître? — Oui, lui répondit Garrick, fort bien de la tête, du corps, des bras, mais vous n'étiez pas ivre des jambes i. » Presque point d'artiste à qui on n'en puisse dire autant. Peintres, l'expression est de la tête aux pieds. Couvrez le visage de cet homme colère, de cette femme voluptueuse, et voyez si la colère règne, si la volupté serpente dans tout le reste de votre figure.

— Moins l'enthousiasme est violent, plus les règles lui donnent d'entraves. Ainsi la musique symphonique prête plus à l'enthousiasme que la vocale, la musique que la peinture, la peinture que la poésie. Il est plus facile à celui qui parle de suivre son génie qu'à

1. Cette repartie avait déjà été citée par Grimm, tome VI, p. 320. xvi. \o

celui qui compose, à celui qui compose en prose qu'à celui qui compose en vers. Si l'on voit plus de verve dans le poëte que dans l'orateur, c'est une affaire d'idiome, de langue donnée, c'est une convention, c'est une affaire qui tient plus à la matière qu'à l'ouvrier. — (A revoir). — Cette observation nous expliquerait-elle pourquoi M. de Voltaire, si souvent éloquent en vers, l'est si rarement en prose ?

Mœurs et caractères. Un gueux bien gras, bien replet, bien jeune, bien vigoureux, disait à M. de Saint-Lambert qui l'envoyait travailler : « Monsieur, si vous saviez combien je suis paresseux! » Un autre aussi gras, aussi jeune, aussi vigoureux, disait au marquis de Cruismare, qui lui donnait le même conseil : « Monsieur, j'aime mieux demander, on oblige toujours quelqu'un. » On peut refuser l'aumône au premier; le second met la main dans votre bourse.

— Genève, politique. Le magistrat de Genève n'entendit pas son affaire, lorsqu'il ne fit pas demander par les médiateurs de faire entrer des troupes, avant que de statuer sur ses démêlés avec le peuple. Je ne sais comment ceux-ci auraient pu refuser une proposition qui semblait devoir être également agréable aux deux partis. Le magistrat disait : Nous les tenons, il faudra bien qu'ils marchent droit. 11 ne savait donc pas qu'il n'y a que la force qui fasse marcher droit. Fut-ce bonté ou bêtise du magistrat?

Métaphysique. Pourquoi l'homme a-t-il tant de répugnance à se classer bonnement parmi les autres êtres de la nature ? c'est qu'il n'en voit aucun au-dessus de lui. Mais d'un autre côté, pourquoi s'opiniàtre-t-il à reconnaître quelque puissance au-dessus de lui? Est-ce qu'il craint la liberté? Et n'a-t-il pas trop de raisons de la craindre? Est-ce qu'il veut dépendre, est-ce qu'il a quelque pente secrète à l'esclavage? Insensé que tu es, tu aimes mieux te faire un maître, un tyran chimérique, que de n'avoir point de maître. Encore si tu n'étais dominé que par ce fantôme de ton imagination, mais ce fantôme te soumet à cent tigres réels.

— Celui qui veut faire un bon traité d'athéisme doit faire voir les inconséquences et les suites du déisme.

— Celui qui veut bien écrire sur la liberté doit montrer que les . moindres actions de l'homme, de tout être en général, sont aussi nécessaires que la chute d'une pierre.

— Mais les anciens n'ont employé que des ligures symboliques. — Mais ces figures symboliques étaient de leur religion. — Mais notre religion ne nous en offre-t-elle pas ? Voilà donc déjà toutes les figures symboliques non religieuses abandonnées, et je prétends qu'il faut encore abandonner les religieuses, parce qu'il y a cette différence entre celles-ci et celles des anciens, que celles des an-

ciens étaient exposées dans des temples avec des caractères invariables, toujours claires pour les plus ignorants du peuple, au lieu que les nôtres sont toujours obscures, inintelligibles, peu intéressantes et communes.

— Le déisme ouvre la porte à toutes les superstitions; c'est par cette porte qu'on arrive à toutes les folies religieuses. Le théiste en l'ait autant ; le théiste a fait un pas de plus; il a passé la porte ; être déiste ou théiste et s'élever contre la superstition, c'est admettre un principe et nier des conséquences qui en découlent nécessairement.

N'eût-il pas été plus philosophique de voir que la superstition est une affection naturelle à l'homme comme la crainte, l'amour, l'espérance, tant d'autres passions qui le maîtrisent, et que s'il est un moyen de régler les mouvements de cette affection, de les diriger vers un but raisonnable, utile, c'est le théisme?

— Je demande si les animaux sont libres. Je demande s'il leur est possible de ne pas se croire libres. Je demande si une espèce qui

lit au-dessus de la nôtre ne nous croirait pas aussi nécessités dans nos actions que l'animal l'est dans les siennes. Je demande si cet être qui ne nous accorderait aucune liberté d'après l'enchaînement de nos actions raisonnerait mal. Je demande si, en nous niant la liberté, il ajoutait qu'il nous en croit le sentiment, il ne raisonnerait pas juste.

— 11 y a un tact qui nous fait discerner dans les autres la fibre dérangée et tout l'avantage que nous pouvons tirer de ce dérangement pour notre intérêt et notre amusement. C'est là le fondement du machiavélisme et du persiflage. On dit d'Elisabeth de Russie qu'elle avait supérieurement cette narine morale. L'exemple qu'on en cite est plaisant. Un moine du mont Athos arrive à Pétersbourg ; il était ceint d'une corde, une longue barbe lui descendait jusqu'à la corde qui ceignait ses reins. Rientôt il entraîne tous les esprits. Les femmessurtout se précipitent en foule à ses pieds et lui confessent leurs fautes. Il les absout ; il n'est bruit que de l'homme saint. Elisabeth veut le voir, elle le voit et discerne du premier coup d'oeil la ûbre dérangée dans la tête de l'homme saint; elle l'accuse, lui fait quitter sa barbe, son habit, et le conduit de métamorphose en métam 'rpliose jusqu'à le faire monter derrière son carrosse en habit d'arlequin. Jamais le comte de Friesen n'eût tenté le cruel persiflage qu'il fit d'Arnaud Raculard à la cour de Dresde, s'il n'eût pressenti ce qu'il pouvait se promettre de la fibre dérangée dans cette jeune tête1.

1. Allusion probable à la réplique du comte de Friesen à Baculard, qui lui disait qu'il avait des cheveux « de génie » : « Si j'en étais sûr, je me les ferais couper pour vous en faire une perruque. » Voir tome II, p. 490, et t. IX, p. 345.

— Le prompt et parfait usage de nos sens tient de fort près à la mémoire. Si une partie vue ou sentie ne nous rappelait pas subitement les autres, ce serait une étude continuelle ; mais ce n'est pas tout, c'est que réciproquement l'usage prompt et parfait de la mémoire tient aussi par quelque côté à l'intégrité des sens. Je devins sourd à la suite d'une fluxion, et tant que dura la surdité, j'eus toutes les peines du inonde à me rappeler des mots même trèsfamiliers, mais surtout les noms propres qui, bornés à un individu, sont moins fréquents dans le discours que les autres. A mesure que l'organe s'est rétabli, la mémoire des sons est revenue.

— La loi n'est souvent qu'un privilège exclusif de mal faire accordé à l'homme riche et puissant.

Essais sur la peinture, par Diderot. A Paris, chez Buisson; un vol. in-8o1.

Ces Essais sont une suite de réflexions faites sur différentes expositions de tableaux, particulièrement sur celle de 1765. Elles ont été insérées en entier dans les feuilles que nous avons eu l'honneur de continuer; et l'ouvrage qui vient d'être imprimé ne peut même l'avoir été que sur une copie destinée pour ces feuilles, car on y trouve la plupart des notes qu'y avait ajoutées M. de Grimm. C'est donc très-probablement du manuscrit volé chez lui, parmi tant d'aulres effets dont la nation s'est adjugé l'héritage au même titre, que les éditeurs ont fait hommage au public. 11 n'y a que M. de Grimm et les héritiers de Diderot qui pourraient s'en plaindre. Mais on est loin de le leur permettre. L'honnête journaliste qui en a rendu le compte le plus détaillé, l'auteur de la Décade, que plusieurs personnes ont osé soupçonner de s'être chargé généreusement lui-même de publier cet ouvrage posthume, s'écrie d'abord avec beaucoup d'humeur : « Pourquoi a-t-on tardé jusqu'à ce jour de publier un ouvrage si digne de son auteur et dans lequel on le

1. Nous réunissons ici les deux articles de Meister sur cette première révélation des écrits encore inconnus de Diderot et sur l'édition de Naigeon, bien que l'un appartienne à l'année 1796 (n° 6) et l'autre à l'année 1798 (n° 9); mais le lecteur aura ainsi sous les yeux les dernières pages de la Correspondance littéraire où il soit question du philosophe; Mme de Vandeul se plaignait, en 1816, à Barbier, que Naigeon eût donné son édition sans l'en prévenir et sans lui en adresser un exemplaire : le compte rendu de Meister se ressent quelque peu de la rancune que gardait l'ancien secrétaire de Grimm à son détracteur et de l'irritation légitime qu'inspirait à M",c de Vandeul cet oubli de toutes les convenances.

retrouve tout entier plus chaud, plus original, plus lui que nulle part ailleurs? Pourquoi cet ami Grimm à qui il était adressé l'a— t— il si longtemps gardé dans son portefeuille? C'est ce que l'éditeur n'a point daigné nous dire, ne cherchons point à pénétrer le secret. » Ce secret est pourtant assez simple, c'est qu'il n'a pas cru pouvoir disposeï de la propriété d'autrui, d'un ouvrage qui ne pouvait appartenir qu'à son ami, à la famille qu'il a laissée après lui. Quoi qu'il en soit, l'ouvrage sera lu dans tous les temps avec le plus vif intérêt. L'auteur, comme le dit la préface, y répand à profusion le sel de cette gaieté caustique, de cette libre originalité qui rajeunit tout, et jette le plus souvent du piquant même sur les articles qui en sont le moins susceptibles. Parmi les artistes qu'il passe en revue, plusieurs existent encore aujourd'hui, et d'autres sont à peine hors de la scène. Il est intéressant de comparer l'idée qu'en avait un homme tel que Diderot avec l'opinion qui s'est fixée depuis sur la plupart d'entre eux. On verra qu'en cherchant à donner des idées justes sur leur compte à l'impératrice de Russie, car c'est pour elle que ce travail a été entrepris, l'auteur a souvent jugé comme la postérité.

Voici ce que m'écrivit au sujet de la publication de cet ouvrage Mm" de Vandeul, l'intéressante fille de Diderot. « L'ouvrage de mon père sur la peinture est publié. Je crois qu'il a été dérobé chez notre ami, puisqu'il y a des notes de lui. Par cette raison, d'abord, cela me chagrine. Ensuite, sans égard pour le caractère moral de mon père, qui eût mille fois mieux aimé jeter au feu tous ces ouvrages que d'affliger un homme de bien, on y a laissé quelques feuilles qui doivent désoler ceux qu'elles concernent, entre autres l'excellent Pajou,qui m'a toujours comblée d'amitiés. Si l'on "eût été ces feuilles, je pardonnerais volontiers à celui qui a fait ressource de cet ouvrage, s'il en avait besoin. Ce serait encore une bonne action de plus qu'aurait faite mon père. Comme il est d'ailleurs injuste d'imprimer sur un artiste des choses déplaisantes, quand on ne peut lui rendre par l'ouvrage qui précède ou qui suit le juste tribut d'éloges qu'il a mérités dans d'autres modèles de son art!...»

— Œuvres de Denis Diderot, publiées sur les manuscrits de V auteur, par Jacques-André Naigeon, de l'Institut national des sciences. A Paris, chez Des Ray et Déterville, an VI (1798). Quinze volumes grand in-8°.

M. Naigeon assure dans un discours préliminaire que Diderot, plusieurs années avant sa mort, l'avait chargé du soin de publier la collection de ses ouvrages, et il consigne dans une note de ce discours la copie de l'écrit par lequel cette tâche pénible et glorieuse lui fut léguée. Le voici :

« Comme je fais un long voyage ' et que j'ignore ce que le sort me prépare, s'il arrivait qu'il disposât de ma vie, je recommande à ma femme et à mes enfants de remettre tous mes manuscrits à M. Naigeon, qui aura pour un homme qu'il a tendrement aimé, et qui Ta bien payé de retour, le soin d'arranger, de revoir et de publier tout ce qui lui paraîtra ne devoir nuire h ma mémoire ni à la tranquillité de personne. C'est ma volonté, et j'espère qu'elle ne trouvera nulle contradiction. A Paris, ce 7 juin 1773. »

On est loin de vouloir révoquer en doute l'authenticité de ce titre, mais pour en apprécier la valeur, il ne sera pas inutile de remarquer :

1° Que Diderot ayant survécu plus de dix ans à la signature de cet acte, il ne serait pas impossible qu'avant de mourir il eût changé d'avis ;

2° Qu'en chargeant M. Naigeon du soin de revoir et de publier ses ouvrages, ce n'est pourtant pas à lui qu'il paraît avoir laissé le dépôt de ses manuscrits ;

3° Que, désirant que tous ses manuscrits soient remis à M. Naigeon, par sa femme et ses enfants, il a supposé probablement que ce serait à de certaines conditions, dans lesquelles l'intérêt et la convenance des héritiers naturels ne seraient pas oubliés;

k° Que le respect bien connu de la fille unique de Diderot pour son père et la tendre piété qu'elle conserve à sa mémoire ne permettent pas de penser qu'elle se fût dispensée d'exécuter l'ordre renfermé dans l'acte en question, si elle avait dû le regarder en effet comme l'expression absolue des dernières volontés de son père;

5° Qu'il est très-certain cependant que l'édition annoncée s'est faite sans le concert et sans l'aveu de sa fille, qu'elle ne contient pas à beaucoup près tous les manuscrits laissés par Diderot, et qu'une grande partie des originaux de ces manuscrits est encore aujourd'hui dans le-; mains d'une autre personne à qui Diderot a bien voulu les confier peu de temps avant sa mort et qui ne se permettra jamais d'en disposer que suivant les intentions de la famille dont rien ne lui peut faire oublier le droit imprescriptible.

Parmi ces manuscrits, sont un examen critique du dernier ouvrage d'Helvétius :De l'Homme et de ses facultés; le Rêve de d'Alembert ou Dialogue entre d'Alembert, Ml,c de Lespinasse et le docteur Bordeu sur l'origine des êtres; le Voyage en Hollande, la correspondance avec Falconet sur le désir de l'immortalité, quelques additions à la Lettre sur les aveugles, aux Salons; différentes pièces de théâtre, etc.

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