Expression vraiment heureuse! (Meister
Yanhove, celui de M""1 Sincère par M,le Raucourt; Mme Suio et M1"1' Belcourt n'ont pas moins contribué au succès de l'ouvrage, la première clans le rôle de la mère prieure, l'autre dans celui de la sœur tourière. Grâce à la vérité de l'exécution, on eût dit que
ce n'étaient pas les spectateurs qu'on transportait au couvent, niais le couvent môme qu'on avait transporté au théâtre.
— Le vendredi 30 avril on a donné sur le théâtre de l'Opéra la première représentation d'Antigone3 tragédie lyrique de M. de Marmontel. La musique est de M. Zingarelli.
Cet ouvrage n'a eu aucun succès, et c'est essentiellement au choix du sujet qu'on en doit imputer la chute. Un peuple persuadé que ceux qui n'avaient pas obtenu la sépulture erraient éternellement sur les bords de l'Achéron pouvait admirer et plaindre le dévouement d'Antigone, mais l'intérêt qui résulte de ce préjugé religieux est absolument nul pour nous. Comment nous intéresser durant trois actes à savoir si Polynice sera enterre ou non? La seule manière de nous attacher encore au fond pathétique dont cette situation peut paraître susceptible, c'était de donner plus de développement à l'amour d'Antigone pour Hémon ; cette passion, qui sera de tous les temps, de tous les peuples, sait tout animer, même un article de foi d'une religion qui n'est plus la nôtre ; nous lui devons à la vérité l'idée des limbes, mais ces limbes malheureusement ne trouvent guère plus de croyance aujourd'hui que les bords redoutés du Styx.
Quant à la musique d'Antigone, elle laisse concevoir de grandes espérances. Le récitatif du principal rôle a paru d'un bout à l'autre parfaitement bien fait, il porte l'empreinte d'un très-beau talent et décèle une connaissance profonde de toutes les ressources de l'art. On eût désiré plus de variété dans les airs; mais ce défaut ne tient-il pas encore à la couleur trop uniforme du poème? Cet opéra n'a eu que deux représentations.
— Mémoires ou Essais sur lu musique, par M. Grétry. Un volume in-8°. Un ouvrage sur la musique par un compositeur qui a obtenu des succès aussi multipliés que M. Grétry semble promettre une instruction assez piquante ; on aime à suivre un artiste célèbre dans la route qu'il a parcourue, on attend de lui la révélation des secrets de son art. Le livre que nous avons l'honneur de vous annoncer est cependant moins un traité de l'art musical que l'histoire de la vie de l'auteur, de ses ouvrages et
de leurs succès. L'intérêt qu'il a su répandre sur le tableau des premières années de sa jeunesse nous a paru assez attachant.
Né à Liège de parents nobles mais pauvres, il naquit avec le sentiment de la musique, avec cette espèce d'instinct auquel il est si doux et si naturel de céder. Les dispositions qu'il annonça dès l'âge le plus tendre déterminèrent son père, qui était premier violon de la cathédrale de Liège, à le faire recevoir enfant de chœur dans l'église à laquelle il était attaché. M. Grétry raconte avec une naïveté intéressante ses premières études, ses premières peines, et tous les succès que lui valut une voix sonore, flexible, et qu'il perdit parce qu'on ne l'empêcha pas déchanter au moment où il atteignit le premier période de la puberté. La perte de sa voix, qu'il regretta tant alors, est peutêtre ce qui nous a valu son talent de compositeur. Une messe en musique faite à l'âge de quatorze ans lui fit obtenir une place dans un collège de Rome fondé par un Liégeois. Le bonheur de la vie de M. Grétry et sa gloire datent de l'époque de son départ pour ce séminaire de tous les arts. Son voyage de Liège à Rome avec un marchand de reliques n'est pas la partie la moins piquante de ses Mémoires. Cazali fut son maître à Rome, et malgré l'éloge que M. Grétry fait de son maître, nous en ignorerions le nom sans la célébrité de son élève. Nous ne suivrons pas M. Grétry dans les procédés de ses études ; ces détails se font lire avec plaisir ; et pour ne pas fatiguer de leur sécheresse, il y mêle adroitement les aventures qui lui arrivèrent à Rome. Quelques essais de musique vocale et instrumentale lui procurèrent bientôt l'honneur d'être chargé de deux intermèdes au théâtre d'Aliberti ; le premier eut du succès, le second tomba; M. Grétry oublie de le dire, mais il se souvient fort bien qu'il fut reçu peut-être un peu trop froidement par l'auteur de la Donne Fille , auquel on le présenta. Le temps qu'il avait à rester au collège liégeois touchait à sa fin, sa famille ne pouvait lui donner aucun secours ; un Anglais lui offrait une pension pour le suivre à Londres ; il allait partir avec lui, lorsque M. Mellon, attaché à l'ambassade de France, lui fit voir la partition de Rose et Colas. Cette lecture lui fit naître l'envie d'aller à Paris ; ainsi c'est à la lecture d'un des premiers ouvrages de notre théâtre italien que nous devons le compositeur qui l'a tant enrichi, et c'est un poëme de M. Sedaine qui a donné Grétry à la France. Il partit
de Rome laissant à ses camarades liégeois plusieurs psaumes et quelques messes ; il dirigea sa route par Genève, où on lui avait fait espérer qu'il gagnerait bientôt de l'argent à faire des écoliers. Ce besoin et la société de Voltaire, qui lui permettait de le voir souvent, le retinrent quelque temps dans cette ville. M. de Voltaire n'aimait pas la musique, il ne pardonnait pas à l'opéracomique d'avoir fait déserter Zaïre et Mahomet, mais il n'en pressa pas moins Grétry à quitter Genève pour se rendre à Paris.
En arrivant dans cette capitale, il fut d'abord aux Italiens; mais en homme de génie élevé à Rome, il vit bientôt qu'il n'apprendrait rien en musique à ce spectacle, et ne fréquenta plus que le Théâtre-Français. Il sentait que la déclamation d'une langue est le premier élément, la première base du genre de musique propre à cette lingue, que c'était en l'étudiant qu'il saisirait la juste acception de ses accents et leurs différentes nuances, et c'est à l'étude particulière qu'il en fit que l'on doit peut-être cette vérité spirituelle qui distingue tous les bons ouvrages de M. Grétry. En attendant, l'argent qu'il avait gagné à Genève se dépensait, et il ne pouvait obtenir qu'un auteur voulût lui confier un poëme. Epuisé de moyens et sans ressources, il allait quitter Paris, lorsque M. le comte de Creulz, ambassadeur de Suède, qui avait distingué son talent, l'invite à dîner avec M. Marmontel; ce poëte consent enfin à lui donner le Iluron. La musique en fut faite avec une grande rapidité, elle eut le succès le plus éclatant, et décida dès lors sa réputation et sa fortune. Le reste des Mémoires de M. Grétry offre l'histoire et l'examen critique de ses autres ouvrages. Sans le suivre dans ces discussions, l'on observera seulement qu'il n'est pas aussi sévère pour celles de ses compositions qui n'ont eu qu'un effet médiocre qu'il est juste dans les louanges qu'il donne à celles qui ont parfaitement réussi ; mais un père dissimule toujours les défauts de ses enfants, et ceux que la nature a traités le moins favorablement sont quelquefois ceux qu'il chérit de préférence.
Parmi les anecdotes étrangères semées dans cet ouvrage, on nous permettra de citer ce qui concerne feu M. d'IIèle, l'auteur de l'Amant jaloux et du Jugement cle Miclas, ce sont des traits qui nous ont paru d'une assez grande originalité pour ne pas être oubliés.
« Cet Anglais, dit-il, que la perte de sa fortune avait engagé
à venir cacher son indigence à Paris, s'appelait Haies, que les Anglais prononcent comme hélas. Il vivait très-sobrement à Paris; toutes les passions semblaient setre anéanties chez lui pour ranimer celle de l'amour. Une femme de Paris lui dissipa le reste de sa fortune ; c'est alors qu'il s'occupa du théâtre, et qu'il fréquenta assidûment le café du Caveau du Palais-Royal. D'Hèle parlait peu, mais toujours bien; il ne se donnait pas la peine de dire ce que l'on doit savoir, et il interrompait les bavards en disant d'un ton sec : C'est imprime. Lorsqu'il approuvait, c'était d'un léger coup de tête; si on l'impatientait par des bêtises, il croisait les jambes en les serrant de toutes ses forces, il humait du tabac qu'il avait toujours dans ses doigts, et regardait ailleurs.
« Forcé de se battre avec un homme qui l'insulte après lui avoir prêté de l'argent qu'il ne peut rendre, d'Ilèle lui fait sauter son épée, et lui dit avec tout le flegme anglais : « Si je n'étais « votre débiteur, je vous tuerais ; si nous avions des témoins, « je vous blesserais ; nous sommes seuls, je vous pardonne. »
« Vn jour, étant chez un de ses amis, il se revêtit d'une nippe dont il avait besoin et sortit. Son ami rentre, et en s'habillant ne trouve point tout ce qu'il lui fallait. M. d'Hèle seul était entré dans l'appartement, mais on n'osait le soupçonner; cependant le soir au Caveau, le monsieur, en portant la main sur la cuisse de d'Hèle, lui dit : « Ne sont-ce pas là mes culottes ? — Oui, dit-il, je n'en avais point. »
« Je l'ai vu longtemps presque nu, il n'inspirait pas la pitié; sa noble contenance, sa tranquillité semblaient dire : Je suis homme, que peut-il me manquer?»
CONTE RUSSE l.
On assure que l'original du conte dont nous avons l'honneur de vous envoyer la traduction fut écrit en russe par une très-
1. Catherine avait envoyé dès 1782 à Grimm une copie de ce conte (voir la lettre du Ier juin 1782 dans le recueil publié par M. Grot pour la Société historique russe.) La même année, il était traduit en allemand (Dus Mdrchen vom Zarewish Chlor, Berlin et Stettin, in-8u) et il en paraissait deu.v éditions en français, l'une à Berlin avec ce sous-titre : Conte moral de main impériale el de maîtresse (traduction attribuée à FormeyJ et l'autre sous la rubrique de Berlin à Lausanne. La <i primeur » ollérte par Mcister à ses abonnés avait donc huit ans de date.
grande souveraine : nous ignorons à quelle époque ; on dit seulement que cette princesse se trouvait souvent n'avoir rien à faire, quoiqu'elle eut le plus vaste empire du monde à gouverner et à défendre, et que dans ses moments de repos elle daignait s'occuper elle-même de l'éducation de ses petits-enfants, et que ce conte est le fruit d'un de ces heureux loisirs.
Avant le temps de Kiis, prince de Kief, il y avait en Russie un czar qui était bon homme, aimait la vérité et voulait du bien à tout le monde ; il parcourait souvent les provinces de son empire pour voir comment on y vivait, et il s'informait partout si l'on était heureux et raisonnable.
Le czar avait une czarine, et le czar et la czarine vivaient dans la plus grande union ; la czarine voyageait toujours avec le czar, elle ne pouvait supporter d'être séparée de lui.
Un jour le czar, accompagné de la czarine, arriva dans une ville située sur une haute montagne au milieu d'une forêt. C'est là qu'il eut un fils d'une beauté merveilleuse, qu'on appela Chlore ; mais au milieu de la joie des fêtes destinées à célébrer durant trois jours la naissance du prince, le czar apprit la fâcheuse nouvelle que des peuples voisins cherchaient à l'inquiéter, qu'entrés dans ses États ils en avaient déjà ravagé la frontière ; il se mit à la tête des troupes qui campaient près de là, et courut défendre ses fidèles sujets. La czarine partit avec le czar, mais le czarowitz resta dans la ville et dans la maison où il était né. Le czar laissa près de lui sept gouvernantes remplies de prudence et ayant tous les talents propres à l'éducation. 11 fit entourer la ville d'une forte muraille flanquée de tours, suivant l'usage de ces temps ; on ne plaça point de canons sur les tours, parce qu'alors il n'y avait encore de canons nulle part. La maison dans laquelle demeurait le czarowitz Chlore n'était à la vérité ni de marbre de Sibérie ni de porphyre, mais elle était solide et commode. Derrière la maison l'on avait planté des jardins fruitiers arrosés par des canaux d'eau vive remplis d'excellents poissons, et dont la fraîcheur embellissait toute la contrée. Plusieurs pavillons d'une architectecture variée, et d'où la vue s'étendait au loin sur les vallons et sur les campagnes, ajoutaient encore au charme de ce séjour.
A mesure que le czarowitz avançait en âge, sa nourrice
et ses gouvernantes ne manquèrent pas de s'apercevoir qu'il était aussi sage qu'il était beau, et qu'il n'avait pas moins de douceur que de vivacité. La réputation du beau, du sage, du bon czarowitsch se répandit partout. Le bruit en parvint jusqu'aux oreilles d'un certain khan de Kirgis, qui errait dans la grande plaine suivi de ses chariots et de ses tentes ; il fut curieux de voir ce singulier enfant, il le vit et il désira de l'emmener avec lui. Il commença par prier les gouvernantes de vouloir bien se rendre avec le jeune prince dans son camp ; elles répondirent avec beaucoup de politesse qu'elles ne le pouvaient pas sans la permission du czar, qu'elles n'avaient pas l'honneur de connaître monseigneur le khan, et qu'elles n'osaient conduire le czarowitsch chez des personnes inconnues. Le khan ne se contenta point de ce refus, tout poli qu'il était; il courait après le czarowitz comme un pauvre affamé court après son pain, et il ne cessait de persécuter mesdames les gouvernantes pour les engager à mener l'enfant dans son camp. Après beaucoup d'instances constamment refusées, il vit bien qu'il ne gagnerait rien par ses prières, et il leur envoya des présents ; elles le remercièrent, lui renvoyèrent les présents, et lui firent dire qu'elles ne manquaient de rien.
Le khan était opiniâtre, il tenait terriblement à ses idées, et rêvant aux moyens de se satisfaire, voici enfin celui dont il s'avisa. Il prit des vêtements tout déchirés, et s'assit à la porte du jardin comme s'il était un pauvre vieux mendiant qui demandait l'aumône aux passants. Le czarowitz en se promenant remarqua un vieillard assis à la porte du jardin, et envoya s'informer quel était ce vieillard; on y fut, et l'on revint lui dire que c'était un pauvre malade. Comme un enfant curieux, Chlore demanda instamment à le voir; les gouvernantes s'y opposèrent, lui dirent qu'il n'y avait rien à voir, et qu'il suffisait de lui envoyer quelque aumône. Chlore voulut porter l'argent lui-même, il courut en avant, les gouvernantes le suivirent; mais plus elles se hâtaient de le suivre, plus Chlore se pressait pour ne pas se laisser atteindre ; à la porte du jardin, voulant se précipiter vers le prétendu mendiant, son petit pied heurta une pierre et il tomba, son petit visage contre terre. Le mendiant accourut, prit l'enfant sous le bras, et il se laissa glisser ainsi tout doucement jusqu'au bas de la montagne ; là il trouva un char couvert de dorure et richement garni en velours ; le khan y monta, et revola vers la plaine avec
le czarowitz. Arrivées à la porte du jardin, les gouvernantes ne trouvèrent plus ni le pauvre, ni l'enfant, pas même le moindre vestige de leurs pas; il n'y avait en effet aucun sentier du côté de la montagne par où le khan était descendu, comme nous l'avons dit. Assis sur son char, il tenait le czarowitz comme un petit poulet d'une main, de l'autre il tourna son bonnet sur sa tête, et cria trois fois Hurahl A ce cri, les gouvernantes descendirent de la montagne, mais elles arrivèrent trop tard, et ne purent jamais rejoindre le czarowitz.
Le khan amena heureusement Chlore dans son camp, où l'attendaient tous les grands de la cour dans leurs chariots et dans leurs tentes; il chargea le plus sage des vieillards de Kirgis de veiller sur le jeune prince : celui-ci le prit dans ses bras, et le conduisit dans une tente magnifiquement ornée d'étoffes de la Chine et d'un beau tapis de Perse : il fit asseoir l'enfant sur un coussin de drap d'or, et cherchait à le consoler ; mais Chlore pleurait amèrement, et regrettait d'avoir couru si fort devant ses gouvernantes ; il ne cessait de demander où on le conduisait, ce qu'on lui voulait, où il se trouvait, et pourquoi... Le vieillard et tout ce qui l'entourait ne répondaient à Chlore qu'en lui faisant toutes sortes de contes ; les uns disaient que le cours des astres en avaient décidé ainsi, les autres qu'il serait dans cette nouvelle demeure beaucoup mieux que chez lui; que ne lui disait-on pas? Tout, excepté la vérité. Mais comme ils virent qu'il ne cessait de pleurer, ils songèrent à l'effrayer en le menaçant de fantômes. « Cesse de te lamenter, lui disaient-ils, ou nous te changerons en chauve-souris ou en vautour, et alors les loups' ou les grenouilles te mangeront. » Le czarowitz n'était pas peureux; les yeux encore mouillés de larmes, il ne put s'empêcher de rire de tant d'extravagances. Quand le vieillard vit que l'enfant cessait de pleurer, il ordonna qu'on mît le couvert : on servit, et le czarowitz mangea ; on lui donna des confitures^ et toutes sortes de fruits, ce qu'on avait de mieux. Après le souper, on le déshabilla et on le fit coucher.
Le lendemain le khan fit appeler les grands de sa cour, et leur parla ainsi : « Vous êtes informés qu'hier j'eus le bonheur d'enlever le czarowitz Chlore, un enfant d'une rare beauté et d'une sagesse, dit-on, plus rare encore. Je veux m'assurer par moi-même si tout ce que j'en ai ouï dire est véritable, et je compte
bien exposer ses talents à plus d'une épreuve. » Lorsque les grands eurent entendu ces paroles, ils s'inclinèrent tous profondément; les flatteurs louèrent la sublime entreprise d'avoir ravi un enfant étranger et, qui plus est, l'enfant d'un prince voisin; les lâches l'applaudissaient en disant : « L'admirable chose que vient d'exécuter le plus grand des souverains! Mais les choses arrivent-elles autrement que Sa Ilautesse ne les imagine? » Quelques-uns qui aimaient le prince de bonne foi secouaient la tête, et lorsque le khan leur eut demandé pourquoi ils ne parlaient pas, ils lui répondirent avec franchise : « Tu as mal fait d'avoir enlevé l'enfant d'un prince ton voisin, el il nous arrivera malheur si tu ne t'empresses pas à réparer ta faute. — Voyez donc, répliqua le khan, ils trouvent toujours à redire à tout ce que je fais » ; et il leur tourna le dos. Dès que le czarowitz fut réveillé, le khan donna l'ordre de l'amener chez lui. Quand l'enfant vit qu'on vou lait le porter, il dit : « N'en prenez pas la peine, je puis marcher, et veux marcher tout seul. » En entrant dans la tente du khan, il fit une révérence d'abord au khan, ensuite aux autres personnes, à droite et à gauche; puis il se plaça devant le khan d'un air si respectueux, si poli, si décent, qu'il étonna tous les seigneurs de la cour et le khan lui-même. Après un moment de réflexion, le khan lui dit : « Czarowitz Chlore, on dit de toi que tu es un enfant plein de prudence : cherche-moi, je te prie, la rose sans épine qui ne pique point. Ton gouverneur t'indiquera un champ assez vaste; je te donne trois jours de temps. » L'enfant s'inclina de nouveau devant le khan, et lui dit : « J'obéis » ; et il sortit de la tente du khan pour retourner dans la sienne.
Chemin faisant, il rencontra la fille du khan, qui était mariée avec le sultan Sombre- Allure. Ce prince n'avait jamais ri, le plus léger sourire des autres lui donnait même de l'humeur; la princesse son épouse était d'un caractère gai et parfaitement aimable : elle n'eut pas plus tôt aperçu le petit Chlore qu'elle l'appela. « Sois le bien venu, czaroAvitz; comment te trouves-tu? où vas-tu? » Le czarowitz lui répondit que, sur l'ordre du khan son père, il allait chercher la rose sans épine qui ne pique point . La princesse Félime, car c'était son nom, s'étonna de ce qu'on chargeait un enfant de découvrir une chose si difficile à trouver : elle aimait déjà Chlore de tout son cœur, et elle lui dit : « Attends, mon cher czarowitz, j'irai chercher avec toi la rose sans épine
qui ne pique point, si mon père le permet. » Chlore fut dîner dans sa tente, car il en était temps ; cependant la princesse alla trouver son père, et lui demanda la permission d'accompagner le czarowitz. Le khan, non-seulement ne lui accorda point cette permission, mais il lui défendit même de la manière la plus précise d'aller chercher avec le jeune prince la rose sans épine qui ne pique point.
Félime engagea son époux Sombre-Allure à demeurer auprès du khan son père, et sur-le-champ elle fut retrouver le czarowitz. Celui-ci se réjouit fort de la revoir, et la supplia de s'asseoir auprès de lui; c'est ce qu'elle fit volontiers, et puis elle lui dit : « Le khan ne permet point, mon cher czarowitz, que j'aille avec toi chercher la rose sans épine qui ne pique point, mais je veux te donner un bon conseil, et je te conjure de ne pas l'oublier; écoute, mon enfant, n'oublie point ce que je vais te dire. » Le czarowitz promit de se souvenir de tout exactement. « Quand tu sortiras, reprit la princesse, pour aller chercher la rose sans épine qui ne pique point, tu n'iras pas bien loin sans rencontrer des gens d'un abord très-aimable, qui s'efforceront de te persuader de les suivre; ils te diront beaucoup de folies, t'assureront qu'ils passent leur vie au milieu d'une foule innombrable de plaisirs. Ne les crois pas, ils mentent, leur joie n'est qu'apparente et mêlée de beaucoup d'amertume. Après ceux-ci viendront d'autres gens qui t'inviteront d'une manière plus pressante encore, résiste à leurs caresses avec fermeté, et ils te laisseront en repos. Ensuite tu passeras dans un bois où tu trouveras des flatteurs qui tâcheront encore de te détourner du droit chemin par les propos les plus séduisants ; n'oublie pas un instant que chercher la rose sans épine qui ne pique point est le seul soin dont tu doives t' occuper. Je t'aime, et j'enverrai mon fils au-devant de toi, il pourra t' aider de ses conseils. » Chlore écouta la princesse avec beaucoup d'attention tout le temps qu'elle voulut bien lui parler, et puis il lui dit : « La rose sans épine qui ne pique point est-elle donc si difficile à trouver? — Non, répondit Félime; la difficulté n'est point extrême, pourvu qu'on ait le projet de bonne foi et qu'on y tienne fortement. » Chlore lui demanda encore : « Quelqu'un a-t-il déjà trouvé cette fleur? — J'ai vu de simples artisans, de pauvres laboureurs, répliqua la princesse, qui en cela n'ont pas été moins heureux que de très-grands
seigneurs, même des czars et des czarines. » A ces mots elle prit congé du czarowitz, et le vieillard à qui on avait confié le jeune prince le mena sur le chemin qu'il faut suivre pour chercher la rose sans épine qui ne pique point ; il lui ouvrit en conséquence une petite porte par laquelle il le fit passer dans un très-grand parc.
Entré dans le parc, Chlore vit devant lui plusieurs chemins dont quelques-uns étaient droits, d'autres obliques, d'autres encore extrêmement tortueux. L'enfant ne savait d'abord lequel choisir; mais ayant aperçu un jeune homme qui venait à sa rencontre, il courut vers lui et lui demanda qui il était. « Je m'appelle Réflexion, dit le jeune homme, et je suis fils de Félime; ma mère m'envoie pour aller chercher avec toi la rose sans épine qui ne pique point. » Le czarowitz remercia Félime au fond de son cœur, serra la main du jeune homme et lui demanda le chemin qu'il fallait prendre. Réflexion lui répondit d'un air content et résolu : « Ne crains rien, czarowitz; prenons le droit chemin : on ne le prend guère, et c'est pourtant le meilleur. — Mais comment tout le monde ne le prend-il pas? dit le jeune prince. — C'est qu'on s'amuse à regarder les autres, et puis l'on s'égare. » En marchant, le jeune homme fit remarquer à Chlore un sentier charmant et lui dit : « Regarde, czarowitz, ce sentier-ci s'appelle celui de l'Heureuse Jeunesse; qu'il est agréable! pourquoi faut-il qu'il soit si court! »
Ils passèrent par un bois et descendirent dans une vallée délicieuse où ils virent un ruisseau d'une onde limpide, et au bord du ruisseau un groupe de jeunes gens dont les uns étaient assis, les autres couchés sur l'herbe sous de frais ombrages. Ces jeunes gens n'eurent pas plus tôt aperçu le czarowitz qu'ils se levèrent et furent au-devant de lui. L'un d'eux, lui adressant la parole avec beaucoup de grâce et d'empressement, lui dit : a Permettez-nous, monsieur, de vous demander où vous allez ? Est-ce par hasard que vous êtes venu dans cette contrée ? Pouvons-nous espérer le bonheur de faire quelque chose pour vous ? Votre air seul inspire la plus forte estime, la plus rare amitié, et les rares qualités qu'on voit briller en vous nous transportent de joie et d'admiration. » Le czarowitz se rappela dans ce moment les discours de Félime et leur répondit en souriant : « Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et vous ne me connaissez
pas davantage ; ainsi ce n'est sûrement pas à mon mérite, c'est à la politesse en usage dans le grand monde que je dois attribuer des compliments si flatteurs. Je suis forcé cependant de vous quitter pour chercher la rose sans épine qui ne pique point. » Un autre des jeunes gens rassemblés là prit alors la parole et dit au czarowitsch : « Votre projet même n'est-il pas la meilleure preuve de vos rares talents? Mais faites-nous la grâce de nous honorer quelques jours de votre présence et de prendre part à nos brillantes fêtes. » Chlore répondit qu'on avait fixé le terme de son voyage, et qu'il ne pouvait s'arrêter nulle part sans s'exposer à mériter la colère du khan. Ils tâchèrent de lui persuader qu'il devait se reposer au moins quelques jours par intérêt pour sa santé, et qu'il ne trouverait point de lieu plus commode ni de société plus empressée à lui plaire. Il est impossible d'exprimer combien on le pressa, combien l'on employa de séductions pour l'engager à rester; enfin, des troupes de jeunes garçons et de jeunes filles, les mains entrelacées, dansant et sautant autour d'eux, renfermèrent Chlore et son guide dans un cercle d'où l'on espérait qu'ils ne pourraient plus échapper; mais, au milieu du tumulte, Chlore saisit tout à coup la main de son ami Réflexion, et tout deux se glissèrent si rapidement hors du cercle que ceux qui dansaient autour d'eux ne purent les retenir.
Après avoir été un peu plus avant, ils rencontrèrent le chef de ces contrées, le seigneur Commode, qui allait se promener suivi de tout son cortège. Il accueillit Chlore et son ami avec bonté et les pria d'entrer chez lui ; comme ils étaient un peu fatigués, ils n'eurent pas la force de refuser. Dès qu'ils furent entrés dans l'appartement, il les obligea de s'asseoir sur un sofa, luimême s'étendit à côté d'eux sur des coussins d'édredon couverts de vieux brocarts d'or : ses domestiques s'assirent le long du lambris ; ensuite Commode donna l'ordre d'apporter des pipes et du café ; mais nos jeunes étrangers lui ayant dit qu'ils ne prenaient jamais de café, il fit répandre sur le tapis des eaux de senteur, puis il s'informa à Chlore du motif de son voyage. Le czarowitz répondit que, suivant l'ordre du khan, il allait chercher la rose sans épine qui ne pique point. Seigneur Commode s'étonna de ce que, si jeune encore, il osait entreprendre une tâche si difficile, et lui dit : « De plus âgés que toi, mon ami,