XVI. t
y réussiraient à peine ; crois-moi, prends du repos et ne va pas plus loin ; j'ai là près de moi des gens qui ont aussi cherché, mais ils s'en sont lassés et n'y songent plus. » Un de ceux qui étaient présents se leva et dit : « Je suis sorti plus d'une fois avec ce projet, mais je m'en suis dégoûté, et j'ai préféré de demeurer auprès de mon patron le seigneur Commode dont la table est excellente et le vin exquis. » Au milieu de ce discours, Commode enfonça sa tète dans les coussins et s'endormit paisiblement. Lorsque ceux qui étaient assis entendirent ronfler Son Altesse, ils se levèrent tout doucement ; les uns allèrent s'habiller et se parer, d'autres furent se coucher, d'autres babiller de choses oiseuses, d'autres enfin prirent des cartes et des dés. Ces occupations, qui semblaient amuser les uns, donnaient beaucoup d'humeur aux autres, et il était aisé de lire sur leur visage les différentes impressions qu'ils éprouvaient. Lorsque Commode fat réveillé, tous se rassemblèrent autour de lui, et l'on apporta une table couverte de fruits. Son Altesse demeura étendue sur ses coussins et faisait ainsi les honneurs de sa table au czarowitz, qui observait avec attention tout ce qui se passait. Il était prêt à goûter des fruits que Commode venait de lui présenter, lorsque son guide Réflexion le tira par le manche ; ce mouvement fit tomber des mains du czarowitz une très-belle grappe de raisin dont les grains s'éparpillèrent sur le parquet. Réveillé comme en sursaut, il se leva sur-le-champ, et, suivi de son compagnon, il quitta brusquement le vieux château de Commode,
Non loin de là ils remarquèrent une chaumière et quelques arpents d'une terre très-cultivée, couverte de toutes sortes de grains, comme du seigle, de l'avoine, de l'orge, du maïs ; quelques-uns de ces grains étaient déjà mûrs, d'autres ne faisaient que lever. Plus loin ils virent une prairie sur laquelle paissaient des moutons, des vaches et des chevaux. Ils trouvèrent le maître de la chaumière, un arrosoir à la main, allant abreuver les jeunes tiges de choux et de potirons que venait de transplanter sa femme. Ses enfants étaient occupés dans un autre endroit à arracher de mauvaises herbes. « Dieu vous aide, bonnes gens, dit Réflexion. — Grand merci, jeunes messieurs, lui répondirent ces bons paysans » ; ils s'inclinèrent devant le czarowitz comme devant un inconnu, mais à Réflexion ils dirent avec cordialité : « Nous t'en prions, mon gentilhomme, veuille entrer chez nous.
La princesse ta mère nous protège, elle vient souvent nous voir et ne dédaigne pas notre humble demeure. »
Réflexion se rendit à leur invitation et entra avec Chlore dans la métairie. Au milieu de la cour était un grand et vieux chêne, sous le chêne un banc large, propre et uni, et devant le banc une table. Les jeunes hôtes s'assirent sur le banc, la fermière et sa bru mirent le couvert ensemble ; elles apportèrent un grand plat de lait caillé, une galette, un flanc tout bouillant, et des œufs frais avec un excellent jambon : au milieu elles posèrent encore sur la table un pain de seigle, et pour chaque convive un petit pot de lait doux. Au dessert on servit du miel avec des confitures de mûres et de concombres. « Messieurs, leur dit le fermier, acceptez de bon cœur ce que nous vous offrons de même » ; et nos voyageurs, qui avaient bon appétit, ne dédaignèrent rien ; en mangeant, ils s'entretinrent avec ces bons fermiers qui leur racontèrent comme leur vie était saine, douce et paisible, comme suivant leur état ils étaient abondamment pourvus de tout, comme leurs jours s'écoulaient heureusement dans de champêtres travaux, enfin, comme leur industrie et leur constance avaient surmonté la peine et la misère. Après souper le même banc où ils étaient assis fut couvert de petits tapis de feutre ; Chlore et Réflexion y posèrent leur manteau, la fermière leur porta encore à chacun un oreiller garni de toile blanche, ils s'y couchèrent et s'endormirent profondément, car ils étaient bien las.
Le matin ils se levèrent de bonne heure, remercièrent leur hôte, qui ne voulut point recevoir d'argent, et continuèrent leur route. Ils avaient fait environ une demi-verste lorsqu'ils entendirent le son d'un chalumeau. Chlore voulut s'en approcher, Réflexion eut beau lui dire que cette musique les détournerait de leur chemin, sa curiosité fut la plus forte, il y céda; mais lorsqu'il eut vu la folie des gens ivres qui dansaient au son de cette musique, leurs grimaces ridicules et dégoûtantes, il en fut effrayé, se jeta entre les bras de son guide et le pria de le ramener sur le bon chemin, où, après avoir passé quelques buissons, ils aperçurent bientôt une montagne fort escarpée. « C'est là, dit Réflexion à son ami, c'est là que croît la rose sans épine qui ne pique point. » Chlore, accablé dans cet instant de la chaleur du soleil, commençait à se lasser et à perdre courage : « Ce chemin, s'écriait-il, ne finit pas. Faudra-t-il encore marcher aussi long-
temps? ne peut-on pas prendre un autre chemin? » Réflexion répondit que le chemin par lequel il le conduisait était le plus court, et qu'il n'était point de peine dont la patience ne vînt à bout. Le czarovvitz disait avec humeur : « Eh bien, peut-être trouverai-je un chemin moi-même ! » Il s'éventait avec sa petite main, doublait le pas et s'éloignait de son guide. Réflexion restait en arrière et le suivait à pas lents, triste et silencieux. Notre enfant s'égara dans un bourg où personne ne fit attention à lui, car c'était jour de marché, et chacun était occupé à ses affaires. Le czarovvitz se perdit parmi les chevaux et les charrettes ; se voyant seul au milieu de tant de tumulte et d'embarras, il se mit à pleurer. Un homme qui passait à côté de lui et ne le connaissait pas lui dit : « Allons, petit chien, veux-tu cesser de crier? Ne fait-on pas assez de bruit sans toi? » Dans ce moment il fut rejoint par son ami Réflexion. Le czarovvitz se plaignit a lui de ce que cet homme l'avait appelé petit chien; Réflexion ne lui répondit rien et l'emmena. Chlore lui ayant demandé pourquoi il ne lui parlait pas comme ci-devant, il lui dit : « Tu ne me consultes point, et tu vas te perdre dans un lieu où il ne te convient nullement d'être; ne te fâche donc pas si tu y trouves des gens et des discours qui te déplaisent. » Réflexion allait continuer, lorsqu'ils rencontrèrent un homme d'un certain âge, mais d'un air intéressant, entouré d'une foule de jeunes gens. Chlore était toujours fort curieux des choses nouvelles ; s'adressant à l'un d'eux, il lui demanda qui était ce vieillard. » C'est notre instituteur, lui dit le jeune homme ; nous venons de terminer notre leçon, et nous allons nous promener. Mais vous-même, où allez-vous ? — Nous, répondit le czarowitz, nous cherchons la rose sans épine qui ne pique point. — J'ai entendu faire à notre instituteur, répliqua le jeune homme, l'explication de la rose sans épine qui ne pique point; cette fleur n'est autre chose que la vertu. Quelques-uns la cherchent sur des chemins tortueux, mais on ne la trouve qu'en suivant le chemin le plus droit. Heureux celui dont l'âme ferme et pure surmonte toutes les fatigues du voyage ! Regardez la montagne qui est devant vous, c'est là que naît la rose sans épine qui ne pique point; mais la route est difficile et pénible. » A ces mots, le jeune homme prit congé de lui et rejoignit son maître.
Chlore et son compagnon furent droit à la montagne où ils
trouvèrent un sentier pierreux et fort étroit qu'ils ne purent gravir qu'avec peine. Un vieillard et une vieille femme, tous deux en vêtements blancs et de l'aspect le plus vénérable, vinrent au-devant d'eux et leur tendirent leurs bâtons, en leur disant : « Appuyez-vous là-dessus et vous ne broncherez point. » Les gens du pays dirent que le premier s'appelait Probité et l'autre Vérité. Lorsque, appuyés sur ces bâtons, ils furent arrivés au pied du sommet le plus élevé de la montagne, ne trouvant plus aucun sentier, ils furent forcés de s'attacher à quelques arbrisseaux et de s'élancer ainsi de branche en branche jusqu'à la cime, où ils trouvèrent enfin la rose sans épine qui ne pique point. A peine l' eurent-ils cueillie que la voûte des temples d'alentour retentit du son des timbales et des trompettes; au même instant le bruit se répandit partout que le czarovvitz, tout jeune encore, avait trouvé la rose sans épine qui ne pique point. Il vola vers le khan, la fleur à la main, et ce prince sur-le-champ le renvoya au czar, qui eut une telle joie du retour de son fils et de toutes les perfections dont il le vit doué que dès ce moment il oublia toutes ses peines passées. Le czar et la czarine, que dis-je? tout le monde aime chaque jour davantage le jeune prince, parce que chaque jour il croît en sagesse et en vertu.
Ici finit mon conte. Que celui qui en sait davantage raconte à son tour.
— Les trois nouveautés données au commencement du mois sur le Théâtre-Italien ne méritent guère qu'on s'en occupe longtemps. La Rencontre imprévue, ou les Fous de Médinc, comédie en trois actes, en prose, mêlée d'ariettes, représentée pour la première fois le samedi 1" mai, est extraite d'une ancienne pièce de M. Dancourt, les Pèlerins de la Mecque, mise en musique par M. le chevalier Gluck. Ce drame a paru d'une extravagance si insipide que toute notre vénération pour la mémoire de l'illustre compositeur n'a pu lui obtenir la faveur d'une seconde représentation. Le principal personnage de la pièce est un musicien français que tout ce qui rappelle l'idée du mariage fait tomber en convulsion. Le morceau qu'on a le plus applaudi est l'air de la sonnette que chante le kalender ; c'est une longue leçon pour apprendre à demander l'aumône. Il est du sieur Solier, un des derniers acteurs reçus à ce théâtre.
La Suite des Solitaires de Normandie ', en un acte, en vaudevilles, par M. de Piis, représentée pour la première fois le mardi h, est moins une action qu'un tableau. Michel et Jacqueline viennent s'établir avec leur famille dans la petite maison que leur a fait bâtir la duchesse; ils y reçoivent leur bienfaitrice et lui font faire un repas délicieux avec du gros pain, des fruits et du lait. Les ouvriers qui ont été employés à construire la maisonnette refusent d'abord le salaire de leur travail, et la duchesse les forçant à le recevoir, ils en font présent aux enfants de Jacqueline et de Michel. On a trouvé quelques longueurs dans les scènes, mais elles sont rachetées par de jolis couplets, par plusieurs traits de sentiment exprimés avec une grâce naïve et spirituelle. Ce petit ouvrage a été fort applaudi.
Jeanne d'Are, opéra-comique en trois actes, paroles de M. Desforges, musique de M. Creich, a été donnée pour la première fois le lundi 10.
Au premier acte, Agnès Sorel détermine son auguste amant à s'occuper sérieusement de la défense de son royaume et à recevoir les services de Jeanne d'Arc; Dunois la lui présente. Au second acte, on voit la Pucelle en prière dans une église au pied de l'autel ; c'est dans ce temple qu'elle reçoit avec beaucoup d'appareil une épée des mains de son roi. C'est dans ce même temple que Talbot vient défier les guerriers français. Au troisième acte, on hasarde une sortie contre les assiégeants, dans laquelle Jeanne d'Arc combat Talbot et le fait prisonnier ; c'est l'action qui termine la pièce. Tout ce grand fracas produit plus de spectacle que d'intérêt. 11 était difficile que la musique d'un pareil ouvrage ne fût pas un peu bruyante ; on a trouvé qu'elle l'était trop, surtout dans les rôles de femmes, dont le chant est excessivement haut. C'est le coup d'essai de M. Creich; plusieurs morceaux ont été vivement applaudis, et quelques-uns nous ont paru mériter de l'être.
— Des Lois pénales, par M. de Pastoret, maître des requêtes, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, etc., l'auteur de Zoroastre, Confueius et Mahomet, considérés comme sectaires, législateurs et moralistes, etc., etc., deux volumes in-8°.
1. C'est un conte des Veillées du château, de M"1C de Sillery, qui a fourni le sujet des deux i>icccs. (Meisteh.)
MAI 1790. 2o
L'autour discute d'abord les principes généraux sur le droit de punir, sur le droit de l'aire grâce, sur les peines en général, sur les crimes, sur les accusations, sur les preuves, sur les juges et les jugements : il traite ensuite plus particulièrement des peines capitales, de la peine de mort en général, etc., des peines infamantes, des peines pécuniaires, des peines appelées canoniques et des peines arbitraires.
Après avoir exposé sur la peine de mort les différentes opinions de Montesquieu, de Rousseau, de Beccaria, de Mably, de Filangieri, c'est pour celle de Beccaria qu'il cherche à faire pencher la balance ; mais, en adoptant l'opinion de ce dernier, il est loin, dit-il lui-même, d'adopter toujours la manière dont cet auteur la défend. Les seuls crimes pour lesquels la peine de mort lui paraisse d'une nécessité absolue, ce sont ces conspirations secrètes, ces soulèvements tumultueux qui menacent la patrie, si on ne fait à l'instant tomber la tête des factieux ou des principaux conjurés, de tous ceux qui tiennent dans leurs mains les fils obscurs dont la trame est ourdie.
Le premier exemple qui se présente pour justifier ce système de clémence et d'humanité, c'est l'exemple de la Toscane, a Donné dans ce siècle, dit-il, depuis les progrès de l'esprit humain, il s'accommode mieux à l'état actuel des gouvernements et des hommes; il mérite d'ailleurs d'autant plus d'influence que les Toscans sont comme nous un peuple doux et sensible. Qu' est-il résulté parmi eux de l'abolition de la peine de mort ? beaucoup moins de coupables, des registres exacts le prouvent. L'adoucissement des lois avait même déjà produit cet effet. En 1779, en comparant les dix dernières années avec les dix années qui les précédèrent, on trouva fort diminué le nombre des criminels, etc »
Dans les deux dernières parties de son ouvrage, M. de Pastoret examine d'abord les rapports naturels des peines avec les droits de l'homme, les rapports sociaux de la peine avec l'influence du crime, avec le trouble qu'il apporte à l'ordre public, avec la difficulté de s'en garantir, avec la personne ou le rang du coupable et de l'offensé. 11 passe ensuite à l'examen des rapports politiques du Code pénal avec la civilisation des peuples et la nature de leur gouvernement. 11 appelle rapports fortuits les rapports de la peine avec la qualité du crime, la manière dont il
a été commis, les instruments dont on s'est servi pour le commettre, le nombre des coupables et le degré de complicité, l'événement ou l'issue du crime. Il appelle rapports légaux les rapports de la peine avec le caractère des preuves, les présomptions du crime, la difficulté de le découvrir. 11 appelle rapports métaphysiques les rapports de la peine avec les motifs du crime, l'intention du coupable, son intelligence, son instruction et l'intérêt de l'accusateur ; rapports physiques, ceux de la peine avec le sexe, l'âge et la situation physique de l'accusé ; rapports moraux, ceux de la peine avec l'éducation nationale, l'opinion publique, la religion et les mœurs des peuples; rapports locaux, ceux de la peine avec le climat, la patrie, le lieu et le temps où le crime a été commis; rapports pécuniaires enfin, ceux de la peine avec la valeur de l'objet du crime, avec la richesse des peuples, avec la fortune de l'accusé.
Après avoir développé les vrais principes du code pénal sous ces différents rapports, il traite en détail de la poursuite du crime, du choix des peines, de leur mesure, de leur proportion entre elles, de la compensation, de la cumulation, de l'uniformité, de l'individualité, de la localité des peines, de l'arbitraire laissé aux magistrats dans la fixation des peines, de la prescription, de l'impunité, des agiles, des réparations dues à l'homme injustement accusé ou injustement condamné : il termine toutes ces discussions par quelques remarques favorables à l'institution des jurés; mais la forme des jurés romains lui paraît préférable à celle qui est établie en Angleterre. A Rome, les jurés n'étaient pas élus pour chaque crime en particulier : au commencement de l'année, on nommait quatre cent cinquante citoyens qui devaient en remplir les fonctions jusqu'à l'année suivante; sur ce nombre, le sort en désignait cent pour prononcer sur telle ou telle accusation à mesure qu'elle était intentée, et sur les cent l'accusé pouvait à son gré en récuser cinquante. Cette institution, ajoute l'auteur, très-peu connue, quoiqu'elle mérite de l'être beaucoup, me paraît surtout devoir être préférée dans ce moment, comme assurant les droits de l'innocence et de l'humanité, et offrant un passage moins brusque de la forme ancienne à une forme trop étrangère à nos mœurs et peut-être à ce caractère national , qu'il est si essentiel de consulter avant d'établir des lois, parce que sans cela des lois, d'ailleurs sages et
humaines, s'écrouleront bientôt par leur propre incompatibilité.
On voit par ce précis que M. de Pastoret a voulu embrasser toute l'étendue de son sujet. Sans trouver dans son ouvrage des vues bien neuves, bien profondes, on ne peut qu'en louer la méthode et l'intention; il inspire partout une philosophie douce, un esprit sage et modéré; on ne sera donc point surpris que, dans la circonstance actuelle, il n'ait obtenu qu'un fort médiocre succès.
— Adresse des habitants du ci-devant bailliage de... à M. de ***, leur député à V Assemblée nationale, sur son duel et sur le préjugé du point d'honneur, publiée et mise au jour par M. G***, c'est-à-dire Grouvelle, ci-devant secrétaire des commandements de M. le prince de Condé. Brochure in-8° de soixante pages, avec cette épigraphe : Sapere aude. 'EtC-'
L'auteur veut que la révolution ait fait changer (Je) face à *f\
tous nos devoirs comme à tous nos droits, et à la question du point d'honneur comme à toutes les autres ; qu'en moins d'une année ce qui n'était qu'une absurdité féroce est devenu un délit constitutionnel et une violation du serment civique. Il soutient que le point d'honneur est un préjugé aristocratique et le duel une habitude féodale; que l'honneur, longtemps le prétexte de tant d'abus injurieux et funestes aux peuples, deviendrait leur mot de ralliement; qu'il doit être proscrit, banni du dictionnaire; il semble, ainsi qu'il en convient lui-même, il semble qu'il ait voulu pour ainsi dire déshonorer l'honneur. Il annonce encore que tous ces vices politiques, les vrais appuis du préjugé, n'existant plus, il va tomber en un moment; que l'opinion qui nous mettait l'épée à la main nous défendra de tirer l'épée, parce que l'opinion qui était altérée dans sa source est enfin régénérée, ou plutôt parce qu'il n'y avait point d'opinion, et qu'elle va éclore. Il s'avance jusqu'à prophétiser que ce ne sera plus la bonne compagnie qui donnera le ton à toute la France, que les préjugés français ne seront plus des sottises convenues et admirées dans quelques salons de Paris et de Versailles, que l'opinion publique sera ce qu'elle doit être, l'opinion du peuple, et que le peuple qui aimera les lois détestera le duel et les duellistes.
Prévoyant que de si singuliers paradoxes sur une matière si délicate pourraient encore prêter beaucoup au ridicule, notre jeune philosophe a jugé convenable de rendre cette nouvelle
doctrine plus imposante en la présentant sous la forme d'une adresse des habitants du ci-devant bailliage de ***, et cette fiction est assurément très-innocente, car aucun de ses lecteurs ne pourra s'y méprendre.
11 y a dans cette brochure quelques principes fort raisonnables et fort développés , mais détruiront-ils une opinion qui nous commande depuis tant de siècles? Pour prévenir cette crainte, l'auteur nous assure au moins d'une manière assez ingénieuse que le Français était sans caractère, sans préjugés nationaux, parce qu'il était sans liberté. « Il n'aura point, dit-il, à quitter des opinions, mais plutôt à en choisir une. Il ressemble au rocher muet qu'une divinité vient d'animer; tout à l'heure ce n'était qu'un écho, maintenant c'est une voix. »
— Le Destin de la France, par M. l'abbé de Mably1. Un volume in-8°, avec cette épigraphe : « Les rois ne doivent point régner pour leur propre gloire, mais pour le bonheur des peuples. )> Ce sont des fragments tirés au hasard de quelques ouvrages sur l'histoire de France, des lieux communs rassemblés sans objet, suivis d'une prétendue vie privée de l'abbé de Mably par M. l'abbé Barthélémy, et dans tout cela, quoique imprimé avec les mêmes caractères et dans le même format que les derniers écrits de M. l'abbé de Mably, il n'y a pas une ligne qui soit de lui, encore moins de l'abbé Barthélémy.
Le mardi h mai a été une époque mémorable dans les fastes de la Comédie-Française : c'est le jour que le sieur de Larive, après une absence de trois ans, a reparu sur ce théâtre, qu'il avait quitté par un mouvement de dépit et d'humeur dont on aurait bien voulu le punir, mais où rien ne pouvait empêcher de le regretter vivement. Ses anciens camarades, sentant tout ce que sa retraite leur faisait perdre, et la décadence totale dont ce