‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 92 sur 377 · DÉDICACES ET ERRATA, ETC · texte numérisé non relu

DÉDICACES ET ERRATA, ETC

Mais sans m'étendiv inutilement sur une chose que vous avez décidée, ce serait ici le lieu, madame, de me vanter de vos bontés. Hélas! vous m'avez ordonné de les renfermer dans mon cœur. Que cette place, madame, est étroite pour ma reconnaissance! Et votre ordre n'est-il pas aussi un peu trop cruel?

S'il était vrai, comme vous m'avez fait la grâce de me l'assurer quelquefois, que, quoiqu'il n'y eût rien de si rare et de si précieux que le talent de dire finement } il n'avait pourtant pas absolument été (comme je le prétends, moi), enterré avec feu M. de Fontenelle, j'oserais tenter de tromper la finesse de votre tact, et de désobéir (sans qu'il y parût) à l'ordre cruel en question. Mais je me sens, madame, et je me rends justice. Puisse du moins cette faible traduction engager le public à penser comme vous (il s'en fait gloire, madame, pour tout le reste) au sujet de ce qui a été enterré ou non avec feu M. de Fontenelle !

Mais que ne vous doivent pas les lettres, les talents et les arts? Tout s'anime sous l'ombre ' bienfaisante de vos ailes ; près de vous tout fleurit, tout prospère. Et l'auteur, et l'acteur, et le critique, et le savant, et le bel esprit, et le philosophe, vont puiser dans votre goût le moyen infaillible de plaire. Vous inspirez le poëte; le critique reçoit ses oracles de votre bouche. Sans prétention et sans efforts, penchée seulement, la plupart du temps, sur votre métier, ayant à votre droite la Justice, la Raison à gauche, l'Imagination derrière, les Grâces de côté, vous prononcez, et le public souscrit... Mais je m'oublie encore. Ne pourrai-je donc jamais venir à bout de ce faible talent d'ébaucher mes tableaux, dont vous daignez me gronder si souvent; sans désirer (je répète vos paroles mot pour mot) toutefois, dans le fond, que je m'en corrige. Pardonnez, madame, cet efïbrt involontaire à l'imagination d'un homme trop plein de son Fontenelle, de son Goldoni, et (par où j'aurais dû commencer) de vous.

Je suis avec le plus profond respect, Madame,

Votre très-humble et très-obéissantserviteur

. . , chanoine2.

1. Sub umbra alarum tuarum. Fameuse devise. (Note de l'auteur.)

2. Il est évident que dans cette seconde dédicace, Grimm a voulu parodier les procédés de style de Trublet, dont les Mémoires pour servir à l'histoire de Fonte-

POUR UNE ESTAMPE TRAGIQUE ET MORALE l.

Qualibus in lenebris vita quantisque periclis Degiturhocœvi quodcumque est!

(Lucret.)

Un vieillard était assis au milieu de ses enfants, à côté d'une épouse chérie ; il s'occupait h faire les honneurs de sa maison et de sa table à un jeune étranger que l'amitié et le hasard lui avaient adressé; il se livrait dans le sein de sa famille à celte satisfaction douce que l'homme ressent sur la fin d'une journée passée dans les devoirs de son état, et ajoutée à une longue suite de jours innocents et paisibles. Au moment de sa plus grande sécurité, un de ses enfants meurt d'une mort funeste; le vieillard est arraché de dessus le cadavre de cet enfant, chargé de fers et précipité dans le fond d'un cachot. Ni son âge, ni l'intégrité de ses mœurs, ni sa piété, ni sa probité, ni sa longue prospérité, rien de ce qui paraît devoir assurer le sort de l'homme de bien, ne peut le garantir de l'imputation d'un crime imaginaire, et que la méchanceté la plus féroce rendrait à peine vraisemblable. Une main invisible a tracé à côté de lui son arrêt de mort, et préparé les instruments des tourments et de l'ignominie ; et bientôt il sera traîné sur un échafaud pour y souffrir le dernier supplice 2.

nelle venaient de paraître dans le Mercure. « Je ne mourrai pas content, dit Grimm (tome IV, p. 448) que je n'aie fait mettre à mes dépens son portrait entre deux parenthèses ou entre deux virgules, signes que la déesse de la faconde a institués, ainsi que le caractère italique, tout exprès pour faire briller dans tout son jour la subtilité de l'abbé Trublet à force de distinctions fines. »

1. On lit en tête de l'exemplaire appartenant à la Bibliothèque nationale la note manuscrite suivante, précédée de la date de 1705 : « M. le lieutenant de police a reçu ordre de la part du Parlement de Paris d'arrêter la distribution de ce projet et son exécution ; c'est le sieur Marin qui l'avait approuvé. » Mais cette note se trouve réfutée par celle-ci, que nous croyons de la main de M. Bellier de La Chavignerie : « La décision mentionnée dans la note manuscrite ci-contre a été évidemment rapportée ; l'estampe annoncée ici est commune et le département des estampes en possède deux états sous la date même de 1705. »

2. Tout ce paragraphe manque dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale, qui renferme une mise au net de la première rédaction du prospectus, ainsi que

Il n'est point d'âme sensible qui n'ait frémi au récit d'un malheur dont l'exemple parait enlever à l'innocence la sécurité, son partage, et dont L'effrayante mais utile leçon doit sans cesse rappeler à L'homme combien sa destinée est incertaine; que si ses vertus sont à lui, il suflit d'une combinaison fortuite pour disposer de sa vie et de son honneur ; que nous sommes tous dans la main d'une puissance invisible et secrète qui se joue de notre sort, qui nous attend et nous atteint quand il lui plaît, à laquelle ni le faible ni le puissant, ni l'indigent ni le riche, ni l'homme vertueux ni le méchant, ne peuvent échapper. Cette morale est peu consolante, mais il n'en est point de plus propre à fortifier L'âme, à l'élever au-dessus des événements, à lui donner de la résignation dans le malheur et de la modération dans la prospérité.

Le vieillard infortuné qu'une justice tardive ne peut rendre à sa famille, et dont le sort a renouvelé de nos jours cette grande leçon, a laissé une veuve et des orphelins à qui il n'est resté dans leur désastre que la tutelle et la sauvegarde publiques. Toutes les âmes se sont émues envers eux de la plus tendre compassion; il n'en est aucune qui ne se soit sentie soulagée en contribuant à ce que leur sort pouvait recevoir d'adoucissement. Le monarque a donné lui-même l'exemple à ses sujets ; après avoir satisfait à sa qualité de juge suprême, son cœur a suivi les mouvements de sa bienfaisance *. Une nation accoutumée à trouver dans son prince un modèle d'humanité, de douceur et de bonté, s'empressera sans doute à suivre son exemple, et nous nous sommes flattés qu'on nous saurait quelque gré de lui en présenter un moyen 2.

deux autres projets refondus dans le texte définitif, l'un destiné à exciter le zèle des souscripteurs, l'autre exposant le3 retards qu'avait subis la livraison de la planche.

1. Sa Majesté a accordé une gratification de trente-six mille livres, dont elle n'a pas dédaigné d'ordonner elle-même la répartition. (Grimm.)

2. Plusieurs personnes n'ont pas sans doute attendu ce moment pour se satisfaire; mais on ne saurait assez s'étonner de l'indiscrétion avec laquelle les auteurs de gazettes étrangères ont annoncé des dons et môme des souscriptions ouvertes en Angleterre, en Suisse et ailleurs en faveur de la famille Calas. Ces nouvelles n'ont jamais eu la moindre réalité; et la crainte de rassurer mal à propos sur le sort de ces infortunés, de ralentir ou d'arrêter les dispositions d'une trop juste compassion, aurait du empêcher les auteurs do ces papiers de s'en rapporter à des bruits vagues et destitués de fondement. (Grimm.)

xvi. 23

35/j OPUSCULES ET LETTRES DE GRIMM.

Mme Calas avec ses enfants et le compagnon fortuit de ses malheurs, M. Lavaysse, ayant bien voulu se prêter à nos désirs, M. de Carmontelle, lecteur de monseigneur le duc de Chartres, connu par ses dessins pleins d'esprit et de facilité, a composé un tableau que quelques-uns des plus grands maîtres de l'Académie royale de peinture ont honoré de leur suffrage. Ce tableau se grave actuellement par M. de La Fosse *, avec approbation et privilège du roi, aux frais d'un petit nombre de personnes que l'amitié réunit depuis longtemps, et qui ont cru devoir réserver au premier et au plus généreux défenseur 2 de cette famille opprimée le droit de contribuer avec elles à l'exécution de leur projet.

Ce tableau offrira six portraits de la plus grande ressemblance. C'est une mère3 respectable par son âge et par son caractère, sur le visage de laquelle l'infortune a laissé des traces qui ne s'effaceront plus. Ce sont deux jeunes filles 4 d'une figure intéressante et pleine de décence. C'est un fils 5 qui a presque perdu la vue dans l'obscurité des cachots. C'est un jeune homme 6 à qui ni les larmes et les inquiétudes d'un père, ni l'artifice des

1. Le manuscrit de la Bibliothèque contient le document suivant :

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