‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 10 sur 113 · Repréaentée pour la première fois le 28 septembre · texte numérisé non relu

Repréaentée pour la première fois le 28 septembre

leurs voisines et leurs compères. On peut juger par là de la musique du ballet nouveau. Il faut cependant rendre justice à quelques morceaux de récitatif assez bien exprimés : tout le reste en est mauvais ou faible, ou pillé.

Les paroles ont le seul avantage d'être faites par un jeune homme qui laisse entrevoir une sorte de talent : le ballet est en trois actes avec un prologue. Ce prologue n'est guère ingénieux; il est, comme tous les autres, collé au sujet. Le vieux jardinier du père de Chloé, à la vue de la beauté des fleurs qu'il cultive, se rappelle le temps passé où il donnait des bouquets à sa belle. Un enfant (c'est l'Amour) l'interrompt dans ses regrets. Le bonhomme, qui sait que les enfants sont étourdis, craint pour ses fleurs et veut l'arrêter. L'enfant se moque du vieillard et cueille ses fleurs. Le jardinier désespéré veut le chasser et le menace même de le punir. Mais un certain je ne sais quoi fait expirer sa colère; d'autres enfants paraissent soudain et augmentent le dégât à la crainte du jardinier. L'Amour enfin se fait connaître en lui adressant ces paroles :

Je ne viens point ici faire verser des pleurs;

Depuis longtemps j'habite ce bocage.

Je suis dieu des amants. Souvent, dans ton bel &ge.

Je te comblai de mes faveurs.

J'attirais en ces lieux l'objet qui sut te plaire, Je t'indiquais la fleur qui lui plaisait le mieux.

Et si j'étais invisible à tes yeux, C'est que j'étais caché dans ceux de ta bergère.

Voici comment le poète a traité le sujet en s'écartant un peu du roman. Chloé passe pour être la fille d'un nommé Drydas, jardinier de Saphir qui est son véritable père. Chloé est enlevée par des corsaires : Daphnis apprend cette triste nouvelle à Drydas, et lui reproche d'en être la cause par le refus qu'il lui a fait de la lui donner en mariage. Les nymphes sous la protection desquelles étaient Daphnis et Chloé ordonnent à Daphnis de s'embarquer et de laisser voguer sa barque au gré des vents jusqu'à l'endroit où elle s'arrêtera d'elle-même. Il accepte l'augure, il s'embarque. Sa nacelle vogue et s'arrête tout à coup près d'une tle. Daphnis saute sur le rivage et aperçoit une bergère endormie; il s'approche, son cœur tressaille.

C'est Ghloé elle-même; il craint de la réveiller : elle rêve et nomme en dormant son cher Daphnis. Enfin elle ouvre les yeui; quel spectacle pour elle! son amant à ses genoux! mais leur bonheur est bientôt troublé, l'inflexible Drydas refuse d'écouter leurs vœux. Daphnis se plaint à Saphir qui, touché de la constance et de l'amour de Daphnis, lui promet de le rendre heureux. Drydas s'y oppose de nouveau et découvre le secret de la naissance de Chloé. Saphir la reconnaît pour sa fille au récit que Drydas lui fait, et à un bracelet qu'elle avait au bras lorsque l'inhumanité de son père la fit exposer pour la laisser périr afin que son fils fflt l'unique héritier de ses richesses et de son rang. Daphnis perd de nouveau l'espérance de posséder Chloé. Saphir la lui refuse, Ghloé en gémit et ne veut vivre que pour son berger. On éloigne Daphnis; mais tandis que le père va rendre grâce aux dieux, Daphnis revient et trouve Ghloé seule, qui déplore son sort. Ils se jurent l'un à l'autre un amour éternel, et, pour serrer leurs liens, ils vont en faire le serment sur l'autel de Pan, qui les a toujours protégés. Saphir avec son ami Agénor arrivent au moment où Daphnis et Ghloé se donnent mutuellement la foi. La colère de Saphir veut éclater, mais Pan apparaît soudain et leur dit que ce mariage est approuvé des dieux, que Daphnis n'est pas ce qu'il parait, et qu'il est fils d' Agénor. Ghacun alors est content, et l'hymen des deux amants ne trouve plus d'obstacles.

La construction de ce poème est vicieuse, les scènes mal filées, les fêtes mal amenées, les reconnaissances étranglées et manquées. En général la poésie est assez douce et assez lyrique, mais faible. Il serait à souhaiter que l'auteur eût d'autres Aristarques que ses Mécènes. Il est sous la protection de la femme d'un fermier général ; car c'est ici un air que Ton se donne d'avoir des auteurs à ses gages. Le bel esprit est si fort en vogue à Paris depuis quelque temps que la maison du plus petit financier est remplie d'académiciens ou d'aspirants à l'être. Cependant, malgré cette fureur, le financier n'en est pas moins sot et l'auteur moins pauvre. Le rôle de celui-ci est un vrai supplice. II faut, s'il veut tenir, qu'il applaudisse aux maussades discours du mattre et au mauvais goût de la matti-esse; qu'il pense comme l'un et qu'il parle comme l'autre; qu'il essuie les hauteurs de celui-là et les caprices de celle-ci ; qu'il

capte la bienveillance des complaisants ou commensaux de la maison. En un mot, il doit tout caresser, jusqu'aux moindres domestiques; le portier, pour obtenir ses entrées libres aux heures du repas; le laquais, pour qu'il ne le laisse pas languir à table lorsqu'il demande à boire ; la femme de chambre enfin, parce que souvent le sort d'un livre dépend du jugement qu'elle en porte lorsqu'elle en fait la lecture à la toilette de sa maitresse. Telle est, au vrai, la condition d'un auteur qui fréquente les bonnes maisons à Paris.

— Comme on n'a pas occasion déparier souvent des ouvrages des grands , je m'empresse de vous faire part d'une romance intitulée : les Infortunées Amours de Gabrielle de Vergy et de Raoul de Coucy^ dont M. le duc de La Yallière est auteur. Elle contient vingt-deux strophes ou couplets de huit vers chacun. Elle est d'une impression élégante et sur très-beau papier; ce qui annonce la grandeur de son origine sans garantir la bonté de l'ouvrage, dont voici le sujet tiré du roman très-connu des Anecdotes de la cour de Philippe- Auguste.

Fayel, ayant épousé Gabrielle de Vergy, apprend que Coucy en est éperduement amoureux. La jalousie allume sa colère et malgré les preuves que sa femme lui donne de son innocence, il l'enferme dans une affreuse prison. Coucy frémit à cette nouvelle ; il ne peut plus vivre dans un lieu où il sait que sa maitresâe souffre pour lui les plus cruels tourments ; il se résout à s'exiler pour calmer du moins, par son absence, la jalousie du barbare Fayel et pour adoucir le sort de son amante. Il part et va combattre les Sarrasins. Déjà il revenait vainqueur, quand une flèche mortelle vient lui percer le flanc. 11 tombe; près d'expirer il appelle son écuyer et, d'une main qu'il conduit à peine, il écrit : « Va, lui dit-il ensuite, porte mon cœur à ce que j'aime avec ce billet. » Il expire en prononçant le nom de Gabrielle. Montlac exécute la dernière volonté de son maitre, il s'embarque à l'instant pour la France, et arrive près du château où Fayel tenait sa femme enfermée. Montlac se déguise avec soin pour réussir plus sûrement. Fayel, que la jalousie ne laissait jamais en repos, l'aperçoit, le prend pour un de ses rivaux, l'arrête, croit le reconnaître, le perce de mille coups; rien n'échappe à sa jalouse curiosité. 11 fouille celui dont il est l'assassin. Quel plaisir pour lui de trouver le cœur de Coucy ! 11 lit la lettre en

KOUVELLES LITTÉRAIRES. 99

frémissant; alors, n'écoutant plus que sa fureur, il lui tarde déjà de faire apprêter ce cœur comme un mets pour le présenter à sa femme. On sert ce repas cruel. Gabrielle, triste et tremblante, se met à table. Fayel l'excite, la presse de manger, elle se rend. A peine a-t-elle goûté à ce mets affreux : « II doit te plaire, lui dit-il, c'est le cœur de ton amant. » A ces mots elle tombe sans vie; mais craignant de perdre le fruit de sa vengeance, Fayel s'empresse de la rappeler à la lumière. Il la force de voir la lettre de son amant. D'une voix faible et mourante elle lit :

Bientôt je vais cesser de vivre Sans cesser de vous adorer.

Content si ma mort vous délivre Des maux qu'on vous fait endurer.

Elle n*a rien qui m'épouvante, Sans vous la vie est sans attraits; Un regret pourtant me tourmente :

Quoi! je ne vous verrai jamais!

Recevez mon cœur comme un gage Du plus vif, du plus tendre amour; De ce triste et nouvel hommage J'ose espérer quelque retour.

Daignez l'honorer de vos larmes, Qu'U vous rappelle mes malheurs ; Cet espoir a pour moi des charmes, Je vous adore, adieu, je meurs.

Soudain un froid mortel la saisit ; elle veut répéter cet adieu si touchant; mais elle expire en prononçant ces mots : Je vous adore. En vain Fayel veut lui prêter de nouveaux secours, elle n'est déjà plus.

On peut juger du style de cette romance par les vei-s que je viens de citer. Tous les autres sont à peu près de même. L'auteur n'a pas assez conservé de naïveté et de simplicité qui convient à cette espèce de poème et qui le fait goûter. Il faut avoir l'art d'intéresser, mais le cacher; sans cela l'auteur, quoique duc, risque d'être plat et ennuyeux autant que le plus mince auteur bourgeois.

— M. de Voltaire vient d'adresser les vers suivants à M"* de Pompadour :

Les esprits et les cœurs et les remparts terribles, Tout cède h ses efforts, tout fléchit sous sa loi. Et vous et Berg-op-Zoom, vous étiez invincibles ;

Vous n*avez cédé qu'à mon roL Il vole dans vos bras du sein de la victoire. Le prix de ses travaux n'est que dans votre cœur;

Rien ne peut augmenter sa gloire,

Et vous augmentez son bonheur.

— Dans le temps qu'on faisait le siège de Berg-op-Zoom, nos ennemis firent courir le distique suivant :

NIttitur in cassum Gallus violare puellam ; Gasta fuit, casta est, castaque semper erit.

Depuis la prise de Berg-op-Zoom, un Français a répondu par d'autres vers, les voici :

Niltitur in cassum Batavus servare puellam ; NuUa fuit Gallo casta puella pro eo.

Dans une cantate de Fuzelier, intitulée les Songes^ on lit les vers suivants :

L'amant iîdële, Loin de sa belle, La voit toujours. Tout parle d'elle.

Tout lui rappelle Ses heureux jours.

A l'occasion de la prise de Berg-op-Zoom , on a fait la parodie suivante sur le même air :

Cette pucelle, Toujours rebelle, Est sous nos lois.

Non, jamais belle Ne fut rebelle Pour le François.

La comédie italienne a donné une pièce de M. Panard, intitulée les Tableaux^. Cet auteur a occupé pendant longtemps avec succès le théâtre de rOpéra-Comique. Depuis la suppression de ce spectacle que l'intérêt seul des comédiens français plutôt que l'intérêt de la raison et des bonnes mœurs a occasionnée, M. Panard s'est réfugié quelquefois chez les comédiens italiens, asile ordinaire des auteurs parodistes ou de ceux dont le génie est borné à un certain genre de comédie sans intrigue et sans intérêt. Les Tableaux sont de ce genre , et il n'est guère possible d'en donner une idée juste. La déesse de la peinture s'applaudit de ce que Mars ne lui fait aucun tort et de ce qu'elle voit, au contraire, que son art est plus goûté que jamais. Elle est consultée tour à tour par un de ses élèves, par la Miniature, par le génie de la musique, par une écolière de Terpsichore, par un peintre et par la Poésie. Tous ces personnages forment chacun une scène qui n'a nulle liaison avec celle qui la précède ou qui la suit, et c'est ce que nous appelons des scènes à tiroir ; chaque scène produit différents portraits. Voici celui que la Poésie fait de Paris.

Dans la même maison, souvent au même étage,

Des bourgeois de Paris j'admire Tassemblage :

Sur un palier commun on y voit, d*un côté,

La sévère Honesta qui du voile de prude

Pour en tirer profit s'est fait une habitude;

Dansrautre appartement réside une beauté

Qui, vivant des bienfaits d'un amant vieux et riche.

Sous le Joug apparent d'une tante postiche,

Se donne insolemment des airs de qualité.

L'intérêt, au premier, nage dans l'opulence;

La candeur, près du toit, languit dans Tindigence.

1. Comédie en un acte et en vers, représentée le 18 septembre 1747.

Un étage plus bas, entre deux écrivains.

Loge un homme qui prête aux enfants de famille ;

Là c'est un médecin qui fait des orphelins,

Ici c'est de Thémis un suppôt qui les pille.

A proprement parler, cette peinture n'est point celle de Paris. C'est tout au plus celle des faubourgs ou de certains quartiers habités uniquement par le même peuple que l'auteur parait assez bien connaître. Il semble que M. Panard n'ait jamais vu des palais et des hôtels que les façades ou les jardins, et qu'il n'ait jamais percé dans l'intérieur pour y voir ceux qui les habitent. Cette pièce a eu cependant le bonheur d'être reçue passablement par le public, quoiqu'elle ne soit point soutenue par ce style vif et épigrammatique nécessaire dans ces sortes de pièces pour en ôter l'insipidité naturelle. Ce qui a beaucoup contribué à son succès est le jeu d'une actrice d'environ dix ou douze ans nommée Camille, qui a fait le rôle de Terpsichore avec des grâces et une intelligence inimitables.

— Un livre de morale qu'on vient de publier me donne occasion de vous tracer le caractère de tous les ouvrages de ce genre qui ont eu et qui ont encore de la célébrité parmi nous :

1^ Les Essais de Montaigne sont le plus ancien et, je crois, le meilleur de ces livres. Cet auteur fut un prodige de lumière et de philosophie dans un siècle de fanatisme et d'ignorance. La naïveté, la force, la vivacité, la profondeur, se trouvent réunies dans ces fameux Essais; il y règne un désordre extrême, ce qui a fait dire très-finement et très-heureusement, ce me semble, que Montaigne est l'homme du monde qui sait le moins ce qu'il va dire et le mieux ce qu'il dît.

2* Les Maximesj du duc de La Rochefoucauld, renferment plus de choses que de mots. C'est, de tous nos livres, celui où il règne le plus de précision. L'auteur suppose que l'amourpropre est le principe de toutes nos actions. Il prétend que c'est le primum vivens et Vultimum tnorienSy et que quand on le chasse par la porte il rentre par la fenêtre. Ce seigneur était un des plus honnêtes hommes de son temps; il fut fait grand-mattre de la garde-robe de Louis XIV, qui lui écrivit cette lettre si fameuse parmi nous : « Je vous félicite comme votre ami du présent que je vous fais comme votre maître. » Le mot du roi m'en rap-

pelle un de M. de La Rochefoucauld qui vous plaira peut-être, quoique déplacé. On voulut donner le cordon bleu au maréchal de Gatinat, qui le refusa parce qu'il ne pouvait pas faire les preuves de noblesse qui étaient nécessaires. La Rochefoucauld le pressant un jour de l'accepter, Gatinat lui dit : « Je ne suis point homme de condition ; de qui voulez-vous que je me fasse descendre, de Catilina? — Non, répondit La Rochefoucauld, mais de Gaton, et personne ne s'avisera d'en douter. » Ge mot peint bien M. de Gatinat comme un des meilleurs citoyens et des plus vertueux militaires qu*ait eus la France.

3"* Les Essais de morale par Nicole sont encore un bon livre ; ils sont profonds, mais diffus, secs, quelquefois obscurs et toujours tristes ; il y règne une monotonie qui les rend ennuyeux. L'auteur était un homme simple qui voulait que H. Arnaud, son ami, qui jouissait d'une très-grande réputation, passât pour auteur de la Perpétuité de la foi, quoiqu'il ne le fût pas. II dit finement à ce propos : « Ge n'est pas la vérité qui persuade les hommes, ce sont ceux qui la disent. »

à* La Bruyère, auteur des Mœurs de ce siècle, avait l'imagioation vive, mais quelquefois peu réglée ; l'expression noble, mais quelquefois un peu guindée ; le pinceau hardi, mais quelquefois un peu outré. Les éclairs trop continuels de ce brillant écrivain fatiguent souvent. On l'accuse d'avoir, le premier, introduit ce style métaphorique, obscur, entortillé, qui dégrade depuis longtemps notre langue et notre littérature. On croirait en lisant ce livre, que l'auteur cherchait à imposer ; cependant c'était un homme modeste, qu'on a très-bien caractérisé en disant qu'il craignait toute ambition, même celle de montrer de l'esprit.

5» Les Sermons de Bourdaloue, que j'envisage ici purement comme un livre de mœurs, sont, à mon gré, le meilleur cours de morale qui ait été fait chez aucun peuple. G'est une suite de principes, de raisonnements, de conséquences, qu'on ne trouve pas ailleurs ; l'orateur, le philosophe, le théologien y marchent de pair. On est étonné, convaincu, entraîné, par cette lecture. Ce jésuite manque de ce que les mystiques appellent onction, et M"* de Maintenon, qui faisait profession de dévotion, disait de lui : « 11 prêche assez bien pour me dégoûter de tous les autres

prédicateurs, mais non pas assez bien pour remplir l'idée que j'ai d'un parfait orateur évangélique. »

6* La précision, la vérité, la netteté, caractérisent les Essais de littérature et de morale par Tabbé Trublet. On y voudrait souvent un peu plus de nouveauté dans la pensée et un peu plus de naturel dans l'expression. Il met trop souvent son esprit à la torture pour faire paraître neuf ce qui est vieux. Cet auteur a un talent singulier pour saisir le ridicule, ce qui fit dire à une de nos muses qui venait de lire ce livre : « L'abbé Trublet a bien de l'esprit, mais je ne voudrais pas souper avec lui. » L'ouvrage qui a occasionné ces jugements est intitulé Amusements de la raison^ ^ par l'abbé de La Tour, auteur d'une Vie d^Épaminondas. Ce livre renferme des maximes et des caractères sur divers sujets de morale et de goût. Les maximes sont presque toutes fausses ou triviales ; les caractères valent mieux, et beaucoup mieux. Cependant l'abbé est ordinairement burlesque quand il veut être plaisant, dur quand il veut être fort, plat quand il veut être naturel, obscur quand il veut être serré. Il règne en général, dans ce livre, un ton de gaieté qui le fait lire.

— Il paraît depuis quelques jours une Epitre à Louise^ en vers marotiqueSj par M. Marchand, avocat et auteur de la célèbre Requête du airé de Fontenoy*. Cette épître ne dément point la réputation de l'auteur. Elle est semée* de mille traits ingénieux et nouveaux ; mais elle a le défaut d'être un peu trop longue et trop diffuse. Au reste, on est dédommagé.

— Quoique Saint-Évremond qualifie l'opéra de sottise chargée de musique^ de danse^ de machineSj etc. y je crois que vous me saurez gré de vous en faire Thistoire. Je commence par ce théâtre, je viendrai ensuite aux autres. Le théâtre lyrique n'a commencé qu'en 16i5. Le cardinal Mazarin, qui en est l'inventeur, fit venir des acteurs d'Italie pour représenter le ballet de la Festa teatrale délia finta pazza. Il fut exécuté comme un simple ballet. En 1647, l'opéra devint plus brillant. La tragédie (Sl Orphée et Eurydice fut honorée la première de décorations de machines et d'habits. La nouveauté est la folie du Français. Ce spectacle le charma. Peu de temps après, l'abbé Perrin composa

i. Paris, 1747, 2 ?o1. in-12.

S. Cette facétie a été attribuée aussi au poète Roy.

NOUVELLES LITTÉRAIHES. 105

une pastorale en vers français, qu'il fit mettre en musique par Cambert. Elle fat représentée devant le roi à Vincennes ; ce fut alors pour la première fois, depuis les Grecs et les Romains, qu'on entendit un concert de flûtes. Le ministre, jaloux de plus en plus de procurer à son maître un spectacle plus grand et plus digne de sa cour, saisit l'occasion du mariage du roi, en 1 660, et fit représenter, avec une dépense et une magnificence incroyables, la tragédie A'Erade amante. Le roi et la reine y dansèrent avec plusieurs seigneurs et dames de la cour. C'est à cet opéra qu'on doit rapporter l'usage des prologues. Ce serait bien ici le lieu de décider lequel, de Richelieu ou de Mazarin, a fondé la meilleure Académie ; mais, sans qu'il soit besoin de discussion , on peut assurer que l'Académie française ennuie presque toujours et que l'Académie royale de musique amuse et plaît toujours, soit par la beauté de la musique, soit par le brillant du spectacle en lui-même. Il y a pourtant une chose commune aux deux académies, c'est qu'on ne lit plus les discours de l'une et les opéras de l'autre quand ils sont une fois recueillis. Mais revenons à notre sujet; il est assez étrange que ce soit à un cardinal et à un abbé que l'opéra doive sa naissance, et plus singulier encore qu'on l'ait peuplé des plus célèbres musiciens de nos églises, ce qu'il est impossible de concilier avec le préjugé que nous avons en France de regarder les acteurs, soit de Topera, soit de la comédie, comme indignes de la communion. On serait porté à croire que l'abbé Perrin s'est enrichi à ce métier; mais par une fatalité jusqu'à présent trop ordinaire aux directeurs de l'Opéra, ce pauvre abbé mourut en prison, accablé de dettes et de misère. L'air qu'on respire à l'Opéra est un air destructeur, et il faut être toujours en garde contre une multitude de divinités qui ne cherchent qu'à vous accabler de bonheur, de plaisir et de volupté. Peut-être l'abbé méprisa-t-il le danger, peut-être aussi voulut-il pousser trop loin la magnificence pour plaire au public, et que, par ce moyen, la dépense excéda beaucoup la recette. J'adopte volontiers cette pensée comme étant plus conforme à la vérité. Perrin finit sa carrière par l'opéra à* Ariane^ dont les paroles ne valaient rien mais qui réussit pourtant beaucoup. On y voyait, dit Saint-Évremond, les machines avec surprise, les danses avec plaisir ; on entendait le chant avec agrément, mais les paroles avec dégoût.

Ce qui confirme presque le sentiment du seul homme que nous ayons aujourd'hui en France pour la musique, M. Rameau, qui ne croit pas que les paroles d'un opéra contribuent au succès de ce divertissement, sentiment un peu humiliant pour les poètes qui ont contre eux Texpérience. Tel fut le commencement du théâtre lyrique. LuUi et Quinault s'en saisirent dans ces circonstances ; ces deux hommes uniques méritent d'être connus. Ce sera pour la première lettre que j'aurai l'honneur de vous écrire.

C'est à LuUi et à Quinault que l'opéra doit ses plus beaux jours, et les véritables amateurs de la musique naturelle et de la poésie lyrique regrettent encore aujourd'hui ces deux grands ^ hommes. Jean-Baptiste Lulli, né à Florence, vint en France à ^l'âge de douze ans ; il y fut amené par M. de Guise, que Mademoiselle avait prié de lui choisir un petit Italien qui pût l'amuser. Quand cette princesse l'eut vu, elle ne le trouva pas à son gré, et elle le relégua dans sa cuisine. Li)lli, qui avait appris autrefois un peu de musique, y trouva par hasard un violon et s'en amusa. Le comte de Nogent, un jour, l'entendit, lui trouva du talent et de la main, et en informa la princesse qui lui donna un maître pour le perfectionner. Dans ces circonstances. Mademoiselle lâcha un pet qui fit grand bruit et qui occasionna les vers suivants :

Mon cœur, outré de déplaisirs.

Était si gonflé de soupirs, Voyant votre cœur si farouche.

Que l'un d'eux, se voyant réduit A ne pas sortir par la bouche.

Sortit par un autre conduit.

Lulli eut l'imprudence de faire un air sur ces paroles. La chose devint publique, et le musicien fut congédié. Ses talents lui donnèrent bientôt une grande célébrité ; il fut choisi pour diriger la musique du roi. Dès ce jour-là il négligea si fort son

iNOUVELLES LITTÉRAIRES. 107

violon qu'il n'en avait pas même chez lui. Il n'y eut que le maréchal de Grammont qui trouva le secret de lui en faire jouer quelquefois, par le moyen d'un domestique qui en jouait mal en présence de Lulli. Aussitôt celui-ci lui arrachait le violon des mains, il s'échauflait et ne le quittait qu'à regret. En 1666, Lulli se blessa au petit doigt de pied, en battant la mesure avec sa canoë. Cette blessure devint si considérable que son médecin lui conseilla de se faire couper le doigt. Malheureusement, on retarda l'opération, et le mal gagna insensiblement la jambe. Son confesseur, qui le vit en danger, lui dit qu'à moins qu'il ne jetât au feu ce qu'il avait noté de son opéra nouveau, pour montrer qu'il se repentait de tous ses opéras passés, il n'y avait point d'absolution à espérer ; il le fit. Le confesseur s' étant relire, le duc de Vendôme vint le voir et lui dit : « Quoi ! tu as jeté au feu ton opéra? Que tu es fou d'en croire un janséniste qui rêvait! — Paix, monseigneur, paix, lui répondit LuHi à l'oreille, je savais bien ce que je faisais, j'en avais une seconde copie. » Par malheur, cette plaisanterie fut suivie d'une rechute qui l'emporta. Ce musicien conserva son humeur enjouée jusqu'à la fin. Étant à l'extrémité, et le chevalier de Lorraine l'étant venu voir et lui marquant la tendre amitié qu'il avait pour lui, M"* Lulli lui dit : « Oui, vraiment, monsieur, vous êtes fort de ses amis ; c'est vous qui l'avez enivré le dernier, et qui êtes cause de sa raort. » Lulli prit aussitôt la parole : « Tais-toi, lui dit-il, ma chère femme, tais-toi ; monsieur le chevalier m'a enivré le dernier, et, si j'en réchappe, ce sera lui qui m'enivrera le premier. » Ce musicien a laissé à ses héritière 630,000 livres tout en or ; trait singulier et qui doit passer à la postérité. Il a acquis tous ses biens dans sa profession. Il s'en occupait entièrement. Il formait lui-même ses acteurs et ses actrices. Son oreille était si fine que d'un bout du théâtre à l'autre il entendait un violon qui jouait faux. Alors il brisait l'instrument sur le dos du musicien ; la répétition faite, il l'appelait, lui payait son instrument plus qu'il ne valait, et l'emmenait dîner avec lui. II était si passionné de sa musique que, de son aveu, il aurait tué un homme qui lui aurait dit qu'elle était mauvaise. Il fit jouer pour lui seul un de ses opéras que le public n'avait pas goûté. Cette singularité fut racontée au roi qui jugea que, puisque Lulli trouvait son opéra bon» il l'était. II le fit exécuter,

la cour et la ville changèrent de sentiment. Cet opéra était Armide.

— Il paraît depuis trois jours une maussade brochure intitulée les Mœurs de Paris par M. La Peyre. On doit savoir gré à cet auteur d'avoir mis son nom à la tête de l'ouvrage, puisque par là il nous met en garde contre toutes les productions qui paraîtront désormais sous un tel auspice. Ce barbouilleur de papier peint les mœurs sans les connaître, peint les personnes sans les avoir vues, juge des choses sans en avoir la première idée. Tout ce qu'il débité est un contre-sens perpétuel. Où il a mieux réussi sans le savoir, c'est qu'il a fait son portrait au public en lui donnant un pareil ouvrage ; il porte à la fois l'empreinte de l'ignorance et du galimatias.

— L'Académie des inscriptions et belles-lettres fit sa rentrée le 14 de ce mois. M. Fréret, qui en est le secrétaire, y lut Téloge de deux académiciens fort obscurs, MM. Burette et de Valois. Le premier était un savant et le second un antiquaire ; ni l'un ni l'autre n'eurent guère d'esprit. Leur panégyriste est peut-être l'homme de l'Europe qui est le plus profondément instruit, mais il a beaucoup de rudesse dans les manières, une aigreur infinie dans le cœur et point de grâce dans l'esprit. On continua la séance par une dissertation du duc de Nivemois, sur l'indépendance des premiers rois de France, qu'il prétend ne tenir leur puissance que de Dieu et de leur épée. Quelques auteurs, même Français, ont avancé que les rois des Francs tenaient leur puissance des Romains, parce que Théodebert ne régna qu'en vertu de la cession qui lui fut faite par Justinien. M. de Nivemois prouve au contraire qu'avant Théodebert il y avait des rois qui avaient signé avec la même autorité que lui, sans l'attache des Romains. Ce seigneur a fortifié son sentiment par la conduite que Clovis a tenue avec les Romains. Il était si peu dépendant d'eux que, sans s'occuper des projets de l'Empire, sans avoir jamais eu besoin de son agrément ou de son approbation, et sans craindre de se le rendre contraire, il a déclaré la guerre aux alliés mêmes du peuple romain. 11 combattit Siagrius, lieutenant de l'empire, et le défit. Siagrius se sauva chez Alaric, roi des Goths. Clovis veut qu'Alaric lui livre Siagrius. Alaric n'ose lui refuser, et Clovis le fait mourir quand il s'en voit le maître, sans aucune réclamation de la part du

peuple romain; action que Glovis n'aurait pas hasardée s'il eût dépendu de l'empire. En un mot, on voit que les Gaulois étaient assujettis au service militaire et pécuniaire. L'auteur tire une autre preuve de la guerre que Glovis fit à Gombault, allié des Romains, et des différentes guerres qu'il eut à soutenir contre les différents souverains de l'Occident. L'empereur d'Orient ne se mêla point de ces querelles, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire s'il eût eu quelque autorité. Enfin M. de Nivernois combat encore le sentiment des auteurs qui veulent que Glovis ait dépendu de l'Empire parce qu'il accepta les ornements consulaires qu'on lui envoya. Il est prouvé que ce prince ne les accepta qu'après vingt-neuf ans de règne, et parce qu'il était avantageux d'être allié des Romains. Le temps ne me permit pas d'achever la lecture de cette dissertation, qui me parut bien écrite, exempte également de sécheresse et d'affectation. L'auteur est un jeune seigneur qu'une santé délicate a arraché aux travaux militaires et qu'un goût décidé tourne aux négociations. En attendant qu'il puisse aller en ambassade, il se livre aux muses. 11 joint à une imagination vive et féconde une solidité et une justesse de raisonnement peu communes. 11 a toute la politesse d'un courtisan et toute la franchise et la probité d'un honnête homme. Maître dans l'art aimable et charmant des Horace et des Tibulle, il prend quelquefois la lyre; également propre à traiter les matières légères et badines et à discuter et approfondir les matières les plus sérieuses, tout ce qu'il dit ou écrit est frappé au coin de l'agrément et de l'utilité. Mécène «t Virgile à la fois, il éclaire les gens de lettres par ses ouvrages et les sert de son crédit. Ingénieux et profond, délicat €t solide, voilà son esprit; sincère et généreux, modeste et plein d'une candeur trop naturelle pour craindre que la cour l'altère jamais, aimant le bien et le faisant, voilà son cœur. Vn tel homme doit être bien singulier dans une cour aussi frivole et aussi corrompue que la nôtre.

— L'Académie des sciences s'assembla le 15. Le secrétaire de cette Académie, M. de Fouchy, y lut l'éloge qu'il a fait de M. La Peyronnie, le plus grand de nos chirurgiens. Cet ouvrage fut long, peu piquant, rempli de détails inutiles. Cet homme célèbre et véritablement illustre dans son art méritait un meilleur panégyriste. Un trait vous peindra cet artiste. 11 fut appelé

en Lorraine pour traiter le père du grand-duc d'aujourd'hui. Le succès de l'opération fut complet et la ville de Nancy, pour témoigner sa joie, présenta une bourse de jetons d'or au chirurgien. La Peyronnie refusa ce présent, il ne voulut recevoir que des jetons d'argent. Un homme si généreux a fait de sa fortune l'usage d'un bon citoyen ; il a laissé aux écoles de chirurgie de Paris et de Montpellier cinq ou six cent mille livres, qu'il devait à la reconnaissance de divers souverains qu'il avait guéris.

M. de Réaumur, si connu par son goût décidé pour l'histoire naturelle, lut un mémoire sur les fours à poulets. Notre bon roi Henri IV disait qu'il voulait mettre en état tous les paysans de son royaume de manger la poule tous les dimanches ; M. de Réaumur cherche à réaliser cette idée en multipliant la volaille. Voici ce qu'il a imaginé pour cela : 1® il y a en Egypte des fours où l'on fait éclore environ cinquante mille poulets par le moyen d'une certaine chaleur qu'on entretient sous les œufs qu'on fait couver; 2» il est certain que cette manière est plus utile que la nôtre parce que, parmi nous, les poules occupées à couver des œufs ou à nourrir leurs petits ne pondent point; 3® il n'y a pas assez d'œufs, dans nos villages d'Europe, pour en faire couver cinquante mille, et si on en fait couver beaucoup moins les frais du four se trouvent trop forts ; 4^ il faut donc chercher une autre manière de faire couver, et M. de Réaumur l'a trouvée dans des fours de fumier qui ne sont pas d'une grande dépense ni difficiles à régir ; 5° pour déterminer le point de chaleur qu'il faut entretenir dans ces fours, M. de Réaumur a examiné avec un thermomètre le degré de chaud qu'il y a sous une poule quand elle couve; mais comme le thermomètre serait embarrassant peut-être pour les régisseurs des fours, M. de Réaumur indique comment, avec du beurre, on peut s'assurer du degré de chaleur nécessaire pour les couvées; &" comme il ne suffit pas de faire naître des poulets et qu'il faut les nourrir, M. de Réaumur décharge les poules de ce soin afin qu'elles puissent s'occuper à pondre, et en charge les chapons, qui en conduisent cinquante ou soixante quand on les élève à cela. Le feu duc d'Orléans, régent du royaume, avait formé le projet de faire essayer les fours à poulets en France. Sa mort empêcha l'exécution de cette idée. Ce prince, avec ses

vices, était un grand homme, et son fils, avec ses vertus, est un homme au-dessous du médiocre ; ce qui a fait dire à un prélat bel esprit que les vertus du fils nous font regretter les vices du père.

On doit savoir gré à un auteur qui consacre ses talents à nous donner des leçons pour perfectionner les arts utiles, lors môme que ses réflexions, solides d'ailleurs, manqueraient des agréments nécessaires pour les faire mieux goûter. Il n'en est pas de même d'un auteur qui, traitant d'un art seulement aimable et moins fait pour notre utilité que pour servir nos plaisirs, nous ennuierait par des réflexions languissantes, par des digressions inutiles, par un style diffus et insipide. L'indulgence est pour l'un et le mépris pour l'autre. Chaque matière a son genre particulier qui doit guider celui qui entreprend de l'approfondir. Si tous ceux qui se mêlent d'écrire consultaient sincèrement leurs forces, nous ne verrions pas un déluge si considérable de mauvais livres. Il me semble qu'on doit faire choix; avant que d'écrire, d'une matière comme d'une maîtresse ; qu'on me pardonne la comparaison. L'une commande a notre esprit et l'autre à notre cœur. Celle-ci veut qu'on soit tout entier à elle, celle-là n'en exige pas moins. Un auteur jaloux de sa réputation ne néglige rien pour plaire au public ; que ne faiton pas pour plaire à sa maîtresse ! Il n'y a point de matière si diflicileà traiter dont le génie ne vienne à bout; c'est une maîtresse trop fière qu'on force enfin à se rendre. Il est d'imbéciles écrivains qui. entreprennent un sujet parce qu'ailleurs il a paru riant, semblables en cela à ces sots petits-maîtres qui s'attachent au char d'une femme seulement parce qu'elle les a regardés une fois avec un sourire dont ils n'ont pas compris la malice.

M. Rémond de Sainte-Albine n'a pas à craindre de pareils reproches au sujet du Comédien^ ^ qu'il vient de donner au pu-

1. Le Comédien, ouvrage divisé en deux parties, Paris, 1747, in-8. Nouvelle Wition, 1749, in-8. Réimprimé en 1825, à la suite des Mémoires de Mole.

blic; ouvrage qui doit également intéresser l'acteur et le spectateur, puisque le premier y trouve des préceptes pour se former, se perfectionner même dans son art, et le second pour juger de l'art même. C'est un sujet vierge, sur lequel il est étonnant que personne ne se soit jamais exercé. Peut-être la difficulté de réussir a-t-elle seule occasionné un silence qui dure depuis la naissance du théâtre. En effet, comment se flatter de réduire à des règles certaines et de soumettre au raisonnement ce qui n'est que du ressort du sentiment? Gomment créer un système, suivre une théorie raisonnable sur un art qui dépend uniquement du goût, et sur lequel on pense si diversement? M. Rémond n'a point été étonné de l'obstacle, quoiqu'il Tait senti. On peut dire qu'il l'a vaincu. Son ouvi'age n'a pas seulement le mérite de la nouveauté, il est encore ingénieux et solide. Peutêtre trouvera-t-il des critiques, car il n'est pas exempt de fautes, mais, du moins, ne pouiTa-t-on pas refuser à M. Rémond une connaissance parfaite de l'art du théâtre ; une étude singulière, réfléchie, profonde; un sentiment fin, délicat, judicieux, qui, s'il n'est pas toujours conforme à la vérité, en a du moins assez les apparences pour donner de la peine à ceux qui le voudraient combattre. C'est avoir un grand avantage, surtout dans une matière où tout le monde prétend être juge. On peut encore louer l'auteur d'avoir pu éviter l'écueil du préjugé et de la partialité dans un ouvrage où il ne pouvait pas se dispenser de parler des comédiens actuellement vivants. Il les loue sans fadeur et les blâme sans malignité. La première partie de l'ouvrage est consacrée aux qualités extérieures du comédien ; la seconde traite des talents naturels, du jeu, des grâces, de la variété, des finesses, en un mot de tout ce qui doit contribuer à l'illusion, soit dans le comique, soit dans le tragique ; cette partie est infmiment supérieure à l'autre. Vous trouverez cet ouvrage monotone, inégal et froid. On le loue d'être bien fondu; je crois que cette symétrie, que nous prétendons avoir par-dessus tous les autres peuples, peut devenir un défaut, et l'est réellement dans l'ouvrage dont je parle. Les Anglais, pour se moquer des liaisons trop marquées dans nos écrits, disent que nous sommes des enfants qu'il faut toujours mener parla main.

M. Rémond est l'auteur de la Gazette de France ^ c'est un

homme fort suiGsant, et qui va dans les sociétés pour y juger, comme les autres s'y rendent pour plaire. Il parle avec une lenteur qui le rendrait insupportable à des gens moins vifs que les Français. M. de Maurepas dit de lui que, quand il a commencé une phrase aux Tuileries, il est au Pont-Neuf avant que de Tavoir finie. Ce sont deux lieux éloignés d'environ trois cents pas Tun de l'autre. Quelqu'un disait à Maupertuis que Rémond disait les choses aussi bien qu'on peut les dire après y avoir rêvé un quart d'heure : « Il est vrai, repartit Maupertuis, mais il est plus d'un quart d'heure à les dire. »

— L'Essai sur Vétude des belles-lettres^ que l'abbé Mallet vient de publier ', a pour but d'inspirer aux jeunes gens du goût pour les belles-lettres et de leur tracer un plan d'étude pour leur procurer le moyen de développer leur génie et leurs talents, trop communément négligés par leur faute ou par celle de leurs instructeurs. 11 établit un ordre de lecture, et fait connaître quels sont les meilleurs écrivains à consulter sur chaque matière. Cet ouvrage est sensé » mais il n'est que cela, et cela ne suffit pas en France, où l'on veut du léger, du neuf, du singulier et même de l'extravagant. Quelqu'un m'a dit que les Français sont si curieux du bel esprit, que si Fonteuelle ou Voltaire apprenaient à danser sur la corde, tous les Français le voudraient apprendre aussi.

— Les Lettres infernales^ sont une mauvaise brochure, qui ne fait pas plus de fortune sous ce titre que sous un autre, sous lequel elle avait paru il y a quelques années. L'auteur se sert d'uae pincette comme d'une baguette enchantée, continuellement occupé à relever un tison qui roule sans cesse , et dont l'agitation lui donne lieu de débiter une froide et impertinente philosophie, si j'ose ainsi profaner ce respectable nom , et de faire des portraits, qui, au défaut de la ressemblance, joignent encore celui d'être peints par un pinceau malhabile et grossier.

— La plus grande affaire qui puisse occuper les Français partage aujourd'hui tout Paris : il s'agit de juger un nouvel acteur de la Comédie-Française« appelé Ribou. 11 a la figure

i. Paris, 1747,111.12.

1 Nous n'aTOOfl pa retrourer le titre exact da Urre et le nom de Tauteur dont parle Raynal.

lift NOUVELLES LITTÉRAIRES.

agréable, le son de voix gracieux, un jeu plein de naturel et de dignité ; on dirait que c'est un seigneur qui joue pour son plaisir. Mais sa voix n'a pas assez d'étendue, et le touchant et le pathétique lui manquent absolument. II a environ trente ans et joue les premiers rôles.

— Il y a quelques années que M. de Maupertuis, celui qui est à Berlin, publia un ouvrage intitulé Nègre blanc^ et depuis Vénus physique ^ C'est un exposé de tous les systèmes qu'on a imaginés jusqu'ici sur la génération. Le morceau est écrit clairement, fortement, vivement, élégamment; il est de main de maître, et nos dames ont quitté leurs romans pour le lire.

Maupertuis est le premier géomètre qui, après Fontenelle, ait été bel esprit. Il souhaita d'être admis chez M*°* de Lambert, qui assemblait chez elle des gens de lettres. Fontenelle, en le présentant, dit : u J'ai l'honneur de vous présenter H. de Maupertuis, qui est un grand géomètre et qui pourtant n'est pas un sot. » Maupertuis fut extrêmement flatté de ce compliment. Vous savez que Scaliger a fait un gros livre pour prouver qu'un homme d'esprit ne pouvait pas être géomètre. Maupertuis est un homme singulier et qui a des propos aussi singuliers que son maintien et sa figure. L'abbé de Vatry, l'entendant déraisonner un jour plus qu'à l'ordinaire, lui dit : « Je croyais que pour être géomètre il fallait une tète de bœuf, mais je vois bien qu'une tête de linotte suffit. »

Un homme de collège, nommé l'abbé Basset, critiqua la Vémis physique par un ouvrage intitulé Anti-Vénus physique '. Cette critique n'est pas sans mérite ; il y a assez d'esprit, mais peu de jugement. Le style est fort bigarré, tantôt bon et tantôt mauvais. Les plaisanteries sont souvent ingénieuses, mais communément basses. On pourrait faire quelque chose de trèsagréable de cette brochure en la réduisant au quart de ce qu'elle est.

Il vient de paraître une autre espèce de critique de l'ouvrage

i. Dissertation sur le Nègre blanc, 1747, in-8. Vénus physique, 1745 et 1777, iii-12,

2. Anti-Vénus physique, ou Critique de la Dissertation sur Vorigine de Vhommt et d4S animaux. Paris, 1746, 2 vol. in-12. (Par G. Basset des Rosiers, professeur de philosophie au coUége d*Harcourt)

de Maupertoîs sous ce titre VArt de faire des garçons^. C'est un de ces livres infortunés qui sont enfantés par le libertinage, répandus dans le public par l'intérêt, dévorés par la curiosité, applaudis par la corruption. Il faut que l'auteur ait bien compté sur la corruption de ses lecteurs et sur leur amour pour les nouveautés, pour leur avoir présenté un titre aussi singulier qu indécent. Ce n'est pas que ce titre soit propre à son ouvrage, puisque, dans les deux parties qui le composent, il n'y a qu'un seul chapitre qui y ait un rapport intime. Le reste, et ce reste est presque tout l'ouvrage, n'y est qu'accessoire. L'auteur, voulant couvrir la stérilité de son sujet et peut-être plus encore celle de son esprit, remanie tous ces vieux systèmes que l'esprit humain, fécond en conjectures, a hasardés sur les voies mystérieuses de la génération. Gomme ce fond est triste et sombre par lui-même, il y a semé, pour l'égayer, grand nombre de traits, qu'il a trouvés sans doute plaisants et galants. Mais ses plaisanteries sont maussades, ridicules et impertinentes; ses galanteries sont fades, insipides et rebutantes. Il semble que la nature n'ait donné jusqu'ici qu'au seul Fontenelle le talent aimable de faire naître les roses de l'amour parmi les ronces et les épines de la physique. Encore bien des gens le lui ont reproché, fondés sur ce principe que la physique est assez belle de ses seuls attraits sans emprunter des agréments de l'esprit; qu'elle est une prude trop austère pour badiner décemment avec les folâtres amours. Si la galanterie du charmant auteur des MondeSy qu'il a puisée dans un grand fonds de sentiments fins et délicats, qu'il a formée pour l'usage d'un monde choisi et poli, où il a toujours vécu, et qu'il a perfectionnée par le tour heureux de son brillant génie, dégénère quelquefois en fadeur, que penserons-nous d'une galanterie née dans la poussière des écoles? Le chapitre où l'auteur prétend expliquer la cause du plaisir trahit et décèle les sentiments de son âme. On y voit un homme dont le cœur est tout pétri de tendresse, l'imagination nourrie de molles rêveries, et les sens plies à l'habitude de la volupté. Ce sera sans doute par un principe de conscience que cet homme, galamment obscène, car il moralise quelquefois, aura peint la volupté toute nue, sans

1. Par Coltelli, connu sous le nom de Procope Couteau. MoutpeUier> 1748) 2 vol. in-12. Ouvrage fréquemment réimprimé.

la voiler d'une simple gaze, qui l'aurait rendue plus piquante, et par là plus dangereuse. Ce sera aussi par le même principe qu'il n'aura pas enveloppé sous le voile transparent des équivoques les obscénités dont il a souillé une partie de son ouvrage. On ne peut nier qu'il n'y ait des traits d'esprit et des lueurs d'imagination. Dans la première partie et la (noitié de la seconde, l'imagination y est assez soumise à l'empire de la raison ; il serait à souhaiter que les plaisanteries et les galanteries qu'il y prodigue jusqu'à la satiété le fussent de même. Mais dans la suite l'amant passionné prend insensiblement le dessus sur le froid physicien, les saillies de l'imagination sur le flegme de la raison. Emporté loin de lui-même, il s'échauQe par son objet, s'égare, devient libertin, et ne se contient plus dans les bornes austères que prescrit la timide pudeur.

Les comédiens ont remis, avec beaucoup de succès, sur le théâtre la comédie intitulée le Méchant. M. Gresset, si connu dans la littérature par plusieurs ouvrages qui portent l'empreinte d'un goût exquis, guidé par la finesse, épuré, embelli, en est l'auteur. Il a été jésuite, mais heureusement pour les lettres et grâce à son enjouement folâtre, il s'est affranchi des liens rigoureux qui captivaient son génie et qui ne lui permettaient pas de prendre son essor. Ses talents, qui languissaient dans la gêne extrême où les retenait l'austérité de sa profession, ont enfanté plusieurs jolies pièces où l'on trouve ce naïf agrément, ce ton du cœur, ce négligé charmant, qui le placent immédiatement après Voltaire. Rendu à la scène du monde, il a vu éclore un nouvel univers. L'amour, si fertile en sentiments, et toujours sévèrement banni de ses écrits, a osé mêler ses soupirs avec ses sons. Dans le tendre délire de ses transports, il a caressé la riante Thalie et a fait retentir sur la scène les fiers accents de Melpomène.

Dans sa tragédie d'Edouard^ il y a de ces traits hardis, qui caractérisent Corneille, de ce grand, de ce touchant, de ce su-

blime qui ravit, qui passionne, qui transporte « qui enchante. Si son pinceau a quelquefois la force et la vigueur de celui de Corneille, il a aussi la grâce et la douceur de celui de Racine. C'est un mélange agréable de traits altiers et de traits tendres, de grâces fiëres et de grâces attrayantes. Il faut pourtant convenir qu'il y a des défauts : l'action languit, elle n'est ni assez vive, ni assez intéressante. Il y a des situations hasardées et trop singulières pour être goûtées par la scrupuleuse exactitude du génie français. La vraisemblance n'y est pas assez gardée; il y a aussi un trop grand étalage de sentences dans le goût de Sénëque. C'est assez le défaut de tous les tragiques. Il semble qu'il n'appartient qu'au seul Racine de caractériser les passions sans raisonnements et sans maximes. La maxime ne s'annonce jamais chez lui comme maxime, elle y prend toujours la forme du sentiment et le caractère de la passion qui la fait naître.

La seconde pièce qu'il a donnée au théâtre, c'est la comédie intitulée Sidney. Les personnes à qui il communiqua son projet sur cette pièce lui représentèrent qu'elle ne réussirait pas ; mais il fit céder le conseil qu'on lui donnait à la volupté irrésistible qu'il éprouvait en y travaillant. L'esprit vif et léger des Français n'a pu s'accommoder d'un genre de comédie dont le fond est si sombre et si triste, et dont les idées sont si noires et si mélancoliques. Il y a cependant deux scènes d'une grande beauté, qui ont arraché les applaudissements des plus déterminés à les refuser.

Les éloges qui sont sortis impétueusement de toutes les bouches en faveur du Méchant prouvent son excellence. Le titre, il est vrai, a prévenu bien des personnes contre cette pièce, et leur a fait craindre pour elle le mauvais succès qu'ont éprouvé «autrefois V Ingrat et le Médisant de M. Destouches. Tous les vices ne sont pas propres à être mis sur la scène : de ce genre sont tous ceux qui ne prêtent rien au ridicule et qui sont de nature à exciter l'horreur et l'indignation. L'émotion plaît au cœur, mais il faut qu'elle soit tempérée. Ce qui dégrade l'humanité nous révolte; nous portons en nous-mêmes un germe de bienveillance toujours prêt à se développer en faveur de la vertu. Si l'hypocrisie du Tartuffe plaît au théâtre, quoiqu'elle soit un crime odieux, ce n'est que parce qu'elle est placée dans un jour qui, lui ôtant son masque, la rend ridi-

cule. Or Gléon, qui est le méchant et le principal personnage de la pièce, n'est point ridicule : il n'est point le centre où se réunissent les plaisanteries; c'est au contraire de sa bouche qu'elles partent. C'est lui qui sait reconnaître le ridicule où il est, et qui sait l'en tirer avec délicatesse pour le répandre sur tous ceux qui l'environnnent. Quel art n'a-t-il donc pas fallu pour le rendre intéressant I L'action de la pièce est simple, naturelle, et laisse à Gléon toute la liberté de se développer. On ne peut assez admirer l'adresse du poète dans ces degrés de malice qu'il prête à Florise et à Valère, séduits et infectés par son commerce. Ils semblent n'être placés là que pour faire mieux sentir toute la malice de Gléon. L'intervalle eût été moins sensible s'il n'eût -point été mesuré par cette espèce de gradation, et le portrait du méchant eût été affaibli sans cette comparaison. Mais ce qui le met dans le plus beau jour, c'est le caractère d'Ariste, qui est son contraste et le plus honnête homme du monde. Il gagne adroitement la confiance de Valère, en joignant à l'amitié le ton de la franchise et de la probité. II lui peint Gléon comme un homme abominable, et dont la vie n'est qu'un enchaînement d'horreurs secrètes, de faux rapports, de perfidies ténébreuses, de calomnies odieuses. Sous ce brillant qui l'avait séduit et sous cette surface trompeuse, il lui fait voir dans Gléon un homme dangereux, diffamé, proscrit et sans patrie chez tous les honnêtes gens. Le cœur ému par les impressions de vertu qu'Ariste fait passer dans le cœur du jeune Valère en prend aisément l'unisson. On sent la vérité de ce qu'il dit, que le cœur est rempli d'une volupté pure quand on peint quelque trait de candeur ou de vertu, où brille dans tout son jour la plus tendre humanité, qui est le charme et la perfection de la nature.

Voici ce que l'on peut penser de la poésie de M. Gresset : brillante dans le coloris, fleurie dans l'expression, «che dans les rimes, harmonieuse dans les divers tons, gracieuse dans les peintures, fidèle dans les portraits, délicate dans les nuances, vive dans les saillies, fine dans les plaisanteries, ingénieuse dans les pensées, voluptueuse dans les sentiments. Elle coule avec douceur, avec mollesse et quelquefois avec négligence. G'est un canal pur qui arrose des jardins délicieux, et qui aime à serpenter dans des prairies émaillées de fleurs. Sa muse.

toujours riante et toujours amie des grâces, répand sur tous les esprits une vive et éclatante lumièFe. .Ce qui rend sa poésie surtout recommandable, ce n'est pas seulement l'harmonie du vers, mais bien plus cette harmonie du style, ce fil imperceptible qui, liant avec adresse les différentes parties d'un ouvrage, en rend la lecture plus délicieuse. Je n'y trouve qu'un défaut, c'est que le sens devient quelquefois obscur pour être trop embarrassé dans le labyrinthe de longues phrases où il se perd et où la réflexion seule le retrouve.

— Psapkion ou la Courtisane de Smyme ^ est un de ces ouvrages frivoles qui sont propres à amuser le loisir d'une folle et vaine jeunesse, ou à désennuyer quelque Midas désœuvré. Le fond n'est rien, c'est un canevas des plus pauvres et des plus minces, embelli par la plus riche et la plus magnifique broderie. Ce roman n'est point un tissu d'aventures plus extravagantes les unes que les autres, et qui décèlent une imagination stérilement féconde ; ce n'est point aussi une suite de faits qui, variés et assortis par un mélange heureux, puissent prêter au roman de quoi ourdir avec art la trame d'une action intéressante. Vous n'y verrez point de ces situations adroitement ménagées, qui occasionnent des dénoûments d'autant plus agréables que, de même que la bergère de Virgile, ils se cachent autant qu'il le faut pour qu'on ait le plaisir de les deviner. Ne vous attendez point aussi à ces scènes cruelles qui déchirent le cœur quand le sort jaloux sépare deux amants que l'amour unit de ses plus fortes chaînes. 11 n'y règne pas même cette métaphysique ingénieuse du temps qui, curieuse scrutatrice des cœurs, aime à en percer les plus sombres replis, à observer les secrets ressorts qui les font mouvoir, à épier et à surprendre leurs faiblesses pour amener à ce sujet des traits d*une morale austère, toujours déplacés à côté du plaisir. L'héroïne du roman est une jeune personne dans le printemps de son âge, et à qui chaque jour apporte de nouvelles grftces : c'est une beauté simple, sans fard, aussi naturelle, aussi voluptueuse que le pinceau qui la peint est naturel et voluptueux lui-même.

1. Ptap/ùon, ou laCourtisane de Smyme, fragment erotique traduit du grec de Mnasias, sur un manuscrit de la bibliothèque de lord ^... (composé par Measnier de Querlon), où Von a joint les Hommes de Prométhée. Londres, 1748, in-12. Réimprimé dtns les Impostures innocentes de l*autear.

Son cœur, ouvert à toutes impressions tendres, et rendu propre, par le degré de sensibilité ,qua la nature lui a donné, à reœvoîr toutes sortes d'empreintes, est remué tour à tour par les sentiments de l'amour et par les charmes de la volupté. Tantôt l'amour assaisonne ses plaisirs et leur donne une pointe qui les rend plus vifs; tantôt elle se dédommage de leur vivacité par leur abondance et par le calme heureux de ses jours. Aujourd'hui parée comme Junon, demain dans le déshabillé des grâces; ici spiritualisant les plaisirs, là les goûtant avec sensualité ; tantôt mêlant dans ses entretiens à la galanterie délicate, à la fleur des agréments, je ne sais quoi de solide, de lumineux et de réfléchi, et tantôt exerçant son imagination vive et badine sur de tendres folies, elle prend, au gré dqs caprices humains, mille foimes difiérentes qui la rendent toujours plus belle, plus charmante. La volupté détrempe, pour ainsi dire, de son suc le plus délicieux certaines attentions qui sans cela ne révolteraient pas moins la délicatesse des sentiments qu'elles eflarouchent la pudeur. On ne peut manier avec plus de grâces que le fait l'auteur le flambeau de l'amour. Il Tallume du feu de ses expressions; on sent, en quelque façon, le contre-coup de ces mouvements voluptueux, de ces douces secousses, de ctô impressions de plaisir qu'il se plaît à décrire. Dans le lointain du tableau, son pinceau libertin y peint, avec les nuances délicates qu'exige la bienséance, ces lieux consacrés au bruit et au tumulte des passions, berceau de mille amours et de mille désirs, où de jeunes beautés sont les victimes dévouées à la brutalité, au caprice et à la tyrannie des hommes. Les Hommes de ProméthéCy qui sont à la suite, forment un tableau dont les traits sont tendres et délicats, le coloris brillant et l'expresssion lumineuse.

Les comédiens viennent de remettre sans succès au théâtre le Gustave Wasa de Piron. Je crois que vous trouverez bon que je saisisse cette circonstance pour vous faire connaître cet homme singulier. Piron a été défini un feu d'artifice continuel

et bien servi. J'ose dire que cette définition ne dit rien de trop, et que les saillies, les bons mots, les choses plaisantes et sentencieuses coulent de sa bouche avec une rapidité qu'on n*a peut-être jamais vue. II vit retiré, il commence à avoir de l'humeur, il ne se soucie guère de personne; il n'est ni bon ni méchant; il a des malices, mais des malices d'enfant; il s'irrite et s'apaise avec une égale facilité, et, parce qu'il est singulier, il se dit et se croit philosophe. Ses grands ouvrages sont peu corrects et manquent d'agrément. Quand on lui reproche que ses vers sont durs, il répond qu'un poëte n'est pas une flûte. On a dit qu'il y avait dans ses ouvrages du feu, de la fumée et de la cendre. Ses tragédies ont un mérite particulier, c'est qu'il n'y a pas un vers à retrancher, tandis que dans les meilleures pièces des autres auteurs, il y a toujours des scènes entières qu'on serait charmé de voir supprimées; il n'a pas les autres avantages comme celui-là.

Celui de ses ouvrages qui lui a fait le plus d'honneur est une comédie intitulée la Afétromanie^ ou la Fureur de faire des vers. Un homme, nommé Desforges-Maillard, avait publié grand nombre de poésies sous le nom de M"^ Malcrais de La Vigne. Voltaire en avait fait son Iris, et lui avait adressé, soit en prose, soit en vers, les choses les plus galantes et les plus tendres. Quand le sexe du poëte eut [été découvert, le public se moqua beaucoup de l'adorateur et de la déesse. C'est cette scène que Piron a peinte avec tout l'esprit imaginable. Mais cette comédie ne pouvait réussir que dans l'instant où elle a été faite, et on ne la joue plus parce que le public a perdu de vue cette aventure. 11 se passa une espèce d'aventure à la première représentation de cette comédie. Piron souhaita que Dufresne, qui ne jouait que les rois, et les rôles nobles, se chargeât du rôle du poëte dans sa comédie. Dufresne témoigna une répugnance invincible à s'habiller aussi ridiculement que nous habillons nos poètes. « Hé bien! lui dit Piron, mettez-vous comme moi, on n'y trouvera pas à redire, » et Piron et le comédien s'habillèrent superbement. Dès que l'acteur parut sur le théâtre pour commencer son rôle, on se disposa à le huer. Alors il se tourna vers Piron; le parterre vit que le comédien était en règle, puisqu'il n'était pas mieux vêtu que le poëte, et il lui fut permis de jouer tranquillement le rôle du poète avec de beaux habits.

Gustave Wasa eut un très-grand succès dans la nouveauté. Dès qu'elle eut été imprimée, elle fut envoyée à Londres où l'abbé Prévost faisait le Pour et le Contre j ouvrage périodique où il rendait compte des ouvrages nouveaux. Voici en quels termes, à peu près, il parla de Gustave :

c( Nous venons de recevoir le Gustave Wasa de H. Piron. Sur la lecture de cette pièce, les Anglais ont conçu la plus haute idée des comédiens français : ce ne peut être en effet que la finesse de leur jeu qui a fait entendre tant de vers obscurs de Piron ; ce n'est que la douceur de leur jeu qui a pu faire supporter tant de vers durs de Piron ; ce n'est que la supériorité de leur jeu qui a pu faire regarder comme une tragédie un ouvrage où il y a assez d'incidents pour composer cinq volumes. •• On soupçonne, ajoutait le critique, les comédiens d'avoir fait imprimer cette pièce pour prouver à quel point ils pouvaient faire illusion au public. » L'abbé Prévost, étantderetour à Paris, souhaita d'être admis dans le cercle savant de M"* de Tencin, sœur du cardinal de ce nom. Il y trouva Piron la première fois qu'il y parut. La conversation tomba infailliblement sur Gustave; l'abbé voulut soutenir sa critique. « Vous m'avez accusé, lui dit Piron, d'avoir pris dans vos Mémoires dun homme de qua-lité la situation la plus intéressante de ma tragédie; c'est vous, au contraire, qui l'avez prise dans l'abbé de Vertot, mon auteur.— Moi, lui répondit l'abbé Prévost, je ne l'ai jamais lu. — Hél qui diable vous a dit qu'on vous avait lu, vous? lui répliqua vivement Piron. » Les rieurs ne furent pas pour l'abbé.

On avait fait présent à Piron d'un habit extrêmement riche qui lui procura plusieuL*s aventures. Le premier jour qu'il le mit, il soupa avec plusieurs de ses amis. Il était tard lorsqu'on se retira ; Piron logeait au delà des ponts et ses amis jugèrent à propos de le reconduire. Piron, qui n'était pas accoutumé à cette attention de leur part, les pria plusieui*s fois de le quitter ; ne pouvant les y engager par ses prières : « Je vois bien, leur dit-il, en se déshabillant précipitamment, que votre politesse n'est que pour mon habit, eh bien, le voilà! », le leur jette et s'enfuit à toutes jambes. Ses amis le ramassent et courent après lui. Les soldats du guet les arrêtent tous et les conduisent chez le commissaire. Piron, en chemise, parait le plaignant et est interrogé le premier sur son nom, sa qualité, son état, etc. Il ne répond

à toutes ces interrogations autre chose» sinon : « Je suis poète. » Le commissaire, impatienté, lui dit : a Vous faites bien l'important avec votre titre de poète ; savez-vous bien que , tel que vous me voyez, j'ai un frère qui est un des plus grands poètes du siècle? (C'était M. de La Fosse, auteur de plusieurs tragé* dies. ) — Cela peut être, répliqua Piron, car, tel que vous me voyez, j'ai un frère qui est un fichu sot. » La scène finit ainsi burlesquement, et Piron se rhabilla. Piron étant un jour dans un café avec son bel habit qui faisait jaser tout Paris, le fameux abbé Desfontaines alla à lui et le présentant d'un air plaisant à l'assemblée : « Voyez, messieurs, dit-il, voyez. — Oui, repartit vivement Piron, voyez si je conviens moins à mon habit que l'abbé ne'convient au sien I » Ce qui fait le sel de ce mot, c'est que Desfontaines venait d'être châtié par le magistrat pour ses mauvaises mœurs.

L'abbé de Lattaignant, homme de très-bonne famille et de beaucoup d'esprit, connu ici par mille petites chansons ingénieuses et par son libertinage, rencontra Piron avec son habit dans une promenade publique, et, pour le rendre ridicule, se jeta à ses genoux , l'appelant en riant monseigneur : u Levezvous, imprudent, lui dit gravement Piron; il y a longtemps qu'on vous donnerait ce titre, si vous aviez eu les mœurs aussi pures que moi. » C'est que si cet abbé avait vécu avec décence il aurait été évêque.

Piron avoue que, quoi qu'il soit le plus méchant des hommes, il n'a jamais pu aimer une femme, quelque belle qu'elle soit, si elle n'est pas bonne, u C'est, dit>-il, que l'âme de cette personne se met toujours entre son visage et le mien. » Piron m'entretenait un jour de Voltaire, qu'il déteste, et me disait que cet écrivain fameux avait eu plus de chutes que de pièces au théâtre : « J'en conviens, lui dis-je, mais il a eu la prudence de supprimer les pièces qui ont échoué. — Et la folie, repartit vivement Piron , d'imprimer celles qui ont réussi. » Piron n'estime pas Voltaire, et il admire Rousseau. Un jour, il m'a dit qu'il n'y avait rien de si admirable que les sentiments répandus dans les ouvrages de Rousseau : « J'admire encore plus, lui dis-je, ceux que je trouve dans Voltaire. — Bon , me repartit Piron , ceux du premier partent du cœur, et il est visible que ceux du second ne partent que de l'esprit. — Vous avez trop d'idée de votre Rousseau, lui ré-

pliquai-je; croyez-vous qu*il n'ait pas pu feindre des sentiments qu'il n'avait pas? L'hypocrisie n'a-t-elle jamais imité la véritable vertu? — Non, me dit-il finement, Dieu n'a pas fait le diable aussi fort que lui. » Quelques académiciens lui demandèrent un jour pourquoi il ne demandait pas à être reçu à l'Académie française : « Hél qui vous jugerait? » répondit sévèrement Piron.

Nous avons un célèbre médecin appelé Astruc , qui vit familièrement avec M"* de Tencin. Un jour que Piron alla chez cette dame, il vit devant sa porte du fumier, comme on est accoutumé à en mettre devant les hôtels où il y a des malades afin que le bruit des carrosses ne les incommode pas. Piron s'approche de quelqu'un et lui demande ce que cela veut dire ; on lui répond que M"« de Tencin est malade : « Ah ! je vois, réplique-t-il sur-le-champ, c'est Astruc qui fume sa terre. »

On parlait de poésie et on passait en revue les poètes héroïques, les tragiques, les comiques, etc. : « Vous oubliez, dit Piron, les faméliques, et ce n'est pas le plus petit nombre. » Piron dit que la ponctualité est le sublime des sots ; il dit que les grands esprits font les systèmes, et que les bons esprits les détruisent; il définit la sagesse une folie triste. Nous sommes dans l'usage, quand nous ne pouvons nous défendre contre quelqu'un, de dire que nous le méprisons trop pour lui répondre. Piron dit que le mépris lui a toujours paru une mauvaise réponse, et qu'il n'a jamais aimé à s'en servir.

Personne en France n'aiguise une épigramme comme Piron. J'en pourrais citer mille; je n'en rapporterai qu'une, adressée à l'abbé Desfontaines, qui faisait peu d'ouvrages, mais qui déchirait passablement ceux qui en faisaient :

Cet écrivain, auteur de cent libelles, Croit que sa plume est la lance d'Argail. Au haut du Pinde, entre les neuf pucelles, Il s*est planté comme un épouvantail.

Que fait ce bouc en si joli bercail?

Y plairait-11 ? penserait-il y plaire?

Non; c'est Teunuque au mUieu du sérail. Il n'y fait rien et nuit à qui veut faire.

Fréron succéda dans le métier de critique à Desfontaînes,

dont U était élève et ami. Piron appela alors Fréron un ver sorti du cadavre de Desfontaines.

— On vient de publier une Histoire éCAllemagney en dix volumes în-4®*. C'est l'ouvrage d'un chanoine régulier de Sainte- Geneviève, appelé le P. Barre. C'est un homme qui a peu d'esprit, assez de sens, qui a travaillé durant vingt ans son ouvrage avec toute l'application dont un homme est capable, et qui a eu le secours des meilleures bibliothèques de l'Europe. Quand j'aurai lu ce grand ouvrage, j'aurai l'honneur de vous en entretenir en détail.

M. de Voltaire a adressé à M""' la marquise de Pompadour les vers suivants pour le premier jour de cette année. Si ce grand poste eût pu être corrigé sur ses indécentes libertés, il y a longtemps qu'il le serait par les humiliantes aventures qu'elles lui ont attirées.

Ainsi donc, vous réunissez Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de plaire,

Pompadour, vous embellissez

La cour, le Parnasse et Cy thère.

Charme de tous les cœurs, trésor d'un seul mortel.

Qu'un sort si beau soit éternel.

Que vos jours précieux soient comptés par des fêtes. Que de nombreux succès marquent ceux de Louis.

Soyez tous deux sans ennemis.

Et gardez tous deux vos conquêtes*.

— Vous connaissez le poëme si sublime et si bizarre duParadis perdu et l'admirable traduction qu'on nous en a donnée dans notre langue. M"*' du Bocage, bourgeoise de Normandie, qui vit

1. Histoire d^Alletnagne avant et depuis Vétablissement de Vempire jusqu'à Fran* çois. Paris, 1748, 11 toI. 10-4".

2. Ce madrigal et les stances Souvent la plus belle princesse^ etc., furent cause de l'eiil de Voltaire. Voir G. Desnoiresterres, t. III, p. 150 et suivantes.

à Paris , et qui avait remporté un prix de poésie à Rouen , a donné une imitation de cet ouvrage sous le titre de Paradis terrestre^. Autant il y a d'intérêt, d'élévation, de chaleur, dans l'original, autant la copie est froide, rampante, ennuyeuse. L'auteur français a voulu éviter les défauts dans lesquels était tombé l'auteur anglais, et il n'a rendu aucune de ses beautés. C'est un barbouilleur qui a retouché au tableau d'un grand peintre. L'ouvrage de M*"^ du Bocage peut presque passer pour la parodie de celui de Milton. Son sexe a pourtant procuré quelques applaudissements passagers à son travail, et voici des vers qu'on a faits pour être mis à son poitrait, qui est à la tête de quelques exemplaires de son poème :

Regarde et lis : si le portrait amuse, Intéresse, attendrit.

Le poème ravit.

Sous les traits d'une Grâce on a peint une Muse.

Comme cela est long, on a proposé de ne mettre que le petit vers suivant :

Est-ce une Grâce? Est-ce une Muse?

« Ni l'une ni l'autre, » a répondu un homme d'esprit à qui on a dit cela. Je finirai par un mot sur M"""" du Bocage qui lui fait honneur. On parlait d'elle devant M. de Fontenelle qui dit : (( Cette dame joue le bel esprit et ne me connaît pas ; j'en ai bonne opinion. » Vous voyez que c'est une critique des autres femmes qui ont des talents et qui cherchent à attirer chez elles les hommes célèbres, M. de Fontenelle en particulier.

— Le Méchant^ comédie de Gresset, a reçu moins d'applaudissements à la lecture qu'on ne lui en avait donné à la représentation. On trouve manques aujourd'hui les caractères qu'on avait trouvés admirables sur le théâtre. II a paru deux lettres sur cet ouvrage, qu'on peut dire parfaitement bien écrit : la première, qui est de M. Clément, est une critique superficielle, et la seconde, qui est de M. de La Font, un panégyrique ennuyeux.

1. Le Paradis terrestrej poème imité de BUltoD, par M*"* du B.... Londres, 1748, in-8.

— M. deVoîsenon, auteur d'une comédie très-ingénieuse intitulée la Coquette fixée, vient de publier un traité maussade sur les passions ^ Son essai n'est ni pensé, ni peint, ni écrit. Ce livre tombe des mains, car il en est de la morale comme des vers : il faut qu'elle soit excellente pour n'être pas ennuyeuse.

— Pesselier, connu par deux comédies assez froides, vient de publier un recueil de fables '. Cet auteur n'a ni la naïveté de La Fontaine, ni l'esprit de La Motte, ni le bon sens de Richer, qui ont travaillé dans le même genre. Je ne connais point d'ouvrage qui été plus mal reçu, ni auquel on ait rendu plus de justice.

— M. Le Batteux, professeur de rhétorique dans l'Université de Paris, a publié, il y a environ deux ans, un ouvrage intitulé les Beaux- Arts réduits à un même principe *. Cet ouvrage réussit mieux, ce semble, qu'il ne méritait. Je le trouve vide, uniforme et superficiel, mais il est bien fondu et bien écrit. Le même auteur vient de donner le commencement d'un cours de Belles-Lettres pour les jeunes gens. Son projet est de parcourir tous les genres de littérature, d'en donner des notions justes, de faire connaître les auteurs qui y ont excellé , d'en discuter les principaux ouvrages. Tout cela est exécuté avec netteté, avec ordre, avec goût, avec précision. Il me semble qu'il manque peu de choses à ce livre pour en faire un des ouvrages les plus utiles qu'on puisse mettre entre les mains des jeunes gens.

— M. Deslandes, commissaire de marine, un de nos auteurs les plus célèbres, vient de publier un Essai sur la marine des an-^ ciens^. Gomme c'est la première fois que j'ai occasion de vous parler de cet écrivain, vous serez peut-être bien aise que je vous dise quelque chose de ses ouvrages. Il débuta dans la carrière du bel esprit par V Histoire des grands hommes morts en plaisantant. Cet ouvrage devait partir d'un esprit aisé, d'une

1. Le manuscrit porte Montenault; mais Voisenon a toujours été considéré comme Tauteur de la Coquette fixée, réimprimée au tome T' de nesOEuvres (1781, 5 vol. in-8) ; Raynal a certainement conrondu le spirituel abbé a?ec Montenault, d'Aix en Provence, auteur des Essais sur les passions et les caractères. La Haye, 1748, 2 vol. in.l2.

Page 1