‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 102 sur 113 · Par Tabbé Aunillon · texte numérisé non relu

Par Tabbé Aunillon

lui avoir donné une excellente éducation, elle l'envoya à lune des cours de l'Europe où elle espérait que Cromstad pourrait trouver le baron de Saint-Eugène, à qui elle avait écrit plusieurs fois inutilement. Le hasard conduisit précisément le jeune baron au comte, qui était ambassadeur dans cette cour. Sur sa physionomie noble et agréable, le comte lui fit quelques questions. Ses réponses lui firent connaître son fils. Il s'assurade la vérité» qu'il laissa ignorer au baron, le retint auprès de lui en qualité de page, et l'emmena ensuite avec lui en France. A peine Cromstad et Adélaïde sévirent, qu'ils eurent l'un pour l'autre une tendre amitié. Elle fut troublée par Angélique, la sœur de lait d'Adélaïde, que cette jeune personne avait prisç auprès d'elle et dont la fausseté et l'artifice formaient le caractère. Le marquis d'Anglure^ qui recherchait Adélaïde en mariage du consentement de leurs pères réciproques, fut averti par Angélique de l'attachement de Cromstad pour Adélaïde et de leurs entretiens secrets, auxquels elle donna le plus mauvais tour. Sur ces entrefaites, Cromstad partit pour se rendre à l'année du maréchal de Créquy. Le marquis d'Anglure l'y suivit bientôt, après avoir fait part au comte de Saint-Eugène de ses ingénieuses conjectures. Il en fut charmé, et en écrivit au baron luimême, qui se justifia; mais Cromstad et le marquis d'Anglure avaient trop à se plaindre l'un de l'autre pour ne pas se battre. Cromstad blessa le marquis.

11 usa si généreusement de sa victoire qu'il se le réconcilia. Ce combat vint à la connaissance du comte et de la comtesse de Saint-Eugène. Cette triste nouvelle aigrit leurs soupçons. Le comte, pour arrêter un attachement si funeste, apprend à Adélaïde la naissance de Cromstad et lui recommande le secret. Cette aimable fille, autorisée par les liens du sang, donne de nouvelles marques de son amitié à Cromstad, après son retour de la campagne où il s'était distingué. Le marquis d'Anglure en est instruit à son arrivée. Sa jalousie augmente. La comtesse était tous les jours dans de nouvelles alarmes sur sa fille. M. de Saint-Eugène la rassura enfin par l'aveu qu'il lui fit de tout le mystère de son amour. Elle en aima davantage Cromstad, et l'on travailla à marier Adélaïde avec le marquis d'Anglure, et Cromstad avec Angélique. L'éducation qu'elle avait prise au couvent où on l'avait mise l'avait rendue digne des attentions

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du comte et de la comtesse qui, en considération de ce mariage, lui faisaient des dons considérables.

Les choses étaient dans cet état lorsque la scène change tout à coup. La nourrice d'Adélaïde, pressée par ses remords, fait déclarer au comte de Saint-Eugène qu'il est père d'Angélique, et qu'Adélaïde qu'elle a supposée à la place d'Angélique, pour les raisons qu'on lui expose, est la fille de la Soclet. Quel changement pour le comte et la comtesse de Saint-Eugène, pour Adélaïde, Angélique, le marquis d'Anglure et Cromstad ! Mais le marquis d'Anglure qui, dans son établissement, ne cherchait que celui de sa personne, épouse M*" de Saint-Eugène, et Cromstad s'unit avec la nouvelle Angélique, l'objet de ses tendres vœux.

Cet ouvrage est écrit faiblement, mais naturellement. J'y ai trouvé assez de philosophie et beaucoup d'intérêt. Il n'y a pas ce qui s'appelle un trait d'esprit, une expression ingénieuse; il y a mieux que cela, il y a du sentiment. J'ai été blessé du caractère qu'on donne au marquis d'Anglure. L'auteur en fait un petit-maltre hypocrite, et cependant un honnête homme ; on a bien de la peine à concilier tout cela. Le chevalier de Mouhy a fait imprimer cet ouvrage, il avoue qu'il n'en est pas l'auteur, et on ne l'en a pas soupçonné. Il se répand que c'est l'ouvrage d'un homme en place; je ne sais ce qui en est.

124 août 1750.

L'ouverture de notre Salon de peinture et de sculpture, qui doit se faire le 25 de ce mois, me détermine à avoir l'honneur de vous entretenir des artistes dont nous y verrons les ouvrages. J'en parlerai sans partialité et sans flatterie.

Carie Yan Loo passe pour notre meilleur peintre. Il a été longtemps à Rome, et sa manière tient beaucoup de celle des bons peintres italiens, surtout des modernes ; il compose bien et dessine encore mieux. Sa couleur est fraîche et suave, son pinceau coulant et quelquefois un peu coulé. Point d'exprès-

sion dans ses têtes^ qui se ressemblent presque toujours et ne sont jamais assez nobles. Ses meilleurs tableaux sont à Saint- Sulpice et aux Augustins de la place des Victoires. Il peint également bien en grand et en petit.

Natoire, qui va prendre la place de de Troy à Rome, est notre plus grand peintre après Van Loo. Sa manière de dessiner est fine et quelquefois un peu incorrecte ; ses figures sont souvent trop longues et trop maigres. Il n'a ni assez de beauté ni assez d'expression dans ses têtes. Sa couleur est agréable et son pinceau léger, mais quelquefois ses chairs n'ont pas assez de solidité; elles sont comme transparentes; il n'empâte pas assez.

Boucher, élève de Le Moine, a été longtemps en Italie. II a tous les talents qu'un peintre peut avoir. Il réussît également en grand et en petit. Il peint bien l'histoire* le paysage, l'architecture, les fruits, les fleurs, les animaux. Ses compositions sont riches et d'une grande manière, sa couleur agréable et fraîche, son pinceau facile, coulant et léger, sa touche spirituelle. On lui reproche d'avoir peu d'expression, de faire des têtes de femmes plus jolies que" belles, plus coquettes que nobles. Ses draperies sont presque toujours trop chargées de plis; ses plis sont trop cassés, quelquefois un peu lourds, et ne flattent pas assez la vue. Il a fait beaucoup de grands tableaux extrêmement riches, et d'après lesquels on a exécuté d'assez jolies tapisseries à Beauvais. Ces tableaux ne sont pas finis. Ils sont presque faits au premier coup ; mais cela suffit pour des tapisseries. Nous n'avons point de peintre aussi gracieux que Boucher; mais il travaille pour de l'argent, et par conséquent il gâte son talent.

Pierre est fort bon. La nature et son goût l'ont fait peintre. Il a tous les talents comme Boucher. Il fait également bien le grand et le petit, le sérieux et le galant. Quelquefois, pour se réjouir, il fait ce qu'on appelle des bambochades qui sont charmantes, et dans le goût de Berghem. Ce peintre se livre trop à sa facilité^

Goypel, premier peintre du roi, compose fort bien, et son goût de dessin est correct. Il met beaucoup d'expression dans ses têtes et dans ses figures; on l'accuse même d'en mettre trop, surtout dans les yeux. Autrefois on trouvait son coloris

un peu rougeâtre et briqueté, mais depuis quelque temps il a beaucoup acquis du côté de la couleur. Son pinceau est fin, léger et spirituel. Il règne beaucoup d'esprit et de poésie dans ses tableaux. 11 traite également bien Thistoire et le portrait à l'huile et au pastel. Il n'a point été en Italie^ et il est élève de son père, aussi premier peintre du roi. Goypel joint à son talent le goût des lettres ; il écrit bien en prose et en vers. Il a fait quelques comédies pleines d'esprit et de mœurs*. Il les lit volontiers à ses amis et les lit bien.

Restout, élève de Jouvenet, peint dans le goût de son maître. Parmi les grands sujets, il traite beaucoup mieux ceux de dévotion. Son dessin^ qui est d'une grande manière^ manque de correction. Sa couleur tire trop au jaunâtre, et son pinceau est facile et large. Il met peu d'expression dans ses têtes et il n'a point d'idée de la beauté. Toutes ses femmes sont laides, courtes et ignobles en général. Sa manière est peu finie; ses tableaux demandent à être vus de loin et font effet.

Dumont le Romain est un bon peintre d'histoire. 11 a été longtemps en Italie, et il est propre aux grands sujets, surtout aux sérieux. Son dessin est un peu court et lourd, mais correct. Il compose bien, a peu d'expression, sa couleur tire au brun. Son pinceau est un peu lourd, ses femmes et ses têtes sont souvent ignobles.

Halle est aussi un bon peintre d'histoire; il a été longtemps à Rome et dessine bien quoique un peu incorrectement. Il y a plus de bien que de mal à dire de sa couleur; sa touche est légère et spirituelle.

Collin de Yermont est un assez bon peintre d'histoire; il n'a ni de grands défauts ni de grandes qualités ; il fait également le grand et le petit.

Oudry est un excellent peintre d'animaux. Depuis que nous avons perdu Desportes le père, qui était un homme supérieur, il est le meilleur. Il peint aussi fort bien les fleurs, les fruits, les oiseaux, enfin tout ce qu'on appelle choses naturelles. Quand il fait des paysages d'après nature, ils sont bien. Lorsque dans

i. C.-A. Goypel, le dernier des quatre artistes de ce nom, avait composé plus de trente pièces de théâtre, ballets, comédies, tragédies, bouffonneries, dont une seule (les Folies de CardeniOf pièce héroi-comique en trois actes) a été imprimée; le duc de La Vallière avait obtenu des autres des copies qui sont ac^ourd'hui perdues.

m NOUVELLES LITTÉRAIRES.

ses compositions ses fonds sont des paysages et qu*il les fait de pratique, ils tirent trop au jaunâtre ou couleur d'olive.

Chardin a les mêmes talents qu'Oudry, excepté le paysage. 11 excelle aux petits sujets naïfs dans le goût flamand. On fait cas de sa composition et de son dessin. Son coloris est quelquefois un peu gris. Sa manière de peindre est singulière : il place ses couleurs Tune après l'autre sans presque les mêler, de sorte que son ouvrage ressemble un peu à la mosaïque de pièces de rapport, comme la tapisserie faite à l'aiguille qu'on appelle point-carré.

Parrocel est un excellent peintre de batailles; son dessin est grand, fier et terrible, ainsi que son pinceau. 11 compose bien, met beaucoup d'expression, sa couleur est bonne; il a trop de feu pour finir ses tableaux qui ne sont quelquefois que de belles esquisses, parfois un peu dures. Sa manière est grande et laiçe, ainsi que son exécution. 11 peint actuellement les conquêtes du roi. 11 y a en ce moment dans l'école de Van Loo un jeune homme qui, selon les apparences, sera un jour un grand peintre de batailles et ira bientôt en Italie.

Servandoni, né Italien, peut être regardé comme Français. 11 est excellent architecte pour les grandes choses, dans le goût grec, du bel antique et de Michel-Ange. La peinture d'architecture est celle où il réussit le mieux. Sa couleur est bonne, sa touche ferme, sa manière grande et spirituelle, son pinceau gras et léger. 11 invente et compose bien, car il excelle aux belles ruines. Les figures qu'on voit dans ses tableaux ne sont pas de lui, il les fait faire presque toujours par nos meilleurs peintres de figures. Il met de l'agrément et de la noblesse dans les décorations dont il est chargé ordinairement. Celle qu'il fit pour le feu d'artifice que la ville donna au mariage de Tinfante est une très-belle chose, et on l'a gravée. Ce qu'il y a de plus beau dans ce pays-ci, c'est le portail de Saint-Sulpice qui est admirable en lui-même, mais qui ne répond pas au reste du bâtiment.

Vernet est à Rome; il excelle aux marines et aux sujets qui représentent des nuits, des clairs de lune, des incendies. Ses paysages ressemblent un peu à ceux de Salvator Rosa pour la touche et pour les formes.

Antoine Le Bel n'a eu de maître que l'inspection de la nature.

Ce qu'il fait de mieux ce sont les marines; il fait le paysage assez bien , mais sa touche est lourde et ses figures froides et dures.

Portail, garde des tableaux du roi à Versailles, a les talent les plus aimables et les plus singuliers. II a beaucoup voyagé. Destiné d'abord au génie de l'architecture, il s'est tourné depuis du côté de la miniature ; il dessine également bien le portrait, l'architecture, le paysage, les fleurs, les fruits, les animaux, les oiseaux et tout ce qu'on appelle les choses naturelles, le tout d'après la nature, qu'il imite parfaitement et qu'il embellit. Il ne travaille guère qu'en petit, et il emploie dans son travail les crayons de mine de plomb, la pierre noire, la sanguine, la craie, la plume, le pinceau, l'encre de Chine et les couleurs en détrempe. Ses ouvrages sont dessinés, pointillés, hachés, lavés et peints; de tout cela il en résulte les choses les plus aimables. Si Portail peint des fruits, ils ont cette fleur, cette espèce de duvet qu'on leur ôte quand on les manie ; il représente le luisant qu'ont les plumes des oiseaux, et le caractère du poil des animaux. Il ne manque à ses fleurs que l'odeur; il faut avoir, pour produire de pareils ouvrages, la plus grande patience, le plus grand talent, la plus grande propreté, partout beaucoup de légèreté dans la main et un goût fin et sûr. Portail groupe à merveille, ses fonds sont de la plus grande suavité, il entend parfaitement la perspective et il a fait plusieurs vues de Paris et de Versailles de toute beauté.

Tocqué est un excellent peintre de portraits. Il n'est élève de personne et cependant sa manière ressemble beaucoup à celle de Largillière. Il dessine bien, compose bien ses portraits, et les habille galamment. Il fait tout d'après nature; ses étoffes sont belles, vraies, brillantes, et d'un beau fini. Sa couleur est vraie et fraîche, son pinceau est léger et fondu, sa touche est spirituelle et finie; enfin, si quelqu'un a approché de Van Dyck, c'est Tocqué. J'avoue que c'est mon peintre favori pour le portrai parce que je le crois le meilleur.

Nattier est peintre de portraits. Ordinairement il fait ressembler, surtout les femmes. Ses habillements sont galants , mais maniérés et sentent le mannequin ; le coloris de ses chairs est souvent fort mauvais, plombé, gris, tirant à l'encre de Chine, à la brique et au noir. 11 veut donner de la force^ et il devient dur. L 30

Il a voulu imiter San terre, et cela l'a gâté. Il ébauche bien et emploie de bonne couleur; quand il vient à finir, il la gâte, elle devient livide, son travail parait tout estompé dans ses chairs et indéds comme une tête qu'on regarderait à travers une gaze noire. Soo gendre, Tocqué, lui est bien supérieur dans les portraits. Malheureusement il n'est pas assez connu, on ne l'estime pas assez.

Aved est encore peintre de portraits. Il fait ressembler, mais en laid et en dur. Sa couleur est acre et tire au noir et à la brique, son pinceau est lourd, dur et sec. 11 ne sait ni fondre ni finir. Ce qu'il a fait de mieux, ce sont les portraits de l'ambassadeur turc, deCrébillon, de Roy et de Rousseau. Ce dernier est gravé.

De La Tour, excellent peintre de portraits au pastel, n'a en de maître que la nature. Il la rend bien, sans manière; il se donne beaucoup de peine et ne se contente pas aisément, ce qui nuit beaucoup à ses portraits. II ne sait pas s'arrêter à propos; il cherche toujours à faire mieux qu'il n'a fait, d'où il arrive qu'à force de travailler et de tourmenter son ouvrage, souvent il le gâte ; il s'en dégoûte, l'efface et le recommence pour faire ordinairement moins bien qu'il n'avait fait d'abord. Il n'a jamais pu se persuader que le pastel ne voulait pas être tourmenté, que le travail lui ôtait sa fleur et le rendait presque estampe. De La Tour a encore le malheur de s'être entêté d'un vernis qu'il croit avoir inventé, et qui lui gâte tout ce qu'il a fait.

Perronneau fait bien le portrait à l'huile et au pastel, mais mieux au pastel qu'à l'huile. Il cherche la manière de la fameuse Rosalba, mais il est bien moins grand qu'elle. Sa touche est pleine d'esprit, peut-être un peu maniérée et s'écartant un peu de la nature. Il faut voir ses portraits d'un peu loin, surtout ceux à l'huile ; de loin, ils font de l'effet.

— J'ai eu l'honneur de vous envoyer l'épigramme du poëte Roy contre M*"* de GraflSgny, et la réponse; en voici une qui est la suite de ce démêlé :

Roy contre Tauteur de Cénie N'a point vomi de calomnie, Nous devons le croire, il le dit.

Mais en jurant que son esprit D'un tel forfait ne fut coupable.

Qu'y gagnera-t-il7 Rien, car, s'il ne le connaît, Jurera-t-il qu'il n'en fut point capable?

— M. de Rastignac, archevêque de Tours, célèbre pour s'être montré tantôt janséniste et tantôt moliniste, vient de mourir d'une indigestion. L'idée où Ton commence à être que le clergé ne payera point le vingtième a fait saisir la circonstance de cette mort pour faire l'épigramme suivante :

Rastignac sur les sombres bords Refusait à Garon de payer le passage, a Noir batelier, dit-il, je suis membre d'un corps

Qui de tout temps fut dans Tusage

De ne rien payer nulle part.

— Tais-toi, répond Caron, tais-toi, maudit bavard; Tes chimériques droits excitent ma colère! Crois-tu d'être toujours au royaume des lis?

Pluton n'est pas si débonnaire

Que l'est, là-baut, le bon Louis. »

— Un de nos bons danseurs, appelé Dehesse, vient de s'enfuir avec une jolie fille nommée Petit. On ne sait où il est allé, mais on est assuré qu'il a abandonné une femme, des enfants, et qu'il a emporté l'argent de ses créanciers.

— Une jeune personne d'environ douze ans, appelée Rivière, fille d'un Français établi à Dresde, danse depuis quatre ou cinq jours sur le théâtre de la Comédie-Française. A l'avantage d'une très-jolie figure elle joint une jambe bien faite, beaucoup d'oreille, des grâces et des ressorts naturels ; elle n'a point de bras, et a le pied trop long. Maltayre, qui lui montre depuis quatre mois, espérerait d'en faire quelque chose si l'on n'était obstiné à la ramener en Saxe dans deux mois.

— M^"* Labat, qui n'a nulle grâce et qui danse mal en femme, vient de faire le rôle de maître à danser dans les Fêles vénitiennes^ d'une manière qui a charmé tout le monde. Nous n'avons point d'homme qui ait la taille comme elle, ni quî danse aussi bien le menuet.

— La Double Extravagance^ de M. Bret, est imprimée; on n'en peut presque pas soutenir la lecture.

— Les brochures pour ou contre le clergé se multiplient; il en parut une, hier^ intitulée la Voix du prêtre^ qui mérite attention. C'est une satire vive, forte, sanglante, du second ordre contre le premier. C'est selon moi une belle chose, quoi-

qu'on y trouve quelquefois des injures trop fortes et qu'il y règne un mauvais ton de déclamation.

— On répand depuis hier les Canevas de la PâriSy ou Mémoires pour servir à F histoire de F hôtel du Boule *. Ce sont les aventures des filles qui peuplent la maison publique qui ait jamais été la plus autorisée dans ce pays. Quoique l'ouvrage soit mal fait, il faut le voir comme un ouvrage qui fait du bruit.

— M. de Voltaire qui, à la honte de la France, vient de se fixer à Berlin, passa, en allant de France en Allemagne, par Fontenoy. Le souvenir de la sanglante bataille qui s'y est livrée de nos jours lui inspira l'impromptu suivant :

Rivages teints du sang que répandit Bellone,

Vastes tombeaux de nos guerriers, J'aime mieux les épis dont Gérés vous couronne Que des moissons de gloire et de tristes lauriers. Fallait-il donc, grands dieux, pour un maudit village. Voir couler plus de sang qu'aux champs du Simoîs? Ah I ce qui paraît grand aux peuples éblouis

Est bien petit aux yeux du sage.

7 septembre 1750.

L'Académie française s'assembla, selon l'usage, le 25 août, jour de la Saint-Louis. M. Cbabaud, de l'Oratoire, remporta le prix de prose avec le plus plat discours qui ait jamais été fait. L'ode du chevalier de Laurès, àqui l'on adjugea le prix de poésie, vaut beaucoup mieux, quoiqu'il y ait bien du verbiage. H. Duclos lut un morceau sur les gens aimables, c'étaient des plaisanteries moitié ingénieuses et moitié burlesques sur le bon ton, sur le persiflage et sur la méchanceté de société. La multitude trouva cela très-beau, mais les gens de goût y virent beaucoup d'ex-

1. A la porte Chaillots. d. (1750), in-8, frontispice gravé. Attribué à Rochon d« Chabanne et k Moufle d*Angerville, qui furent tous deux envoyés à la Bastille pour cette publication.

pressions basses, d'idées fausses, un défaut sensible de suite et de logique. M. de Marivaux a fait un parallèle de Corneille et de Racine, qui sera bientôt imprimé et qui sera un ouvrage considérable. Il doit mettre à la tète un discours dans lequel il examine pourquoi on respecte moins les grands écrivains que les philosophes. Corneille, par exemple, moins que Descartes. Il y a un an qu'il lut la moitié de ce discours à l'Académie; il a voulu lire la suite, et n'a pas été écouté.

Le prédicateur de l'Académie française a été cette année l'abbé de Boismont. Son panégyrique de saint Louis a eu le plus grand succès. J'y ai trouvé plus d'esprit que d'éloquence, plus d'art que de naturel. Tel qu'il est, c'est un des meilleurs que nous ayons sur cette matière. M. Gresset devait lire deux nouveaux chants de son Vert-Vert; mais, toutes réflexions faites, il n'en a rien fait.

— J'ai eu l'honneur de vous parler, dans ma dernière lettre, de deux brochures dont l'une était intitulée la Voix du prêtre^ et l'autre le Babillard^. Un prêtre nommé Constantin, chapelain des religieuses de Bellechasse, qui en est l'auteur, a été mis à la Bastille. — On vient de traduire en français V Histoire nouvelle de l'Irlande de M. Anderson * ; comme vous connaissez ce livre, je ne vous en parle pas. — Les Mémoires de Versorand^ sont un roman en six petits volumes, qui paraît depuis cinq ou six jours. J'y ai trouvé quelques bonnes plaisanteries et beaucoup de mauvaises; un style facile, mais souvent plat et presque toujours incorrect, beaucoup de diversité et point de suite ni de but.

J'ai eu l'honneur, dans ma dernière lettre, de vous entretenir de nos meilleurs peintres, je vais entamer aujourd'hui nos sculpteurs et nos graveurs dans l'ordre où le public les range.

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