Par Joseph Landon.) Paris, 1750, in
ouvrage pour mieux le vendre. Quelques-unes de ses réflexions, même choisies, vous feront voir qu'elles sont toutes mauvaises ou copiées de nos meilleurs auteurs.
« L'amour n'est ni une vertu ni un vice ; c'est une passion née avec l'homme, et elle prend la qualité qu'on lui donne; vertu dans les âmes bien nées, faiblesse et vice dans les âmes vulgaires. — Pour faire rire les personnes sensées il faut être sot, bête, ou excellent comédien. — La raillerie est une injure déguisée d'autant plus difficile à soutenir qu'elle porte une marque de supériorité. Pour n'être pas dangereuse il faut qu'elle blesse les indifférents sans blesser les intéressés. On peut se moquer d'un présomptueux qui a quelque endroit ridicule; mais il y a de la honte à se moquer d'un sot. Les sots sont un genre d'hommes avec qui il n'est jamais permis d'avoir raison. C'est même une sottise de montrer trop d'esprit avec eux.
« Il est rare que l'on aime ceux à qui l'on obéit, et que ceux qui commandent veulent autre chose que des respects.
(( L'homme dans la fortune méconnaît tout le monde, et dans la disgrâce il n'est connu de personne. — 11 faut être un peu trop bon pour l'être assez. — Le plus sûr moyen et presque le seul que nous ayons pour nous guérir de nos faiblesses et de nos passions, c'est de leur opposer des passions contraires. — La lecture et la réflexion ont cela de commun qu'elles ne sont utiles qu'aux bons esprits, et qu'elles achèvent de gâter les autres. »
ÉPiGBAMME SUR LES Canevos de la Pâris^ ou Mémoires pour servir à ïhisioire de l'hôtel du Roule.
L'anagramme est souvent la voix Par où la vérité s'explique.
Et cet art, célèbre autrefois. Se rit encor de la critique.
Austères censeurs, taisez-vous ; Maman Paris à son école Doit seule vous confondre tous :
Dans le Roule on trouve Vérolle,
— Le Kain, comédien formé par M. de Voltaire, a débuté à la Comédie-Française lundi dernier; il n'a joué depuis que deux
rôles, celui de Titus dans la tragédie de Brutus et celui de Bbadamiste dans la pièce de ce nom. Tout Paris a pris parti pour ou contre dans cette occasion, et s'est passionné pour cet acteur, comme on se passionnait autrefois à Rome pour les pantomimes. Je suis convaincu que quand les fureurs de parti seront calmées, le public trouvera que ce jeune homme a de Tintelligence, des entrailles, un jeu muet admirable, et de beaux bras; malheureusement, sa figure est ignoble, sa voix extrêmement faible, et d'ailleurs il est maniéré. Je crois qu'on ne le retiendra pas ici, et qu'il pourra bien aller en Allemagne.
— L'ambassadrice de Hollande a été si touchée de la manière dont elle a vu rendre le rôle de Mérope par M"' Dumesnil, la meilleure de nos actrices, qu'elle lui a fait présent d'un habit de théâtre le plus galant, le plus agréable et en même temps le plus décent que nous ayons vu depuis longtemps.
— Nous avons perdu, mardi dernier, l'abbé Terrasson, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française. 11 y avait trois mois qu'il languissait et qu'il était tombé dans l'enfance. Cet écrivain s'était fait connaître dans le monde en se mêlant de la dispute de M°® Dacier et de M. de La Motte sur les anciens. Sa dissertation sur V Iliade est d'un homme qui a beaucoup d'esprit et peu de sentiment, d'un raisonneur plus que d'un homme de goût, d'un critique qui aperçoit mieux les défauts d'un ouvrage qu'il n'est sensible à ses beautés. En écrivant sur ces matières, l'abbé Terrasson prit si fort en aversion les auteurs anciens, qu'il a passé la meilleure partie de sa vie à traduire Diodore de Sicile pour prouver, disait-il , que ces anciens, qu'on admire, tant, étaient des radoteurs; Outre ces deux ouvrages, il a fait un roman intitulé Selhos^ où l'esprit, l'érudition et l'ennui se trouvent à un degré à peu près égal. La. même année que l'académicien donna son roman, qui fut bafoué, RoUin publia sa Manière dC étudier et d'enseigner les belles-lettres^ qui réussît parfaitement. On dit à ce propos qu'un homme d'esprit venait de faire un mauvais livre, et un sot un bon livre. L'abbé Terrasson était l'homme le plus simple, le plus vrai, le plus modeste, et en même temps le plus vertueux qu'on pût voir. Ce caractère lui faisait passer son athéisme, qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler. « Ces petits messieurs, disaitil en parlant des philosophes, ont besoin d'un premier être, je
m'en passe, moi. » « Jamais, disait-il, je ne me fierai à m homme qui croit en Dieu ; il faut de toute nécessité que ce soit un sot. » On le détermina un jour à aller entendre son frère, qui était un célèbre prédicateur. Interrogé au sortir du sermon comment il l'avait trouvé: a Je n'y ai pas vu, dit-il, un mot de géométrie. » Lorsque les convulsions nous eurent rendus la fitble de toute l'Europe, le ministère fit fermer le cimetière où les cendres du diacre Paris occasionnaient tant de scènes ridicules. Un janséniste, piqué, disait à l'abbé Terrasson en gémissant: « On a fait mettre sur la porte du cimetière cet ordre orgueilleux : De par le roi il est défendu à Dieu de faire ici des miracles. — Ce qu'il y a de plus étonnant, répondit l'abbé Terrasson, c'est que Dieu a obéi au roi. » Un trait achèvera de peindre cet abbé. Lorsque Law tournait la tête à toute la France par son système des billets de banque, l'abbé, qui s'était enrichi en écrivant en faveur de ce système, prit un carrosse. Un de ses amis ayant trouvé que toute cette opulence ne lui avait pas tourné la tête, et lui en ayant témoigné sa surprise : « Mon ami, lui dit Terrasson, je réponds de moi jusqu'à un million. »
— Une aventure arrivée en Provence a donné naissance à un plaidoyer qui fit beaucoup de bruit à Paris où il vient d'être imprimé. Il s'agit d'une jeune personne qui a été enlevée, et à qui son amant a mis un cadenas. Une jalousie si opposée à nos manières a indisposé toutes nos dames ^
5 octobre 1750.
Comme tout le monde est maintenant à la campagne et qu'il s'imprime peu de livres en cette saison, mes nouvelles seront courtes et peut-être peu intéressantes.
1. n s'agit du célèbre PkUd^er de Freydier, avocat dNimes, contre l'introduction des cadenat ou ceintures de chasteté, MontpeUier, 1750, gr. ia-S. Une réimpression, précédée de curieux renseignements sur ce sujet délicat et accompagnée d'une planche représentant les diverses parties de la ceinture, a para à Bruxelles, 1863, in-18; epe a eu deux tirages*
— Nouveaux Mémoires d histoire^ de critique et de littérature^ par M. l'abbé d'Artigny. Troisième volume. Les deux premiers ne renfermaient que des dissertations sur des points historiques ou littéraires, intéressants pour les seuls savants ^ L'auteur, qui a de la sagacité, réussissait très-bien, dans ces recherches qui ne demandent que peu de goût et qui souiTrent la pesanteur et la dureté du style. Dans le troisième volume, il a voulu parler de choses d'agrément, et en a parlé en homme qui est dans une petite ville et qui a passé sa vie à lire des chroniques. II n'y a rien de si risible que la liste qu'il donne des illustres écrivains qui vivent aujourd'hui.
— Nous croyons avec assez de raison, je pense, que la gravure n'est guère bonne qu'en France ; nous venons de recevoir de Vienne quelques femmes turques gravées d'après les originaux de Liotard, par Gamerata, qui nous ont un peu détrompés. On ne peut voir de plus jolies figures ni de plus agréables draperies que celles de ces estampes.
— Le secret de peindre le verre parait perdu depuis longtemps. Il commence à se répandre depuis quelques jours qu'un ouvrier de Caudebec, petite ville de Normandie, l'a recouvré. Les curieux ou le ministère approfondiront sans doute cette nouvelle, et nous ne tarderons pas à savoir ce qui en est.
— Il vient de paraître un roman historique intitulé DoM Vrraca^ reine de Castille et de Léon. * C'est un tissu d'aventures galantes assez extraordinaires. La princesse a des intrigues publiques et scandaleuses avant de monter sur le trône de son père. Le roi d'Aragon, plus sensible à l'avantage d'ajouter à ses États les royaumes de Léon et de Castille qu'à la honte de lier son sort à celui d'une femme déshonorée, épouse Dona Urraca. Ces liens, formés par l'intérêt, sont bientôt rompus par de nouveaux désordres. La princesse est chassée d'Aragon, et elle va continuer, dans ses États, à déshonorer le trône, son époux et son sexe. Ce roman m'a paru assez compliqué et grossièrement écrit. Il y a de temps en temps quelques réflexions assez plaisantes.
— Le Ciel réformé^ essai de traduction de partie du livre
i. Voir p. 32a
2 Inconnu aux bibliographes.
i,80 NOUVELLES LITTÉRAIRES.
italien a Spaccio délia bestia irionfante * »• C'est une espèce de cours de morale de la façon d'un dominicain appelé Jordano Bruno. Ce moine fut brûlé à Rome en 1600, pour les impiétés qu'on prétend qu'il avait répandues dans ses différents écrits. L'ouvrage que j'ai l'honneur de vous annoncer n'a été traduit que parce que l'original avait été vendu 1,100 fr. à la vente de la très-belle bibliothèque de l'abbé de Rothelin.Le Ciel réfomù n'a d'ailleurs aucun mérite. On n'y entend rien, et moi qui li> tout, je n'en ai pas pu finir la lecture. Le public ne fait aucun accueil à cette traduction.
— Mappemonde historique^ ou Carte chronologique^ géographique et généalogique des États et etnpires du monde ^ par Barbeau de La Bruyère. Cette carte, qui est dans un goût tout à fait nouveau, me parait extrêmement utile. On y voit la naissance. l'accroissement, l'étendue et le démembrement de tous les empires du monde, de façon qu'on peut regarder cette cane comme un tableau politique de l'univers. On a coloré en plein les grands empires anciens et modernes pour les faire mieux distinguer, et qu'on voie plus aisément, par les colonnes qu'ils occupent, les pays dont ils ont été les maîtres. Certaines nations fameuses, comme les Germains ou Allemands, et les diverses sortes de Tartares qui ont fondé hors de leur pays plusieurs royaumes considérables dont la plupart subsistent encore, ont un liséré de même couleur dans ces différents pays, ce qui sert à rappeler tout à son origine. Je ne connais guère rien de plus commode pour les personnes qui aiment à lire que la nouveauté que j'ai l'honneur de vous annoncer»