Londres (Paris), 1748, in-lS
4. Représenté pour la première fois le 29 février 1748, et repris le 23 avril suivant.
Ainsi finit le prologue. Voici le fond de l'intrigue du ballet. Dans le premier acte, Zaïs, génie de l'air, est épris des charmes de la belle Zélidie, simple bergère et par conséquent mortelle. Zélidie, qui ne connaît son amant que sous les traits d'un berger, adore Zaïs de son côté. Cindor, sylphe, confident de Zaïs, veut engager son ami à ne prendre que ce qu'il y a d'aimable, et à en jouir avec les prérogatives d'un être immortel ; mais ses conseils ne sont point écoutés. Zélidie, au même instant, parait; Cindor reste invisible à ses yeux, et elle ne voit que Zaïs. Ils vont tous deux célébrer la fête de l'Amour, et lorsqu'ils sont dans son temple, l'Amour prononce un oracle que Zaïs interprète et qui l'éclairé sur sa tendresse et sur son bonheur.
Dans le deuxième acte, Zaïs, pour s'assurer de l'amour de Zélidie, et voir si elle ne serait point tentée par l'éclat de la grandeur, veut l'éprouver. Il ordonne à Cindor de feindre, et aux zéphirs de transporter, dans sa brillante cour, le tendre objet de son inquiétude. Zélidie, étonnée dans ce brillant et nouveau séjour, redemande son cher Zaïs. Cindor lui dit de l'oublier, qu'il est indigne de ses fers, et qu'elle doit écouter plutôt un génie puissant qui brûle pour elle ; mais en vain il lui étale toute sa puissance, en vain il rompt la chaîne des aquilons et fait gronder la foudre ; Zélidie s'écrie :
Quels éclats, quelle terreur soudaine !
CINDOR.
Ou ne connaît ici le trouble ni Teffroi,
Ce n'est que sous nos pieds que gronde le tonnerre.
ZÉLIDIE
Hélas! je ne crains rien pour mol, Mais mon amant est sur la terre.
Cindor olfre à Zélidie de la rendre immortelle, mais Zaïs mourrait: c'en est assez pour lui faire refuser l'immortalité. Le génie lui prouve le pouvoir qu'elle a sur son cœur, et lui donne un bouquet dont il suffit de respirer l'odeur pour voir remplir tous ses vœux. Zélîdie en fait l'épreuve sur-le-champ. Zaïs paraît, Zélidie lui donne ce bouquet et lui annonce qu'il a, dans Cindor, un rival puissant et redoutable.
\kk NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Dans le troisième acte, Gindor raconte à Zaïs qu'il n'a pa vaincre la constance de Zélidie. Mais Zélidie, qui ne voit plus Zaïs, le croit perfide et léger, et dans le même moment où elle déplore ses peines, Zaïs parait sous les traits de Gindor et vicDt . s'offrir pour servir de vengeance contre l'ingrat. Zélidie laisse couler des pleurs. Un mouvement de jalousie s'empare de Zaïs. Zélidie le détrompe aussitôt en lui disant qu'elle ne peut croire son amant infidèle, et que sans doute c'est un enchantement. Elle fuit^ et Zaïs veut l'arrêter; mais en vain.
Enfin, dans le quatrième et dernier acte, Zaïs, qui a éprouvé sa chère Zélidie, se fait connaître ; mais comme il ne peut conserver son immortalité en s' unissant à une mortelle, il renonce à tous les avantages de la divinité en répétant les mots de l'oracle qu'il avait entendus :
Le véritable amour se suffit à lui-même.
Mais Oromazès, roi des Génies, parait, rend à Zaïs son immortalité et la lui fait partager avec Zélidie pour récompenser un amour si constant et si tendre.
Depuis longtemps, on n'avait pas vu au théâtre de sujet susceptible d'autant de spectacle par la variété qui y règne. Ghaque scène représente un changement. Malheureusement notre Opéra est dérangé, et il n'a pas pu fournir la dépense qu'il aurait fa]]u faire. Dans des temps plus heureux, M. de Gahusac aurait joui du plaisir d'être lui-même un sylphe en nous procurant ua spectacle aussi magnifique.
La musique de ce ballet a des censeurs et des partisans. En général, les airs de violon sont très-bien, les airs chantants fort inférieurs. On a dit qu'à l'ouverture on croyait être à l'enterrement d'un officier suisse, parce qu'un roulis de timbales couvertes d'une gaze annonce par un bruit sourd le débrouillement du chaos. Gependant il faut convenir que cette idée du musicien est assez naturelle. Ge n'est pas le moment des autres Instruments ; ce n'est qu'à mesure que le développement se fait,^ que la Nature naît et s'anime. Alors vous entendez un léger frémissement, c'est le zéphir ; les flûtes résonnent, c'est le ramage des oiseaux ; les violons se joignent aux flûtes et, par leurs modulations variées, tantôt vives et tantôt lentes, vous représentent
ridée d'un torrent qui roule à grand bruit et d'un ruisseau qui coule lentement, ou la séparation des éléments de l'air et du feu. Puis, tout à coup, par des sons plus marqués, plus hardis, le musicien vous transporte dans les airs. Là, il vous peint à la fois le bruit des vents et du tonnerre, ou bien, par une harmonie voluptueuse ou pleine de majesté, il vous inspire le plaisir de l'amour, il calme vos sens ou vous annonce la présence des * dieux.
Rameau passe pour le seul de nos musiciens qui possède au dernier degré ces sortes de transitions. Les oreilles harmoniques ont toujours avec lui de quoi se satisfaire, même dans les plus petites choses.
— M. de Bibiena, auteur de plusieurs romans très-médiocres, vient de nous en donner un intitulé la Force de F exemple^. Le sujet en est simple : c'est une femme qui a toutes les raisons du monde de se plaindre de son mari, et qui, malgré ses penchants, demeure attachée à son devoir par l'exemple d'une cousine aussi malheureuse, mais plus vertueuse. Le style de cet ouvrage manque également de naïveté, d'élégance et de correction. Les mœurs en sont bonnes, les caractères soutenus, mais sans dignité; les situations en sont brusquées, souvent amenées, tantôt usées et quelquefois neuves, hardies et intéressantes. Il arrive rarement que l'auteur embellisse ce qu'il prend; il lui est plus ordinaire de le gâter. Par exemple, un amant, n'osant faire sa déclaration, apprend à un perroquet, dans ce roman, le mot d'amour, et cela est dit le plus maussadement du monde. Ce trait est tiré des Lettres turques^ où cela est joliment conté en ces termes : Le comte Mazaro, étant esclave chez les Turcs, Rosalide, qui le vit dans les jardins du prince son père, en devint amoureuse et lui fit donner l'ordre de lui porter des fleurs tous les matins. Il élevait des oiseaux, à l'un desquels il avait appris à prononcer: a Je vous aime. » Un matin qu'il entra chez Rosalide, le petit oiseau vola de dessus son épaule au col de la princesse, et, en lui becquetant l'oreille, il lui dit : « Je vous aime ». « Ah! qu'il est joli », s'écria la fille de Russem, en baisant le fidèle écolier qui lui souflle encore dans la bouche : « Je vous aime », et à chaque caresse qu'elle continua à lui faire, il répéta
i. U Haye, 1748, in-l2.
lif) NOUVELLES LITTÉRAIRES.
sa leçon à merveille, a Mais ne sait-il que cela? demanda la princes.se. — Je lui ai appris, répondit Mazaro, comme je voulais parler; daignez le garder, et lui apprendre comment vous voulez répondre. — 11 le sait, répliqua Rosalide; appelez-le, il le dira. » Revenu à Mazaro, il lui dit : « Je vous aime ».
On vient dç publier une dissertation * sur une ville^souterraine nouvellement découverte au pied du mont Vésuve. On conjecture, avec assez de vraisemblance, que c'est la ville d'Herculea, bâtie par Hercule, successivement habitée par les Osques, les Étrusques, les Pélasges, les Samnites et les Romains, endommagée sous Tempire de Néron par le même tremblement de terre qui détruisit Pompéia, et ruinée entièrement par l'éruption du Vésuve au commencement du règne de Titus. Ce qui est sûr, c'est que la situation des lieux et quelques monuments favorisent cette opinion. Quoi qu'il en soit, les curieux se promettent de grands avantages de cette découverte. On y a déjà trouvé un théâtre, des temples, des maisons et des rues ; des peintures, des mosaïques, des statues, des médailles, des instruments destinés aux sacrifices, des lampes et des ustensiles de ménage. Sur tout cela, je suis comme Catulle, je vous en écris plus que je n'en crois. Ce ne serait pas la première chose reçue universellement en France, même en Europe, qui se serait trouvée fausse. Nous autres Français, nous exagérons souvent, et quelquefois nous inventons.
— On vient de donner une nouvelle édition des ouvrages de M"* de Lambert*, la femme la plus célèbre qu'il y ait eu en France, dans la camère du bel esprit, depuis un demi-siècle. Je ne vous parlerai point de deux ouvrages d'elle qui sont très-
1. Mémoire sur la vHl$ souterraine découverte au bas du mont Vésuve (par Moussinot), Paris, 1748, in-1 2.
2. OEuvres de if™« de Lambert assemblées pour la première fois. On y a joint diverses pièces qui n'ont point encore paru. Lausanne, 1748, in-12.
NOUVELLES LITTÉRAIRES. I(i7
connus depuis longtemps, VAvis à son fils et à sa fille. L'Europe entière a prononcé depuis longtemps qu'avec leurs défauts ces deux morceaux étaient d'un grand prix. Voici ce qui m'a paru de ce qu'on vient de publier pour la première fois. On lit à la tête du recueil un abrégé de la vie de M"** de Lambert, que l'on doit à M. de Fontenelle. Il est aisé de reconnaître dans ce portrait le pinceau léger et brillant du célèbre auteur des éloges de tant de savants. Le Traité de l'amitié n'a point l'air original, le début en est bizarre et n'est point lié avec ce qui suit. En des défauts de M"* de Lambert est de ne point lier SCS idées. Elle pense et elle pense bien, mais elle ne mettait point assez de temps à écrire, et même elle en avait une sorte de honte^ comme on le voit dans sa vie. Cette fausse délicatesse peut bien avoir arrêté le progrès qu' elle cherchait et dont elle voulait se faire honneur.
Son Traité de la vieillesse m'a paru plus médité, plus plein. Les femmes y sont le principal objet de son attention; en leur donnant une fort bonne recette contre les inconvénients de la vieillesse, elle a montré bien de l'indulgence pour leur printemps.
Les Réflexions sur les femmes, car M'"« de Lambert a toujours été plus occupée d'elles que des hommes, sont une des meilleures choses qu'elle ait faites. On y trouve pourtant, ainsi que dans ses Réflexions sur le goût et sur les richesses, des répétitions importunes, et qui semblent témoigner disette, peu de mémoire ou beaucoup de négligence. Partout il y a une monotonie de style et môme d'idées qui fatigue et déplaît. V Allégorie de Psyché est peu de chose. Des quatre portraits qui suivent, ceux de MM. de Sacy et de Fontenelle sont assez iinement dessinés. Ces deux auteurs avaient comme elle de l'esprit, de la délicatesse et peut-être un peu d'affectation et de raffinement. Le Dialogue entre Alexandre et Diogéne est assez philosophique et bien écrit. Dans les trois discours, les sujets ne sont guère qu'ébauchés, mais c'est l'ébauche d'une femme d'esprit qui a vu le monde. Il lui échappe quelquefois d'en inspirer le goût, lors même qu'elle veut conseiller la retraite. Les lettres qui sont de M"" de Lambert sont bien tournées, écrites avec liberté et avec élégance. L'on y voit cette modestie de femme bel esprit qui ne veut pas être soupçonnée d'ambition-
lier le litre de savante, et cette réserve à prononcer sur les ouvrages d'autrui, qui est une preuve d'un bon cœur et d'un bon esprit.
La Femme ermite n'est pas de M*« de Lambert, et si elle en était, elle ne serait pas digne d'elle.
— Notre Parnasse vient de perdre M. Richer. Il a vécu sans biens parce qu'il, était honnête homme, sans honneurs littéraires parce qu'il n'était pas cabaleur, presque sans réputation parce qu'il était modeste. En France, la fortune est le plus souvent pour les fripons, la réputation pour les audacieux, les Académies pour les gens d'intrigue. Le meilleur ouvrage de M. Richer, c'est le recueil de ses fables ^ Elles ne sont ni aussi naïves que celles de La Fontaine, ni aussi ingénieuses que celles de La Motte; elles ont pourtant leur mérite. Le corps de la fable est presque toujours bien, le dénoûment en est communément trop uni, il n'y a rien d'assez piquant. Elles ressemblent à leur auteur qui était si simple qu'il en était ennuyeux.
— L'Académie française a perdu, depuis quelque temps, deux de ses membres: M. l'abbé Girard et M. Danchet, qu'elle a remplacés, le 21 de ce mois, par M. de Paulmy, fils de M. d'Argenson, autrefois ministre des affaires étrangères, et par M. Gresset.
L'abbé Girard était un homme grossier, d'une physionomie triste et rebutante, d'un entretien sec, d'un maintien embarrassé. Quoiqu'il aimât l'or, il a vécu sans fortune, parce qu'il manquait d'adresse pour en acquérir; il a passé sa vie à étudier la grammaire française en philosophe. Son premier ouvrage est intitulé Synonymes français^. 11 prouve dans ce livre qu'il n'y a point de synonymes en notre langue, et que les mots dont on se sert communément pour exprimer une même chose ont réellement des significations différentes. Cet ouvrage est plein de discussions fines et métaphysiques, et a eu un grand succès. 11 a publié depuis une grammaire française qui n*a pas eu un sort aussi brillant. Elle est pleine de vues, d'esprit et
1. Fables nouvélUt mises envers. Paris, 1720yiQ-8°, réimprimé Tannés même de la mort de Taatear, 1748, in-12.
2. La première édition des Synonymes français a pour titre : La Justesse de la langtie française, ou les DiUérentes Significations des mots qtU passent pour sytio" nvmes, Paris, 1718, in-12.
de philosophie, mus obscure, durement écrite et d'un goût détestable.
Danchet était un homme simple, obligeant, poli et même gracieux; il était beaucoup plus aimé qu'estimé. Il a passé sa jeunesse à faire de mauvaises tragédies. Il a mieux connu son talent dans la suite. Il a fait des opéras pleins de cette douceur, de cette mollesse, de ce sentiment, qui conviennent si bien à la poésie lyrique. Ses deux meilleurs ouvrages en ce genre peu estimé sont les Fêtes vénitiennes et Tancrède. Danchet, quoique homme médiocre, est arrivé à tout dans la littérature, parce qu'il a eu l'avantage d'élever le neveu de M. l'abbé Bignon, qui était l'âme de la littérature française et le dispensateur des grâces.
M. de Paulmy a contre lui la figure et la physionomie, et même les dispositions du public, qui le croit malin et dur. Les gens qui le connaissent mieux prétendent qu'il a beaucoup de pénétration pour les affaires et qu'il connaît très -bien les intérêts de l'Europe, science extrêmement négligée parmi nous. Il est destiné à l'ambassade de Suisse.
Gresset £st tel qu'on l'imagine en lisant ses ouvrages : honnête homme, voluptueux et facile. C'est, sans contredit, le premier homme que nous ayons après Voltaire. Il serait fâcheux qu'il imitât la plupart de nos académiciens, qui ne font plus rien dès qu'une fois ils ont reçu la récompense de ce qu'ils ont fait. Piron a fait à ce propos une jolie épigramme que je vous envoie :
En France on fait, par un plaisant moyen,
Taire un auteur quaad d^écrits il assomme;
Dans un fauteuil d'académicien,
Lui quarantième, on fait asseoir cet homme.
Lors 11 s*endort, et ne fait plus qu'un somme :
Plus n'en avez phrase ni madrigal.
Au bel esprit ce fauteuil est, en somme,
Ce qu'à l'amour esc le lit conjugal.
M. Toussaint, autrefois avocat et aujourd'hui aux gages de libraires, vient de publier un ouvrage de morale intitulé les McBurs *. Cet auteur examine ce que nous devons à Dieu, à nous-mêmes et à la société. La première partie est d'un pur déiste. Il y a des plaisanteries moins grossières qu'on n'a coutume de les faire contre la révélation en général et contre quelques usages ou abus de la religion catholique en particulier, La seconde partie se trouve presque partout et d'une façon plus marquée dans V Essai sur Vhomme^ par Pope. La troisième partie, qui traite des vertus sociales, est telle qu'on pouvait l'attendre d'un homme qui est dans l'habitude de réfléchir jusqu'à un certain point, mais qui vit retiré, qui est chagrin, et qui manque des commodités de la vie. Il y a dans ce livre des raisonnements, des maximes, des portraits. Le tort général de cet ouvrage est d'être superficiel, de manquer d'ordre dans le détail, d'omettre plusieurs choses essentielles et de se trop appesantir sur les superficielles. Je dirais que c'est un cours de philosophie bourgeoise où il y a plus d'esprit dans le tour que dans la chose môme, plus de vérité que de lumière, plus d'imagination que de sentiment, plus de médiocre que de bon ou de mauvais. Ce livre, qui fait ici beaucoup de bruit, déplaît aux connaisseurs parce qu'il n'est pas excellent; aux magistrats parce que le culte ^reçu y est tourné en ridicule, à la cour parce qu'on y ti-ouve les portraits de la reine et de M"® la marquise de Pompadour. Je vais transcrire ce hardi morceau :
« Irène est née de parents illustres, mais malheureux. Le sort de son enfance fut d'être reléguée au fond d'un cloître. Là, les germes féconds de vertus qu'elle avait dans le cœur, cultivés par des mains habiles, s'accrurent et fructifièrent de jour
1. Les Mœurs par Paoage, Amsterdam, 1748^ ia-12. Souvent réimprimé «u siècle dernier.
•en jour. Lorsque le maître des humains l'eut jugée suffisamment prémunie par des principes de sagesse inaltérables contre la séduction de l'exemple, de la grandeur et des plaisirs, il réleva par un coup de sa providence inattendue à un rang plus «minent encore que celui de ses pères, et la transporta sur le théâtre le plus brillant de l'univers, écueil dangereux pour une vertu moins affermie. Irène est un roc inébranlable. Environnée de flatteurs, elle est humble; dans le centre du tumulte, elle est retirée; dans un air infecté d'irréligion, sa piété n'est point ralentie; sous l'éclat pompeux des riches ajustements, elle porte un front modeste. Autour d'elle régnent la dissimulation, le parjure et la trahison ; sur ses lèvres régnent la candeur, la droiture et la sincérité.
a Mais placez sur le même théâtre la jeune Ghloé; la licence qui y règne, loin de l'effaroucher, ne fera que seconder ses vues; on s'y comporte comme elle entend s'y comporter; plus de circonspection lui serait à charge. Connaissez Chloé d'origine, et vous ne craindrez point que l'exemple la gâte. Son goflt décidé pour la volupté avait prévenu les effets de l'exemple, et son éducation n'avait fait que fortifier son goût. »
— On peut hardiment attribuer aux mauvais traducteurs les préjugés de quelques modernes contre les auteurs de l'antiquité. La bassesse du style, les contre-sens et une foule d'autres défauts n'inspirent pas beaucoup de vénération pour les modèles de la Grèce et de Rome à ceux qui ignorent les langues savantes. Qui n'a lu que M"' Dacier, dit Voltaire, n'a pas lu Homère. Si M"* Dacier est ainsi traitée, et avec juste raison, quel jugement doit-on porter de la traduction nouvelle des Amours d'Abrocome et (TAnthia faite du grec de Xénophon, par M. Jourdan*? Cet auteur vient de faire revivre l'exemple du tyran Mézence en joignant un corps mort à un corps vivant. Voici le sujet et la suite de ce roman : Lycomède et Thémiste, de la ville d'Éphèse, eurent de leur mariage un fils nommé Abrocome, dont la beauté surpassait tout ce qu'on peut dire. Ce don frivole lui inspira tant d'orgueil qu'il ne croyait pas à l'Amour. Ce petit dieu, pour se venger d'Abrocome, choisit un jour de lëte solennelle consacré à Diane, où le peuple en foule allait
l.S. 1. (Paris), 1748, iQ-i2, vignettes de Humblot, gravées par MaisonQouve»
honorer la déesse. Abrocome aperçoit Anthia parmi les jeunes filles ; Vénus même n'était pas plus belle. Il sent percer aussitôt son cœur du trait le plus vif et brûle pour Anthia. A peine la cérémonie est-elle finie qu'il cherche à s'approcher d'elle. Anthia n'était pas plus tranquille, elle avait aussi ressenti l'eflet de la présence d' Abrocome. Plusieurs obstacles s'opposent à leurs désirs. La belle Anthia devient triste et rêveuse, Abrocome sèche et languit; tous deux sans le savoir adressent à la déesse les mêmes vœux. Enfin les parents des deux amants, inquiets de ce changement subit, vont consulter l'oracle, qui leur répond qu'il faut unir les deux amants, mais qu'après leur mariage, ils doivent s'exposer à des périls afl^reux sur terre et sur mer pour apaiser les dieux. On obéit. A peine nos deux époux ont-ils goûté les douceurs du mariage, qu'ils sont obligés de s'embarquer pour obéir à l'oracle. Après une navigation longue et tranquille, leur vaisseau est attaqué par des corsaires. Abrocome et Anthia sont faits esclaves : la beauté d' Abrocome fait tant d'impression sur Corimbe, chef de ces brigands, qu'il en devient passionnément amoureux. Euxine, confident de Corimbe, brûle pour Anthia; mais ces deux époux, fidèles l'un à l'autre, ne répondent point aux désirs de leurs ravisseui-s, qui, obligés de rendre compte de leur prise à leur maître, ne peuvent lui cacher les deux esclaves qu'ils voulaient se réserver. Ils sont conduit à Apsirte, qui était celui qui faisait armer ces corsaires. Abrocome et Anthia sont destinés à servir chez cet Apsirte. Sa fille devient passionnée pour Abrocome; mais, comme il ne veut point satisfaire à ses désirs, elle emploie la calomnie pour le perdre. On le déchire de verges, on l'accable de chaînes, on le jette dans une afi*reuse prison. Pour surcroît de malheur, la fille d' Apsirte emmène avec elle Anthia dans une province éloignée. Là, elle veut la faire périr et charge de ce soin aflreux un chevrier. Ce misérable en a pitié et la vend. Abrocome, quelque temps après, est reconnu innocent; on lui rend sa liberté. Il s'en sert pour aller chercher sa chère Anthia. II est pris encore par une troupe de brigands; Anthia éprouve le même sort. Enfin ils essuient tour à tour la colère des dieux, et, après bien des épreuves cruelles, ils se revoient aussi tendres et aussi fidèles qu'avant toutes leurs disgrâces.
Je ne vous ferai point de réflexions sur le roman ; ce qu'il y'
a à dire pour ou contre ne vous échappera pas. Le traducteur mérite moins de ménagements. Comme provençal, il devrait avoir du feu, et il est glacé; comme poète, il devrait avoir un style noble, et il l'a rampant ; comme jeune homme, il devrait sentir, et il ne sent rien ; comme satellite de M. de Fontenelle, il devrait avoir de la délicatesse, et il est tout à fait grossier. Sa préface est longue, ennuyeuse et insolente ; sa traduction mauvaise, languissante et infidèle ; ses notes inutiles, ridicules et pédantesques. Quelqu'un a appelé une traduction une tapisserie de Flandre à l'envers. M"* de La Fayette comparait un traducteur à un laquais qui va rendre en termes maussades les compliments que sa maltresse l'a chargé, en termes choisis, de porter quelque part. M. Jourdan est pis que tout cela. Son ro* man ne serait jamais sorti du néant sans M*"' de Tencin, qui s'est chargée de le vendre. L'usage s'introduit en France de faire répandre les ouvrages de bel esprit par les femmes à la mode ; ce qui a fait dire que les livres ne se vendent plus comme autrefois sous le manteau, mais sous la jupe.
— On reçut hier jeudi, 3 de ce mois, à l'Académie française, MM. d'Argenson et Gresset. Le discours du premier fut trouvé d'une modeste simplicité et convenable à un homme de son état, qui n'entre pas à l'Académie pour cultiver directement les muses, mais pour les protéger. On a surtout applaudi à l'éloge qu'il a fait de Louis XV, sans bassesse et sans flatterie.
Le discours de M. Gresset, plus brillant et plus éloquent, a réujai tous les suffrages. Il a beaucoup insisté sur la probité en général, et sur celle de M. Danchet, en particulier. Je crois que ce discours perdra beaucoup à l'impression, parce qu'il y a plus de grands mots que de grandes choses.
M. de Boze, directeur de l'Académie, a parlé longuement et platement; c'est un bonhomme qui n'a été heureux ni dans les éloges qu'il a donnés, ni dans ceux qu'il a supprimés. 11 a ridiculement loué M. d'Argenson et il a eu tort de ne pas louer M. Gresset.
M. de Marivaux a terminé la séance par quelques réflexions sur les auteurs anciens et modernes. Ses portraits sont comme tout ce qui est parti de sa plume, un mélange de grand, de burlesque et de familier.
M. Racine fils, auteur des poèmes de la Grâce et de la Religion, où il y a plus de raison et de goût que d'images et d'enthousiasme, et des excellentes Réflexions sur la poésie, vient de publier des Mémoires historiques sur la vie de son père, le grand Racine '. Comme cet ouvrage est diffus, rempli d'inutilités, et écrit avec négligence , je vais en extraire tout ce que j'y ai trouvé d'intéressant, non-seulement sur Racine, mais sur les hommes de lettres avec lesquels il était lié. Je tirerai peu de choses du deuxième volume qui est rempli de lettres peu agréables; j'en excepte celles de famille qui m'ont paru pleines de sagesse, de sentiment et de religion.
Quelqu'un reprochant à Boileau que, s'il s'attachait à la satire, il se ferait des ennemis qui auraient toujours les yeux sur lui et ne chercheraient qu'à le décrier : « Eh bien, répondit-il, je serai honnête homme et je ne les craindrai point. »
Molière donna son Misanthrope dans le temps qu'il était brouillé avec Racine; cette admirable pièce échoua d'abord, tn flatteur crut faire plaisir à Racine en lui disant : « La pièce est tombée; rien n'est si froid, vous pouvez m'ea croire, j'y éta.is. — Vous y étiez, reprit Racine, et je n'y étais pas; cependant je n'en croirai rien, parce qu'il est impossible que Molière ait fait une mauvaise pièce. Retournez-y, et examinez-la mieux. »
Puymorin , frère de Boileau , étant invité à un grand repas par deux juifs fort riches, alla chercher Boileau et le pria de l'accompagner, l'assurant que ces messieurs seraient charmés de le connaître. Boileau qui le voyait pressé et qui avait des affaires, lui répondit d'un ton colère : « Je ne veux point aller manger avec des coquins qui ont crucifié Notre-Seigneur. — Ah! mon frère , s'écria Puymorin , en frappant du pied contre terre, pourquoi m'en faites-vous souvenir lorsque le dîner est prêt et que ces bonnes gens m'attendent? »
1. Mémoires sur la vie de Jean Racine. Lausanne (Paris), 1747, 2 voL in-lS.
Racine pressait Chapelle de lui dire son sentiment sur la tragédie de Bérénicey qui n'est guère qu'une élégie amoureuse : a Ce que j'en pense? répondit Chapelle: Marion pleure, Marion crie, Marion veut q^u'on la marie. » Mot plaisant qui a réussi.
Lorsque le grand Condé, qui était aussi grand homme de lettres que grand homme de guerre, soutenait une bonne cause, il parlait avec beaucoup de grâce et de douceur, mais quand il en soutenait une mauvaise, il parlait avec aigreur. Boileau céda un jour dans une dispute de cette nature, et dit tout bas à son voisin : « Dorénavant je serai toujours de l'avis de M«' le Prince quand il aura tort. »
Racine regarda toujours Molière comme un génie unique, et le roi lui demandant un jour quel était le plus rare des grands écrivains qui avaient honoré la France pendant son règne, il lui nomma Molière : (t Je ne croyais pas, répondit le roi ; mais vous vous y connaissez mieux que moi. »
Boileau aimait la société, et était très-exact à tous les rendez-vous : « Je ne me fais jamais attendre, disait-il, parce que j'ai remarqué que les défauts d'un homme se présentent toujours aux yeux de celui qui l'attend. »
Boileau mortifia le libraire Barbin qui le régalait dans une maison de campagne très-jolie, mais très-petite. Après le dîner il le mena admirer son jardin qui était très-peigné, mais trèspetit, comme la maison. Boileau, après en avoir fait le tour, appelle son cocher et lui ordonne de mettre ses chevaux : « Ehl pourquoi donc, lui dit Barbin, voulez-vous donc vous en retourner si promptement? — C'est, répondit Boileau, pour aller à Paris prendre l'air. »
Boileau eut un jour une dispute fort vive avec son frère, le chanoine, qui lui donna un démenti d'une manière assez dure. Les amis communs voulurent faire la paix et l'exhortèrent à pardonner à son frère : « De tout mon cœur, répondit-il, parce que je me suis possédé, je ne lui ai dit aucune sottise; s'il m'en était échappé une je ne lui pardonnerais de ma vie. »
Racine, revenant de la cour avec une bourse de mille louis, dit à sa femme en l'embrassant vivement : a Félicitez-moi, voici une bourse de mille louis, que le roi m'a donnée. » Elle lui porta aussitôt des plaintes contre un de ses enfants qui depuis deux jours ne voulait pas étudier : « Une autre fois, reprit-
il, nous en reparlerons, livrons-nous aujourd'hui à notre joie. » Elle lui représenta qu'il devait, en arrivant, répiimander cet enfant, et continua ses plaintes, lorsque l'avare Boileau, qui dans son étonnementse promenait à grands pas, perdit patience et s'écria : « Quelle insensibilité 1 peut-on ne pas songer à une bourse de mille louis? »
Le gi-and Golbert étant un jour enfermé avec Racine et Boileau dans sa belle maison de Sceaux, on vint lui annoncer l'arrivée d'un évêque ; il répondît avec colère : « Qu'on lui fasse tout voir, excepté moi. »
Louis XIV voulait que Racine et Boileau, chargés d'écrire son histoire, le suivissent à l'armée pour être témoins des actions qu'ils devaient raconter. Racine y ayant manqué, le roi lui en fit des reproches : « Sire , lui répondit le poète , je n'avais que des habits de ville quand vous êtes parti; les villes que vous avez assiégées ont été prises plus tôt que mes habits n'ont été faits. »
La veille du départ de Racine et de Despréaux pour leur première campagne, Cavoye, qui était maréchal des logis, s'avisa de demander à Racine s'il avait eu l'attention de faire ferrer les chevaux à forfait. Racine, qui n'entendait rien à cette question, lui en demanda l'explication : « Croyez-vous donc, lui dit Cavoye, que quand une armée est en marche elle trouve partout des maréchaux? Avant de partir on fait un forfait avec un maréchal de Paris, qui vous garantit que les fers qu'il met aux pieds de vos chevaux dureront pendant six mois. » Racine répond : « C'est ce que j'ignorais, Boileau ne m'en a rien dit, mais je n'en suis pas étonné, il ne songe à rien. » Il va trouver Boileau pour lui reprocher sa négligence. Boileau avoue son ignorance et dit qu'il faut promptement s'informer du maréchal le plus fameux pour ces sortes de forfaits. Ils n'eurent pas le temps de le chercher. Le soir même, toute la cour rit de la plaisanterie.
C'est un usage à l'Académie que le directeur fasse faire à ses dépens un service aux académiciens qui meurent dans le temps qu'il est en place. Corneille mourut le jour que l'abbé de Lavau finissait son temps, et il fut enteiTé le jour que Racine entra en charge. Chacun des deux directeurs prétendait avoir l'honneur de rendre les derniers devoirs à un homme si illustre. L'Académie décida en faveur de l'ancien directeur, ce qui donna
occasion au fameux mot de Benserade , où le double sens est visible : « Si quelqu'un, dit-il à Racine, pouvait prétendre à enterrer Corneille, c'était vous, cependant vous ne l'avez pas fait. » Gomme Boileau n'était pas aimé à l'Académie, on se déclarait contre ses sentiments. Un jour cependant, il fut victorieux, et quand il racontait cette histoire, il ajoutait en élevant la voix :« Tout le monde fut de mon avis, ce qui m'élonna, car j'avais raison, et c'était moi. »>
La Fontaine était l'homme du monde le plus simple. On lui persuada d'aller dans sa province pour se réconcilier avec sa femme. Il part de Paris dans la voiture publique, arrive chez lui et la demande. Le domestique, qui ne le connaissait pas, lui répond que madame est au salut. La Fontaine va tout de suite chez un ami qui lui donne à souper et à coucher et le régale pendant deux jours. La voiture publique retourne à Paris, il s'y met et ne songe plus à sa femme. Quand ses amis de Paris le revoient, ils lui demandent s'il est réconcilié avec elle : u J'ai été pour la voir, leur dit-il , mais je ne l'ai pas trouvée , elle était au salut. »
Boileau s'amusait à jouer aux quilles. Il excellait à ce jeu et il les abattait souvent toutes les neuf d'un seul coup de boule : « 11 faut avouer, disait-il à ce sujet, que j'ai deux grands talents, aussi utiles l'un que l'autre à la société et à un État, l'un de bien jouer aux quilles, l'autre de bien faire des vers. »
La compagnie qui suivit Boileau au tombeau était fort nombreuse, ce qui étonna une femme du peuple qui s'écria : « Il avait beaucoup d'amis, on assure cependant qu'il disait du mal de tout le monde. »
Racine racontait, quand il voulait rire, qu'un médecin lui ayant défendu de boire du vin, de manger de la viande, de lire, et de s'appliquer à la moindre chose, ajouta : « Du reste, réjouissez-vous. »
Racine raconte qu'au siège de Namur, un soldat, qui était de tranchée , y avait porté un gabion ; un coup de canon vint qui emporta son gabion. Aussitôt il alla en chercher un autre qu'il posa à la même place, et qui fut sur-le-champ emporté par un autre coup de canon. Le soldat, sans rien dire, en prit un troisième et Talla poser ; un troisième coup de canon emporta encore ce gabion. Alors le soldat rebuté se tint au repos, mais
un officier lui commanda de ne point laisser cet endroit sans gabion. Le soldat dit : « J'irai, mais j'y serai tué. » Il y alla et, en posant son quatrième gabion, il eut le bras fracassé d*un coup de canon. Il revint à son officier, soutenant son bras pendant avec l'autre bras et se contenta de dire froidement à l'officier : « Je l'avais bien dit. »
Au même siège, le comte de Lemos, fils d'un grand d'Espagne, demanda quartier à un grenadier français et lui promit cent pistoles, lui montrant même sa bourse où il y en avait trentecinq. Le grenadier qui venait de voir tuer le lieutenant de sa compagnie, ne voulut point faire de quartier et tua l'Espagnol. Les ennemis envoyèrent demander le corps, qui leur fut rendu. Le grenadier rendit aussi les trenlé-cinq pistoles qu*il avait prises au mort, en disant : « Tenez, voilà son argent dont je ne veux point. Les grenadiers ne mettent la main sur les gens que pour les tuer. »
— Le goût de la comédie et de l'opéra est devenu général. On en représente partout, et on compte dans Paris jusqu'à cent soixante sociétés qui ont des théâtres. Vous jugez bien que celui des petits appartements du Roi est le plus brillant. Les acteurs qui y ont acquis le plus de célébrité sont M'"* de Pompadour et les ducs de Duras et de Nivernois ; voici les vers que le poète Roy a fait pour la clôture de ce théâtre :
D'un peuple de héros le maître et le modèle, Toujours avide de travaux, Entend Bellone qui l'appelle; Il va partir, il vole à des succès nouveaux. Doux plaisirs, de sa présence Osez encor profiter, Charmez son impatience Sans espoir de l'arrêter; Aimables filles de mémoire, Chères délices de la cour, Vous qui partagez tour à tour Les moments qu'il rend à la gloire, A peine vous aurez jusques à son retour Le temps de préparer tous vos chants de victoire.
— M. de Moncrif, de l'Académie française, est l'auteur de YHistoire des chats» L'ouvrage le plus célèbre de M. Gresset,
qui vient d'être reçu dans ce corps, est le Vert- Vert. Cette ressemblance a donné occasion à l'épigramme suivante, qui est du poëte Roy.
Le Parnasse a tant de roquets, Recevez Gresset, je vous prie ; Montez votre ménagerie :
Après les chats, les perroquets.
— J'ai eu l'honneur devons envoyer, dans ma dernière lettre, une épigramme où Ton se plaignait de l'inaction de l'Académie. En voici une autre, du poëte Roy, où cette inaction est applaudie.
Allez remplir la quarantaine, Plats auteurs dont les vers m'ont causé la migraine. Kst-on là ? L'on ne fait plus rien.
Et le public s'en trouve bien.
On vient de nous donner une Histoire des Sarrasins^, traduite de l'anglais. Cet ouvrage n'a eu aucun succès, et n'en méritait point. Il est écrit d'un style entièrement sec, la narration est trop uniforme. Tous les faits se ressemblent et sont cousus bout à bout sans liaison. On ne voit jamais la raison des événements qui occupent la scène. Point de réflexions, point de portraits, point de politique. Que vous dirai-je encore? C'est, je crois, l'histoire la plus ennuyeuse que j'aie lue de ma vie ; elle manque essentiellement d'intérêt, le plus grand de tous les défauts que puisse avoir un livre.
— Notre nation, qui est livrée si ordinairement à la bagatelle, s'occupe quelquefois d'objets graves et importants. Voici un procès, partie littéraire, partie politique, qui fait du bruit. M. d'Argenson, ministre de la guerre, s' étant déchargé du détail des hôpitaux militaires sur M. de Fontanieux, celui-ci, qui n'a pas
1. BsHoire des Sarrasins^ traduite de Tanglais de Simon Ockley (par A. Fr. Jauld) P»Pi8, 1748, 2 vol. in-12.
grande idée de nos médecins, a engagé M. Geoffroy, le plus célèbre de nos apothicaires, et M. Morand, le premier de nos chirurgiens, à faire des formules de pharmacie qu'on fût obligée de suivre dans tous les hôpitaux militaires. M. Helvétius, premier médecin de la Reine, vient de publier un examen de ces formules qui est fort bien fait*. 11 démontre que, quand les remèdes des formules seraient bien choisis, ce qui n'est pas, il serait très-dangereux de s'y confirmer universellement, parce qu'il faut d'autres remèdes dans les pays froids que dans les pays chauds, dans les climats humides que dans ceux qui sont secs, pour les vieux soldats que pour les jeunes, à la fin de la campagne qu'au commencement, etc. Les deux partis remuent fort leurs amis à la cour et à la ville pour gagner leur procès. Ceux qui sont un peu au fait de ce pays-ci savent bien que l'intrigue influera au moins autant que la justice dans la décision de cette importante affaire.
— La lecture que je viens de faire des dernière discours qui ont été lus à l'Académie française, a confirmé le jugement que j'en avais porté, lorsque je les entendis prononcer. Je crois avec tout le monde que ces harangues ne sont pas faites pour le commun des hommes, et qu'il n'y a que trente-neuf élus et le complétant qui les entendent. Celui de Gresset est falbalisé, enluminé, découpé à peu près comme un poupée à la Duchap *. Le remerciement de M. d'Argenson a été jugé en dernier ressort de la simple déclamation. C'est un vrai squelette dont on conterait aisément les côtes. Quant à la réponse de M. de Boze, elle est regardée constamment comme un conte de ma mère l'oie.
— Ilparaît depuis quelques jours un livre intitulé lesPoissom^^ dont un exemplaire, m'a-t-on dit, a été vendu vingt louis d'or. Je ne sais ce qu'il contient, parce qu'il est encore extrêmement rare, mais ce titre me parait avoir une analogie intime avec certains noms de personnes bien connues aujourd'hui. Tout le monde sait que le père de M"* de Pompadour s'appelle Poisson. On
i. L9tlre de M, Helvétius, conseiller d'état^ elc^àMM. les doyens des facultés de médecine et des collèges de médecins de France au sujet des formules de médecine pour les hâpitaux militaires, 1747, in-i.