‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 17 sur 113 · AU ROI STANISLAS · texte numérisé non relu

AU ROI STANISLAS

Le ciel comme Henri voulut vous éprouver; La bonté, la valeur à tous deux fut commune ; Mais mon héros fit changer la fortune Que votre vertu sait braver.

A MADAME DE BOUPFLERS

Vos yeux sont beaux, et votre âme est plus belle ; Vous êtes simple et naturelle, Et sans prétendre à rien vous triomphez de nous; Si vous eussiez vécu du temps de Gabrlelle, Je ne sais pas ce qu*on eût dit de vous. Mais on n'eût point parlé d'elle.

11 y a quelque temps que M. Deslandes a publié un volume de dissertations ^ Elles sont assez peu curieuses; j'en excepte deux dont je vais extraire ce qui m'y paraît mériter quelque attention :

1" Dans la première dissertation, M. Deslandes appuie sur la nécessité d'établir des greniers publics, où Ton serre dans des années d'abondance de quoi subsister dans des temps fâcheux. 11 ajoute qu'on y a pensé souvent, mais il y a longtemps qu'on a dit que la France était le pays des projets, et non de l'exécution.

2® Il faut mettre dans ces greniers les blés qu'on recueille dans les pays chauds, parce que ceux qui naissent dans les pays froids se corrompent et se moississent. Les Moscovites ne serrent leurs blés qu'après les avoir fait chauffer plusieurs jours de suite.

3* Les meilleurs greniers publics seraient des souterrains creusés dans le roc et impénétrables à l'air et à l'eau. La raison en est que Tair intérieur ne pourrait frapper les grains, ni in-

1. Deslandes a publié, en 1748, le premier volume d*un Recueil de différents traités de physique et d'histoire naturelle^ mais point de dissertations proprement dites.

troduire dans ces souterrains des œufs d'insectes qui ne demandent qu'un lieu propre à éclore et à se développer. En Ukraine et en Lithuanie^ on serre les blés dans des puits qui approchent des souterrains proposés. 11 faut surtout garantir les grains de l'humidité, dans la crainte qu'ils ne germent. Un soldat danois, ayant avalé par hasard quelques grains d'avoine, en fut violemment tourmenté. Comme son mal augmentait tous les jours, on soupçonna à différents symptômes que ces grains pouvaient avoir trouvé dans son estomac une matière où ils avaient germé comme s'ils eussent été semés en pleine terre.

â« Une infinité d'insectes travaillent à détruire le blé. Ils s'insinuent plus aisément dans les blés cueillis dans les pays froids, parce que la peau n'en a pas été durcie par le chaud. Le soufre est le meilleur remède qu'on ait trouvé jusqu'ici pour exterminer ces insectes.

5® Pour hâter la germination du blé et la rendre plus abondante, il n'y a pas de meilleur moyen que de laisser tremper quelques jours les grains dans l'eau de la pluie, où l'on aura fait infuser du crottin de cheval et de chèvre, mêlé à un peu de paille hachée. Les grains ainsi trempés lèvent plus tôt de terre et produisent beaucoup de tiges, ce qui vient, ajoute Malpighi, de ce que les sels, engagés dans la fiente des animaux, étant dissous par Teau de la pluie, contribuent beaucoup à faire végéter les plantes.

6* Parmi les hommes célèbres qui ont aimé l'agriculture, nous comptons le très-célèbre amiral de Coligny. Pendant le feu des guerres civiles, lorsque toute la France, sous prétexte de religion, ne respirait que meurtres et incendies, Charles IX et Catherine de Médicis envoyèrent deux gentilhommes pour épier la conduite de l'amiral, qui s'était retiré dans une de ses terres. Ces deux gentilhommes, étant partis secrètement, surprirent l'amiral en habit de ménage, selon l'expression d'un historien, et la serpette à la main, qui taillait ses arbres. Après avoir reçu, comme il devait, les compliments forcés des deux ambassadeurs, il ajouta en souriant : u Ne manquez pas de dire au roi et à la reine, l'équipage où vous m'avez trouvé, et peut-être me ferontils la justice de croire qu'un homme occupé de choses aussi simples que je le suis ne songe point à rien machiner contre l'État. »

Dissertation sur les sympathies et les antipathies. — Voici quelques faits curieux de cette dissertation :

L'empereur Ferdinand fit voir à Inspruck, au cardinal de Lorraine, un gentilhomme qui avait tant de peur des chats qu'il saignait du nez à les entendre seulement miauler de loin.

Le duc d'Épernon s'évanouissait à la vue d'un levreau. Wadislas Jagellon, roi de Pologne, qui pendant un demisiècle affronta toutes sortes de périls et montra une valeur supérieure aux événements, se troublait et prenait la fuite en voyant des pommes.

Si, par mégarde, on en faisait sentir àDuchesne, secrétaire de François P% il lui sortait par le nez une grande quantité de sang.

Érasme, qui avait l'esprit si doux et si bien fait, d'ailleurs ami sincère de la vérité, avait tant d'antipathie pour le poisson qu'il n'en pouvait même sentir sans avoir la fièvre.

Tyco-Brahé changeait de couleur et sentait ses jambes défaillir à la rencontre d'un lièvre ou d'un renard.

Le chancelier Bacon tombait en déraillance toutes les fois qu'arrivait une éclipse de lune, et sa défaillance durait autant que l'éclipsé elle-même.

Don Juan Rob, chevalier d'Âlcantara, tombait en syncope quand il entendait prononcer le mot lana, quoique son habit fût de laine.

Marguerite de Valois, reine de Navarre et sœur de François I", se troublait au seul mot de mort, et chassait ceux qui osaient le proférer devant elle ; c'est ce qui arriva à un jardinier à qui elle demandait des nouvelles d'un arbre qui avait porté toujours de bons fruits : u Madame, répondit le jardinier, il est mort. »

Le maréchal d'Albret ne pouvait voir ni sentir du marcassin sans se trouver mal.

Le maréchal de Clérambault, courtisan agréable et délié, demandait un jour à ce propos de quelle manière il faudrait traiter un homme qui, en se battant contre d'Albret, aurait tenu une tête de marcassin de^la main gauche et son épée de la droite.

Le chapelain d'un seigneur allemand ne pouvait voir des

fraises sans dégoût, ni en manger sans ressentir des étouffements de chaleur. Son corps devenait ensuite tout rouge. Quelques heures après, il lui prenait une sueur abondante, laquelle le remettait dans son état naturel, et il ne lui restait plus que de la faiblesse et une sorte d'égarement d'esprit.

On a fait beaucoup de raisonnements sur toutes ces singularités, mais aucun ne satisfait un homme sensé. Je crois qu'on peut appliquer à tout cela l'épigramme de Martial :

Je ne t'aime point, Lycidas ; Ne m*en demande point la cause, Je ne puis te dire autre chose, SinoD que je ne Taime pas.

— M . l'abbé de La Bletterie, auteur de Texcellente Vie de r empereur Julien^ vient de donner les ouvrages de cet hommesingulier, et la Vie de Jovien. Ce qui nous reste de ce célèbre et odieui apostat se réduit à des lettres et à des satires. Les lettres ne contiennent qu'une philosophie platonicienne fort commune ; les satires ont un air de bizarrerie qui ne serait pas de notre goût; d'ailleurs, elles font allusion à mille usages qui nous sont inconnus. Il est vrai que l'habile traducteur rappelle dans ses notes à peu près ce qui est nécessaire pour l'intelligence du texte, mais une plaisanterie est comme perdue quand, pour l'entendre, il faut avoir recours à un commentaire. La vie de Jovien est peu de chose. Julien entreprit une expédition contre les Perses, il mourut dans le cours de cette guerre. Jovien fut proclamé à l'instant empereur par l'armée, qu'il reconduisit sur les terres de l'empire. Pressé par l'ennemi dans sa retraite, il fit avec lui un traité honteux et lui abandonna plusieurs provinces de l'État qui l'avaient choisi pour maître. Voilà toute l'histoire du lâche Jovien.

Si vous souhaitez savoir ce que je pense de l'auteur de cet ouvrage, qui est un de nos plus célèbres écrivains, voici l'idée que je m'en suis formée. L'abbé de La Bletterie est exact ; on peut compter sur ses recherches et être sûr qu'on ne sera pas trompé. Comme il n'a pas la réputation d'être un trop bon croyant, il a affecté, dans ses livres, je ne dis pas de la religion, je dis une espèce de dévotion qui fait pitié ou qui fait rire selon

qu'on se trouve monté en le lisant. Son style est correct, les faits sont liés on ne peut pas mieux ; les choses sont narrées avec l'étude qu'il leur convient ; ses réflexions sont plus pensées qu'ingénieuses; ses portraits sont peu approfondis; j'en excepte celai d'Alhanase qui est fait d'une grande manière. En général, l'abbé de La Bletlerie fait une histoire comme la peut faire un homme laborieux, cultivé, et qui a de l'esprit, mais il manque de génie ; il ne jette pas dans la narration cet air d'intérêt qui fait souhaiter vivement d'en voir la suite. Il ne passionne point pour les personnages qu'il met en action, il ne remue point Tàme; il parle à la raison, mais rarement à l'imagination et au cœur. C'est un écrivain qu'on approuve, mais qu'on n'admire point, qu'on n'aime pas même. En lisant son ouvrage, je n'ai jamais souhaité de faire connaissance avec lui, et ceue indifférence ne fait pas, ce me semble, honneur à son livre. •

— Il paraît un petit roman intitulé les Époux réunis^ ou le Mmionnairedu TetnpsK Un homme très-amoureux de sa femme en devient jaloux ; il lui donne un coup de poignard, et, croyant l'avoir tuée, il s'éloigne de Paris. Diverses aventures ou ses remords le conduisent dans le cloître. Après plusieurs années de mission dans l'ancien et dans le nouveau monde, il vient prêcher à Paris. Sa femme se trouve à son sermon ; ils se reconnaissent, le mari quitte le froc et rejoint sa chère moitié. C'est parce que je vous parle de tout, que j'ai l'honneur de vous entretenir d'une brochure où il n'y a ni décence, ni esprit, ni style, ni sentiment.

— Le poète Roy, qui est ennemi déclaré de l'Académie française, a adressé l'épigramme suivante au poète Piron, qui voudrait bien être de l'Académie, mais sans s'abaisser à des sollicitations désagréables.

Le public accueille ta veine, Et tu veux que ce seul Mécène Fasse pour toi les premiers pas Chez messieurs de la Quarantaine ?

Pauvre Piron, tu perds ta peine :

Le public ne les connaît pas!

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