IADAME DE LA FAYETTE
M"" de La Fayette, âgée de vingt-neuf ans, disait : « Je :ompte encore par vingt. »
« l'ai ouï raconter par M"® de La Fayette, disait l'abbé de Saint-Pierre que, dans une conversation, Racine soutenait qu'un bon poêle pouvait faire excuser les grands crimes et même inspirer de la passion pour les criminels. Il ajouta qu'il ne fallait que de la fécondité, de la justesse, de la délicatesse d'esprit, pour diminuer tellement l'horreur des crimes de Médée ou de Phèdre qu'on les rendait aimables au spectateur au point de lui inspirer de la pitié pour leurs malheurs. Comme les assistants lui nièrent que cela fût possible, et qu'on voulut même le tourner en ridicule pour une opinion si extraordinaire, le dépit qu'il eut le fit résoudre à entreprendre Phèdre où il réussit si bien à faire plaindre ses malheurs que le spectateur a plus de joie de la criminelle que du vertueux Hippolyte. »
M"* de La Fayette disait : « On a fait faire pour les demoiselles de Saint-Cyr uhe comédie, par Racine, le meilleurpoête' du temps, que l'on a tiré de la poésie où il était inimitable pour en fahre, àson'malheur et à ceux qui ont le goût du théâtre, un historien très-imitable. »
Gomme les premières nouvelles de la paix n'ont pas été reçues en France aussi favorablement qu'il était naturel, un satirique dont on ignore le nom a fait l'épigramme suivante :
Louis, dit-on, est fort surpris.
En donnant la paix à la France, De voir le peuple de Paris Témoigner tant dMndifférence.
Pour rendre le calme aux esprits
La paix n'est pas la seule voie.
Qu'il traite ses sujets comme les ennemis, Qu'il rende ce qu'il leur a pris, On verra bien des feux de joie.
-^ Le poète Piron, auteur de la plupart des épigi-ammes vives, I satiriques, qui courent le monde, vient de répandre celle-ci:
En qualité de pénitent.
Un grivois aux pieds d'un jésuite Était prêt d'avouer sa gaillarde conduite.
Le Père lui dit : « Mon enfant,
Si Dieu vous a fait moliniste,
Je puis entendre votre cas ;
Mais si vous êtes janséniste.
Point de confession... — Mais je ne le suis pas. — Dieu soit béni ! vous êtes donc des nôtres? — Non, je suis du parti qui se f... des deux autres. »
Les PP. Catrou et Rouillé, jésuites, ont publié, il y a quelques années, une Histoire romaine^ en vingt volumes in-4® qui était restée à Tibère *. Cette histoire avait eu d'abord quelque succès parce qu'on n'en avait point d'autre et qu elle était remplie d'esprit et de recherches. On a senti depuis que le style de cet ouvrage est précieux presque partout, qu'il y règne un air de déclamation insupportable dans une histoire de cette étendue, que les auteurs se sont permis sans aucune nécessité de faire un grand nombre de mots nouveaux, et le plus souvent burlesques ; que la plupart des réflexions semées dans cet ouvrage sont ou fausses ou dénaturées; pour tout dire, en un mot, on a trouvé fort bon le fond de cet ouvrage et la forme détestable. Ce jugement a donné lieu à l'abbé Desfontaines de traduire en notre langue T Histoire romaine ^ de Laurent Échard, qui est trop sèche, et à M. RoUin de composer une Histoire romaine qui est fort languissante et très-inférieure à son Histoire ancienne. Les jésuites, qui voudraient ressusciter leur Histoire romaine^ viennent de la faire continuer par le P. Routh, connu par des Lettres critiques
1. Histoire romaine depuis la fondation de Rotnejusquen l'an 47 après J.-C. Paris, 1725-173.S, 21 vol. in-4% ou 1737, U vol. in-U. Le P. Routh ii*a publié qu'ufl seul volume de la coatiauation aanoucée.
sur Jfilion. Je vais lire cet ouvrage pour vous en dire mon sentiment. Je suis prévenu d'avance contre .cette continuation, parce que Tauteur l'a entreprise malgré lui, et qu'il n'écrit que médiocrement bien.
— Jusqu'ici les Espagnols n'avaient marché pour ainsi dire
qu'à tâtons dans leurs ouvrages de poésie. Lope de Vega,qui eut
peut-être autant de génie qu'aucun poète comique qu'il y ait
jamais eu, n'avait fait que des monstres dramatiques, parce
qu'ils ignoraient les premières règles de l'art poétique. Tous les
autres poètes de cette nation, nés avecinfmiment moins de talents,
avaient donné dans de plus grands écarts encore sans avoir les
mêmes avantages pour se la faire pardonner. Enfin, M. de Luzon
vient de donner la première poétique qu'ait eue l'Espagne. C'est
une suite de reflexions lumineuses, profondes, bien liées, bien
amenées, bien développées, et, autant que j'en puis juger, bien
écrites sur toutes les parties ou sur tous les genres de poésie.
Uauteur connaît les anciens et les modernes, et ce qui est encore
mieux, il a suivi la nature. L'érudition et le jugement marchent
d'un pas égal dans cet ouvrage. Ceux qui connaissent l'état
actuel de la littérature espagnole sont étonnés qu'un ouvrage
aussi sensé et aussi exact ait pu naître à Madrid. Il est vrai
pourtant que les sciences sont un peu sorties du chaos où elles.
étaient lorsque Philippe Y monta sur le trône d'Espagne.
— Le P. Mabillon, célèbre bénédictin, composa autrefois un ouvrage fort connu, intitulé la Diplomatique; c'est l'art de discerner les fausses Chartres des véritables. Ce livre, fait avec beaucoup de soin et de discernement, eut d'abord un succès complet et servit de guide à presque tous les tribunaux du royaume. Le P. Germont, jésuite, qui avait une sagacité extraordinaire et une logique, à mon gré, supérieure à celle du béné-. dictin, porta quelques attaques à cet ouvrage, qui diminuèrent la confiance qu'on y avait pris. Cette contestation donna lieu à beaucoup d'éclaircissements et à de nouvelles recherches que quelques bénédictins viennent de mettre en œuvre. Ils vont publier en français une nouvelle Diplomatique^ dans laquelle ils ont toujours suivi le plan et, autant qu'ils l'ont pu, les règles du, P. Mabillon. Cet ouvrage sera curieux et savant, mais sera toujours un livre à la bénédictine, c'est-à-dire trois fois plus long qu'il ne faudrait.
— On vient de nous donner une traduction française des lettres écrites en latin par Busbeck, ambassadeur de l'empereor Ferdinand I" d'abord, à la Porte, auprès de Soliman 11, et ensuite à la cour de France sous Charles IX \ On trouve dans ces lettres des morceaux d'histoire naturelle, civile et militaire des Turcs, faits avec plus de goût, de précision et de justesse, qu'il n'y en a dans les ouvrages de ce siècle-là. Ses lettres qui roulent sur la France sont moins que rien; je ne connais guère d'uuvrage plus superficiel ni moins exact que celui-là sur une partie si intéi^essante de notre histoire. La traduction est faite avec la dernière négligence, et les notes sont d'un homme qui ne fait que consulter un mauvais dictionnaire sur les endroits qu'il croit avoir besoin d'éclaircissement. Voici les deux faits que je trouve les plus intéressants dans la négociation de Busbeck.
Il y a à Constantinople des bains publics pour les femmes du commun, et il arrive assez souvent qu'elles y deviennent amoureuses les unes des autres. Une vieille femme, éprise des charmes d'une jeune fille qu'elle y trouva, lui déclara sa passion. Celle-ci, peu sensible à ces vaines caresses, refusa de les recevoir; cette rigueur ne fit qu'irriter la vieille. Elle continua, avec de nouveaux empressements, à faire la cour à sa belle. La trouvant insensible à ses vœux, i'amour, riche en expédients, lui suggéra celui-ci : elle se travestit en homme, ensuite elle alla louer une maison dans le voisinage de sa cruelle, faisant cotirir le bruit qu'elle était un des officiers de l'empereur retiré avec pension. En peu de temps elle fit connaissance avec le père de l'amante. Deux jours après, elle la demanda en mariage; cet homme, d'une fortune médiocre et sans état, se trouva trèshonoré de la proposition. Le parti lui sembla avantageux pour sa fille; sans balancer il l'accorde. On convient sur l'heure de la dot, et le lendemain fut le jour fixé pour les noces. On les célèbre. Que d'attentions de la part du nouveau mari dans ce jour ! Que de caresses ! Quel heureux présage ! Le soir arrivé, la modestie, d'accord avec la plus délicate économie, conduisit à pas lents la belle épouse au lit nuptial. « Que le plaisir du mariage est grand, se disait-elle, puisque les approches en sont si douces!
1. Lettret (à Rodolphe H), traduites du Utin avec des notes, par L. EU de Foy. Paris, 1748, 3 y. in-12.
qu'on est heureuse d'avoir un mari! » Mais ciel! quel mari! Déjà sa turpitude est découverte, la tille crie, appelle son père à sou secours. Quelle surprise! le père se saisit de la vieille et la conduisit le lendemain chez le colonel des janissaires,. qui commandait à Gonstantinople pendant l'absence de Soliman. La vieille, traduite, est interrogée ; elle avoue son crime et ne répond aux reproches que le juge lui en fit que ces paroles, qu'elle prononça comme une sentence : a Vos discours me persuadent, monsieur le juge, que vous ignorez ce que peut l'amour sur mi cœur tendre; fasse le ciel qu'il ne vous fasse jamais sentir toute sa violence! » Le colonel ne put se tenir de rire de Textravagance de la vieille; il fut sensible à son mal, qui ne Tenait que d'un trop grand feu et, pour la guérir, il ordonna qu'on la jetât à la mer, ce qui fut exécuté sur l'heure. C'est ainsi que les amours de la vieille retournèrent à leur première source.
Tandis que les armées de Soliman et de Ferdinand étaient en présence en Hongrie, une partie de la garnison de siège s'échappa et s'alla emparer de Gran et de son château, qui étaient pour ainsi dire l'un et l'autre sans défense. Us y trouvèrent des richesses immenses, des vivres en quantité, et emmenèrent captifs les habitants, les femmes et les enfants. Le pacha Ali, qui commandait l'armée turque et qui était naturellement fort sérieux, dit à celui qui lui apporta cette nouvelle. « Pourquoi cet air si consterné, à quoi bon tant d'effroi ? Gran est pris? Plaisant accident dont vous me parlez. Quoi I vous imaginez-vous que je m'attristerai sur une perte de cette nature, après avoir perdu (en faisant un geste un peu libre) la preuve distinctive de mon être? » Il tourna ainsi en plaisanterie la prise de cette place, plus par politique, ne voyant nul moyen de la ravoir, que pour se moquer de la consternation de celui qui venait la lui annoncer.
XYIII
On vient de publier cinq volumes de Négociations de M. Tabbé Arnauld * ; je vais vous dire quelque chose de sa personne, je vous parlerai ensuite de son ouvrage.
Ce négociateur, d'un sang fertile en grands hommes, brilla dans sa jeunesse par l'esprit d'intrigue; il se dégoûta par la suite de ce personnage, et se jeta dans la dévotion. L'austérité de ses mœurs le plaça à la tête des jansénistes, où il soutint la qualité flatteuse de chef de parti par beaucoup d'actions éclatantes. Deux ou trois suffiront pour donner une idée de son caractëi-e. La ville d'Angers, dont il élait évoque, s'étant révoltée, la reine Anne d'Autriche, régente de France, s'avança jusqu'à Saumur dans le dessein de presser le siège de la ville rebelle et de la punir comme elle le méritait. Le prélat, connaissant les malheurs qui allaient fondre sur son diocèse, presse, exhorte, sollicite, propose des conditions de paix, mais tout cela ne servit qu'à le rendre suspect et à le faire chasser de la ville par une troupe de factieux qui trouvaient leur avantage dans le désordre de la guerre. Arnauld oublia l'injure faite à sa dignité et alla demander à la reine la grâce des coupables. La trouvant inflexible, il eut recours à un moyen singulier, mais infaillible. Cette princesse, qui communiait souvent, s'étant présentée pour participer aux saints mystères, un jour que ce prélat officiait pontificalement, il crut la conjoncture favorable pour faire changer l'arrêt rigoureux prononcé contre son peuple. 11 s'approcha de la reine, et lui présentant l'hostie, il lui dit d'un ton de voix ferme, et comme déjà assuré du succès : « Recevez, madame, votre Dieu qui a pardonné à ses ennemis en mourant sur la croix. » Ou comprend assez qu'un pardon demandé de la sorte ne pouvait être refusé. Aussi cette princesse ne songea-t-elle plus à la
1. n 8*agit de Henri Arnauld et de se» Négociations à la cour de Rome et en diverses cours d*Ikiîie (publiées par Burtin), 1748, 5 v. in-12.
vengeance, et fit éprouver, peu de temps après, aux rebelles toutes les marques de sa clémence et de sa bonté.
Il répondait aux personnes qui lui proposaient de prendre un jour de la semaine pour se reposer : « Je le veux bien, pourvu que vous me donniez un jour où je ne sois pas évêque. »
M. Aniauld était si généreux qu'il était passé en proverbe que le meilleur titre pour obtenir des grâces de M»' d'Angers c'était de l'avoir offensé.
Pour revenir maintenant aux Négociations de M. Amauld, je vous dirai qu'elles roulent principalement sur les intérêts que la France avait à ménager vers le milieu du dernier siècle à la cour de Rome. Les papes n'étaient pas, il est vrai, alors aussi puissants qu'ils l'avaient été, mais leur crédit n'était pas tombé au point qu'il Test aujourd'hui, et ils influaient encore assez dans les alTaires générales. Le génie de cette cour ne paraît que médiocrement développé dans les Négociations de M. Amauld ; je crois pourtant que si les traits de ce tableau étaient un peu rapprochés, on se formerait une idée beaucoup plus avantageuse de cet ouvrage. Tel est l'avantage d'une histoire bien faite sur des lettres originales, qu'on voit d'un coup d'œil ce qui peut le plus intéresser. Il y a nécessairement, dans les dépêches qu'on envoie aux ministres, un certain détail qui ennuie le plus souvent ceux qui le lisent, lorsque l'intérêt qu'on prend à la chose a diminué. M. Arnauld ne se borne pas à faire connaître la cour de Rome ; il fait de bonnes réflexions, plus judicieuses pourtant que profondes, sur les autres États d'Italie. Les questions que lui faisaient nos ministres, les plus habiles que nous ayons jamais eus, le mettaient sur la voie pour découvrir beaucoup de choses. Ils pensaient pour lui , ils voyaient pour eux. Après tout, les morceaux les plus précieux du recueil que je vous annonce sont des instructions données au négociateur par M. de Lionne. Ce sont autant de chefs-d'œuvre de savoir, de pénétration et de finesse. Je regarde M. de Lionne et M. de Torcy comme les deux ministres français qui aient jamais le mieux entendu les affaires étrangères.
— Il parait un Panégyrique de Louis XV \ que le public attribue à M. de Lafitau, évêque de Sisteron. C'est proprement l'éloge
i. Par VoUaire. Barbier en décrit six éditions, publiées de 1748 à 1749. I. 13
de la modération de ce prince dans les circonstances où se trouve l'Europe. Voici^ comme le panégyriste peint les ennemis de la France :
« Louis se trouvait engagé dans une guerre malheureuse que son conseil avait entreprise pour soutenir un allié qui, depuis, s'est détaché de nous. Il avait à combattre une reine intrépide qu'aucun péril n'avait ébranlée, et qui soulevait les nations en faveur de sa cause. Elle avait porté son fils dans ses bras à un peuple toujours révolté contre ses pères, et en avait fait un peuple fidèle, qu'elle remplissait de l'esprit de sa vengeance. Elle réunissait dans elle les qualités des empereurs, ses aûfeux, et brûlait de cette émulation fatale qui anima pendant deux cents ans sa maison impériale contre la maison la plus auguste et la plus ancienne du monde.
a A cette fille des Césars s'unissait un roi d'Angleterre, qui savait gouverner un peuple qui ne sait point servir. 11 menait ce peuple valeureux comme un cavalier habile pousse à toute bride un coursier fougueux dont il ne pourrait contenir l'impétuosité. Cette nation, la dominatrice de l'Océan, voulait tenir à main armée la balance sur la terre, afin qu'il n'y eût plus jamais d'équilibre sur les mers. Fière de l'avantage de pouvoir pénétrer vers nos frontières par les terres de nos voisins, tandis que nous pouvions entrer à peine dans son île; fière de ses victoires passées, de ses richesses présentes, elle achetait contre nous des ennemis d'un bout de l'Europe à l'autre ; elle paraissait inépuisable dans ses ressources et irréconciliable dans sa haine.
« Un mdnarque qui veille à la garde des barrières que la nature éleva entre la France et l'Italie, et qui semble, du haut des Alpes, pouvoir déterminer la fortune, s'était déclaré contre nous après avoir autrefois vaincu avec nous. On avait à redouter en lui un politique et un guerrier ; un prince qui savait bien choisir ses ministres et ses généraux et qui pouvait se passer d'eux, grand général lui-même et grand ministre. L'Autriche se dépouillait de ses terres en sa faveur; l'Angleterre lui prodiguait ses trésors ; tout concourait à la mettre en état de nous nuire.
« A tant d'ennemis se joignait cette République fondée sur le commerce, sur le travail et sur les armes. Cet État, qui, toujours près d'être submergé par la mer, subsiste en dépit d'elle et la fait servir à sa grandeur ; république supérieure à celle de Car-
thage , parce que avec cent fois moins de territoire elle a eu les mêmes richesses. Ce peuple haïssait ses anciens protecteurs, et servait la nation de ses anciens oppresseurs. Ce peuple, autrefois le rival et le vainqueur de l'Angleterre sur les mers, se jetait dans les bras de ceux mêmes qui ont affaibli son commerce, et refusait l'alliance et la protection de ceux par qui son commerce florîssait. Rien ne l'engageait dans la querelle; il pouvait même jouir de la gloire d'être médiateur entre les maisons de France et d'Autriche, entre l'Espagne et l'Angleterre; mais la défiance l'aveugla, et ses propres erreure l'ont perdu. »
J'ajouterai à ces tableaux le portrait des hommes célèbres qui ont bien servi la France.
M. de Saxe : « Ce général étranger, naturalisé par tant de victoires, aussi habile que Turenne et encore plus heureux, avait fait de la Flandre entière une de nos provinces. »
M. de Belle-Isle : « Cn chef actif et prévoyant, qui conçoit les plus grands objets et qui discute les plus petits détails; ce général qui, après avoir sauvé l'armée de Prague par une retraite digne de Xénophon, et avoir délivré la Provence, disputait les Alpes aux ennemis et les tenait en alarmes. »
M. de Richelieu : « Cn génie brillant, audacieux, dans tout ce qui respire la grandeur, la hauteur et les grâces, cet homme qui serait encore distingué dans l'Europe quand même il n'aurait aucune occasion de se signaler. »
M. de Montmartel, le plus célèbre de nos financiers : « Il s'est trouvé un homme qui a soutenu le crédit de la nation par le sien, crédit fondé à la fois sur l'industrie et sur la probité, qui se perd si aisément et qui ne se rétablit plus quand il est détruit. C'était un des prodiges de notre siècle, et ce prodige ne nous frappait pas peut-être assez ; nous y étions accoutumés comme aux vertus de notre monarque. »
Le prince Edouard : « Le héros aussi admirable qu'infortuné qui aborda seul dans son ancienne patrie , qui seul y a formé une armée, qui a gagné tant de combats, qui ne s'est affaibli qu'à force de vaincre, aurait recueilli le fruit de son audace plus qu'humaine si la France avait eu une marine, et ce prince, supérieur à Gustave Wasa, ayant commencé comme lui, aurait fini de même. »
Tels sont les traits principaux d'un ouvrage qu'on peut et
louer et blâmer sans injustice. Les rapports des parties qui le composent ne m'en paraissent pas assez justes. Le style manque souvent de correction, et presque toujours d'harmonie. Lamémoire de l'auteur est plus ingénieuse que noble. II règne dans tout ce discours un air décousu qui y jette de la sécheresse et qui en diminue l'intérêt. J'ajouterai que ce sont des vérités dite> du ton de la flatterie.
— Les sciences commencent à sortir en Espagne de rétat d'anéantissement où elles languissaient depuis plus d'un siècle. J'ai eu l'honneur, dans ma dernière lettre, devons parler d'une excellente poétique qui nous est venue de ce peuple-là. Je vous annonce aujourd'hui un ouvrage physico- mathématique dans lequel l'auteur suppose le mouV^ëment de la terre suivant le système de Copernic. Cette nouveauté a éprouvé mille contradictions. Les superstitieux inquisiteurs ont crié à l'hérésie et arrêté longtemps ce livre. L'auteur, D. Jorge Juan*, qui s'est instruit en accompagnant ceux de nos mathématiciens qui étaient allés en Amérique, a montré du courage; il a osé réclamer contre le jugement des moines ignorants qui l'avaient condamné. Sa résolution a enhardi beaucoup d'honnêtes gens qui supportent impatiemment un joug si déraisonnable. Insensiblement il s'est formé deux partis qui ont laissé éclater une haine violente l'un contre l'autre. Tandis que les passions étaient les plus vives, le P. Buriel, jésuite, a publié un écrit pour faire observer qu'on ne parlait du mouvement de la terre que comme d'une hypothèse. Sur cela les haines se sont tout à coup assoupies, et le livre, qui avait éprouvé de si ridicules contradictions, a enfin été regardé comme orthodoxe. Les gens de lettres de ce pays-là regardent cet événement comme un prodige, qu'ils souhaitent et qu'ils espèrent de voir suivi d'un grand nombre d'autres.
— Puisque je suis en train de vous parler de la littérature étrangère, j'aurai l'honneur de vous dire que nous venons de recevoir un recueil de poésies italiennes de la façon d'un frère servant des jésuites appelé Carafola, qui est mort récemmen portier dans une maison de son ordre, à Rome. Cette nouveauté a surpris par deux endroits. C'est un homme consacré par son
1. Qaérard, qui cite diverses œuvres de D. Jorge-Juan Santacilia, ne mentioDae pas le travail dont parle Raynal.
état aux plus vils emplois qui en est l'auteur. Ces poésies, en second lieu, ne se ressentent en rien du climat qui les a produites.
Depuis longtemps, tous les ouvrages qui nous viennent d'au delà des monts sont remplis de raHinements d'afféterie. Les vers que je vous annonce sont ingénieux, vifs, naïfs, remplis de délicatesse et de naturel, dignes du siècle du Dante et de Pétrarque. On pourrait faire sur cela une observation. Il semble qu'il se fasse une circulation dans les lettres comme dans les plantes. Les Espagnols et les Italiens n'ont donné longtemps que des fleurs, ils donnent aujourd'hui des fruits. Nous, au contraire. Français, nou*s dégénérons; nous avons commencé par des fruits, nous finissons par des fleurs, et même par des fleurs artificielles.
— On vient de publier le catalogue de la bibliothèque de feu M. Burette *; elle est composée d'environ seize ou dix-sept mille volumes, et on l'estime près de 100,000 francs. Je ne crois pas qu'il y ait de particulier à Paris qui eût plus de livres rares, de belles reliures et d'excellentes éditions. L'auteur était médecin, et nous n'avons rien d'aussi exact dans la médecine que sa collection.
— Je viens de lire un Traité historique et politique du droit public de t empire d Allemagne *, que M. Le Coq de Villeray vient de publier. C'est un in-4* d'une médiocre grandeur. Cet ouvrage, avant d'être publié, a été communiqué à M. Schœpflm, qui est beaucoup plus connu en Allemagne qu'en France, et on a eu égard à ses observations. Je ne suis pas assez instruit sur ces matières pour prononcer sur le mérite de cet ouvrage. Je ne puis juger que de la forme, qui n'est point agréable quoiqu'elle soit ordinairement assez méthodique. Les divisions nécessaires dans un livre de cette nature y jettent un air de sécheresse que l'auteur aurait dû au moins diminuer en mettant quelque agrément dans le détail. On trouve rarement des choses inutiles, et il paraît plutôt que, pour être trop concis, l'auteur s'est rendu obscur. Ce livre a eu le sort qu'ont dans ce pays-ci tous les livres utiles et sérieux : on n'en a point parlé, ou on n'en a parlé que pour le mépriser.
1. Ce catalogue, rédigé par Gabriel Marti a, forme 3 ?. in-i2.