Paris, i748, in
— Il y a longtemps qu'on a dit que les Français avaient l'âme } moutonnière. Cela est exactement vrai en toutes choses, et sin- j gulièrement en littérature. Dès qu'un écrivain a trouvé un titre I qui a réussi, il est copié sans discernement par tous les écri- } vains subalternes. Il y a quelques années que M. Le Sage publia son charmant roman du Diable boiteux. Aussitôt on vit paraître le Diable borgne^ le Diable manchot^ le Diable bo»sUy etc. Dès qu'on eut traduit de l'arabe les Mille et une Nuits^ nous fûmes assassinés de Mille et un Jours, Mille et une Heures, Mille et un Quarts d*heure^ etc. Les délicates et profondes Lettres Persanes de Montesquieu ont enfanté les Lettres Juives, Chinoises, Cabalistiques," Saxonnes, HollandaiseSy etc., et, pour confirmer cette vérité par un exemple plus récent, vous ne sauriez croire combien de rapsodies a produites le petit ouvrage intitulé l'Année merveilleuse dont j'ai eu l'honneur de vous parler. Le succès de ce petit rien a encouragé nombre d'auteurs à feuilles volantes, en sorte qu'on a vu successivement paraître Additions à V Année merveilleuse^ Pronostics nouveaux, Lettres sur r accomplissement de F Année merveilleuse, par un voyageur qui V avait vu commencer à Pékin,, Lettre de Madame Le Prince^, etc., et mille autres fadaises pareilles, mais qui ont été étouffées au grand air. On en a même voulu faire le sujet d'une comédie qui a été jouée sur le théâtre des Italiens*. Cette pièce n'a rien d'intéressant, puisque ce sont des scènes détachées. Vous pouvez aisément vous en former une idée quand je vous dirai qu'il s'agit de la métamorphose des hommes en femmes et des femmes en hommes. La Folie,, qui préside à ce changement, reçoit les hommages des métamorphosés, et elle est répétée tour à tour par un jeune militaire changé en petite-maîtresse, par une jeune fille devenue homme de robe d'une fadeur et d'un ennui insupportable, par Arlequin changé en revendeuse à la toilette, par un grenadier qui conserve sous l'habit de femme l'air brutal d'un soldat, enfin par une femme sensée dont le sort a fait un avocat. Ce rôle est le mieux écrit de la pièce, et n'a pas été fait par l'au-
1. Barbier, à Tarticle Année tnerveilleuse, mentionne la brochure de M""* Le Prince de Beaumont, et cite quelques autres répliques non signalées parRaynal.
2. L'Année merveilleuse, comédie en un acte et en vers, suivie d'un divertisse-^ ment. (Par Pierre Rousseau, de Toulouse.) Paris, 1748, in-12.
teur de la comédie appelé Rousseau; mais il y a été ajouté par Riccoboni le fils, un des acteurs de ce théâ<re. Toutes les scènes sont d'un froid merveilleux. On a lâché d'égayer cette petite comédie d'un ballet parfaitement dessiné et exécuté : c'est en quoi les comédiens italiens excellent et font honte à l'Opéra, où la plupart des ballets sont sans imagination, sans feu et souvent sans exécution.
M. le maréchal de Noailles a deux fils, le duc d'Ayen et le comte de Noailles. La femme du dernier a accouché d'un garçon. Le maréchal, qui est gouverneur de Versailles, a fait ordonner des feux de joie pour cette naissance. Tout le monde a été indigné ici de cette audace, et M. le duc d'Ayen, à ce qu'on prétend, a exprimé l'indignation publique par les vers un peu burlesques que vous allez lire :
Orgueilleux calotio, faux dévot de Noailles, Frauduleux emprunteur, vrai zéro des batailles, Osez-vous, Arlequin, affrontant tout Versailles, Par la force extorquer des feux pour vos merdailles ? Les sages ont gardé leurs bois et leurs futailles Pour célébrer les fruits des dauphines entraUles Ou pour se réjouir lors de vos funérailles.
Puisque j'ai commencé à vous parler des Noailles, je vais ramasser ici sur cette maison quelques particularités qui peutêtre ne vous déplairont pas.
Lorsque le cardinal de Noailles, oncle du maréchal, fut fait archevêque de Paris, M'"*^ la duchesse de Bourbon, fille naturelle de Louis XIV, adressa les vers suivants au roi :
Sire, votre bonne ville Vous demandait un prélat ; Votre Majesté facile Ne nous a donné qu'un fat.
Tout Noailles est imbécile:
Ces visages d'Évangile Ne servent pas mieux l'État A l'église qu*au combat.
Lorsque le premier maréchal de NoaiJles, père de celui d'aujourd'hui, fut mort, le cardinal son frère voulut le faire enterrer honorablement dans la grande église de Paris. En attendant que le mausolée fût prêt, on mit en dépôt le cadavre chez des religieuses. Gela donna occasion à ce dialogue :
Dans le couvent des capucines
Gisait le corps du maréchal,
Frère du dévot cardinal, c Ce morceau n*est pas pour semblables gredines,
Dit aussitôt la Vanité; SI Noailles fut mis où gît race royale, Pour Noailles au moins faut une cathédrale.
Qu'en dis-tu, dame Humilité?
— Je ne me môle point de ce que vous faites.
J'évite les lieux où vous êtes; Les NoaiUes d'ailleurs sont gens k grand fracas. Vous les connaissez tous, je ne les connais pas. »
Le premier maréchal de Noailles remporta en Catalogne une victoire comme malgré lui. Quelque temps après, le fameux maréchal de Luxembourg tomba dangereusement malade. Le P. Bourdaloue, jésuite, le premier prédicateur qu'ait eu la France, exhorta ce grand capitaine à la mort, et lui dit plusieurs fois qu'il ne devait pas tirer vanité de ses victoires. « Eh I mon père, répondit ce général, comment en tirer vanité? Noailles en remporte! »
Comme le maréchal de Noailles, actuellement vivant, ne passe pas pour brave, on dit que, durant la bataille de Fontenoy, le duc de Biron changea trois fois de cheval, le maréchal de Saxe trois fois de chemise, et un de Noailles trois fois de culottes.
Lorsque le roi fut guéri de la grande maladie qu'il eut à Metz, on fit des réjouissances extraordinaires dans toute la France. M. de Noailles écrivit à la maréchale sa mère, qui vivait encore, de se distinguer dans cette occasion, mais de bien prendre garde au feu : « Mon fils, lui répondit -elle, vous pouvez vous en rapporter à moi; je crains le feu autant que vous. »
Avant l'affaire d'Asti, il était sérieusement question d'un accommodement entre le roi de Sardaigne et la France. Comme la cour de Madrid n'y voulait pas consentir, on envoya le ma-
réchal de Noailles pour gagner la reine d'Espagne. Cette princesse refusa opiniâtrement d'entrer dans les vues de notre cour. On a imaginé dans ce pays-ci que le maréchal, voyant la reine inflexible, avait déclaré qu'il allait commander en Italie les troupes de France, et qu'aussitôt cette princesse s'était rendue pour éviter un si grand malheur.
Le duc d'Ayen, méchant railleur, a exercé plus d'une fois sur son père ce dangereux talent. Ce jeune seigneur, étant à côté du roi à Fontenoy, vit porter un page du maréchal qui était blessé à mort: «Petit sot, dit-il, pourquoi as-tu quitté ton maître? tu ne serais pas dans cet état. »
On disait devant-le duc d'Ayen que l'impératrice avait beaucoup perdu en perdant RevenhuUer : « Elle perdrait bien plus, ajouta-t-il, si elle perdait mon père I »
— M™* Le Prince, qui est connue ici pour beaucoup de mauvaises petites brochures, vient d'en publier une un peu plus passable sous le titre de Triomphe de la vérité^. Le sujet en est assez agréable; il méritait de tomber en de meilleures mains, M. de Villette, jeune homme fort aimable, prend du goût pour Emilie, qui réunit les grâces, l'esprit et la vertu. A peine sont-ils mariés qu'ils viennent à reconnaître qu'ils pensent différemment sur la religion. Emilie admet la révélation* M. de Villette la combat comme un préjugé. Pour éclaircir sûrement la chose, ils se proposent* de se retirer dans une solitude avec le premier fruit de leur union, de ne lui jamais parler religion, et de lui dérober la connaissance de tous les livres qui en traitent. Une fille unique les met en état d'exécuter leur dessein : à mesure que sa raison se forme, il naît dans son esprit une suite de ce que nous appelons premiers prmcipes, qui mènent enfin à la nécessité de la révélation, et de là à la nécessité d'une Église infaillible. Tout ce livre n'est qu'un tissu de raisonnements les plus ordinaires, les plus communément exprimés.
— 11 vient de paraître un écrit politique intitulé Intérêts de f Impératrice-Reine, des Rois de France et d'Espagne, et de leurs principaux alliés*. Cette brochure n'est que d'une trentaine de
1. Le Triomphe de la vérité, ou Mémoires de M, de Villette. Nancy, 1748, î T. in.l2.