‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 26 sur 113 · Inconnu aux bibliographes · texte numérisé non relu

Inconnu aux bibliographes

pages, et se vend 6 francs. On prétend que l'auteur, qui est un commissaire de guerre, a été arrêté et mis à la Bastille, qui est la demeure ordinaire des prisonniers d'État. Parmi beaucoup de réflexions sages, utiles, profondes, qu'on trouve dans cet écrit, W y en a quelques-unes d'une extrême partialité. L'auteur partage son terrain entre la* raison et la colère, et est alternativement politique et enthousiaste. On voit bien qu'il est français, et au ton qu'il prend et aux prétentions qu'il forme. Son style est fort véhément et quelquefois obscur. Cet ouvrage, à le bien èfinir, est un éloge du roi et une philippique contre ses ministres. — Je ne sais si vous avez ouï parler d'un M. Diderot, qui a bien de l'esprit et des connaissances fort étendues. Il s'est faii connaître par des écrits, la plupart imparfaits, mais remplis d'érudition et de génie. Il ouvrît sa carrière, il y a quelques annétN par la traduction d'une Histoire de la Grèce. Cet ouvrage réussit peu en France, parce que l'auteur, M. Stanyan, l'a faite relativement aux affaires politiques d'Angleten-e. M. Diderot donna ensuite VEssai sur le mérite et la vertu. Cette imitation de> caractéristiques de milord Schatesbury est trop sèche, trop obscure, trop remplie d'épisodes. Les Pensées philosophiques, du même auteur, sont plus agréablement écrites que profondémeui réfléchies, la forme l'emporte sur le fond. Ses Bijoux sont remplis d'obscurités, de choses de mauvais goût, et de grossièretés; on y trouve, par ci, par là, quelques endroits ingénieux, mai> presque point de tendres ou de délicats. Après avoir ainsi exercé ses talents sur différents genres, M. Diderot a jUgé à propos de donner quelque chose sur la science qu'il sait le mieux, je veux dire les mathématiques. 11 vient de publier quelques mémoires sur cela, dont quelques-uns roulent sur la musique et sont extrêmement curieux *. Cet écrivain puise en bonne source : il est intime ami avec M. Rameau, dont il doit dans peu de temps publier les découvertes. Ce sublime et profond musicien a donné autrefois quelques ouvrages où il n'a pas jeté assez de clarté et d'élégance. M. Diderot remaniera ces idées, et il est très-capable de les mettre dans un beau jour. Il est seulement à souhaiter qu'il ne prodigue pas la géométrie et Talgèbre comme il a fait dans les mémoires que je vous annonce.

1. Mémoires sur différents sujets de mathématiques. Paris, 1748, in- 12. Six charmantes vigneUes de N. filakey, gravées par Fessard et Sornique.

— Depuis un certain temps le nombre des dictionnaires se multiplie à Tinfini dans toute l'Europe. Il est naturel que cette contagion fasse plus de progrès en France qu'ailleurs, parce qu'on y est naturellement plus superficiel. On vient de nous donner un Dictionnaire des proverbes et des termes burlesques^. Cet ouvrage est trop sec et d'assez mauvais goût; voici trois ou quatre des moins ennuyeux que j'y ai trouvés :

Ne savoir ni A ni fi, c'est ne savoir pas lire ou être fort ignorant :

Ci-dessous gît monsieur Tabbé Qui ne savait ni A ni B.

Parler ab hoc et ab hac, c'est parler sans ordre et sans raison :

Gi-gft monsieur de Clezac Qui parlait ab hoc et ab hac.

On dit que les injures s'écrivent sur l'airain et les bienfaits M/r le sable pour dire qu'on oublie aisément le bien et que Ton >e souvient longtemps du mal.

Le charbonnier est maître chez soi. C'est le mot d'un charbonnier qui reçut chez lui François I" égaré à la chasse, et qui, à son ordinaire, prit la place la plus commode.

Ventre affamé na point d'oreilles. On prétend qu'un favori de Titus employa ce mot pour justifier cette mère infortunée nommée Marie, qui, s'étant réfugiée à Jérusalem du temps du Mége, se vit réduite à l'extrémité de conserver sa vie aux dépens de la chair de son propre fils.

In boaifon nommé Aldéric, à la cour du roi de Naples vers l'an 1400, étant un jour à la promenade dans le jardin du palais, ce roi fit chanter une belle voix de sa suite à laquelle un écho ayant répondu, le prince dit au bouffon qu'il aurait bien voulu voir la nymphe qui venait de répondre : « Je la connais, dit Aldéric, elle est de mes amies; si vous voulez m'attendre, je vais la quérir. » Cela dit, il part et s'éloigne. Toute la cour rentra

1. Panckoucke apablié vlïï Dictionnair9 des ^overbes français avec Vexplication ^ilet étymologies Us plus avérées, Paris, 1719, in-8. Est-ce celui-ci?

au palais et le bouiïon coucha dans les jardins. Le lendemaio le roi, le voyant rentrer, l'appela, mais, gagnant la cuisine, ii répondit : Ventre affamé n'a point d'oreilles.

— M. le chevalier de La Houze vient de publier un petit ouvrage intitulé r Amour voyageur^. L'idée de faire parcourir à Tamour les contrées de l'Europe où la galanterie est le plu<^ à la mode me paraît gracieuse. L'amour impérieux et tyrannique des Turcs, l'amour grave et superstitieux des Espagnols, l'amour jaloux et vindicatif des Italiens, l'amour flegmatique et raisonné des Anglais, l'amour inconstant et badin des Français, tout cela pouvait fournir à l'auteur des peintures agréables et intéressantes. L'amour est, de toutes les passions, la plus générale, et on est comme assuré de trouver le chemin du cœur quand on décrit le principe ou l'effet de cette passion avec quelquegoût. Malheureusement, le chevalier de La Houze n'a pas saisi les nuances qui distinguent l'amour d'une nation de ramour d'une autre nation. Tous les peuples aiment, dans son livre, à peu près de la même manière. Si l'on ignorait les différences qui les distinguent, on ne serait qu'ennuyé par le roman dont j'ai l'honneur de vous entretenir. On est révolté parce qu'on est instruit. La forme de l'ouvrage ne vaut guère mieux que !e fond, il n'y a point d'inventirfn dans les choses, et encore moim de grâces et d'agrément dans le style.

— Je reçois dans le môme moment deux brochures : la première, intitulée 5(^1//?^^ poétique^ ^ est une mauvaise critique des pièces de théâtre qui ont paru cette année; la seconde, intitulée le Voyage d'Asnières ', est une fade description des environs de Paris. L'auteur de la première brochure a voulu être plaisant, il n'est que ridicule; l'auteur de la seconde a voulu être naturel, et il n'est que plat.

— J'ai imaginé que vous seriez peut-être bien aise de trouver dans chacune de mes lettres quelques particularités sur un homme de mérite ou sur un prince célèbre. Je commence par Charles 11, le dernier roi de la maison d'Autriche qui ait donné des lois à l'Espagne. Le hasard me le présente, et le hasard dé-

i. Inconnu aux bibliographes.

2. Par J.-B. Dupuy-Dem portes. Amsterdam (Paris), 17i8, in-iS.

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