‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 30 sur 113 · CINQUIÈME ACTE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ACTE

Au cinquième, fracas et grand meurtre au tombeau. Sémiramis y meurt à la place du traître. Pénitente, contrite, enfin ce qu'il faut être. Crébillon eut grand tort de rater ce morceau.

ÉPIGRAMME SUR LA SémiromxS DE VOLTAIRE.

Malgré la fureur du parterre Et la prévention de quatre cents amis.

J'ai vu tomber Sëmiramis, Le tombeau de Ninus et celui de Voltaire.

— M. Tabbé de La Porte vient de publier une brochure sous ce titre : Voyage dans le séjour des ombres^. C'est un jugement superficiel, trivial et commun de la plupart de nos écrivains. Cette satire, mêlée de prose et de vers, n'est point absolument mal écrite, mais il n'y a point de logique, point d'ordre, point de sel, et, quoique l'ouvrage soit court, l'auteur emploie les trois quarts de son terrain en inutilités et en épisodes.

— Je crois vous avoir envoyé des vers assez agréables de M. de Fontenelle, le doyen des beaux esprits de l'Europe, dans lesquels il se plaignait que la vieillesse, si honorée chez les anciens, ne l'était pas de même chez les modernes*. Ces vers en ont occasionné d'autres que voici :

Fontenelle, en faveur de Sparte et de la Grèce,

Tu fais injure à ton pays.

Ignores-tu que tout Paris

Honore, admire la vieillesse ?

Le monde policé retentit de ton nom; Tout fut, tout est toujours facile à ton génie. L'art de toucher encor la Ij're d'Apollon Ainsi qu'aux plus beaux jours de ta brillanterie Te répond des regrets, des vœux de ta patrie.

Les regrets sont hors de saison,

Et ton sort est digne d'envie Puisque ton âge enfin respecte la raison.

— Vous avez vu, dans ma dernière lettre, quelques particularités sur Charles II, roi d'Espagne; en voici de plus agréables sur Charles II, roi d'Angleterre.

Charles aimait à faire ce conte : a Dans le temps, disait-il,

i. Voyage au séjour des ombres, 1748, in-12. 2. Raynal no les a pas iranscrits précédemment.

2iG' NOUVELLES LITTÉRAIRES. .

que j^étaîs en Flandre, un homme que don Juan envoyait dans qiaelques cours d'Allemagne, vint me demander si j*avais quelques ordres à lui donn^. Je le priai seulement de me mander quelques nouvelles. — En voulei-vous de vraies ou de fausses ? répliqua l'EispagnoL Gomnoe il vit que j'étais étonné de ce discours, il ajouta qu'il fallait que je fusse bien secret s'il me laandait des nouvelles vraies, parce qu'il était obligé d'en mander à don Juan d'agréables, vraies ou fausses. »

La révolution qui porta Charles II sur le trône fut conduite du commencem^^kt jusqu'à la fin par le chancelier Clarendon. Les ennemis de ce tout-puissant ministre tournèrent avec raison en ridicule l'acte d'amnistie accordé par le prince. Les plaisanteries tombèrent sur le titre qu'il portait d'acte d'oubli et de pardon. C'est, disaient-ils, que le roi a oublié ses amis et pardonné à ses ennemis. Milord Clarendon avait en effet donné au roi pour maxime d'employer ses bienfaits à gagner ses ennemis, puisque ses amis étaient dans des sentiments qui lui en assuraient la fidélité.

Charles était toujours affamé d'argent; aussi le chevalier Harbord disait-il que le vrai moyen de s'assurer du roi était de mettre sans façon la main à la bourse : « C'est aussi là mon avis, répliqua son fils, mettons la main à la bourse, mais pour empêcher qu'il n'en sorte ni sou ni maille. »

Le duc de Rochester et le comte de Buckingham, ayant été obligés de quitter la cour, allèrent voyager ensemble dans les diverses provinces de l'Angleterre pour y chercher des aventures. Sur je ne sais quelle route, ils aperçurent un cabaret fermé où était cette inscription : Maison à louer. L'envie les prend tout à coup d'être cabaretiers, et ils l'exécutent. D'abord ils se bornèrent à se réjouir des passants, et ensuite ils déclarèrent la guerre aux maris des environs. Ils les invitaient, leur faisaient bonne chère, et, quand ils les avaient mis dans le vin, ils allaient à leurs filles et à leurs femmes. Bientôt on ne parla dans la province que de la générosité des deux cabaretiers. Le bruit en vint jusqu'au roi, qui eut la curiosité de voyager de ce côté-là pour voir ce qu'il en était. Il reconnut les deux cabaretiers, les ramena avec lui, et les admit plus que jamais dans sa familiarité. Telles étaient les voies qui menaient à la faveur durant le règne de ce voluptueux prince.

On finit aujourd'hui, samedi, dejoueriS^mtrâm/^ de Voltaire, à la onzième représentation *. On la donnera en hiver avec peut-être plus de bonheur qu'elle n'en a eu d'abord. Le nombre des censeurs continue à être fort supérieur à celui des partisans. Il s'est passé une scène assez plaisante dans une des représentations de cette pièce. Voltaire se trouva sur le théâtre tout près de Crébillon, dont on doit représenter dans quelques mois le Calilina. tn imprudent tel qu'il s'en trouve souvent dans les grandes villes prit Voltaire par le bras, et lui dit ces deux vers parodiés de Corneille :

Tyran, dtôcends du trône, et fais place à ton maître ; Voici Catilina qui commence à paraître %

Le grand défaut de cette pièce est de renfermer assez d'incidents pour composer plusieurs pièces. L'auteur a voulu y renfermer tout ce qui se trouve épars dans toutes les autres tragédies; de là vient qu'on appelle son ouvrage la Pièce des pièces ou plus plaisamment la Thèriaque de Melpomène. Tout cela me paraît assez bien relevé dans les vers que je vous envoie.

PARODIE SUR l'air : Paris est au roi.

Que n'a-t-on pas mis Dans Sémiramis f Que dîtes*vous, amis.

De ce beau salmis?

i. L*aateur s'est trompé, on continue encore de la donner. (S^ote cfuiie écriture '«connue )

2. Ce n*est qu'on bon mot dit par Piron dans l'absence de Voltaire (/d.).

Blasphèmes nouveaux.

Sentiments dévots, Happelourdes, pavots Et brides à veaux.

Mauvais rôve.

Sacré glaive.

Billets, cassette et bandeau.

Sots oracles,

Faux miracles.

Un temple fort beau. Que n'a-t-on pas mis Dans Sémiramis, etc.

Deux fois le diable en Tair, Et la foudre et l'éclair, Grand tonnerre.

Bruit sous terre.

Meurtre et trahison.

Inceste et poison.

Que nVt-on pas mis Dans 5emtramt5^ etc.

Puisque roccaslon s'en présente et que la littérature ne fournit pas de nouveautés en ce temps-ci, je vais ramasser le peu de particularités que je sais sur les autres tragédies de Voltaire.

1*^ La première et la meilleure pièce de Voltaire, c'est son Œdipe. 11 n'avait que dix-huit ans lorsqu'il la donna. Les comédiens la refusèrent d'abord, et il fallut une espèce d'ordre de la cour pour les engager à la jouer. Cette tragédie eut un succès prodigieux. Le jeune poète, séduit par les flatteries qu'on lui prodiguait en cette occasion, dit en bonne compagnie qu'il allait donner une pièce où se trouveraient tous les beaux côtés de Corneille et pas un de ses défauts : « Monsieur, lui repartit brusquement un homme peut-être trop sincère, donnez-nous les défauts de Corneille, et on vous tient quitte du reste. » Le maréchal de Villars disait à Voltaire, à l'occasion d*OEdipe, que le public lui avait bien des obligations de lui consacrer ainsi ses précieuses veilles : a Monsieur, lui répliqua le poète, le public me serait bien plus redevable si je savais écrire comme vous savez agir et parler. »

2« La Mariamne n'eut qu'une représentation. On a prétendu que le public se trouvant partagé sur le mérite de cette pièce,

le procès fut jugé singulièrement. Il est d'usage qu'après une tragédie, on joue une petite comédie d'un acte. On joua ce jourlà le Deuil. Quelqu'un s'écria : Cest le deuil de la pièce nouvelle! Le mot parut plaisant et fit triompher les mécontents.

Voici l'épitaphe qu'on dressa à cette pièce qui, étant depuis corrigée, a eu un si grand succès :

Ci-glt qui fut célèbre avant que de paraître,

Qui paraissant cessa de Tôtre.

Un seul jour éclaira sa vie et son trépas; Chacun la vît mourir sans regret, non sans trouble : Passant, tu n'y perds rien si tu ne la vis pas,

Si tu la vis, tu perds le double.

Pour entendre le mot double il faut savoir que le prix des places avait été doublé.

S"" On assure que l'abbé Mac-Carty, Irlandais qui a fait du bruit à Paris par son esprit, par son libertinage et par le parti qn'il prit de s'aller faire circoncire à Constantinople, est le vrai père de Zaïre. Il l'avait faîte, dit-on, en prose, et la vendit à Voltaire, qui la mit en vers. Ce qui rend cette accusation peu probable, c'est que Zaïre est, à peu de chose près, Y Othello des Anglais.

4* Voltaire a eu une espèce de procès avec M. Le Franc, auteur de Didouy à l'occasion à'Alzire. Le magistrat a publié qu'il avait communiqué à Voltaire une pièce dans laquelle il faisait contraster les mœurs de l'ancien et du nouveau monde, et il a prétendu que c'était sur ce plan que VAlzire avait été faite. I. parait que Voltaire ne s'est pas encore lavé de ce reproche.

5* Mahomet fut défendu après deux représentations comme une pièce dangereuse pour l'État et pour la religion. Voltaire demandant à M. de Fontenelle ce qu'il pensait de son Mahomet : « Il est horriblement beau, » lui répondit le bel esprit nonagénaire.

6*^ La Mérope eut un très-grand succès dans sa nouveauté. Dumont, bel esprit subalterne, sortit enchanté de la première représentation de cette pièce. Il entra au café Procope en s'écriant : « En vérité. Voltaire est le roi des poètes! » Pellegrin, qui était à un coin, se leva brusquement et dit d'un air fort piqué : « Eh ! qui suis-je donc, moi? — Vous eu êtes le doyen, «répondit

Dumont. La Mérope^ qui avait si bien réuôsi au théâtre par le jeu de M^^*" Duménil, eut un succès moins brillant sur le papier. M. de Fontenelle, qui n'aime pas Voltaire, dit à ce propos : « Les représentations de Mérope ont fait grand honneur à Voltaire, et l'impression à la Duménil. »

7° Le BrutuSy qui a mieux réussi à l'impression qu*au théâtre pour des raisons qu'il serait trop long de rapporter, fut donné dans le temps que les pièces satiriques qu'on nomme Calottes étaient en règne. Un abbé, qui assistait à la première représentation de cette pièce, se trouva placé aux secondes loges devant une femme. Comme il est de la décence que les meilleures places soient pour les dames, on fut indigné de l'incivilité de l'abbé et on lui cria pendant un quart d'heure : A bas la calotte! Celui-ci, ennuyé de tout ce tintamarre-là, prit sa calotte et dit en la jetant : (( Tiens, la voilà, parterre; tu la mérites bien. » Le mot parut extrêmement heureux; il fut applaudi, et l'abbé qui l'avait dit fut laissé tranquille.

8® Je me rappelle deux épigrammes qui furent faites toutes deux à l'occasion de la Princesse de Navarre. Les voici; elles sont de M. de Bonne val :

oc Votre princesse de Navarre, Qui s'en va, courant nuit et jour, Sans page et sans dame d'atour.

Est une dame bien bizarre; C'est le vrai choix d'un calotin. »

'auteur, sans s'étonner d'un reproche si juste, Réplique avec un froid dédain :

ff J'aime mieux ennuyer Auguste Que déplaire au peuple romain. »

Quand vous mettiez dans vos ouvrages De l'esprit et du sentiment.

Les Quarante agissaient avec discernement. En vous refusant leurs suffrages.

Ils n'ont plus la même raison.

Aujourd'hui rien ne vous sépare :

Votre princesse^de Navarre Vous remet tous à l'unisson.

P° 11 y a plusieurs pièces de Voltaire, comme Adélaïde^ Éry^ phiUy etc., qui ont échoué; aussi n'ont-elles jamais vu le jour.

Piron, qui n'aimait ni n'estimait YoItaire,et qui, à tort, au moins dans un de ces deux points , m'entretenait un jour des chutes de cet auteur célèbre : « Au moins, lui dis-je, a-t-îl eu la sagesse de supprimer les pièces qui ont échoué. — Et la folie, repartit-il, de faire imprimer celles qui oot réussi K »

— Vous connaissez le Mathanasius^ satire vive et agréable contre les recherches inutiles et pédantesques des commentateurs. Cette ingénieuse plaisanterie fut suivie des Antiquités de Chiiillot*^ brochure pleine de sel et de finesse, où les choses auxquelles nos antiquaires donnent un si grand air d'importance, sont réduites à leur juste valeur. Il se répand depuis huit jours une mauvaise copie de ces deux ouvrages; elle est intitulée le Voyage à Saint-Cloud^ . L'auteur, en se rendant à ce village, qui est à deux lieues de Paris, fait des observations historiques, chronologiques^ géographiques, etc., à la manière des voyageurs. L'auteur s'efforce inutilement d'être plaisant et spirituel, il n'est ni l'un ni l'autre. Il s'en faut que les Tavernier et les Chardin ne soient tombés en aussi bonnes mains que les Scaliger et les Monfaucon. Tout le mérite du Voyage de Saint- Cloud consiste en quelque espèce de gaieté, mais c'est une gaieté bourgeoise, et qui ne fera rire ni les gens polis ni les gens d'esprit.

— Crébîllon a lu mardi dernier son Catilina aux comédiens, et on le donnera cet hiver. Riccoboni, acteur du Théâtre-Italien, a fait à cette occasion la mauvaise épigramme que vous allez lire :

Enfin te voilà sur la scène !

On t'attendait depuis vingt ans; Voyous si tu valais la peine Que l'on fattendit si longtemps.

— La ville de Paris cherche avec soin l'emplacement d'une place où l'on puisse mettre la statue du roi régnant. Gresset a

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