‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 45 sur 113 · Amsterdam.(Piiris), 1749, 3 toL in-i · texte numérisé non relu

Amsterdam.(Piiris), 1749, 3 toL in-i

composée dans le temps du grand éclat de Louis XIY, il est tout naturel de penser que c'est un panégyrique. II est vrai que ce prince y est flatté, mais les personnages subalternes y sont peints avec assez de hardiesse et de sincérité. Ne vous attendez pas à trouver des personnalités dans cette histoire, mais vous y verrez Torigine et la marche de plusieurs événements assez considérables qui n'avaient pas été approfondis. Le style de cet ouvrage est celui du temps ofi il a été écrit; il est long, froid et diffus, mais naturel et point épigrammatique. L'auteur de cette histoire est assez célèbre dans notre littérature pour que vous aimiez à trouver quelques particularités de sa vie et de son caractère.

Pellisson avait un frère qui, à l'âge de dix-huit ans, fut reçu dans une académie que les protestants avaient à Castres, mais à condition qu'il parlerait toujours le dernier parce que, lorsqu'il parlait avant les autres, il ne leur laissait rien de bon à dire, au lieu que, lorsqu'il parlait après eux, il trouvait toujours du bon que personne n'avait dit.

Le ministre Horus, qui avait fsdt un poème latin en l'honneur de la république de Venise, en avait reçu une magnifique chaîne en or. En mourant, il la laissa par son testament à Pellisson comme au plus honnête homme qu'il eût connu.

Pellisson était sur le point d'abjurer le calvinisme, lorsque le duc de Montausier dit à M"* de Scudéry, de la part du roi, que si Pellisson se faisait catholique il serait précepteur du Dauphin et président à mortier. Un tiers, qui avait été présent à cet entretien, le rapporta à Pellisson, qui, pour cette raison, recula son retour à l'Église.

Gomme Pellisson mourut sans avoir reçu les sacrements, après avoir fait profession de piété, Linière fit l'épigramme suivante :

Je ne jugerai de ma vie D*un homme avant qu'il soit éteint:

Pellisson est mort en impie, Et La Fontaine comme un saint.

— On fait courir deux lettres du roi de Prusse, Tune à Crébîllon et l'autre à Voltaire. La première est un éloge de Càtilim, la seconde est une censure très-vive de cette pièce. Cette contradiction fait le sujet des entretiens de tout Paris.

11 parait un ouvrage intitulé Conseils à une amie. J'ignore de qui est ce livre, mais je suis sûr qu'il a été corrigé par M. Diderot, auteur des Bijoux^ des Pensées philosophiques ^, etc. Dans le discours préliminaire, on suppose que ces conseils ont été donnés à une jeune personne prête à sortir de l'abbaye de Port- Royal pour entrer dans le monde, par une dame qui s'était retirée dans cette maison. Cette espèce de hors-d' œuvre est assez agréable ; il y règne cet air libre et badin qui donne envie de lire l'ouvrage. On prévoit aisément qu'on n'y trouvera point une morale trop sévère, mais cela ne suffit pas pour le plaisir du lecteur. II faudrait que cette morale fut débitée avec esprit, et que, s'il n'y a rien de neuf dans le fond de ces conseils, il y e&t du moins de la correction et de l'élégance dans le style. Mais il est trivial et négligé, souvent même bas; et si une dame est vraiment l'auteur de cet ouvrage, ce n'est qu'une bourgeoise. Ce livre parait d'autant plus faible que nous en avons un excellent dans le même genre, je veux dire Y Avis de madame la marquise de Lambert à sa fille.

On ne saurait nier cependant qu'il n'y ait de bonnes choses dans cet ouvrage, et même quelques traits assez heureux ; ceux-ci, par exemple : « Voulez-vous savoir comment il faut donner? mettez-vous à la place de celui qui reçoit. — Souvent une femme ne fait de ses amants que des ennemis ou de froids amis. — La pudeur est aux femmes ce que le point d'honneur est aux hommes. — II y a des préjugés dont il faut se défaire et d'autres qu'il faut conserver. Peu de femmes sont en état d'en faire la distinction. — Quoique les préjugés semblent faits pour les femmes, souvent elles se défont de ceux qui nuisent à leurs plaisirs avec une facilité qui devrait faire honte à la philosophie des hommes. »

1. CmueUt à um amie par M»* de P***. Paris, 1749, in-12. Diderot a dû, ea •ffet, revoir ce lirre comme il l*a fait ensuite pour letCaracUrei^ 1750, ) vol. in-13.

— Je viens de lire les Recherches sur VOrigine des idées que nous avom de la beauté et de la vertu ^ Cet ouvrage, traduit de l'anglais par M. Eidous, est écrit avec un grand appareil de métaphysique. Quand on a essuyé tout Tennui d'un ouvrage sec, scolastique, embarrassé, on s'aperçoit qu'on a pris une peine infinie pour entendre ce qu'on savait avant d'avoir ouvert ce livre.

— On m'apporte à l'instant trois romans nouveaux et deui tragédies; l'une est le Xercès de Crébillon, l'autre la Mérope de M. Clément. J'aurai l'honneur de vous entretenir de tout cela dans ma première lettre.

— Cn homme riche, et cependant bon citoyen, a entrepris de nous redonner Plutarque^ mais Plutarque coriîgé. 11 en a ôté les trop longues moralités, les digressions fréquentes, la confusion presque continuelle qui règne dans les faits rapport^K-» par ce célèbre écrivain, et il y a ajouté tout ce qu'il a trouvé dans les autres historiens de propre à faire plus particulièrement connaître les grands hommes dont Plutarque a donné la vie. Le traducteur, pour sonder le public, vient de donner les Vies de Solon et de Publicola*, Je crois qu'on le dispensera de publier la suite; il a ôté de son ouvrage tout le sel et tout le bon sens qui caractérisent son modèle.

— Le poète Roy qui passe sa vie à médire de l'Académie française, m'avait lu, il y a plus d'un an, une épigramme dans laquelle il se compare à Hercule, et les membres de l'Académie à un peuple de pygmées. II vient de faire courir cette épigramme, et l'a appliquée à Crébillon et à ses censeurs :

Un jour tout le peuple pygmée.

De taille au-dessous de fourmi, Sur le bon Hercule endormi Vint s'assembler en corps d'armée.

Tout ce camp, d'aiguillons muni, A le picoter s'évertue.

Que fait Hercule? (1 éternue, Et voilà le combat fini.

i. Traduites de Tanglais de Francis Hutcheson par Eidous. 'Amsterdam (Ptri^li 1749, 2 vol. iii-12.

2. Vies ds Solon et de Publicola extraites de Plutarque et retouchées sur Its 4in€iens historiens (par L.-D. Bréquigoy, d*Argentaii). Paris, 1749, in-1%.

— M. Robbé^ célèbre dans ce pays-ci par les contes obscènes qu'il va réciter dans les soupers, vient de publier trois odes, il y a du feu, de la force, de la pensée, et par conséquent du génie, et même un génie original ; mais la versification en est dure et forcée , remplie de mots prosaïques, quoique assez poétique par les tours. La principale cause de cette dureté est peut-être l'affectation de l'auteur à rimer richement ; on dirait des boutsrimés. Comme ils ne ressemblent en rien aux vers de nos meilleurs poètes, la première impression est de les trouver détestables. L'esprit qu'on y trouve affaiblit ensuite cette impression, et si l'on ne peut estimer l'ouvrage, on ne peut s'empêcher d'estimer l'auteur. C'est Chapelain avec de l'esprit et du génie. La troisième de ces odes est sur la dis^nction de l'âme et du corps. Il y avait deux strophes que le magistrat a supprimées avant l'impression parce que l'auteur y propose dans toute sa force l'objection sinon la plus forte, du moins la plus spécieuse, contre la distinction des deux substances. Voici les deux strophes telles que je les tiens de M. Robbé lui-môme :

Dis-moi quel est Je principe.

Qui m*apportant la raison, Naît en moi, crott, se dissipe Dans mon arrière-saison?

Dis-moi : cette pure flamme.

Cet être qu'on appelle âme Est-il distinct du cerveau?

Pourquoi, quand l'âge s'affaisse.

L'esprit, qui tombe et qui baisse.

Suit-il le même niveau?

Est-ce donc que nos pensées

Ne sont que l'arrangement

De quelques fibres tracées

Plus ou moins artistement?

Notre accidentel génie

Est-il comme Tharmonie

De ces orgues animés

Dont les sons qu'on leur fait rendre

Cessent de se faire entendre

Quand leurs soufflets sont fermés?

— On a trouvé la tragédie de Catilina écrite d'un style

gothique. Ce jugement, quis'est trouvé assez général, a dcHiné lieu à la plaisanterie suivante, qui a beaucoup couru :

On rhinocère à Paris arriva;

On y coanit, on aime le bizarre;

En même temps parut CatiUna,

Et cliacun dit que cet animal-là

Est plus commun, mais beaucoup plus barbare.

— Lundi, 2h (}e ce mois, on fait un service pour la mère du duc d'Orléans. Cette circonstance a occasionné deux épitaphes ; la première, qui est du P. Renaud, célèbre prédicateur, exprime bien le caractère de la pieuse princesse; la seconde est une plaisanterie qui peut-être ne vous déplaira pas :

Sous une même tombe, objets des mêmes pleurs. Ici, près de la fille, est une auguste mère Qui ne vit de solide au sein de la grandeur

Que le mépris qu'elle en sut faire.

Soutien de Tindigent, espoir des malheureux. Son cœur jamais en vain ne s*épancbait sur eux ; Mais son ftme ici-bas, gémissante étrangère, A llieure où tout mortel subit le même sort. Eut tant d ardeur de revoir sa patrie,

Qu*& ses yeux IMnstant de sa mort

Fut le plus heureux de sa vie.

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