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L'ORIGINE ET LES SUITES DE MON ATTACHEMENT

PODR

L'IMPÉRATRICE CATHElfINE II

jusqu'au décès de sa majesté impériale

Je vins pour la première fois en Russie au mois de septembre 1773, à la suite de feu M*"* la landgrave de Hesse- Darmstadt. Je n'étais pas arrivé dans un empire, devenu depuis le commenœment du siècle si célèbre et si important dans les affaires de l'Europe, sans quelques notions préliminaires. L'Impératrice régnait depuis onze ans, et il n'en faut pas tant à un esprit réfléchi pour se former une idée précise sur le caractère et la tournure d'un règne. Sans m'en vanter à personne, j'en avais aussi sur l'esprit et l'âme de son fils. Lié à Paris d'amitié avec le feu comte Alexandre Golowkine, il m'avait souvent montré de confiance des lettres du Grand-Duc, avec lequel il entretenait un commerce régulier. ^

A ma présentation je fus accueilli par l'Impératrice avec une bonté extrême, et tandis que je cherchais à qui m'adresser pour me présenter à M*' le Grand-Duc, Son Altesse Impériale s'avança vers moi et me dit qu'elle venait pour se présenter elle-même.

Quelle fut ma surprise lorsque, le lendemain, le général Bauer vint me dire de la part de l'Impératrice que Sa Majesté désirait de m'attacher à son service I C'est de ce moment que

date cette reconnaissance juste et proronde qui, pendant vingttrois ans, n'a fait que s'accroître d'année en année; mais il me fut impossible de faire aucune réponse à une proposition aussi imprévue.

Ha perplexité dura pendant toutes les fêtes du mariage, et il me semblait que chaque jour la rendait plus grande. La Landgrave me gronda plusieurs fois sévèrement de me voir indécis sur une offre dont ma fortune serait une suite inévitable. L'Impératrice, peu préparée à essuyer des difficultés, encore moins un refus de la part d'un homme aussi insignifiant, continuait cependant à me parler le soir à son jeu avec bonté ; mais je crus enfin remarquer un peu de froideur.

Vers la fin des fêtés, le comte Wladimir Orlof vint me demander de la part de Sa Majesté de m'expliquer sur ce que je voulais. Ne désirant point d'avoir d'interprète auprès d'elle, je dis au comte Orlof que si l'Impératrice voulait m'accorder une audience de cinq minutes, non pas au milieu du cercle où la présence de la cour me gênerait, mais dans son cabinet, je lui ouvrirais mon cœur sans réserve.

Dès le lendemain. Sa Majesté s'étant retirée^ le soir, après la cour, dans son intérieur, me fit appeler. En entrant, je lui trouvai cet air imposant de dignité qui lui était si naturel, qui n'avait rien de sévère, mais qui me déconcerta. «Eh bien, monsieur, me dit-elle, vous avez désiré de me parler, qu'avezvous à me dire? » Je lui répondis: « Madame, si Votre Majesté conserve cet air, il faut que je me retire, parce que je sens qtie je n'aurais pas la liberté de ma tête, et que j'abuserais en pure perte pour moi des moments que sa bonté m'accorderait. » A ces mots, elle reprit son air riant et me dit : u Asseyez-vous, et parions de nos affaires. »

Pleinement rassuré par cet air de bonté autant que j'avais été pétrifié un instant auparavant, je lui dis que si j'avais osé souscrire à sa proposition purement et simplement, je n'aurais prouvé autre chose si ce n'est que j'étais très-disposé à faire fortune ; que des hommes de cette trempe. Sa Majesté en trouverait sous sa main tant qu'elle voudrait ; que sa proposition était bien faite pour tourner une meilleure tête que la mienne; que cependant elle avait dû me faire faire de sérieuses réflexions; que quelque heureux que je dusse me sentir de consacrer le

reste de mes jours à son service, toute sa puissance ne pourrait empêcher que je n'eusse passé les deux tiers, la meilleure partie de la vie, loin d'elle ; que j'avais cinquante ans, que je ne pouvais plus me flatter d'apprendre le russe, et que je n'avais jamais compris comment on pouvait se rendre utile dans un pays dont on ignorait la langue. A cela l'Impératrice me répondit que c'était son affaire de m'employer d'une manière convenable à son service.

Je lui représentai ensuite qu'ayant passé ma vie dans la plus heureuse obscurité, je ne m'étais jamais trouvé dans le chemin de personne et que, personne ne m'ayant rien à envier, je n'avais jamais eu d'ennemis; que j'avais ouï dire que les cours étaient remplies d'intrigues, de cabales, d'écueils; que moins je serais en état de justifier par mon mérite la faveur qui m'aurait élevé, plus elle me ferait d'envieux ; que je pourrais me trouver ainsi, sur la fm de mes jours, lancé dans une arène où, à chaque pas, je ferais preuve de gaucherie et de maladresse. Sa Majesté me répondit à cela, en riant, qu'elle n'entendait rien aux quintessences.

Au fond, je parlais contre ma conscience, et me faisais violence en résistant au penchant qui m'entraînait déjà vers le service de l'Impératrice. Ce n'était ni mon âge et l'impossibilité d'apprendre la langue, ni la cour et ses dangers, ni la crainte de mes faux pas , qui m'empêchaient de souscrire à la volonté souveraine, si glorieuse et si propice pour moi ; c*était l'appréhension qu'une fortune si brillante ne pût être durable. Je préférais sa privation totale et certaine, à la chance, au risque pour le moins incertain, de la perdre. Voilà le cœur de l'homme. 11 peut être assez sage pour redouter un bien hors de sa portée, mais non pour s'en détacher lorsqu'il en a connu les attraits. II veut bien ne pas monter, mais, une fois élevé, il ne peut plus se résoudre à redescendre. Le plus modéré, le moins ambitieux perd la possibilité de reprendre paisiblement sa première et heureuse obscurité.

Cette audience de cinq minutes dura plus d'une heure et demie. L'Impératrice me combla de bontés et me renvoya, sans s'en douter, plus perplexe et plus vacillant dans mes résolutions qu'auparavant.

Depuis ce jour Sa Majesté me faisait fréquemment appeler*

après son jeu, dans son appartement. Elle travaillait à quelque ouvrage de main à sa table, me faisait asseoir vis-àvis d*elle, et me gardait jusqu'à dix heures et demie, onze heures, suivant le degi*é d'intérêt que la conversation avait pris.

Bientôt ces séances devinrent journalières, et étaient précédées, tantôt d'une, tantôt de deux dans la journée; l'une avant, l'autre après le dîner de Sa Majesté.

Je passais ainsi régulièrement depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir à la cour et en présence de l'Impératrice, soit en public, soit en particulier. Je n'étais retiré chez moi que l'après-dîner, depuis quatre jusqu'à six heures.

L'hiver de 1773 à 177A s'écoula ainsi, pour moi, dans une ivresse continuelle. Les bontés de l'Impératrice semblaient s'accroître de jour en jour, et, avec elles, sa confiance. La mienne était telle que j'entrais dans son appartement avec la même sécurité que chez l'ami le plus intime, sûr de trouver dans son entretien un fonds inépuisable du plus grand intérêt sous la forme la plus piquante. J'y trouvais aussi le courage et la facilité de dire tout ce qui s'offrait à ma pensée, et quoique, dans la chaleur de la conversation, l'expression ne s'adapte pas toujours à la pensée avec la correction et la précision qu'on est en droit d'exiger d'un écrivain, l'Impératrice possédait un talent rare que je n'ai jamais connu à personne au même degré. C'était de saisir toujours juste la pensée, de n'entendre jamais que ce qu'on avait voulu dire, par conséquent de ne jamais prendre change sur une expression inexacte ou hasardée, encore moins de s'en formaliser.

Vers le printemps de 177â, je fus attaqué d'une fièvre doubletierce très-violente et très-opiniâtre. Les médecins jugèrent enfin qu'un changement d'air pouvait seul m'en délivrer. Mon départ fut fixé au mois d'avril. J'avais passé près de deux mois sans pouvoir faire ma cour à l'Impératrice. Le général Bauer eut ordre de me sonder de nouveau sur mes premières résolutions; et si j'eus le courage de m'y tenir, ce ne fut pas sans m'engager à revenir une seconde fois en Russie après avoir fait le voyage d'Italie. Ce voyage m'avait toujours tenu au cœur, et, deux ou trois fois sur le point de l'entreprendre, des obstacles nsurmontables m'avaient forcé d'y renoncer. Je ne voulais pas

mourir sans avoir parcouru cette terre classique. Ce pèlerinage devait aussi me rendre plus digne du commerce de l'Impératrice.

A mon départ, Sa Majesté m'ordonna de lui donner de mes nouvelles; me dit qu'elle serait exacte à répondre, et arrangea la manière dont je devais lui adresser et faire tenir mes lettres. Ce trait de bonté manquait à mon accablement ; mais, désespérant de donner à mes lettres le moindre degré d'intérêt, je calculai que cet excès de faveur ne pourrait durer au delà de quelques mois. Elle dura cependant, cette correspondance, toujours égalelement vive et pressée, de part et d'autre, depuis 1774 jusqu'en 1796, et n'eut d'interruption que pendant la durée de mon second séjour à Pétersbourg.

J'y revins, comme je me l'étais promis, après avoir fait le voyage d'Italie, au mois de septembre de 1776, au moment du second mariage de l'empereur glorieusement régnant. Accueilli avec la même bonté avec laquelle j'avais été congédié, je passai, jusqu'en août 1777, une année presque entière auprès de mon auguste protectrice, la voyant, comme à mon premier voyage, tous les jours, du matin au soir, en public ; en particulier, souvent deux ou trois fois, mais au moins une fois par jour; passant pour l'ordinaire deux ou trois, quelquefois quatre et une fois jusqu'à sept heures de suite, tête à tête avec elle, sans que la conversation tarit un instant. C'était, puisqu'il faut dire ce qui ne pourra jamais se croire, un commerce d'épanchements entre deux amis qui se rendaient compte réciproquement de ce qui les avait occupés, intéressés dans la journée, de ce qui les occuperait le lendemain. Ce n'était pas une conversation par sauts et par bonds, où le désœuvrement fait parcourir une galerie d*idées sans suite, où l'ennui fait quitter successivement •es objets pour en effleurer vingt autres. C'étaient des causeries où tout se tenait souvent par des fils imperceptibles, mais d'autant plus naturellement que rien de ce qui devait être dit n'avait été amené à dessein , ni préparé d'avance. Ordinairement le premier mot dit fortuitement décidait de l'enchaînement des idées de toute la soirée; quelquefois aussi la conversation se trouvait en un clin d'œil loin du point d'où elle ^tait partie, parce que le premier mot avait réveillé une idée de côté et ouvert à l'improviste une route qu'on n'avait pas projeté

d'enfiler, mais qui menait par des chemins variés à d'autres résultats également intéressants. Il faut avoir vu dans ces moments cette tête singulière, ce composé de génie et de grâce, pour avoir une idée de la verve qui l'entraînait, des traits qui lui échappaient, des saillies qui se pressaient et se heurtaient, pour ainsi dire, en se précipitant les unes sur les autres comme les eaux limpides d'une cascade naturelle. Que n'a-t-il été en mon pouvoir de coucher littéralement par écrit ces causeries! Le monde aurait possédé un fragment précieux, et peut-être unique, pour l'histoire de l'esprit humain. L'imagination et l'entendement étaient également frappés par ce coup d'œil d'aigle profond et rapide, dont la portée immense passait comme un éclair. Et comment, dans ce passage subit, saisir au vol cette foule de traits lumineux, déliés, fugitifs? comment les fixer sur le papier? Je quittais Sa Majesté pour l'ordinaire tellement ému, tellement électrisé, que je passais la moitié de la nuit à me promener à grands pas dans ma chambre, obsédé, poursuivi par tout ce qui avait été dit, et me désolant que tout cela ne fût que pour moi et dût rester perdu pour tout le monde. Mon refrain de tous les soirs était : « Quelle étrange étoile que la mienne! Le sort me conduit deux fois en Russie, et c'est pour y passer ma vie avec l'Impératrice et pour trouver dans son commerce journalier, malgré la distance du rang suprême au rang le plus obscur, les douceurs de la confiance et de l'intimité réservées à l'égalité et à Tamilié! » U Impératrice y à la vériié, ne fut jamais un seul instant absente dans ces tête-à-tête; mais elle n'y fut pas non plus jamais de trop. L'art de conserver la dignité qui lui était naturelle, au milieu de l'aisance, de la familiarité même, dont elle aimait à rencontrer les traces dans la convei*sation, était un de ses secrets et des charmes magiques de sa société.

Au mois de février 1777, j'eus un troisième et dernier assaut à soutenir. Sans doute par un excès de bonté. Sa Majesté avait imaginé de me donner le change sur mon inutilité absolue, parce que je lui avais dit quelquefois qu'une faveur gratuite sans exemple ne contentait pas le cœur d'un honnête homme ; qu'il ambitionnait encore de la mériter en se rendant utile de quelque manière. M. Rogerson vint donc me proposer de me charger du ministère de direction des écoles que l'Impératrice projetait

d'établir, et qui devait rester sous ses ordres immédiats. Sa Majesté m'avait souvent parlé sur cet objet. Je connaissais ses vues, elle m'avait permis de lui dire les miennes ; elle me les avait même demandées quelquefois par écrit. Mais de ces conceptions il y avait loin à la surveillance et à la capacité nécessaires pour les diriger avec succès, et je n'eus point de peine à prouver à M. Rogerson que l'ignorance de la langue m'y rendait absolument inhabile.

Jamais je ne fus plus tenté de me jeter aux pieds de l'Impératrice et de la supplier de me garder au nombre de ses chiens ; mais la funeste idée que plus ma faveur augmentait, moins elle pouvait durer, et que sa diminution, son moindre décroissement, imperceptible même, me plongeraient dans une douleur mortelle, en me remplissant l'imagination de sinistres et effrayants présages, ne me permettait que d'écouter en tremblant les vœux de mon cœur.

Je persistai donc dans mes pénibles résolutions, et, en témoignant à Sa Majesté le désir de me retrouver dans ma cellule avaiit le retour de la très-mauvaise saison, je la suppliai de me garder pendant le cours de cette année tout le temps qu'elle voudrait bien me souffrir. Sur quoi l'Impératrice, le 28 juin 1777, jour anniversaire de son avènement, m'accorda un titre à son service avec 2,000 roubles d'appointements annuels. J'eus toute la peine du monde à ne pas fondre en larmes, en lui balbutiant le soir quelques mots sur un bienfait si inattendu. Je lui reprochai toutefois d'avoir agi contre nos conventions formelles, suivant lesquelles je devais être et rester le Rien de Sa Majesté.

Le roi de Suède Gustave III vint, cette année, en Russie. J'avais eu l'honneur de voir ce prince quelques années aupa<* ravant en France où il se trouva lors de la mort de son père et d'où il partit pour monter sur le trône. Me voyant près de mon départ, il voulut que je m'en retournasse en France par la Suède et employa, pour m'y déterminer, le crédit de l'Impératrice qui me dit, un soir, qu'elle ne croyait pas que je pusse m'en

Je quittai donc la cour de Russie, bientôt après le départ de Sa Majesté suédoise, pour me rendre par la Finlande à Stockholm. Eu m'arrachant des pieds de l'Impératrice, il me semblait que je

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m'arrachais à ma propre existence. Ne plus la voir, ne plus l'entendre me paraissait le plus grand des malheurs, impossible à soutenir seulement pendant huit jours, et cependant je la quittai! C'est sans doute la première fois, depuis que le monde existe, que la crainte de perdre un bien dont on ne peut se passer ait déterminé un homme à hâter cette perte, et Tait porté à renoncer volontairement à sa possession avant d'en avoir joui.

Je ne me flattais nullement qu'une fois éloigné de sa présence je pusse conserver longtemps un commerce de lettres qui devait me consoler de tous mes sacrifices, quoique l'extrême exactitude avec laquelle Sa Majesté avait entretenu ce commerce pendant les deux ans et demi qui s'étaient écoulés entre mon premier et mon second voyage en Russie, eût dû me prouver le contraire et me rassurer. A tout événement, je me croyais plus en état de soutenir, loin d'elle, la perte progressive et enfin l'extinction totale de cette correspondance, que d'essuyer dans sa cour et près d'elle la plus légère variation dans son regard, dans sa bonté, dans sa bienveillance.

C'est cependant cette correspondance qui, depuis ce moment, n'a pas cessé ni langui un seul instant, que sa bonté a entretenue avec une suite sans exemple, c'est cette correspondance qui est devenue le seul bien, l'unique ornement de ma vie, le pivot de mon bonheur, tellement essentiel à mon existence que la respiration me paraissait moins nécessaire à sa conservation que l'arrivée des paquets de l'Impératrice et l'envoi des miens à Sa Majesté.

A mesure que la certitude de conserver ses bontés toute ma vie prenait racine dans mon cœur, je me reprochais sans doute plus d'une fois amèrement de l'avoir quittée, de n'avoir pas connu à temps la suite qu'elle mettait dans les plus petites comme dans les plus grandes affaires, d'avoir sacrifié mon bonheur à des craintes chimériques ; mais j'étais parvenu enfin à surmonter ces regrets tardifs et inutiles et à me créer, loin d'elle, une espèce de religion qui n'avait pour objet qu'elle et le culte que je lui rendais. Son idée m'était devenue tellement habituelle qu'elle ne me quittait plus ni le jour ni la nuit , et que toutes mes pensées s'y confondaient. Partout où j'existais, pans la solitude, dans le tourbillon du monde, j'avais toujours

l'Impératrice à côté de moi. Marchant, voyageant, séjournant, assis, cottché, relevé, je ne faisais plus qu'une chose : ne pouvant plus lui parler, je lui écrivais des volumes dans ma tête; et la moitié des nuits qui était consacrée d'habitude à coucher mes idées sur le papier, et à lui écrire effectivement, ne pouvait lui transmettre que la moindre partie d'une correspondance si interminable. Plus j'avais grossi mes paquets, et plus il me restait à lui dire ; plus d'une fois je lui avais mandé que mon malheur était la certitude où j'étais de mourir avant qu'elle connût la vingtième partie de ce que je lui avais écrit sans pouvoir le mettre par écrit.

Il fallait bien que Sa Majesté attachât une sorte d'intérêt à ce commerce, puisque, peu d'années après, mon dernier départ de Pétersbourg, elle me manda qu'elle ne voulait plus m'écrire par la poste, mais qu'elle m'enverrait tous les trois mois un courrier qui me porterait ses paquets et qui resterait à ma disposition pour lui rapporter les miens. Elle contracta de cette manière l'habitude, propice pour moi, de m'écrire presque journellement, en mettant toujours exactement la date en tête, et lorsque son paquet avait acquis en deux ou trois mois un volume suffisant ou que quelque objet pressant le demandait. Sa Majesté le faisait partir. Je suivis la même méthode, et ne restai pas en arrière du côté du volume.

L'envoi de ces courriers exerça souvent l'imagination des curieux, et plus je pouvais assurer de bonne foi que ce commerce n'influerait pas sur le système politique de la cour de Pétersbourg ni sur la situation respective des cabinets de l'Europe, moins on était disposé à me croire. Les voyageurs russes qui venaient passer quelque temps à Paris avaient quelquefois assez de présomption pour croire que je n'écrivais à l'Impératrice que pour lui rendre compte de leurs liaisons et de leur conduite; peut-être même les ministres de Sa Majesté en France n'étaient-ils pas toujours exempts de quelque inquiétude sur cette correspondance, et me prenaient-ils pour un contrôleur caché et incommode. Les grands politiques de Paris, de leur côté, me croyant quelques connaissances sur la France acquises par un long séjour, me faisaient l'honneur de me regarder comme un homme bien intéressant pour l'Impératrice sous ce rapport et bien dangereux pour la France. Ils croyaient qu'à

Paris ou à Versailles il ne pouvait se passer rien d'important, de remarquable, de curieux, de frivole même, sans que Sa Majesté en fût aussitôt instruite par moi dans le plus grand détail et avec la dernière précision. S'ils avaient pu prendre connaissance de cette correspondance volumineuse, ils eussent été bien étonnés de n'y trouver aucun des noms qu'ils y auraient cherchés, ni rien de ce qu'ils imaginaient devoir en faire la substance. Ne me connaissant pas comme l'Impératrice, ils ne pouvaient savoir à quel point j'avais en horreur de me mêler de ce qui ne me regardait point. Je puis dire hardiment que Sa Majesté m'estimait trop pour m' abaisser au métier de rapporteur, et que celui qui, en lui écrivant continuellement, ne parvenait pas à lui dire la moitié de ce qu'elle lui inspirait, ne devait pas être tenté de chercher hors de sa tète et de son cœur les matériaux de ses paquets. Je puis dire hardiment que jamais il ne m'est arrivé de lui dire du mal d'aucun de ses sujets; que je ne prononçais jamais le nom d'aucun de ceux dont, à mon jugement, je ne pouvais lui dire du bien, et que, lorsqu'il arrivait à Sa Majesté de me parler défavorablement de quelqu'un, je m'appliquais constamment à chercher le côté par lequel il pouvait être ou justifié ou du moins excusé. Quant à la France, avant que par sa révolution elle se fût rendue digne, pour son malheur, de devenir un objet d'attention universelle, il se passait des mois, quelquefois des années, sans qu'elle figurât dans ce commerce; les niaiseries dont s'occupait Paris n'étaient assurément pas un aliment à offrir à un esprit tel que celui de l'Impératrice; et un homme qui vivait par goût dans une retraite habituelle, uniquement occupé de l'objet auguste de son culte, n'était pas même à portée de les connaître. Lorsqu'il arrivait à Sa Majesté de me demander un éclaircissement sur quelque point dont elle ne croyait pas avoir une notion précise, je le lui donnais avec toute la clarté possible et tout le développement nécessaire, et, à moins d'être interpellé de nouveau, je n'y revenais plus. Je dois aux ministres de Louis XVI la justice de dire que jamais ils n'ont conçu le moindre ombrage de cette allée continuelle de courriers; jamais ils n'en ont marqué la plus légère inquiétude. Leur confiance, au contraire, dans ma discrétion était telle qu'ils me tenaient constamment au courant de ce qui se passait entre eux et les ministres de l'Impératrice et des

instructions qu'ils donnaient au ministre de France à Pétersbourg; mais je gardais ces notions pour moi, et ne me permettais point d'en dire un mot dans ma correspondance, tant il me pai*aissait important de ne jamais croiser la marche ministérielle d'une affaire quelconque. Quoique rarement, il arrivait cependant à Tlmpératrice de me charger parfois d'une insinuation à faire au ministère de France, qu'elle ne jugeait pas à propos de faire passer par le canal ministériel ; mais dans ces occasions jamais le nom de Sa Majesté ne fut compromis, et je prêchais mon texte comme le fruit de mes propres réflexions fondées sur la connaissance que je pouvais avoir des principes et de la façon de penser de l'Impératrice. Les ministres de Louis XVI, de leur côté, me pressaient assez souvent de me charger de choses qu'eux aussi ne voulaient pas faire arriver par le canal ordinaire. Je leur observais préliminairement qu'avant tout j'étais Russe; que s'ils ne voulaient pas parler vrai ni agir conformément à ce qu'ils annonçaient, ils avaient grand tort de s'adresser à moi; qu'en m'inspirant une fausse confiance en eux, ils ne donneraient pas une minute le change à l'Impératrice sur leurs véritables dispositions. En rendant ensuite mon compte à Sa Majesté de ces ouvertures, je lui exposais fidèlement la manière dont tout s'était passé, ce qui m'avait été dit, ce que j'avais répondu, et enfin quelle était mon opinion personnelle ; et l'Impératrice, en me marquant la sienne, ne manquait jamais d'honorer ma conduite de son approbation. Je dois aussi rendre la justice au ministère de France que jamais il ne m'en a imposé sur rien, et je me rappelle que, nommément dans les négociations avec la Porte pour la déterminer à la cession de la Tauride, il remplit exactement ce qu'il m'avait annoncé, et, ce qui dans ce temps-là n'était pas si aisé à croire, prévint alors par son influence à Gonstantinople la rupture entre les deux empires.

C'est particulièrement depuis 1780 que chaque paquet de Sa Majesté me prouvait par des symptômes infaillibles un accroissement sensible de bonté et de confiance, et que la certitude de les conserver toute ma vie était entrée dans mon âme. Il en résulta cette religion pour elle, qui par un culte toujoui*s actif réussit à me consoler de mon éloignement et à réparer les malheurs de l'absence. Dominé par le prestige d'une

puissante et magique illusion, j'étais parvenu à fondre, pour ainsi dire, mon existence dans la sienne, à passer ma vie avec elle au pied de la lettre, et, quoique j'en vécusse séparé à une distance immense, à m'en rendre vraiment inséparable. J'aurais donc pu être cité comme le parfait modèle d*un des hommes les plus heureux de la terre, si un sort propice eût voulu trancher le fil de ma vie pendant la longue durée de ma prospérié.

En 1786, l'Impératrice m'envoya, à ma grande confusion, la grande croix de l'ordre de Salnt-Wladimirdela deuxième classe, et m'annonça cette grâce impossible à prévoir en ces termes : 0 Je vous envoie les statuts de l'ordre de Saint-Wladimir. Quand vous les aurez lus, vous verrez que je ne puis me dispenser de vous en envoyer la décoration. Mettez la croix sur votre poitrine et l'étoile sur votre cœur, et que Dieu vous bénisse. »

Bientôt après et peu de temps avant son voyage de la Tauride, Sa Majesté ayant su, je ne sais par quel hasard, que je recevais mes appointements de 2,000 roubles au cours du change, ordonna que son cabinet me bonifiât à chaque remise le cours du change, comme c'est l'usage à l'égard de ses ministres employés en pays étranger, et depuis ce moment ce bienfait a toujours subsisté.

Ce long voyage ne dérangea pas un instant la correspondance. L'Impératrice m'écrivit, sans aucune interruption, tout le long de la route, dans tous ses séjours, même voyageant sur l'eau. Ses courriers m'arrivèrent avec plus de ponctualité et ses paquets plus volumineux que lorsqu'elle était sédentaire à Pétersbourg.

Enfin la révolution française éclata en 1789, et mon bonheur disparut avec celui de la France. L'Impératrice ne fut pas longtemps à démêler l'infernal génie qui présidait à cette révolution. Elle prévit et me manda tous les désastres qui en seraient la suite si l'on ne se hâtait d'écraser l'hydre dans sa naissance, et dès l'événement de la nuit du 5 au 6 octobre elle regarda la monarchie française comme perdue. Je l'avais jugée ainsi deux mois plutôt, sans prévoir les horribles forfaits qui déshonoreraient et ensanglanteraient cette terre de malédiction; son arrêt me paraissait prononcé après cette nuit fatale où un tas d'avocats et de jeunes insensés de la cour, qu'on appelait alors

enragés, s'étaient avisés, à moitié ivres, d'abolir et de proscrire une foule de droits qui subsistaient depuis des siècles. Placé près de la machine infernale qui se construisait alors dans les ténèbres, il n'y avait plus moyen de se fasciner les yeux sur les sinistres projets de ceux qui méditaient le renversement de Tordre public.

Bientôt après ce fatal 6 octobre, l'Impératrice aperçut la pente rapide qui entraine le crédit national vers sa ruine, et sachant que toute ma petite fortune se trouvait placée en France : « Je crains, me dit-elle un jour, que vous n'ayez du souci; si cela est, que n'en parlez-vous à vos amis? »

Je lui répondis : « Pour du souci, je n'en ai nul. Depuis que l'Assemblée déloyale m'a mis trois fois sous la sauvegarde de la loyauté française, je n'ai plus aucun doute qu'elle ne me fasse banqueroute. Mais lorsque ce moment sera arrivé, n'ai-je pas une protectrice toute-puissante? Je lui demanderai aloi-s une petite place qui me donne du pain, soit en Allemagne, soit en Italie, dont le climat est si favorable aux vieillards. Dans cette place, je continuerai à lui être aussi utile que par le passé, c'est-à-dire bon à rien, mais j'achèverai de vivre paisiblement, en parlant de temps en temps au nom de l'Impératrice ma souveraine et en bénissant ce nom auguste. >

Sur quoi Sa Majesté me riposta sur-le-champ : « Pour cette place, vous l'aurez quand vous voudrez; mais en attendant, prenez toujoui's de mon argent ce qu'il vous faut pour vos besoins. Je viens aussi de placer pour vous une somme d'argent sur la maison des enfants trouvés à Moscou, dont vous disposerez, et je vous assure que si je connaissais en Europe un placement plus solide, je lui aurais donné la préférence. »

J'avais toujours, il est vrai, des fonds à Sa Majesté en caisse, que j'employais d'après ses ordres, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne ; mais il n'était pas en moi de m'en appliquer la plus petite portion sur une permission aussi vague. Si Sa Majesté a conservé les comptes que je lui ai régulièrement rendus depuis vingt ans, on pourra voir que ni à cette époque ni à aucune autre je n'ai jamais employé une obole de ses fonds à mon usage. Quant à la somme placée pour moi sur les enfants trouvés de Moscou en 1789, personne ne m'en a jamais

parlé, et, depuis cette première ouverture, il n'en a plus été question entre Sa Majesté et moi.

Cette année je tombai dangereusement malade, et fus hors d'état de quitter Paris; mais en 1790 et 1791, je passai Tété en Allemagne et aux Pays-Bas. Je recevais là les courriers de l'Impératrice, qui ne se souciait plus d'en faire aller à Paris, et j'y avais aussi plus de tranquillité d'esprit pour lui écrire; vers l'hiver je m'en retournais en France. Les affaires empiraient de jour en jour, à vue d'œil; mais j'avais fait mon plan d'avance de voyager en été et de passer l'hiver à Paris, tant que le ministre de l'Impératrice resterait à son poste.

Dans le courant de l'été de 1791, Sa Majesté prit de l'inquiétude pour sa correspondance et ses papiers, et exigea de moi de les livrer aux flammes sans réserve. Je lui fis sentir douloureusement combien ce sacrifice était au-dessus de mes forces. Je revins à Paris en octobre 1791, non pour les brûler, mais pour les faire sortir de France. J'étais sans doute tenté de sauver en même temps bien des choses précieuses pour moi ; mais les temps étaient déjà tellement difficiles qu'il était aisé de prévoir qu'au moindre déplacement d'effets, le premier ballot qui sortirait de ma maison serait arrêté, fouillé et peut-être pillé dans la rue, sous prétexte d'une conspiration contre la liberté. J'étais déjà dénoncé dans les sections et dans les comités comme entretenant une correspondance très-étroite avec l'Impératrice, qu'on supposait très-peu favorable aux principes de la Révolution ; je ne pouvais me flatter d'échapper aux effets de cette malveillance que par une extrême circonspection, par une immobilité parfaite. J*abandonnai donc toute idée de remuement chez moi, et, puisque j'avais répondu à Sa Majesté de la sûreté de ses papiers, je regardais comme un devoir rigoureux de sacrifier tout le reste à cette considération.

A force de précautions, je réussis à faire sortir ce dépôt précieux clandestinement de chez moi, à lui faire dépasser la frontière de la France, et à le mettre, à l'insu de tout le monde, en sûreté en Allemagne.

En 1792, au mois de février, je le suivis et quittai Paris immédiatement après le départ du ministre de l'Impératrice, laissant ma maison, mes papiers, mes affaires, ma fortune, tout ce que je possédais au monde, sous la sauvegarde de la loyauté

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française tant vantée, me croyant du moins suffisamment garanti par le droit des gens, par ma qualité de ministre étranger, et surtout par ma nullité, de toute violence nationale.

L'Impératrice, depuis le commencement de la révolution, sans approuver en plusieurs occasions décisives les mesures et la conduite du roi et de la reine de France, n'avait cessé de me parler de leur situation avec l'intérêt le plus touchant. J*avais quelquefois dit à Sa Majesté que cet intérêt généreux, s'ils pouvaient le connaître, ne manquerait pas de leur être d'une grande consolation ; mais que je n'osais rien risquer à cet égard parce qu'ils étaient tellement environnés d'espions et de traîtres que, dans un moment où tant de fripons prenaient près d'eux le masque du zèle et de la fidélité pour les trahir d'autant plus sûrement, je n'avais qu'à m'adresser mal, et qu'au lieu d'une consolation que je désirais de leur procurer je pouvais leur causer de grands chagrins et des peines très-réelles.

L'Impératrice me parut cependant souhaiter que la reine fût instruite de la part qu'elle prenait à sa situation, et, peu avant mon départ, le hasard me servit à cet égard. J'étais lié depuis environ vingt ans avec une personne qui avait longtemps joué un rôle dans une petite cour d'Allemagne, limitrophe de la France et qui ne manquait pas d'entregent. Elle venait tous les ans passer quelques mois à Paris pour cultiver des amis et les liaisons qu'elle avait à Versailles avec la reine et avec les ministres. Depuis le 6 octobre i 789 que la reine était prisonnnière à Paris avec le roi et toute sa famille, elle voyait dans ses voyages cette princesse infortunée de temps en temps en particulier, dans la chambre d'une de ses femmes de chambre affidées, quand elle pouvait se dérober à ses surveillants, ce qui ne lui réussissait pas toujours. Un jour cette personne étant sur son départ pour retourner en Allemagne vint me voir, et, comme elle avait vu la reine la veille pour prendre congé d'elle, elle me parla longtemps de sa déplorable situation. « Elle serait bien touchée, lui dis-je, si elle savait à quel point l'Impératrice en est occupée. » Celle qui m'écoutait regretta infiniment de ne l'avoir pas su la veille. Peu de temps avant mon départ, cette personne étant revenue à Paris, eut une nouvelle entrevue avec la reine qui, en pleurant

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beaucoup sur l'abandon où la laissait son frère, l'empereur Léopold, en prit occasion de parler avec une grande sensibilité de la conduite de l'Impératrice envers la France. Alors cette personne lui dit qu'un de ses amis recevait continuellement sur cela les preuves les plus touchantes. Lorsqu'elle m'eut nommé, la reine lui confia que sa sœur, cette angélîque Madame Elisabeth, avait eu une entrevue avec moi d'une heure, et marqua un grand désir de me voir en particulier, mais finalement y renonça, disant qu'elle ne pouvait le risquer sans se compromettre et moi aussi. En revanche, elle me fit sonder si j'étais disposé à lui communiquer ces fragments précieux. Je passai trois nuits à tirer de ma correspondance de deux ans et demi tout ce qui regardait le roi et la reine personnellement, laissant de côté tout ce qui n'était relatif qu'à la révolution et aux coupables artisans des malheurs de la France. Je remis ce paquet à un homme de la première confiance que la reine m'envoya pour le prendre. 11 revint le lendemain me dire que le roi et la reine me conserveraient une reconnaissance éternelle de cette communication ; que, si j'y consentais, le roi se chargeait de garder ce paquet sous sa clef, et qu'il m'en répondait dans tous les cas. Je consentis à tout. Peu après je partis. Arrivé à Bruxelles, je rendis compte à l'Impératrice de tout ce qui s'était passé; je sus aussi que le roi et la reine lui avaient écrit. Quant à la sûreté, l'infortuné monarque me tint parole ; du moins il n'a jamais été question de ces fragments pendant et après sa catastrophe.

Je m'arrête accablé sous le poids de tant de souvenirs, aujourd'hui si douloureux, dont la millième partie n'est cependant pas consignée ici, quoique cet écrit excède déjà des trois quarts les bornes que j'espérais lui fixer. Ce qu'il me reste à dire sur ma situation se complique , à l'époque où je suis arrivé, tellement avec la situation d'une famille particulièrement protégée par l'Impératrice, que je suis forcé de fondre la suite de mon histoire dans la sienne.

Un livre d'éducation intitulé les Conversations d'Emilie^ qui parut il y a environ dix-huit ans, attira fortuitement la protection de rimpératrice à Emilie, fille du vicomte de Belzunce, d'une très-ancienne famille de la Navarre où elle était née. Ce livre plut à Sa Majesté. Son projet était de le faire traduire en russe. Elle y avait trouvé, me dit-elle, un grand fonds de naturel et de bon sens, pas une phrase entortillée ni alambiguée, pas une idée louche ou fausse. Ce que Sa Majesté aimait particulièrement, c'était l'emploi de la méthode socratique qui, à la place des lieux communs dont on a coutume de remplir les jeunes têtes, apprenait comment il fallait développer dans chacune le germe de ses propres idées, les rectifier ensuite, au besoin, à l'aide de leurs propres réflexions, et les conduire à la maturité par les degrés insensibles d'une culture sage et conforme à la marche de la nature. Ce jugement favorable de l'Impératrice fut confirmé quelque temps après par celui de l'Académie française, qui, ayant pour la première fois à prononcer en 1782 sur un prix destiné au meilleur ouvrage publié dans l'année, le décerna à la nouvelle édition des Conversations d*Èmilie.

J'appris alors à Sa Majesté que cette Emilie n'était pas un être chimérique, mais une Emilie réelle, élevée de cette manière par une grand'mère, malade depuis dix ans, qui avait fait cet ouvrage au milieu d'habituelles souffrances. C'est de ce moment que date l'intérêt de l'Impératrice pour Emilie de Belzunce.

Elle avait deux frères plus âgés qu'elle, à une distance respective d'un et de deux ans. Ses parents n'étaient pas riches. La fortune très-bornée de sa grand'mère avait considérablement souffert par ses longues maladies et par les vicissitudes continuelles auxquelles le ministère des finances paraissait alors condamné. Chaque ministre avait son système. Ce quej'un accordait, son successeur le supprimait, le successeur de celui-ci

ordinairement le rétablissait, mais en faveur de ses créatures, et ces ministres se succédant avec rapidité, le mal particulier qu'ils faisaient par des réformes violentes n'eut presque jamais le temps d'opérer le bien public qui d'abord avait servi de prétexte pour les entreprendre.

M"' d'Épinay avait conservé un petit intérêt dans les fermes du roi. Il lui avait été originairement accordé pour la dédommager d'une place qu'on avait assez arbitrairement ôtée à son mari. M. Necker, par un arrangement général, supprima tous ces intérêts et n'accorda aucun dédommagement à ceux qui en jouissaient, excepté toutefois aux personnes assez puissantes à la cour pour lui forcer la main. La grand'mère d'Emilie n'était pas de ce nombre. Il sentit cependant l'excessive dureté d*un tel procédé à l'égard d'une femme dans un état de santé si déplorable, qu'il réduisait à l'indigence. Au lieu de 12 à 45,000 livres de rente qu'il lui avait enlevées , il lui fit donc accorder par le roi une pension de A,000 livres, et comme la suppression avait précédé cette grâce de plusieurs mois et qu'il en était résulté une grande détresse, il se détermina à venir à son secours en lui faisant délivrer provisoirement du trésor royal une somme de 8,000 livres, mais sur laquelle il oublia ou négligea de prendre les ordres du roi.

Six mois après il perdit sa place, et son successeur, ne trouvant pas le don de cette petite somme autorisé par le bon du roi, la fit redemander à cette femme malheureuse. Moyennant cette restitution exigée, la pension accordée devenait absolument illusoire parce qu'il était clair, et l'événement le prouva, que celle qui devait en jouir n'avait pas deux ans à vivre. Je m'adressai à M. de Vergennes pour lui faire sentir la rigueur d'un procédé aussi dur que mesquin. Il me voulait du bien, mais il ne put faire entendre raison à son collègue, le ministre d3S finances.

Je me vois forcé d'entrer dans ces détails si indifférents, si étrangers en apparence, à cet écrit, si je ne veux pas renoncer à donner une juste idée de cette bonté incompréhensible avec laquelle l'Impératrice prenait part à tout ce qui m'intéressait directement ou indirectement. On y reconnaîtra bien les soins de l'amitié la plus attentive et la plus active; mais qui pourra croire que ces soins pour un homme tel que moi occupaient

sans relâche la souveraine du plus vaste empire, et dont le règne fixait les regards de toute l'Europe?

A peine instruite de ces détails, Sa Majesté me mande : « Laissez-moi faire, je dirai tant de bien au ministre de France des Conversations d'Emilie que, sur le rapport qu'il en fera dans ses dépêches, ils auront honte de faire cette lésinerie à l'auteur. » Mais le ministre des finances ne se piquait pas apparemment d'être grand politique : l'éloge par l'Impératrice d'un livre d'éducation ne lui fit pas plus d'impression que les sollicitations de M. de Vergennes, et la restitution des 8,000 livres fut définitivement exigée.

Sa Majesté voyant son crédit échouer, m'écrivit : « 8,000 livres sont assurément une grande misère pour tout trésor quelconque. Donnez de ma part à M"* d'Épinay deux fois 8,000 livres, comme un don, comme un prêt, enfin, pour ménager sa délicatesse, sous quelle forme qu'elle voudra le recevoir. Vous ferez ensuite faire mon chifire en diamants, et vous le donnerez en mon nom à Emilie. » Cet ordre m' arriva au commencement de l'année 1782; Emilie avait alors quatorze ans. Je répondis à Sa Majesté que je craignais qu'elle n'y eût pas assez réfléchi, puisque par ce don elle créait une demoiselle « d'honneur.

Tant de bienfaits si généreux, assaisonnés de tant de délicatesse, étaient évidemment autant de grâces que la bonté souveraine répandait sur moi. Personne ne s'y méprenait, comment mon cœur aurait-il pu s'y tromper? Et comment, accablé sous le poids de ma reconnaissance, aurais-je pu guérir de la passion profonde, de l'invincible attachement que j'avais apportés de la Russie?

En 1783, Emilie perdit sa grand'mère. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que je parvins à empêcher ses parents de reramener dans leur terre à l'extrémité du royaume, sur la frontière d'Espagne, où elle était née, mais où l'on ne parlait pas même le français, et où son éducation et son établissement futur eussent été à peu près également impossibles. On se rendit enfin à la raison, et pour achever son éducation on la mit à Paris, sous ma surveillance, au couvent de Saint-Antoine dont une princesse de Beauvau était abbesse. L'Impératrice, avant que j'eusse pu lui parler de ces événements, m'écrivit : a Je sais que vous

n'avez pas dû être heureux depuis quelque temps, et queM"'d'Épinay n'existe plus; dites-moi ce qu'est devenue Emilie. » C'est ainsi qu'à l'exemple de la Providence elle ne perdait jamais un instant de vue ceux qu'elle avait pris sous sa protection.

En 1784, Sa Majesté me voyant peu d'espérance de la marier convenablement à sa naissance, à cause de la médiocrité de sa fortune, m'écrivit : « Vous en avez fait ma demoiselle d'honneur, il faut bien que je lui donne sa dot » ; et m'envoya 12,000 roubles.

En 1785 je confiai à Sa Majesté que, malgré un bienfait si imprévu et si éclatant auquel les parents d'Emilie me promettaient d'ajouter de leur côté une dot de cent mille livres, ce qui à une fille de condition faisait un fonds 1res -suffisant pour être bien mariée, je désespérais de lui trouver un bon parti, parce que ma vie retirée et solitaire m'éloignait de tous les moyens de nouer et de conduire à bien une affaire de ce genre.

Sur quoi l'Impératrice, pour toute réponse, me copia de sa main un billet qu'elle avait écrit dans la matinée au comte de Ségur, ministre de France auprès d'elle, dont le père avait le département de la guerre. Ce billet portait que l'Impératrice ])riait M. le comte de Ségur de recommander de sa part à M. le maréchal, son père, Emilie de Belzunce qu'elle avait dotée; que l'Impératrice désirerait que le roi voulût charger le baron de Grimm de lui trouver un époux, lequel , agréé ensuite par Sa Majesté, pût être susceptible de quelque grâce en faveur de ce mariage, protégé par le roi.

En m'envoyant la copie de ce billet sur un petit chiffon de papier, l'Impératrice se contenta d'ajouter au bas qu'elle désirait qu'il eût mon approbation et que je fusse content d'elle. Je restai pétrifié, et du moyen infaillible que sa bonté avait imaginé, et de la tournure par laquelle elle en assurait le succès, et surtout de cette prévoyance unique par sa délicatesse, qui me réservait le choix de l'époux afin d'empêcher qu'un des ministres du roi ne disposât légèrement de la jeune personne en faveur d'un de ses protégés, dont il aurait fait la fortune sans trop s'embaiTasser peut-être si les qualités personnelles de l'époux répondaient suffisamment du bonheur de sa femme. N'est-on pas tenté de croire que l'Impératrice n'avait d'autres affaires au monde que de faire réussir celles qui m'intéressaient?

Sa généreuse intervention fit son effet sur-le-champ. Les deux frères d'Emilie, placés au service depuis quelque temps, étaient déjà notés comme deux sujets d'espérance, et par conséquent bien traités à la cour où ils venaient en hiver. Le roi, ainsi favorablement disposé pour le nom de Belzunce, s'empressa de répondre à la demande de l'Impératrice. Je fus chargé de la recherche et du choix de l'époux. C'était alors l'usage en France de conférer les régiments à de jeunes colonels d'un nom ancien et connu à la cour. Il fallait cependant, si je ne me trompe, avoir vingt-trois ans, et par conséquent huit ans de service militaire pour parvenir au grade de colonel, et avoir atteint l'âge de vingt-huit ou de trente ans avant de pouvoir aspirer à un régiment. Cet usage n'était pas peut-être ce qu'il y avait de plus admirable dans la constitution militaire de la France, mais une discipline d'ailleurs ferme, uniforme et stable, en aurait aisément corrigé les inconvénients. Quoi qu'il en soit, le terme de l'ambition de toute la jeunesse de la cour était d'obtenir un régiment. Il m'en fut promis un en faveur de ce mariage, si je pouvais proposer un sujet susceptible de cette grâce par sa naissance et ses services. Dès que cette nouvelle transpira, je n'eus plus que l'embarras du choix.

Je le fixai sur le comte de Bueil, jeune officier aux gardesfrançaises, dont on me rendit dans son corps les témoignages les plus favorables. Il avait perdu son père et sa mère au sortir de l'enfance. Seul et sans guide en entrant dans le monde, abandonné à lui-même au milieu d'un coi^ps d'officiers si nombreux dont tous n'étaient pas des modèles de conduite et de sagesse, il avait su se préserver de tous les écarts de jeunesse et se faire remarquer comme un excellent sujet. Sa fortune consistait en terres situées à vingt-cinq lieues de Paris. Le revenu de ses terres n'était pas immense ; mais la passion du propriétaire pour l'agriculture et l'économie rurale promettait une administration sage de son bien et l'avait déjà amélioré d'année en année, La médiocrité et la modération, sa compagne, ayant toujours eu mon suffrage, je lui donnai encore en cette occasion la préférence sur des fortunes plus brillantes, mais dont les chances pour le bonheur futur de la jeune personne me paraissaient moins assurées.

Le mariage se fit au printemps de J786. Le roi ne voulant

pas rester en arrière du côté de la générosité avec laquelle rimpératrice avait doté une jeune Française, accorda aux deux époux une pension annuelle de A,000 livres, réversible au survivant. Leur fortune réunie formait un revenu de trente mille livres, suffisant pour vivre heureux dans leur terre et passer les mois d'hiver à Paris et à la cour ; mais elle devait devenir considérable avec le temps. Le mari ne pouvait manquer l'héritage de plusieurs terres dans le voisinage de la sienne, possédées par ses oncles paternels, âgés, infirmes et sans enfants, et la jeune femme, indépendamment de ce qui pouvait lui revenir encore de l'héritage de ses parents, devait hériter de moi un revenu de 15 à 20,000 livres. C'est ainsi que l'Impératrice, par sa protection et sa générosité sans exemple, avait fondé une famille et l'avait entourée de bonheur et de prospérité.

11 naquit de ce mariage trois enfants. L'aînée, une fille, obtint naturellement l'honneur d'être la filleule de l'Impératrice. Sa Majesté y consentit, et comme c'était l'usage en France de donner à une fille deux marraines et un parrain, elle permit que M"* la grande-duchesse Hélène Pawlowna et M«' le grand-duc Alexandre Pawlowitz lui fussent associés. L'enfant fut baptisée Gatherine-Hélène-Alexandrine , et existe depuis dix ans qu'elle est au monde sous le nom de Katinka. Un frère étant venu après elle, Sa Majesté, pour porter bonheur à un garçon, permit encore qu'il fût son filleul , et il reçut le nom de Catherine-Henri. Une seconde fille succédant à ce frère ne put aspirer à la gloire d'un baptême aussi illustre; mais depuis l'articulation de la première parole, elle se joignait à son frère et à sa sœur pour célébrer une marraine à qui ils devaient l'existence. Son nom auguste était béni tous les jours dans ce fortuné manoir. L'Impératrice eut la bonté de jouir de son ouvrage.

Cette famille fut donc pendant trois ans une des plus heureuses de la terre, lorsque la révolution éclata et en fit une des plus malheureuses.

Le frère atné de la jeune comtesse de Bueil en fut, peu de semaines après la prise de la Bastille, une des premières et des plus déplorables victimes. Un nouveau règlement du ministre de la guerre avait inventé le grade de major en second pour ceux des jeunes gens de la cour qui devaient ensuite devenir colonels et obtenir les régiments. Le comte de Bueil et son beau-frère ,

le jeune vicomte de Belzunce, avaient été placés en même temps dans cette qualité, l'un au régiment du Maine, alors en Corse, l'autre au régiment de Bourbon , en garnison à Gaen , en Normandie. Les scélérats qui avaient formé le projet de bouleverser la France employaient deux moyens, également efficaces puisqu'on les laissait faire: l'un de soulever partout la populace, l'autre de séduire et débaucher les corps militaires. Ils eurent besoin pour leurs vues criminelles d'un soulèvement à Gaen. Le régiment de Bourbon les gênait, ils voulurent le débaucher. 11 n'y eut pas moyen; ce régiment fut inaccessible à la corruption. Les soldats affectionnaient beaucoup leur jeune major en second, qui s'était logé avec eux aux casernes et qui ne les quittait ni jour ni nuit- On sentit qu'il fallait se défaire et du régiment et de l'officier qui avait tant de crédit sur lui. Celui-ci fut donc accusé , suivant l'usage alors à la mode , de conspirer contre le salut du peuple, et tandis qu'on l'avait conduit à la municipalité pour s'y justifier, le commandant de la province, qu'on tenait à peu près prisonnier dans la citadelle, fut forcé de signer un ordre qui enjoignait au régiment de quitter immédiatement la ville. Il ne fut pas difficile au jeune vicomte de Belzunce de détruire des accusations aussi vagues qu'absurdes ; mais au lieu de le rend/e à son corps, qui s'était formé hors de la ville pour l'attendre, on le conduisit en prison sous prétexte de le préserver de l'effervescence du peuple, à laquelle on espérait, disait-on, de le soustraire pendant la nuit. Bientôt cette prison se trouva forcée par une populace furieuse : la victime en fut arrachée, tuée à coups de fusil, déchirée en lambeaux, et mangée par des furieux ivres de sang et de carnage.

11 est plus aisé d'imaginer l'état de sa malheureuse sœur et de son malheureux frère que d'en donner une idée. L'Impératrice daigna y prendre la part la plus généreuse, et voyant les affaires journellement empirer pendant les années 1790 et 1791, au point de rendre la France absolument inhabitable pour les honnêtes gens. Sa Majesté ne cessa de me presser de tirer la jeune comtesse de Bueil avec son mari et ses enfants de ce gouffre.

C'était bien aussi ma pensée. 11 n'était que trop prouvé qu'on ne pouvait plus exister sur cette terre de désolation. Le projet était formé de longue main d'en rendre, à force d'avanies et de

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peràécutions, le séjour insupportable à la noblesse, d'ouvrir d'un autre côté avec la plus grande facilité toutes les barrières à l'émigration afin d'en faire avec le temps un crime de lèse-nation, pour dépouiller les émigrés de leurs propriétés. Mais plus ce projet était insidieux et perfide, moins je crus qu'il fût permis de donner des conseils. Dans une crise aussi violente et dont personne ne pouvait calculer, les suites, chacun ne pouvait plus prendre conseil que de son propre cœur et ne devait se conduire que d'après ses principes et sa conscience. Je ne parlai donc au comte de Bueil ni de l'opinion de l'Impératrice, ni de la mienne; c'est lui qui, après s'être consulté avec sa femme, vint me déclarer que son parti était pris de quitter la France, et il exécuta ce projet vers la fin de l'année 1791. Ce parti devait lui coûter plus qu'à personne, car il aimait l'héritage de ses pères avec passion, et ses paysans, qui l'adoraient, le conjuraient de rester et s'engageaient à le défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang.

Sa femme alla avec ses trois enfants habiter successivement Tournai, Bruxelles, et, vers l'été de 1792, Aix-la-Chapelle; toutes ces villes regorgeaient d'émigrés. Lui, de son côté, se rendit à Coblentz pour faire la campagne. Il trouva le prince de Nassau qui, n'ignorant pas la protection de Sa Majesté Impériale, m'offrit de le prendre pour son aide de camp. Sur le compte que j'en rendis à l'Impératrice, Sa Majesté permit au comte de Bueil de porter l'uniforme russe, puisque son service le fixait auprès d'un ofiider général de ses armées.

Ma santé m'avait obligé d'aller au printemps de 1792 à Carlsbad. Je revins à Francfort au moment du couronnement de l'empereur François II, et me rendis ensuite à Aix-la-Chapelle retrouver ma pupille et ses enfants. Depuis leur émigration, j'étais devenu leur unique ressource. Le peu que son mari avait pu emporter de France n'avait pas suffi pour son mince équipage et pour le mettre en état de faire la campagne. L'Impératrice m'avait accordé au commencement de cette année une somme de 6,000 roubles pour ses protégés ; mais partout où les émigrés se montraient, tout devenait dans l'instant hors de prix pour eux; partout ils étaient rançonnés sans pudeur et sans pitié, vexés, dépouillés, et j'eus le chagrin de voir ce bienfait s'évaporer en faux frais, siu* les grands chemins, dans les au-

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berges, sans procurer aucun bien réel à*mes enfants infortunés.

L'issue désastreuse de la campagne mit le comble à leur détresse , comme à celle de tous les émigrés. Aux désastres de la Champagne succéda la conquête rapide des Pays-Bas par les Français, devenus républicains. Dans la plus mauvaise saison de l'année, il fallut se sauver avec précipitation d'Aix-la-Chapelle où le comte de Bueil était revenu nous rejoindre, précédé et suivi d'une nuée d'émigrés, renvoyés des armées. Le grand chemin d'Aix-la-Chapelle à Dusseldorf était couvert de fugitifs, et les frais pour s'y transporter, pour y subsister à peine à l'abri des injures de l'air et des besoins physiques, s'élevaient à des sommes hors de toute proportion et de toute croyance.

En peu de semaines, il m'en coûta 10,000 livres de France pour être à peine logé, chauffé et nourri avec ma petite famille. C'était à peu près tout ce qui se trouvait dans ma caisse, et pour surcroît de bonheur, il me fut mandé de Paris qu'un voleur avait trouvé moyen de se glisser dans ma maison, d'y forcer le secrétaire de mon gardien en son absence, et de m'emporter une somme de 10,000 livres en assignats qu'on l'avait forcé de recevoir pour moi la veille, malgré lui.

Cette situation était trop violente pour se soutenir longtemps. Les émigrés français étaient presque à peu près partout proscrits en Allemagne; mais l'uniforme que le comte de Bueil avait la permission de porter, et le chiffre dont sa femme est décorée, fournissaient un puissant prétexte en leur faveur pour une heureuse exception de la rigueur de cette règle. Je pris donc la résolution de les faire partir avec leurs enfants, au milieu du mois de décembre, par un temps et des chemins effroyables, pour Gotha, où le duc les accueillit avec la plus généreuse hospitalité^ et où je les rejoignis en février 1793.

Le commencement de cette année funeste fut marqué par le plus horrible régicide. Peu de mois après, on me manda de France que le département de Paris , une des autorités constituées, avait fait mettre le scellé dans ma maison. C'était une infraction violente contre le droit des gens, et cependant ceux à qui l'avais laissé, à mon départ, mes pleins pouvoirs pour soigner mes affaires en mon absence, étaient déjà tellement intimidés qu'au lieu de réclamer en mon nom contre cette invasion dans mon bien et mes droits , ils prétendirent me la faire envisager

comme une mesure conservatoire de ma propriété, dont je devais me féliciter puisqu'elle la mettait à l'abri des voleurs, à la vérité lorsque ceux-ci avaient fait leur coup. Ils laissèrent en conséquence paisiblement s'installer chez moi un gardien à mes frais et dépens.

Le but de cette mesure conservatoire se développa six mois après, vers l'automne, au moment où le crime exécrable de l'assassinat de la reine fut ajouté à celui du roi. Après avoir été pendant dix -huit ans, de notoriété publique* ministre étranger accrédité près de Louis XVI, on vint un matin, sans autre foi*malité, faire une descente dans ma maison, enlever les scellés, s'emparer de tout en notifiant à mes gens, j'ignore encore aujourd'hui par l'autorité de qui et en vertu de quelle loi, que j'étais déclaré émigré. J'avais passé quarante-cinq ans de ma vie en France, j'y avais placé de bonne foi toute ma fortune; je n'avais pas un écu ailleurs. On saisit mes capitaux, mes rentes, tout mon revenu, au profit de la République. On enjoignit, sous peine de la vie, à tous ceux qui pouvaient avoir quelque chose à moi, de le déclarer sans délai et de le livrer aux autorités établies pour me dépouiller. Non-seulement les gens d'affaires que j'avais chargés, en partant, des miennes, et les banquiers dépositaires de ma fortune furent obligés de se soumettre à cette loi, mais de même que tous ceux avec qui j'avais conservé des relations en France, ils me firent insinuer par des voies indirectes qu'une seule lettre de ma part à leur adresse, quel qu'en fût le contenu d'ailleui's, leur coûterait infailliblement la tête. Aussi depuis cette époque n'ai^je pas écrit une ligne en France.

Dans ma maison on mit d'abord dehors, sans les payer, les domestiques que j'avais laissés. Dne personne qui était à la tète, depuis quinze ans, fut seule retenue pour fournir tous les éclaircissements qu'on lui demanderait. Elle se trouva d'autant plus exposée que, bornée chez moi aux détails du ménage, elle n'avait nulle connaissance de mes affaires et ne put rendre compte de rien, ce qui dans ces temps atroces était déjà regardé comme un crime capital. Il ne tenait qu'à elle de se tirer de ce danger et même de se faire récompenser, en me dénonçant comme un monstre conspirant auprès de l'Impératrice contre la République. Tout ce qui aurait coloré tant soit peu la violence qu*on s'était

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permise, aurait procuré à la dénonciatrice la couronne civique avec une bonne part au vol ; mais toutes ces insinuations ne lui firent aucune impression. Avertie sans cesse qu'elle risquait la vie en ne répondant pas, elle souflrit ce supplice pendant trois semaines que dura cette inquisition , et pendant cette longue agonie, elle s'exposa encore davantage en réclamant continuellement avec un courage et une intrépidité au-dessus de son sexe contre les procédés injustifiables qu'on se permettait envers moi. Les plus humains de ces déprédateurs l'avertissaient que ces propos la conduiraient à l'échafaud, d'autres lui disaient par dérision que si j'étais ministre étranger, il fallait m'avertir sans perdre de temps de ce qui se passait chez moi afin que je pusse faire mes réclamations et me faire rayer de la liste des émigrés. J'étais alors à deux cents lieues de Paris, et il ne leur fallut pas trois semaines pour démeubler et déménager toute ma maison. Mon mobilier en entier, habits, linge de corps et de ménage, meubles en bois d'acajou, dont la plupart venaient de la manufacture de Neuwied, provisions de toute espèce, vaisselles, tableaux, bustes, bijoux et effets précieux, parmi lesquels un grand nombre de médaillons en or, successivement reçus de l'Impératrice; une bibliothèque amassée pendant toute ma vie, car j'avais, en arrivant en France, porté avec moi mes livres d'université et d'étude; toutes mes correspondances, mes manuscrits, beaucoup des papiers que des amis avaient mis en dépôt chez moi et qui ne m'appartenaient pas, tout fut enlevé et transporté je ne sais où, ou vendu à l'enchère, ou soustrait par ceux qui étaient préparés à ce pillage déloyal. J'ignore si Ton a fait un inventaire de mes effets S mais personne ne s'y

1. NoQS n'avons pas retrouvé l'inventaire dont Grirom soupçonnait l'existence, mais un précieux registre conservé aux Archives nationales, celui de la réception (Itt objeti (Fart et antiqiUtés trouvés chez les émigrés et condamnés, réservés par la commission temporaire des arts adjoints au comité ^^instruction publique. (F.iM192i), nous a fourni la liste qu'on va lire des tableaux, dessins et esumpes^ stisis chez Grimm.

Lo portrait de Diderot à la mine de plomb, remis au Muséum, ne peut ^ le dessin de Garand, appartenant aujourd'hui à la famille de Vandeul, mais le buste du philosophe, par M"* CoUot, est celui qu'Alex. Lenoir a fait figurer I0Q8 le nom de Collet ou de Callot dans les divers caUlogues du Musée confié à Ks soins.

U citoyenne Denor, dont le nom figure sur cet invcnUire et sur presque tous les autres relevés de ce registre, <tait uiie marchande d'esumpes et de curiosité»^

étant trouvé de ma part , chacun de ces pillards était bien le maître d'en distraire sans autre forme de procès ce qu'il voulait s'approprier. C'est ainsi qu'en peu de jours je perdis le fruit , j'ose dire, de la sagesse de toute ma vie, ma fortune entière, et me trouvai détroussé, nu comme j'étais venu au monde.

J'avais, indépendamment de la valeur de mon mobilier, plus de 40,000 livres de rente, y compris les 10,000 livres ou 2,000 roubles, que je tenais de la munificence de l'impératrice ;

d*origine hollandaise, qui avait Tendu pour 28,i42 livres à, la nation le cabinet d'histoire naturelle de Le Vaillant, et que Ton payait en objets d*art.

GRIMM ET DE BUEIL, ÉMIGRÉS, Rue du Mont-Blanc, n9 3.

Du 6 prairial, Van î"*.

€"* DsNOR. i. Trois estampes d*après Raphaël, représentant une Sainte Famille, gravées par Poilly.

Id. 2. Deux autres ^atri^e Famille, faisant pendants. Tune diaprés

Raphaël, Tautre d'après le Guide.

Id. 3. Deux estampes avant la lettre d'après Carie Van Loo, Tune la

Conversation espagnole, l'autre la Lecture, par BeauvarleU Muséum. 4. Un portrait d'homme, ovale, peint par Greuze {dit M. Creuti,

ambassadeur de Suède,) Existe à Versailles*. Id. 5. Un médaillon dessiné à la mine de plomb. Portrait de Diderot.

Id. 6. Un petit tableau représentant la Vierge et r En faut Jésus de

l'École d'Italie.

Mcsfo DBS HOND-/ « . . . . . ,..,,. ^ „ ,

MBNT8 FRANÇAIS, l ^* ^ po^w^t de Didorot, buste en terre cuite, par [M"« Collotj. BiBLiOT. NATION. 8. Une estampe coloriée, d'après Raphaël, représentant l'École d'Athènes, gravée par Volpato.

C"« Dbnor. 9. Un volume représentant les Antiquités de France par Clérisseau **.

Dépôt DB MUSIQUE. 10. Un clavecin à double ravalement fait par Wather, en 1753, avec son pupitre d'acajou.

MosÉLM. 11. Un Louis XV en pied, peint sur toile dans sa grandeur naturelle, sans cadre.

C°* Dbnor. 12. Trois dessins représentant des tètes de femmes, dans leurs

cadres peints.

Les Archives nationales possèdent également un carton du séquestre (T. 310} renfermant une énorme collection de factures, baux et quittances concernant Grimui et sa famille adoptive. Un examen attentif ne nous a permis d'en extraire que la liste des souscripteurs à l'estampe de Carmontelle, représentant la famille Calas (liste déjà publiée par M. Bonnassieux dans le Cabinet historique), et dont nous ferons usage ; le procès-verbal d'acquisition des pierres gravées du duc d*Or-

* Les mots en italiqaes sont écrits au crayon ; nous croyons y reconnaître récritore de Lebnin» alors expert de la commission du Moséum central.

•* AntiquUà de France, Monwnenls de Nimes» Paris, 1T78, in-folio. '

il n'en resta pais vestige, et si Ton avait pu m'enlever aussi ce bienfait de Sa Majesté, j'étais réduit à demander Taumône. Ce qu'il y eut de plus pénible pour moi , c'est que quelques-uns de mes amis en Allemagne, voulant placer, avant la révolution, une partie de leur fortune dans les fonds de France et se fiant comme moi sur l'inviolabilité de mon caractère, m'avaient prié de placer leurs fonds, comme les miens, sous mon nom, afin d'échapper à toutes les formalités embarrassantes pour des absents. Ils se trouvèrent ainsi enveloppés dans ma proscription, et la loyauté républicaine , non contente de m'avoir dépouillé , fit encore de moi un banqueroutier.

Tandis que mes fondés de procuration, glacés par la terreur, n'osaient risquer la plus légère réclamation, d'autres citoyens, de leur propre mouvement, sans aucune autorisation de ma part, comme je l'ai appris depuis, avaient tenté d'arrêter ou de faire réparer par leurs remontrances un procédé inique de la République. Le citoyen Barthélémy avait écrit plusieurs fois de Bâle à Paris contre une mesure aussi violente. J'avais connu M. Bar-

léans, cité plas haut, et la nomenclature des miniatures peintes par Hurter pour Catherine II. Il serait, croyons-nous, impossible de rien demander de plus à ce fatras de feuilles volantes représentant les dépenses usuelles d*une maison bien montée du xviii" siècle, et qui se répercutent d*année en année. Mais ces factures d*épiciers, de selliers, de merciers, de tailleurs, sont enveloppées dans des chemises de papier fort* que Ton a simplement retournées et dont les titres, écrits de la main de Grimm, prouvent que plusieurs d'entre elles contenaient des documents d*aQ tout autre intérêt :

1« Reiffenstein, expédié, i77S; 2« Mémoires de Schmuth, tailleur, 1763; 3" Russie; 4" Voyage de 1773; 5<* Rentes, 1768; &" Lettres répondues, 1776; 7° S. A. R. M^Me prince Henri de Prusse, depuis roi en -auguste 1786; 8° Grimm et Russie; 9» Voyage de 1775 ; 16" Lettres de Gotha et environs; 11*» Gotha, répondu; 1^ S. A. R. MS' le prince Henri de Prusse.

Enfin, il existe à la Bibliothèque nationale un manuscrit (Fr. nouv. acq., 4071), contenant, parmi des lettres d'affaires adressées à M"-*' d'Épinay et des brouillons de mémoires judiciaires de sa main, le fragment suivant copié dans le testament du marquis de Croismare :

« Je prie M"* d*Épinay d'accepter le don et legs que je lui fais d'un portrait de David Téniers, peint par lui-même, et un tableau par moi peint, représentant une campagne, marche de bagages, ce que J'ai copié d'après Wouwermans; ces deux tableaux dans leur bordure de bois doré. Cest une faible marque de l'attachement que J'ai toujours eu pour M"* d'Êpinay, depuis que j'ai eu le bonheur delà connaître. • Je lègue à M. Grimm, mon ancien ami, une perspective peinte par Noél Gas- Botin, étant dans sa bordure de bois doré. »

En voilà assez, ce nous semble, pour prouver le goût de Grimm pour les beauxuis, et pour démontrer en même temps que ses plaintes sur la spoliation dont il fut victime sont parfaitement JusUflées.

k6 MÉMOIRE HISTORIQUE.

tfaélemy sous l'ancien régime, estimé au bureau des aflaires étrangères sous M. de Vergennes et H. de Montmorin; mais je n'avais certainement pas fait solliciter le citoyen Barthélémy de s'employer pour moi. Ses démarches restèrent sans eflet, mais il faut toujours lui en savoir gré puisque, sous le règne de Robespierre, elles suffisaient pour l'exposer au plus grand danger. Un certain Maret, que je n'ai jamais vu et qui fut depuis enlevé par les Autrichiens avec Semonville et sa séquelle, sur les confins de l'Italie, avait été aussi plusieurs fois de la part du ministre des affaires étrangères, faire des représentations au département de Paris pour l'engager à surseoir à une violation aussi odieuse du droit des gens ; mais il est de l'essence de l'égalité que les autorités respectives du gouvernement n'aient aucune déférence les unes pour les autres, encore bien moins peut-il être question de subordination dans un tel système. Le concert et la réunion de plusieurs autorités se trouveront toujours aisément pour faire le mal, jamais pour l'empêcher. En conséquence le département de Paris envoya promener le citoyen Maret avec ses représentations, et lui demanda de quel droit le ministre des affaires étrangères se mêlait de celles du département.

L'Impératrice apprit cette opération républicaine vers la fin de l'année 1793, et Sa Majesté se regarda comme la cause première de cette catastrophe. La vérité ne me permit pas d'en disconvenir avec elle ; mais sous ce point de vue mon désastre me paraissait un titre de gloire. Ce n'était pas sans doute le ministre insignifiant du duc de Saxe-Gotha qui pouvait s'attirer l'attention et exciter la convoitise des brigands qui gouvernaient la France ; mais l'homme connu pour être honoré depuis tant d'années de la correspondance directe de l'Impératrice ne pouvait manquer de leur être suspect. De toutes les puissances liguées contre le monstrueux gouvernement de la France, la plus éloignée leur paraissait la plus redoutable, c'était celle qu'ils haïssaient le plus. En se décidant à cette violence envers moi, ils espéraient trouver de quoi la justifier par la saisie d'une correspondance ou scandaleusement aristocratique ou directement conspiratrice contre la liberté française. Leur fureur fut à son comble de ne trouver chez moi que des portraits de l'Impératrice et de la famille impériale, et pas une ligne de Sa Majesté, pas une des miennes adressées à cette auguste princesse. Dans un

premier accès de rage les portraits furent déchiquetés et mis en pièces, et leur espérance trompée, comme il arrive, au lieu de les radoucir, les exaspéra contre moi.

La preuve qu'ils n'en voulaient pas à un ministre de la maison de Saxe, c'est qu'avant, pendant et longtemps après mon pillage, durant tout le règne aiïreux de Robespierre, l'habitation du comte de Salmour, ministre de l'Électeur, resta intacte tandis que les troupes de son mattre se battaient tous les jours sur le Rhin , et qui pis est, avec distinction, contre les républicains. On ne mit point de scellés chez lui; sa maison, ses gens qu'il y avait laissés, ses effets, tout fut scrupuleusement respecté. Toutes les semaines il recevait des nouvelles de son homme d'affaires, et y répondait sans gène. Cette sûreté ne peut qu'avoir aug-* mente depuis deux ans.

Un cas bien plus remarquable est celui du comte Mercy- Argenteau, ambassadeur de la cour de Vienne en France, où il avait acheté des terres considérables et bâti à Paris un superbe hôtel pour son habitation. 11 avait d'ailleurs une fortune immense dont sûrement une grande partie était placée en France, puisqu'il comptait, comme moi , y achever sa vie. Au milieu de la guerre la plus sanglante et de toutes les injures scandaleuses prodiguées à la maison d'Autriche, on n'a touché à aucune des propriétés de son ambassadeur, et il m'a été assuré que depuis sa mort, loin de rien confisquer, on a fermé les yeux sur toutes les aliénations, et toléré sans difficulté le transport et la sortie de ses effets.

Enfin, le nonce du pape, aujourd'hui cardinal de Dugnani, éprouva à peu près en même temps que moi la même violence, mais il y a plus de deux ans que la République lui a fait offrir la réparation du mal souffert à cette occasion. Les effets qui existaient encore, on les a restitués. Le nonce a été le maître d'évaluer lui-même la perte qu'il avait essuyée par le pillage de sa maison, vaisselle, etc., et on lui a remboursé la somme demandée, non en assignats ou chiffons de papiers sans valeur, mais en lettres de change payables à Rome en deniers comptants. Il n'y a donc que moi, faible roseau auprès de ces chênes, qui suis resté écrasé.

Immédiatement après avoir eu connaissance de mon désastre, l'Impératrice m'envoya vers le commencement de l'an-

h% MÉMOIRE HISTORIQUE.

née 179A, dans une de ses lettres confiées à la poste, pour 20,000 roubles de lettres de change, en me mandant qu'il était pressant de faire aller la marmite, et que dans le courant de l'année elle m'enverrait encore 50,000 roubles pour les employer à l'acquisition soit d'une maison à Vienne, soit d'un bien de campagne à la proximité de cette capitale ou dans tout autre pays à mon choix. En même temps. Sa Majesté me défendît expressément de parler à personne de ce bienfait, et ce ne fut pas sans une peine extrême que je me soumis à ce ordre.

J*observai à Sa Majesté dans ma réponse que de tout temps sa bonté avait pourvu à faire aller la marmite; que son bienfait annuel de 2,000 roubles , que les brigands régicides n'avaient pas pu m'enlever, serait plus que suffisant pour cela, si le sort ne m'avait chargé de veiller à la subsistance de cette famille malheureuse dont elle avait été créatrice, et qui, dépouillée avant moi de toute sa fortune, se trouverait, sans sa protection, réduite à la dernière misère ; que bien loin d'employer un bienfait si considérable à faire aller ma marmite, ma conscience m'avertissait qu'il ne m'était accordé que pour le placer au profit de ces infortunés, seul emploi digne des vues bienfaisantes de leur auguste protectrice. Effectivement, après avoir bouché les brèches que les fuites et calamités de toute espèce de l'année 1792 avaient faites à mon pitoyable trésor épuisé, je parvins à consigner environ 30,000 florins de l'empire à une maison de banque de Francfort qui les plaça dans les emprunts publics, principalement de Russie, et une petite portion aussi dans ceux de Vienne et de Londres. Voilà tout ce qui me reste au monde depuis mon naufrage, et tout ce que je puis laisser après moi à cette famille éperdue. Quant aux 50,000 roubles que la bonté souveraine m'avait annoncés, il n'en fut plus question, et, comme de la somme placée sur les enfants trouvés de Moscou en 1789, je n'en entendis plus parler.

Cependant, la ressource de 2,000 roubles qui me restait, pour subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants adoptifs, devint de jour en jour plus insuffisante, à cause de l'excessive cherté que la guerre avait causée en Allemagne, et dont les progrès devenaient de mois en mois plus effrayants. Malgré la pénurie dont je voyais les approches, je regardais com:ne un devoir indispensable de sacrifier tout pour l'éducation des trois

enfants ; devoir d'autant plus cher à mon cœur, que leur heureux naturel donnait les plus belles espérances.

Au commencement de 1795, Katinka, âgée de huit ans, eut l'audace d'écrire à son auguste marraine une lettre de nouvelle année. Cette enfant annonce, avec une figure distinguée, les plus heureuses dispositions. Douée d'une grande vivacité, d'un coup d'œil juste et pénétrant, s' occupant par goût et par besoin depuis le matin jusqu'au soir, elle fait, sous des maîtres, même médiocres, des progrès rapides dans tout ce qu'elle entreprend. Elle a appris l'allemand en peu de semaines sans s'en douter. Elle le parle, le lit, l'écrit, comme sa langue maternelle. Elle calcule avec une facilité étonnante. Elle a une très-belle main. L'Impératrice me parla de sa lettre et de son écriture, avec cette bonté et cet intérêt qui n'appartenaient qu'à elle. Dès ce moment, Katinka se regarda comme copiste brevetée par Sa Majesté. Lorsque j'avais des pièces en français et allemand à ajouter à mes paquets, c'est elle qui les copiait, en mettant toujoursau bas : «Katinka, copiste de Sa Majesté Impériale, scripsit^ » et l'Impératrice ne manquait jamais de me charger de douceurs pour sa filleule sur la beauté et la correction de ses copies.

Plus ces détails m'attachaient à ces enfants et à leurs malheureux parents, plus je me sentais de trouble et d'inquiétude sur le sort qui les attendait après moi. Les affaires publiques ayant progressivement empiré, et l'espérance d'un changement favorable pour l'Europe m'ayant entièrement abandonné, je fus saisi, dans le courant de cette année 1795, d'angoisses tellement violentes sur le sort de cette famille, qu'il ne me fut plus possible de les dérober à la confidente auguste de toutes mes peines, comme de toutes mes jouissances. Je lui confiai donc que, touchant au terme de la vie, et pouvant disparaître de la scène de ce monde d'un moment à l'autre , j'avais besoin , pour fermer les yeux avec tranquillité, de lui léguer formellement une famille qui lui devait son existence ; que le père portait son uniforme depuis trois ans et n'aspirait qu'à mériter cette grâce ; que la mère était décorée de son chiffre depuis treize ans ; que les enfants étaient ses filleules et répondraient certainement à l'éducation que sa bonté daignerait leur faire donner ; que, quoiqu'il ne fût jamais entré dans mes projets de me rapprocher du séjour auguste, dont je m'étais arraché avec tant de peine, il y 1. 4

a dix-huit ans, ni de revoir celle qu'on y révère, depuis que j'étais parvenu à passer ma vie avec elle sans avoir besoin de sa présence, ou plutôt de la passer tout entière en sa présence sans la moindre importunité pour elle, j'étais cependant résolu de donner la dernière marque de tendresse à ces infortunés enfants en les conduisant moi-même et les déposant avec leurs parents aux pieds de leur unique, mais puissante protectrice, où je pourrais ensuite expirer moi-même de reconnaissance et finir ainsi au comble du bonheur ; ou bien, si mon espérance était trompée et ma vie prolongée contre mon vœu, je retournerais quelque part en retraite, pour achever de vivre solitairement loin d'elle et toutefois toujours avec elle.

L'Impératrice me répondit sans délai qu'elle acceptait le legs que je lui faisais; qu'elle avait toujours regardé la comtesse de Bueil et ses enfants comme chose à elle appartenante, mais que l'année était trop avancée pour songer à un si long voyage ; qu'il fallait le renvoyer au printemps prochain ; qu'alors je débarquerais avec ma caravane à Tzarskoé-Sélo, et que pendant ce séjour et la belle saison, nous aurions le temps d'arranger son sort.

Lorsque cependant, vers l'automne de cette année, l'irruption des républicains en Allemagne de ce côté-ci du Rhin compromit, à l'improviste, jusqu'à la sûreté de mon asile, Sa Majesté, à peine instruite de ces événements, m'écrivit qu'ayant le dos libre, je ne devais me trouver dans aucun embarras, puisqu'à l'approche du danger je n'avais qu'à me retirer tout doucement en arrière et m'acbeminer vers le nord avec ma caravane ; que cela serait toujours autant de gagné sur la route de l'année prochaine. En même temps. Sa Majesté m'envoya 10,000 roubles pour être employés aux frais du voyage. J'avais effectivement fait à la hâte beaucoup de dépenses en préparatifs de ma fuite ; mais finalement l'Allemagne en deçà du Rhin se trouva préservée, cette année, par les armes autrichiennes.

Quoique la fluctuation continuelle des événements n'offrit à l'âme aucun appui, aucun motif de tranquillité, et que j'eusse perdu la mienne depuis longtemps, l'acceptation formelle de mon legs par l'Impératrice me la rendit entièrement, et je dis plus d'une fois à mes enfants adoptifs que ce qui pouvait actuellement leur arriver de plus heureux serait que je vinsse à finir

ma pénible carrière, parce que j'avais toujours remarqué dans l'Impératrice un penchant si religieux à remplir le vœu des mourants que, dans ce cas, ils pourraient regarder leur sort comme assuré bien au delà de leurs espérances.

Mais Sa Majesté étendit sa bonté plus loin encore. J'avais réussi, vers la fin de cette année, à faire sortir de France cette Antoinette Marchais qui avait été surintendante de ma maison à Paris, à qui son nom de baptême était déjà reproché comme un crime, parce qu'il était celui de la plus malheureuse des reines, et qui, lors du pillage de ma maison, n'avait échappé à l'échafaud que par miracle. Heureux de l'avoir tirée du gouffre où elle dépérissait, je ne pus m'en taire à Sa Majesté, mais le sort que je lui avais destiné après moi avait été détruit avec ma fortune. Avant la Révolution, le bonheur de ma vie consistait à penser que la comtesse de Bueil hériterait de moi de 15 à 20,000 livres de rente ; que j'avais pourvu au sort d'Antoinette Marchais, en lui assurant un revenu de 3,000 livres; qu'enfin tous mes domestiques, les vieux surtout, seraient mis à l'abri du besoin par un traitement suffisant. Mon testament subsistait ; mais la fortune dont il disposait avait disparu.

L'Impératrice n'oublia pas dans ses lettres Antoinette Marchais : « Si vous venez l'année prochaine, me dit-elle, vous l'amènerez avec vous ; si elle ne vient pas, vous me direz ce que je dois faire pour elle. »

Sa Majesté était instruite, depuis plus d'un an, que le comte de Bueil avait été placé dans le régiment de Gastries à la solde d'Angleterre. Ce corps ayant rétrogradé avec le reste de l'armée alliée, depuis la Hollande jusqu'à l'embouchure de l'Elbe, devait enfin passer en Angleterre dans la plus mauvaise saison, vers la fin de l'année 1795, et avait effectivement fait son trajet pendant cette longue tempête qui avait jeté plusieurs bâtiments de transport anglais avec des émigrés sur les côtes de France. Ce trajet ne pouvait manquer de nous inquiéter et de nous faire craindre d'apprendre à tout moment un nouveau désastre personnel, mais il ne pouvait pas certainement me passer par l'esprit d'entretenir l'Impératrice de nos appréhensions; c'est elle qui, ayant remarqué ces malheurs, dans les gazettes peut-être, eut la bonté de me marquer de l'inquiétude sur le comte de Bueil et de me demander si j'étais tranquille sur sa navigation.

Voilà comme un ami peut pressentir et deviner le souci de son ami ; mais je ne pense pas que jamais un tel commerce ait eu lieu d'un souverain à un particulier.

Le comte de Bueil avait bien échappé aux dangers de son orageuse navigation, mais il n'avait débarqué en Angleterre que pour y voir réformer le second bataillon de son régiment, où. luimême était placé. C'était depuis 1792 la troisième tentative que j'avais faite pour le mettre à portée de servir la cause de son Roi. Toutes les trois, dont aucune ne s'était faite sans de grands efforts de dépense pour mes moyens, eurent la même issue. La seule satisfaction que je recueillis dans cette dernière occasion, fut le regret que me témoigna le duc de Castries, chef très-rigide et très-difficile à contenter en fait de service, de perdre un officier de l'espèce du comte de Bueil. Celui-ci rejoignit sa famille à Gotha au printemps de 1796, et l'Impératrice lui permit expressément de reprendre l'uniforme russe.

Dès le premier passage du Rhin tenté par les républicains en 1795, l'idée de me voir exposé à quelque déplacement subit rendit à Sa Majesté sa sollicitude pour sa correspondance. Elle fit renaître cette autre idée fatale, non d'exiger, comme elle en était parfaitement la maîtresse, mais de me conseiller, en amie, la brûlure de toute sa correspondance, de peur de quelque accident imprévu dans un temps si fécond en accidents impossibles à prévoir. Je combattis, comme autrefois, cette idée si funeste aux intérêts de mon cœur. Je fis part à Sa Majesté de toutes les mesures de s&reté que j'avais prises pendant ma vie, pour préserver mon trésor de toute mésaventure, et, en cas de mort, pour qu'il lui parvînt intact. J'ajoutai qu'alors même il n'appartiendrait plus ni à elle ni à moi, parce que je comptais le léguer par testament à M*' le grand-duc Alexandre Pawlov^itz, sous la condition de ne l'ouvrir et de n'y jeter les yeux que dix ans après mon décès, par la raison que tout monument avait besoin de la consécration du temps. J'ajoutai aussi que si, après tous ces motifs de tranquillité. Sa Majesté persistait à exiger de moi cette destruction, j'étais prêt à lui faire aussi ce dernier sacrifice, et à compléter le catalogue de toutes mes pertes par la plus douloureuse de toutes. L'Impératrice me répondit avec la bonté à laquelle elle m'avait accoutumé : « £h bien, puisque vous y tenez si fort, gardez votre trésor et n'en

parlons plus. » J'osai me flatter que le secret si religieusement respecté par moi pendant plus de vingt ans n'avait pas peu contribué à cette détermination favorable.

Vers la fin de 1795, il me fut envoyé de Paris une espèce de panier avec quelques pièces de mousseline et trois paires de manchettes de dentelles, accompagné d'une facture où les pièces de mousseline étaient marquées : les unes de 2/k,000 livres, les autres de 30,000 livres, d'autres enfin de 36,000 livres ; les trois paires de manchettes ne coûtaient que 90,000 livres. Autrefois, elles auraient coûté 25 à 30 louis^ et dans le fait, elles n'avaient pas changé de prix; mais toutes les marchandises s'étaient élevées à Paris à un taux aussi extravagant parce que la monnaie de la République, les assignats, étaient avilis au point que pour 100 livres en papier on recevait quelques sols en cuivre. J'appris avec une extrême surprise par cette facture que ce panier m'apportait toute la fortune que j'avais possédée en France, celle que la République m'avait enlevée et qu'elle me restituait. Rien ne ressemblait mieux à un tour de Scapin. Voici la clef de cette énigme étrange.

Sous le règne du farouche Robespierre, ce qu'on appelait alors le gouvernement, peu avant ou après m'avoir nationalement volé, avait aussi mis le séquestre, dans un de ses accès frénétiques, sur le bien de tous les étrangers établis en France. Après la chute de ce monstre, ce décret, pas plus violent ni plus atroce que cent, que mille autres qui subsistent, avait été révoqué. On avait, en conséquence, prononcé la levée du séquestre, et la restitution des biens saisis à leurs légitimes possesseurs. Cette levée coïncida avec le moment où l'assignat de 100 livres valait depuis 7 à 8 jusqu'à 15 ou même 18 sols. C'est ^ec des assignats de cette valeur que la République remboursait les étrangers établis en France qu'elle avait spoliés, en donnant, en payement, à leur taux nominatif, des chiffons de papier qui d'heure en heure perdaient encore de leur chétive valeur, et risquaient de n'en avoir plus aucune sous très-peu de jours. Dans cet état convulsif, une frénésie générale avait saisi les habitants de Paris de convertir leurs assignats en marchandises, et en les payant à des prix chimériquement outrés on croyait avoir sauvé quelque chose du naufrage : lorsqu'on donnait pour un louis en or, 10, 12 et jusqu'à 20,000 livres en assignats, il était

bk MÉMOIRE HISTORIQUE.

bien simple qu'une pièce de mousseline coûtât 30 ou AO^OOO livres *.

Mais qu'ayais-je de commun avec tout cela? La loi rendue pour ou contre les étrangers établis en France ne me regardait sous aucun rapport. Je n'y avais jamais possédé un pouce de terre. Je n'avais pas été un étranger établi en France et sujet à la police du pays ; j'avais été ministre étranger, résidant en France sous la sauvegarde du droit des gens. Il était aussi inique de me rembourser en mon absence de cette manière mes capitaux confisqués, que de les avoir précédemment saisis. Qui d'ailleurs pouvait se croire autorisé à recevoir un remboursement pour mon compte? Les pouvoirs et procurations que j'avais laissés à mon départ avaient certainement été annulés par le fait de ma proscription. Dès que ceux qui avaient eu une portion de mon bien en dépôt avaient été forcés de la livrer à mes spoliateurs, leur rôle et leurs pouvoirs avaient cessé, et à moins que d'en avoir demandé et reçu de nouveaux de ma part, ils ne pouvaient rentrer en activité, ni reprendre qualité pour se mêler de mes affaires. Quoi qu'il en soit, cette énigme est restée jusqu'à ce jour indéchiffrable et, par le défaut de conununication, insoluble. Il n'en est pas moins constant que tous les capitaux que j'avais placés soit en actions de la Caisse d'escompte, soit en actions de la Compagnie des Indes, et dont la République s'était emparée, m'ont été remboursés, je ne sais ni par l'autorité ni par l'instigation de qui, moyennant quelques pièces de mousseline et trois paires de manchettes de dentelles. J'ignore aussi par quel hasard ce fait a été porté à la connaissance de l'Impératrice. Sa Majesté me demanda s'il était vrai qu'on m'eût remboursé 60,000 livres de mon bien avec trois paires de manchettes. Je répondis qu'on avait trompé Sa Majesté, que mes trois paires de manchettes ne me coûtaient pas 00,000 livres, mais 90,000 livres, et que ce rapport infidèle était une nouvelle preuve combien il était difficile à la vérité de percer jusqu'au trône.

i. Dans les ErUretieM de Gœthe et d'Eckermann (trad. J.-N. Charles), on trouTO (p. 251) une anecdote dont Gœthe fut le témoin, sur cette paire de manchettes que Grimm fit évaluer par ses convives sans que personne pût deviner & quelle somme elles lui revenaient. Gœthe aurait dès lors conçu une profonde aversion pour le papier-monnaie.

Enfin, Tannée 1796 tant désirée arriva. Elle devait mettre fiD à mes longues et pénibles inquiétudes. Elle me tint parole, mais c'est en comblant ma misère et celle de tout ce qui m'en* tourait.

Soutenu par l'espérance de toucher incessamment au port, je ne m'étais plus permis d'excéder l'Impératrice par les tristes détails de mes misères ; mais, dès le commencement de l'année, je m'empressai de lui demander ses derniers ordres pour le voyage de ma caravane vers la terre promise sous la conduite de son patriarche. Malheureusement, mon paquet resta sur ma table, parce qu'il ne me vint point de courrier ni en janvier ni en février, et lorsqu'au mois dé mars il m'en arriva coup sur coup jusqu'à trois avec les paquets de Sa Majesté, ils me trouvèrent grièvement malade d'une fièvre catarrhale suffocatoire, contre laquelle j'eus deux mois entiers à lutter.

Je ne pus donc réexpédier le premier de mes courriers qu'au commencement de mai, et je sollicitai d'autant plus vivement une prompte résolution impériale sur mon paquet du mois de janvier, que la saison était déjà plus avancée qu'il ne l'aurait fallu et qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour recevoir à temps les ordres de Sa Majesté. Mais instruite de ma maladie, à laquelle mon silence et le retard de ses courriers l'avaient déjà préparée, elle me manda qu'il n'était pas sage, dans l'état d'où je sortais, de songer à entreprendre un aussi énorme voyage pour arriver vers l'arrière-saison dans un climat rigoureux, et qu'il fallait avant tout ne m'occuper que du rétablissement de ma santé et d'abord aller aux eaux de Carlsbad, après quoi nous verrions le reste. Sa Majesté ajouta qu'elle avait ordonné qu'on me remît des fonds, parce qu'elle était sûre qu'elle me devait de l'argent. Je répondis à ce dernier article qu'il était vrai qu'elle me devait quelque argent déboursé pour son service depuis l'envoi de mon dernier compte arrêté le 30 septembre 1795, mais qu'elle ne pouvait savoir combien ; et puisque je n'avais pas mis sous ses yeux, depuis ce moment, le tableau de ma gestion, elle ne pouvait pas payer ses dettes avant de les connalti-e.

Malgré l'opposition de l'Impératrice à mon voyage, il me restait une lueur d'espérance, parce qu'avant de recevoir sa réponse, je lui avais renvoyé son second courrier;' et calculant avec

anxiété tous les moments qui s'écoulaient, je lui avais demandé la permission de m'embarquer avec ma petite colonie à Lubeck et d'arriver par mer au port de notre salut, observant à Sa Majesté que, si elle daignait me répondre sur-le-champ, je pourrais avoir ses ordres le 15 juillet (nouveau style) au plus tard, être rendu à Lubeck, et même me trouver en mer avant la fin de ce mois; j'ajoutai que ce parti abrégerait beaucoup les fatigues du voyage. La réponse arriva à point nommé, mais Sa Majesté me dit : « Comment pouvez-vous songer à un voyage par mer, après les vomissements que vous avez eus pendant votre maladie, et dans une saison où nous faisons entrer nos vaisseaux de guerre dans les ports, pour les préserver des bourrasques ? » Elle finit par me prêcher avec bonté la soumission aux événements et par me recommander les soins indispensables de ma santé, afin d'être en état d'entreprendre mon voyage le printemps suivant avec pleine sécurité.

Il fallut bien se résigner à cet arrêt, puisque pendant cette correspondance très-serrée, mais à une distance si éloignée. Tété s'était déjà éclipsé en partie, et que je sentis, autant que Sa Majesté, l'impossibilité ou du moins l'incongruité d'entreprendre vers r arrière-saison, avec une caravane d'enfants, un aussi énorme voyage. Me voilà donc derechef éloigné du terme de mes peines ! Pour comble de malheur, je reçus cet arrêt au moment où les républicains français, ayant fait avec plus de succès une nouvelle irruption en Allemagne, se trouvaient avec leurs armées dévastatrices à douze lieues de Gotha. Il fallut emballer en toute diligence, faire filer mon bagage en arrière et me tenir prêt, avec ma caravane, jour et nuit, afin de pouvoir nous enfuir d'ici à la première alerte. Ces préparatifs forcés devinrent une nouvelle source de ruine. Lorsque je m'enfuis, il y a quatre ans, des bords du Rhin, pour me mettre à une grande distance du théâtre de la guerre, j'étais loin de prévoir que la même scène de désolation m'atteindrait dans le cœur de l'Allemagne.

L'Impératrice eut à peine connaissance de la prise de Francfort, et de ses suites, que, sans m'en parler, elle fit prier le prince d'Anhalt^Bernbourg de m' offrir un refuge, et ce prince m'invita de la manière la plus polie à venir m'établir chez lui.

L'arrêt sur mon voyage de Russie à remettre provisoirement fut précédé et accompagné de deux remises, chacune

de 10,000 roubles, que les banquiers m'annoncèrent par ordre du cabinet impérial, sans autre éclaircissement. Je le demandai itérativement à Sa Majesté, qui me répondait chaque fois que c'était de Targent qu'elle me devait, et qu'elle savait bien ce qu'elle disait.

J'observai aloi-s à ma bienfaitrice qu'elle daignait s'occuper de ma santé beaucoup trop ; qu'il ne pouvait et ne devait plus être question de moi que pour me tolérer jusqu'à la fin ; que le sort d'un homme, qui touche au terme de la vie, devenait chaque jour un objet moins digne d'attention, et que nommément tout coin de terre, ici, en route ou sur les bords de la Neva, était également bon pour le recevoir; mais qu'il n'en était pas de même des infortunés qui m'entouraient; qu'une longue, obscure et effrayante carrière restait ouverte devant eux; que j'avais espéré de les conduire cette année au port de leur salut, et que je les voyais avec douleur rejetés dans une mer de calamités et d'incertitudes ; que quant aux remises que sa bonté me faisait faire, je ne pouvais lès regarder que comme des bienfaits que sa pitié répandait sur eux et nullement comme à moi appartenant; mais que ces bienfaits si considérables, tout en m'attendrissant, ajoutaient encore à ma désolation, puisque loin de pouvoir les placer dans la convulsion où se trouvait l'Allemagne, et les faire tourner à quelque avantage permanent et solide pour ses protégés, j'étais à peu près dans le cas de ne pouvoir ni les confier ni les garder avec sûreté et qui pis est, réduit à les jeter sur les grands chemins, à les voir disparaître en faux frais, au moment où d'après mes espérances cette famille devait se trouver loin des orages révolutionnaires et en pleine sécurité sous sa puissante égide.

Entraîné ou plutôt surmonté par le poids du malheur, je conjurai Sa Majesté de m'oublier et de fixer uniquement un regard de pitié sur cette famille malheureuse ; de considérer qu'il ne s'agissait pas de lui faire une fortune, mais simplement de la sauver de l'indigence; que je ne désirais plus de la mener à Pétersbourg où nos haillons et notre misère, qui faisaient nos titres d'honneur , ne pourraient qu'étrangement contraster avec la cour la plus magnifique et la plus brillante de l'Europe; que je ne sollicitais qu'un asile; qu'en accordant au comte de Bueil un coin de terre quelconque dans quelque partie

de l'Empire, Sa Majesté le rendrait à sa passion première, à son occupation favorite, l'agriculture et l'économie rurale ; que ce serait alors son affaire de pourvoir à la subsistance de sa femme et de ses enfants, à qui le malheur avait appris depuis longtemps à renoncer à toute autre ambition que celle d'exister paisiblement et ignorés; que, comme officier. Sa Majesté en avait par milliers dans ses armées, qui ne le surpasseraient pas en zèle, mais à coup sûr, du côté du talent militaire et de Vexpérience, mais que comme cultivateur il pouvait devenir un citoyen fort utile et fort distingué de l'empire ; que le désir violent et naturel de préserver ses enfants de la misère lui aurait déjà fait franchir les mers pour chercher en Amérique un terrain à défricher et à mettre en valeur, s'il avait eu de qpioi fournir aux premiers frais, tant du voyage que d'un commencement quelconque d'établissement, mais que je ne pouvais me résoudre à employer la petite portion de bienfaits de Sa Majesté à une entreprise aussi hasardeuse, laquelle, manquée, détruisait jusqu'à notre dernière ressource.

Cette explosion de désespoir fut reçue avec indulgence. Sa Majesté me répondit : « Vous me dites des choses qui n'ont pas de raison. J'aurais bien envie de vous laver la tête; il ne me manque pour cela que le temps et dès que je l'aurai, je n'y manquerai pas. Je croyais que depuis que vous m'aviez légué vos enfants, vous n'aviez plus de soucis. »

Il y avait certainement un calmant bien efficace dans ces paroles. Les succès de l'archiduc Charles avaient en même temps éloigné les hordes républicaines de nos frontières et assuré la tranquillité de nos quartiers d'hiver à Gotha ; mais pour ne pas manquer de malheur, la comtesse de Bueil apprit que le seul frère qui lui restait avait été à Saint-Domingue la proie de la fièvre jaune avec la presque totalité des officiers du corps de Rohan dont il était. II laissait sans aucune ressource une veuve, deux enfants au berceau, un père de soixante-quatorze ans à Brunswick, et une mère émigrée en Espagne.

Pendant la correspondance si vive de cet été, j'avais aussi envoyé à l'Impératrice mon testament, tel que je l'avais fait en France au commencement et avant les forfaits de la révolution. Je désirais que Sa Majesté connût les dispositions que j'avais faites de ma fortune, avant qu'elle fût perdue. Je désirais aussi

lui faire connaître le bilan de cette fortune qui y était annexé, du moins quant aux capitaux et aux rentes ; car pei*sonne ne s'avise de donner celui de son mobilier dans un pays policé et gouverné par des lois qui garantissent la propriété. Puisque Sa Majesté était persuadée que mon attachement pour elle m'avait attiré cette catastrophe en France, je me flattais qu'elle ne dédaignerait pas un jour la faire réparer, quand même je ne serais plus du nombre des vivants. Il fallait bien qu'à cette horrible guerre succédât avec le temps une pacification quelconque. Or, une pacification ne pouvait pas avoir lieu sans une influence très-prépondérante de l'empire de Russie. Je dis donc à Sa Majesté que, ce moment arrivant tôt on tard, si elle daignait se souvenir de moi et prendre sous sa protection mes intérêts si indignement violés par une nation spoliatrice, il ne lui en coûterait qu'un mot pour opérer la restitution de mon bien avec tous les dommages et intérêts exigibles, dont Sa Majesté disposerait ensuite en faveur de la comtesse de Bueil et de ses enfants ; qu'à la vérité la République ou un gouvernement légitime rétabli en France ne pouvait plus me dédommager du pillage que par un équivalent, et que sur plusieurs articles il était au-dessus de leur pouvoir de m' offrir un dédommagement valable; que quand il me serait offert aujourd'hui 800,000 livres, cette somme ne réparerait pas le tort qui m'a été fait ; et suivant les lois d'une justice rigoureuse, cette somme s'accroîtra nécessairement chaque année de tout mon revenu violemment retenu et de tous les dommages et intérêts qui en résultent, tant que la restitution ne sera pas effectuée.

J'avoue que depuis que l'empereur a daigné me confirmer dans un poste public, et m' accorder la perspective de mourir à son glorieux service, j'emporterai cette espérance consolante avec moi au tombeau. Sa Majesté Impériale sera toujours suffisamment écoutée lorsqu'il s'agira de redresser un tort aussi manifeste, essuyé par un de ses sujets, et sa véritable bonté, guidée par une justice éclairée, ne regardera pas comme audesous d'elle le soin de faire réparer une infraction aussi criante contre le droit des gens, dont un de ses serviteurs a été l'objet et la victime. La restitution partielle de mes capitaux, moyennant des mousselines et des manchettes, n'est qu'une insulte de plus. Si Ton peut me délivrer d'une main mes capitaux et

de l'autre me retenir mes revenus et rentes, mes manuscrits, ma bibliothèque, ma vaisselle, tout mon mobilier, la nation a donc le droit de m'imprimer pour les trois quarts la qualité d'émigré et de m'accorder pour la quatrième celle d'étranger réhabilité.

Enfin, mon voyage et celui de ma triste caravane se trouvant définitivement remis au printemps de l'année 1797, il m'arriva dans la matinée du 16 septembre 1796 trois paquets de Tlmpératrice qui changèrent ma situation de la manière du monde la plus imprévue.

Dans sa première lettre du 5 août, expédiée par la poste. Sa Majesté m'apprit qu'elle avait donné ordre pour qu'on me cherchât une maison à Pétersbourg qui pût me recevoir l'année prochaine avec toute ma caravane; « car, ajouta Sa Majesté, accoutumé comme vous devez être de vivre avec cette famille, vous devez bien penser qu'il n'a jamais pu entrer dans mes projets de songer à vous séparer d'elle ».

La seconde lettre, aussi arrivée par la poste, était du 13 août. Ce n'était pas une lettre mais un prétendu bulletin de nouvelles en trois ou quatre articles, écrit de la main de Tlmpératrice. La première nouvelle, c'est qu'on disait que j'étais nommé au poste de Hambourg à la place de feu M. de Gross. La seconde, qu'on disait que les comtes de Haga et de Wasa arrivaient ce soir à Pétersbourg. La troisième et quatrième n'étaient pas les moins importantes; le bulletin finit par: « On dit que vous en verrez bien d'autres; il ne s'agit que de vivre, n Ma première réflexion sur le premier article de ce bulletin était naturellement que la résolution de Sa Majesté de me confier ce poste avait été prise tout à coup et subitement, puisque huit jours avant la date du bulletin elle n'y avait nullement pensé.

Je n'avais pas encore achevé la lecture de ces deux lettres que je vis entrer chez moi un courrier de Sa Majesté qui me remit d'abord un paquet de sa part, et puis un autre, du collège des affaires étrangères, renfermant mes instructions, mes lettres de créance et toutes les pièces relatives au poste de Hambourg, de sorte que je n'avais qu'à partir et en prendre possession. La lettre de Sa Majesté commençait par ces mots : « Vous veiTez, par l'expédition que vous fait le collège des affaires étrangères, ce qui vous est arrivé ces jours passés chez nous de bien ou de

mal, suivant le goût que vous y trouverez. » Après cela. Sa Majesté reprend sa correspondance réglée et ne dit plus un mot sur cet objet.

Mon premier mouvement ne pouvait être qu'un mouvement d'orgueil et de reconnaissance; l'idée d'être publiquement avoué par celle à laquelle, depuis vingt-trois ans, mon existence entière était consacrée , absorba toute autre réflexion. Une seconde réflexion me fit bien sentir que le sort de mes pauvres enfants n'en était pas plus assuré et restait toujours dans le vague; mais accoutumé de tout temps à en agir avec l'Impératrice comme avec la Providence bienfaisante à laquelle on s'abandonne en toute confiance, sans lui prescrire la manière dont elle doit régler notre destinée, j'étais bien résolu de ne plus lui parler de celle qui pesait depuis tant d'années si cruellement sur la mienne et bien sûr qu'elle saurait la régler dans sa sagesse mieux que je ne pouvais le lui indiquer.

Tout ce qui me paraissait clair dans cette décision si inattendue de mon sort, c'est que la volonté souveraine était que mes enfants le partageassent et me suivissent à Hambourg, du moins provisoirement. Les notions générales que j'avais sur cette résidence n'étaient à la vérité rien moins que favorables à ce projet. Les bouleversements et les malheurs de tant de pays avaient fait de Hambourg un des séjours les plus chers et les plus dispendieux de l'Europe, en y faisant refluer de toutes parts un monde prodigieux. Je ne voyais pas bien clairement la possibilité de pourvoir à la subsistance de cette famille, de continuer à soigner l'éducation des enfants et de trouver encore dans mes moyens de quoi soutenir la décence de mon nouvel état et la dignité de ma représentation; mais mon cœur me disait: Abandonne-toi à celle qui a veillé jusqu'à présent et continuera à veiller sur toi et sur ceux qu'elle a si constamment protégés. Plein de cette juste confiance, je serais parti tout de suite pour ma destination, si je n'avais eu à faire une course à Leipzig pour le service de Sa Majesté et si tous les avis qui me venaient de Hambourg ne se fussent réunis, non pas sur la difficulté, mais sur l'impossibilité absolue de trouver un gîte, un abri quelconque et sur les prix des logements d'auberge, hors de toute proportion croyable. Je pris donc le parti d'envoyer d'ici un homme intelligent, pour aviser sur les lieux aux possibilités

d'établissement qui pouvaient rester, et ce n'est que depuis quelques jours que je sais qu'il m'a arrêté, à un loyer excessivement cher, une maison insuffisante pour me loger avec tout mon monde, que cependant je n'ai pu obtenir qu'en achetant en même temps pour plus de 400 louis de meubles dont cette maison se trouve garnie, sans avoir les plus nécessaires. Je reçois de Hambourg à ce sujet beaucoup de félicitations d'avoir fait, non pas une bonne affaire, mais la moins mauvaise possible.

J'étais occupé de cet établissement embarrassant, lorsque la plus funeste nouvelle est venue m'écraser avec la promptitude de la foudre. De tous les malheurs, la possibilité de celui-là seul ne s'était jamais offerte à mon imagination. Né dans le dernier quartier de l'année 1723, ayant par conséquent une avance de cinq ans et demi, comment pouvais-je craindre de survivre à celle pour laquelle je vivais uniquement depuis si longtemps? Toutes mes pensées, au contraire, s'étaient concentrées dans celle de ma un prochaine, comme d'un repos propice après un long voyage, dont les trois quarts avaient été tellement heureux que si j'avais fini à propos, il aurait fallu me compter au nombre des hommes les plus fortunés, mais dont le dernier quart si cruellement pénible devait se terminer par le coup mortel qui m'a trouvé sans défense.

Lorsque je reçus le H/22 novembre la dernière lettre de mon immortelle protectrice datée du 20/81 octobre, c'est-à-dire dix-sept jours avant son assomption, elle n'était déjà plus du nombre des vivants. Cette lettre commençait par ces mots: « J'ai reçu hier et avant-hier vos paquets par Ealyschkine et Jacovleff. Je n'ai pas le temps d'y répondre, etc., etc. wEUe me parlait, ensuite avec une force et une énergie familières à sa plume, des pensées qui l'occupaient en ce moment, et après avoir tracé par cette explosion un long sillon de lumière, elle finissait sa lettre en ces termes: « Adieu, portez-vous bien. Je vous ai dit ce qui est venu se placer au bout de ma plume. Il est bon que vous sachiez ma manière de penser et d'envisager les choses. » Que je fus loin de penser que cet adieu était le dernier, qu'il était éternel !

La certitude, que j'en eus peu de jours après, me plongea dans une agonie où je serais resté sans doute, si l'Empereur

n'avait daigné me rappeler à la vie. En recevant la nouvelle que, six jours après son avènement, Sa Majesté Impériale m'avait confirmé dans mon poste, un mouvement d'attendrissement et de reconnaissance, en me brisant le cœur, me rendit le sentiment de la vie et me fit en môme temps répandre les premières larmes sur ma perte. Qu'au milieu de mon malheur, mon sort serait digne d'envie si l'Empereur daignait aussi jeter un regard de commisération sur cette famille si constamment protégée par l'Impératrice et aujourd'hui néanmoins délaissée sans ressource ! S'il daignait la regarder comme un héritage transmis à sa bienfaisance par sa mère immortelle et lui accorder ce refuge, ce coin de terre, objet de mes dernières sollicitations I Délivré alors du fardeau dont mon cœur est oppressé, je bénirais le ciel, lorsqu'il m'a condamné à d'éternels regrets, de terminer mes jours par le doux et profond sentiment de la reconnaissance pour le fils auguste de mon immortelle protectrice.

Gotha, ce 17/28 février

Le manuscrit des Nouvelles littéraires de l'abbé Raynal comporte plus de 500 pages, foliotées au recto seulement, reliées en deux volumes dont l'un est entièrement rempli par les Nouvelles et dont Tautre renferme les années 475i et 4755 de la Correspojidance de Grimm. Il se compose de feuilles de papier doubles in-quarto, numérotées avec soin, mais datées seulement à partir du 48 mai 4750, remplies jusqu'aux marges d'une écriture le plus souvent fine et serrée; leur orthographe est parfois capricieuse, surtout en ce qui concerne les noms propres. — Plusieurs de ces feuilles portent en tète la signature du baron de Studnitz, qui représentait sans titre officiel le duc de Saxe-Gotha en France, et qui les lisait sans doute avant de les adresser à son souverain. Sans doute aussi les expédiait-il sous enveloppe comme une lettre ordinaire, car un certain nombre d'entre elles gardent encore très-distinctement la trace du pliage en quatre. Le premier volume contient en outre la lettre que voici, datée mais non signée, écrite à coup sûr par Raynal à la duchesse Dorothée; elle nous fournit la date précise du début de ce journal manuscrit, et la redondance toute méridionale de son style trahit bien le caractère de celui qui l'écrivit :

A Paris, ce 29 juillet 1747.

Madame,

La saison où nous nous trouvons est peu favorable aux lettres. Nous autres Fruiçtis, nous employons Voté à remporter des victoires, et l'hiver à les célébrer. Lorsque les frimas du retour inspireront à TAnglaîs rêveur Tenvio de se défaire, le Gaulois gai et un peu fou chantera ses amours, ses exploits, et, s'il le faut, ses malheurs. Cependant n'allei pas croire, madame, qu'une léthargie d'esprit ait engourdi tonte la nation; les lettres respirent encore parmi nous, voici leur histoire:

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