‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 68 sur 113 · Paris, Imprimerie royale, 1749, 2 yoL in-i · texte numérisé non relu

Paris, Imprimerie royale, 1749, 2 yoL in-i

Troupe au bon sens antipode, Touche au dernier période De ton avilissement.

Qui que tu puisses élire.

Après ce noir garnement, A compter de ce moment On n'a plus rien à te dire.

Jadis Apollon Ait berger.

Même encore aujourd'hui sur les bords de la Seine On voit pattre un troupeau qu'il daigne protéger

Et compter trois fois la semaine.

Malgré les soins du dieu, cet illustre bétail Essuie assez souvent de rudes escarmouches,

Et ne rentre guère au bercail Sans être maltraité par certains loups farouches. « Quoi ! dit un Jour Phœbus, mes nourrissons chéris Seront toujours en proie à ce peuple féroce! Qu'on me fasse venir d'Angleterre on d'Ecosse

Un bataillon de dogues aguerris.

^Eh! qu'avez-vous besoin d'une meute étrangère?

Lui répondit certain quidam :

Vous pouvez de Pluton emprunter le cerbère; Mais faites mieux, ayez l'abbé Le Blanc. »

— L'Académie française adjugea, le jour de Saint-Louis, leprix de poésie au chevalier de Laurès. La lecture de l'ouvrage couronné fut suivie de quelques réflexions sur la nécessité et l'agrément de la rime, par M. de Fontenelle. Le public n'a pas trouvé mauvais qu'un homme âgé de quatre-vingt-treize ans fît un radotage; mais il a beaucoup blâmé les amis de cet illustre écrivain de le lui avoir laissé lire. M. de Marivaux nous régala d'une dissertation dans laquelle il examinait pourquoi les philosophes étaient plus respectés que les beaux esprits. Newton et Malebranche, par exemple, plus que Corneille et Racine. H a dit sur cela des choses fines, profondes, agréables, que vous devinerez^ aisément. Le public, qui parait depuis assez longtemps brouillé avec cet aimable auteur, s'est réconcilié avec lui à cette occasion. Je n'ai guère rien vu d'aussi applaudi, et j'ai peu vu de choses qui méritassent plus de l'être.

£?ITRE DE M. DE RESSEGUIER, CHEVALIER DE MALTE, A DUFOUARD, CELEBRE CHIRURGIEN DE M. LE COMTE DE CLERMONT.

Toi qui possèdes si bien

Le talent d^ouvrir les veines,

A tout Tart du chirurgien

Tu joins les notions certaines

D^Hippocrate et de Galien ; Et tu reçus encor des mains de la nature Un esprit vif, modeste, une douceur qui platt. Qui, de nos qualités, est Tunique parure Et la seule qui manque aux talents d*Arouet.

Cher Dufouard, reçois cette épttre, Reçois ces vers sortis d'un cerveau languissant;

Ils te sont dus à plus d*un titre.

Us- sont le faible fruit d'un cœur reconnaissant.

La lumière m'était ravie.

Je ne voyais déjà que Thorreur du tombeau.

Lorsque tu daignas de ma vie

Rallumer le triste flambeau.

Dans la vigueur de la jeunesse.

Touchant à mon dernier moment.

Pour mes amis, pour ma maîtresse.

Je n'avais plus de sentiment.

Tout s'éteignait en moi ; mon débile génie Ne produisait plus rien que des fantômes vains: Je confondais Corneille et les fils d'Uranie

Avec les plus plats écrivains.

Cent fois avec plaisir, cent fois dans mon délire, J'ai lu Moncrif, Le Blanc, le chantre û^Alaric^ Je croyais que Sophocle avait laissé sa lyre

Au froid auteur de Chilpéric, Je mettais Vadius beaucoup plus haut qu'Horace.

0 Linant, je vous admirais!

Je faisais plus, oui, je pleurais

A la Venise de La Place.

De cet affreux état ton secours m'a sorti. Tu m'as rendu ce goût, cette clarté divine Qui me font admirer le chantre de Henri Et mépriser le trait qui crayonna Nanine.

Dufouard, que ne te dois-je pas?

Par tes soins assidus, par ton génie habile Mes yeux verront encor les beaux yeux de Camille

Et jouiront de ses appas.

Adorable CamHIe, ô ma chère maîtresse.

J'irai goûter chez vous mille charmes nouveaux;

J'essuierai de ma main^ces pleurs que la tendresse

Vous fit répandre sur mes maux.

Puisse le tendre amour payer tous tes servicesl Puisse-t-il, cher Dufouard, te combler de ses biens» Surtout remplir tes jours des aimables délices

Dont il daigne embellir les miens!

Mais que dis-je? Tu vis sans souci, sans envie. Chez un prince charmant que tu peux admirer, Qui te voit, te chérit; quVt-on à désirer

Lorsque ainsi Ton passe sa vie?

Grand merci de tes soins divers ;

Pour de l'argent je t'en souhaite :

Et qu'attendrais-tu d'un poète Que des jremercîments et quelques méchants vers?

Comme il ne s'imprime rien en ce temps-ci à Paris qui mérite votre curiosité^ j'ai cru que vous seriez bien aise de voir en quel état se trouvent les arts en France. Je vais entrer dans un détail qui aura au moins le mérite de la sincérité.

PEINTRES d'histoire.

Restent, élève et neveu du fameux Jouvenet, excelle dans la composition des sujets d'histoire, et surtout dans les grands morceaux, dont il entend très-bien l'ordonnance et les efiets.

Carie Van Loo est fort habile dans la partie de l'histoire; il l'emporte sur Restoutpour la couleur et la grande manière; il a tâché d'imiter Rubens et Annibal Carrache; il réussit aussi dans le portrait.

Pierre a Tait des choses admirables, mais il se livre trop à sa facilité et il est inégal. Il est demeuré longtemps en Italie, et il a formé son goût sur celui des plus grands maîtres. Il surpasse pour la force de la couleur Resiout et peut-être Van Loo ; il met beaucoup plus d'esprit dans ses compositions que les autres peintres de notice école. Les bambochades, tableaux

où il entre des paysages, des rochers, de la bergerie, sont encore de son ressort. S*il n'excelle pas dans ce dernier genre, c*est qu'il n'en a pas fait sa principale étude.

Boucher a du génie, et de la facilité. Ses compositions vaudraient davantage s'il voulait les étudier et les réOéchir. Sa couleur n'est jamais mâle, elle est rarement vraie, et presque toujours trop brillante. Il réussit très-bien dans les paysages qu'il fait dans un ton de couleur agréable et avec un beau choix des effets de la nature.

Les compositions de Natoire sont assez belles ; il leur manque des expressions de génie, et d'être raisonnées. Il finit actuellement un grand ouvrage : c'est l'église des Enfants-Trouvés, où il a travaillé de concert avec Brunetti, Italien, peintre d'architecture et de décoration.

De Troy est directeur de l'Académie française à Rome. Vous trouveriez du feu et de l'imagination dans ses compositions, mais il n'est pas toujours assez correct ni assez noble dans l'expression de ses figures.

Coypel, premier peintre du roi, doit être mis au nombre des peintres d'histoire.. Il fit, il y a environ trente ans, le roman de Don Quichotte en plusieurs tableaux, avec un grand succès et beaucoup d'esprit. 11 réussit très-bien dans de petits sujets poétiques ingénieux et singuliers et dans le portrait à l'huile et au pastel.

Chardin est très-original en son genre. Ses tableaux, qui n'ont ordinairement qu'un pied ou deux au plus de grandeur, représentent des actions communes et peu intéressantes : une gouvernante d'enfants, une cuisinière, un garçon de taverne, etc., mais les personnages sont peints avec une telle vérité qu'ils enchantent et sont fort recherchés.

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