‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 67 sur 113 · Tome IL · texte numérisé non relu

Tome IL

La génération des animaux, ce mystère sur lequel la sagacité des physiciens s'exerce en vain depuis si longtemps, est l'objet principal du second volume de V Histoire naturelle. Le départ de tous ceux qui ont fait des recherches et des systèmes sur cette matière, est qu'ils se sont uniquement attachés à la génération de l'homme et des animaux, et n'ayant considéré que cette génération particulière sans faire attention aux autres espèces de génération que la nature nous offre, ils n'ont pu avoir des idées générales sur la reproduction ; c'est à cela principalement qu'on doit attribuer le peu de succès de leurs travaux sur cette matière.

M. de Buffon entreprend ici d'exposer les systèmes des physiciens, de développer la source de leurs erreurs et de montrer le chemin qu'il a pris pour arriver à quelque chose de certain sur cette importante question. Aristote pensait que le mâle fournit seul le principe prolifique, et que la femelle ne donne rien qu'on puisse regarder comme tel ; car quoiqu'il dise, dans quelques-uns de ses ouvrages, que la femelle répand une liqueur séminale comme un principe prolifique, le principe elTicient existe seulement dans la liqueur séminale du mile, laquelle n'agit pas comme matière, mais comme cause.

Hippocrate a établi une opinion qui a été adoptée par le plus grand nombre des médecins jusque dans les derniers siècles. Son sentiment était que le mâle et la femelle avaient chacun une liqueur prolifique. 'Il voulait de plus que dans chaque sexe il y eût deux liqueurs séminales, l'une plus forte et plus active, l'autre moins forte et moins active. La plus forte liqueur du mâle mêlée avec la plus forte liqueur séminale de la femelle produit un enfant mâle, et la plus faible liqueur du mâle mêlée avec la plus faible liqueur de la femelle produit une femelle.

Harvey, ce fameux anatomiste à qui on est redevable d'avoir mis hors de doute la question de la circulation du sang, que

quelques observateurs avaient soupçonnée auparavant, prétend que l'homme et tous les animaux viennent d'un œuf, que le premier produit de la conception dans les vivipares est une espèce d'œuf, et que la seule différence qu'il y ait entre les vivipares et les ovipares, c'est que les fœtus des première prennent leur origine, acquièrent leur accroissement et arrivent à leur développement entier dans la matrice, tandis que les fœtus des ovipares prennent, à la vérité, leur première origine dans le corps de la mère où ils ne sont encore qu'œufs, et que ce n'est qu'après être sortis du corps de la mère qu'ils deviennent réellement des fœtus.

Ce système des œufs aurait emporté les suffrages unanimes de tous les physiciens si on n'eût pas fait un autre système qui est dû à Leuwenhoeck, qui a été confirmé par André Valisnieri, et par M. Hartsoeker, âgé de dix-huit ans, à qui se dévoila le spectacle du monde le plus imprévu pour les physiciens même les plus hardis en conjectures, je veux dire ces petits animaux jusque-là invisibles qui doivent se transformer en hommes, qui nagent en une quantité prodigieuse dans la liqueur destinée à les porter, qui ne sont que dans celle des mâles, qui ont la figure de grenouilles naissantes, de grosses têtes, de longues queues et des mouvements très-vifs. Cette étrange nouveauté étonna l'observateur, et il n'en osa rien dire. II crut même que ce qu'il voyait pouvait être l'effet de quelque maladie, et il ne suivit point l'observation. Deux ans après, il reprit les observations du microscope, et revit ces animaux qui lui avaient été suspects. Alors, il eut la hardiesse de communiquer son observation à son maître de mathématiques et à un autre ami. Us s'en assurèrent tous les trois ensemble. Ils virent de plus ces mêmes animaux sortis d'un chien et de la même figure à peu près que les animaux humains. Ils virent ceux du coq et du pigeon, mais comme des vers et des anguilles. L'observation s'affermissait et s'étendait, et les trois confidents de ce secret de la nature ne doutaient presque plus que tous les animaux ne naquissent par des métamorphoses invisibles et cachées, comme toutes les espèces de mouches et de papillons viennent de métamorphoses sensibles et connues. Hartsoeker s'imagina que ces animaux devaient être répandus dans Tair où ils voltigeaient, que tous les animaux visibles les prenaient tous confu-

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sèment ou par la respiration ou avec les aliments, que de là ceux qui convenaient à chaque espèce se rendaient dans les parties des mâles propres à les renfermer où à les nourrir, et qu'ils passaient ensuite dans les femelles où ils trouvaient des œufs dont ils se saisissaient pour s'y développer. Selon cette idée, quel nombre prodigieux d'animaux primitifs de toutes les espèces I tout ce qui respire, tout ce qui se nourrît ne respire que d'eux, ne se nourrit que d'eux. Il me semble cependant qu'à la fin leur nombre viendrait nécessairement à diminuer et que les espèces ne seraient pas toujours également fécondes. Voilà à peu près où sont demeurés les anatomistes et les physiciens au sujet de la génération. On fait contre tous ces systèmes des difficultés qui les rendent insoutenables. Il me reste à vous exposer le système auquel les recherches les plus exactes et les expériences les plus réitérées ont conduit M. de BufTon. Selon lui, le moyen le plus simple dont la nature puisse faire usage pour renouveler les êtres organisés, est de rassembler dans un être une infinité d'êtres organiques semblables et de composer tellement sa substance qu'il n'y ait pas une partie qui né contienne un germe de la même espèce, et qui par conséquent ne puisse elle-même devenir en tout semblable à celui dans lequel elle est contenue. Cet appareil parait d'abord supposer une dépense prodigieuse et entraîner la profusion. Cependant ce n'est qu'une magnificence assez ordinaire à la nature et qui se manifeste dans les vers, les polypes, les ormes, les saules, et dont chaque partie contient un tout qui par le seul développement peut devenir une plante ou un insecte. Suivant cette idée, un individu n'est qu'un composé d'une infinité de figures semblables et de parties similaires, lesquelles peuvent toutes se développer de la même façon selon les circonstances et en former de nouveaux tout comme le premier. Je n'entrerai point dans le détail des raisons métaphysiques et des expériences sur lesquelles M. de Buffon appuie cette opinion singulière. Je me contenterai de vous dire qu'il trouve que ce système s'étend non-seulement à la génération des animaux, mais encore à la reproduction des végétaux et des minéraux.

On ne peut disconvenir que cet ouvrage ne soit profond, mais il me semble que l'auteur n'a pas daigné proportionner son érudition, son style même, au commun des lecteurs. 11

craint toujours de ne pas assez étayer de science et de faits tout ce qu'il dit. Chaque objet qu'il présente présente luimême plusieurs objets qui, subalternes, en ont eux-mêmes de subalternes. Le très-prolixe morceau de la génération ne dénote point dans son auteur le véritable esprit de système qui sait généraliser les faits et former une chaîne non-interrompue de conséquences.

Après des réQexions longues et communes sur la distinction de l'âme et du corps, M. de Buffon fait l'histoire du corps humain depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Ce développement est agréable, sensible et intéressant. Je vais en extraire ce qui m'a paru le plus curieux et le plus utile.

Quoique la respiration soit essentielle à l'homme, l'auteur soupçonne que l'on pourrait priver d'air l'enfant nouveau-né pendant un temps considérable sans que cette privation lui cause la mort. Une expérience qu'il a faite sur des petits chiens a donné lieu à cette conjecture. Il avait mis la mère dans un baquet rempli d'eau chaude et l'ayant attachée de façon que les parties de derrière trempaient dans l'eau, elle mil bas trois chiens dans cette eau, et ces petits animaux se trouvèrent, au sortir de leurs enveloppes dans un liquide aussi chaud que celui d'où ils sortaient ; on aida la mère dans l'accouchement, on lava dans cette eau les petits chiens ; ensuite on les fit passer dans un petit baquet rempli de lait chaud, sans leur donner le temps de respirer. On les fit mettre dans du lait afin qu'ils pussent prendre de la nourriture s'ils en avaient besoin; on les retint dans le lait où ils étaient plongés, et ils y demeurèrent plus d'une demi-heure sans en être incommodés.

L'enfant ne commence à rire que quarante jours après sa naissance ; c'est aussi le temps auquel il commence à pleurer, car auparavant les cris et les gémissements ne sont point accompagnés de larmes. M. de Buffon conjecture que la douleur que Tenfant ressent dans les premiers temps et qu'il exprime par des gémissements n'est qu'une sensation corporelle, et que les sensations de l'âme ne commencent à se manifester qu'au bout de quarante jours, car le rire et les larmes sont des produits de deux sensations intérieures qui toutes^ deux dépendent de l'action de l'âme.

M. de Bufibn préfère Tusage des peuples qui n'emmaillottent point leurs enfants au nôtre. Le maillot, selon lui, gène les enfants au point de leur faire ressentir de la douleur, les efforts qu'ils font pour se débarrasser sont plus capables de corrompre l'assemblage de leur corps que les mauvaises situations où ils pourraient se mettre eux-mêmes s'ils étaient en liberté. Les bandages du maillot peuvent être comparés aux corps que l'on fait porter aux filles dans la jeunesse. Cette espèce de cuirasse, ce vêtement incommode qu'on a imaginé pour soutenir la taille et l'empêcher de se déformer, caus€ cependant plus d'incommodités et de difformités qu'il n'en prévient. D'ailleurs, si le mouvement que les enfants veulent se donner dans le maillot peut leur être funeste, l'inaction dans laquelle cet état les retient peut aussi leur être nuisible* Le défaut d'exercice est capable de retarder l'accroissement des membres et de diminuer les forces du corps : ainsi les enfants qui ont la liberté de mouvoir leurs membres à leur gré doivent être plus forts que ceux qui sont emmaillottés.

Les yeux des enfants qui sont au berceau se portent toujours du côté le plus éclairé de l'endroit qu'ils habitent, et, s'il n'y a qu'un de leurs yeux qui puisse s'y fixer, l'autre n'étant pas exercé n'acquerra pas autant de force. Pour prévenir cet inconvénient, il faut placer le berceau de façon qu'il soit éclairé par les pieds, soit que la lumière vienne d'une fenêtre ou d'un flambeau : dans cette position, les deux yeux de l'enfant peuvent la recevoir en même temps et acquérir par l'exercice une force égale; si l'un des yeux prend plus de force que l'autre, l'enfant deviendra louche, car l'inégalité de force dans les yeux est la cause du regard louche.

Suivant les observations faites à Londres par M. Simpson sur les degrés de la mortalité du genre humain dans les différents âges, il parait que d'un certain nombre d'enfants nés en même temps, il en meurt plus d'un quart dans la première année, plus d'un tiers en deux ans, et au moins la moitié dans les trois premières années. Si ce calcul est juste, on peut parier, lorsqu'un enfant vient au monde, qu'il ne vivra que trois ans. M. Dupré de Saint-Maur s'est assuré, par un grand nombre d'observations faites en France, qu'il faut sept ou huit années pour que la moitié des enfants nés en même temps soit éteinte;

on peut donc parier en ce pays qu'un enfant qui vient de naître vivra sept ou huit ans.

La circoncision a passé longtemps pour un acte de religion parmi les peuples de l'Orient; il est certain qu'elle l'est encore, mais il reste à savoir si elle n'est pas aussi un moyen pour rendre habiles les mâles à la génération. La Boulaye, dans ses voyages, assure qu'il avait vu parmi les Arabes et les peuples de la Mésopotamie des jeunes garçons qui avaient le prépuce si long que, sans la circoncision, ils auraient été inhabiles à la génération.

L'opinion commune est que l'orifice de la matrice des femmes se ferme immédiatement après qu'elles ont conçu. Voici un fait qui prouve le contraire. Une femme de Gharleston, dans la Caroline méridionale, accoucha en 171A de deux jumeaux qui vinrent au monde tout de suite l'un après l'autre. Il se trouva que l'un était un enfant nègre et l'autre un enfant blanc, ce qui surprit beaucoup les assistants.* Ce témoignage évident de l'infidélité de cette femme, à l'égard de son mari, la força d'avouer qu'un nègre qui la servait était entré dans sa chambre un jour que son mari venait de la quitter et de la laisser dans son lit. Elle ajouta, pour s'excuser, que ce nègre l'avait menacée de la tuer, et qu'elle avait été contrainte de le satisfaire. Ce fait prouve que la conception de deux ou plusieurs jumeaux ne se fait pas toujours dans le même temps.

On a longtemps examiné pourquoi la vie des premiers hommes était beaucoup plus longue que la nôtre. M. de Buffon répond que les productions de la terre, dont ils faisaient leur nourriture, étaient d'une nature différente de ce qu'elles sont aujourd'hui. La surface de la terre devait être beaucoup moins solide et moins compacte dans les premiers temps après la création qu'elle ne l'est aujourd'hui, parce que la gravité n'agissant que depuis peu de temps, les matières terrestres n'avaient pu acquérir en aussi peu d'années la consistance et la solidité qu'elles ont eues depuis. Les productions de la terre doivent être analogues à cet état, c'est-à-dire plus ductiles, plus souples, plus susceptibles d'extension. Il se pouvait donc que l'accroissement de toutes les productions de la nature et même celui du corps de l'homme ne se fit pas en aussi peu de temps îu'il se fait aujourd'hui ; les os et les muscles conservaient plus

longtemps leur mollesse, parce que toutes les nourritures étaient plus molles. Dès lors, toutes les parties du corps n'arrivaient à leur développement entier qu'après un grand nombre d'années. La génération ne pouvait s'opérer, par conséquent, qu'après cet accroissement pris en entier, ou presque en entier, c'est-à-dire à cent vingt ou cent trente ans, et la durée de la vie était proportionnée au temps de l'accroissement comme elle l'est encore aujourd'hui ; car, en supposant que l'âge auquel les premiers hommes commençaient à pouvoir engendrer fût celui de cent trente ans, l'âge auquel on peut engendrer aujourd'hui étant celui de c[uatorze ans, il se trouvera que le nombre des années de la vie des premiers hommes et de ceux d'aujourd'hui sera dans la même proportion.

Le troisième tome contient la description du cabinet du roi dans ce qui regarde l'anatomie. Tout cela est fort sec et de la main de M. Daubenton.

— Les Comédiens ont donné hier, dimanche, la neuvième et dernière représentation des AmazoneSy qui sont imprimées. Le public a pensé et dit de cet ouvrage ce que j'ai eu l'honneur de vous en écrire. Voici trois épigrammes qui, sans être trop amères, me paraissent avoir quelque agrément. On n'en nomme pas les auteurs.

Tallals pour applaudir raimable du Boccage,

Lorsqu'ApolIon sur mon passage

M'a fort prudemment arrêté.

« Ami, m'a dit ce dieu, renferme ton suffrage. Tu n'es, Je le sais bien, courtisan ni flatteur ; Célèbre si tu veux les beaux yeux de Tauteur,

Mais ne dis rien de son ouvrage. »

< Sur cet essai tragi-comique

Où Paris en foule a couru, Savez-vous bien, me dit certain caustique,

Le jugement qu'on a rendu?

Hier en cothurne tragique Sur l'Hélicon du Bocage a paru :

Des muses aussitôt la troupe l'environne. Et de la pièce à peine un acte est entendu Qu'Apollon ennuyé relègue YAmaztme

Au fond du Paradis perdu. •

SUR LES TRAGÉDIES DE M"* DU BOGCAGE ET SDR UNE COMÉDIE CHAnHANTE QUE M"* DENIS, NIÈCE DE VOLTAIRE, DOIT DONNER CET HIVER.

Par des yeux ?ifs, mille attraits séduisants, Les belles contre nous avaient de fortes armes; Les dieux leur laissaient tous les charmes, Elles veulent encore avoir tous les talents.

Au dieu des vers portons-en plainte amère; Pourquoi leur donne-t-il de nouveaux agréments? Elles avaient déjà trop de moyens de plaire.

Les Essais de morale et de littérature^ de l'abbé Trublet, qui n'avaient qu'un volume, viennent d'être réimprimés en deux. Les augmentations n'ont ni plus ni moins de prix que ce qu'on avait depuis dix ans. Tout le monde sait ici que ce livre n'est guère qu'une collection faite avec goût et avec soin de ce que Fauteur a entendu dire de meilleur aux plus illustres de nos écrivains avec lesquels il a passé sa vie. Cette circonstance domine le mérite de l'auteur, sans rien diminuer de celui de l'ouvi'age. Si vous le lisez, vous y trouverez une logique et une précision admirables : beaucoup de jugement et peu d'imagination; plus de netteté que d'élévation dans les pensées; un style exact, mais maniéré ; de petites finesses plutôt que des choses véritablement délicates; des discussions graves sur des objets quelquefois frivoles. Le travail se fait sentir à chaque page ; à peine y entrevoit-on de temps en temps le génie. Cet ouvrage, dès qu'il parut, eut sa place marquée parmi les livres de second ordre, et il n'en est pas sorti. Voici les traits qui m'ont le plus frappé dans cette lecture :

u Les Français parlent souvent tous à la fois lorsqu'ils sont ensemble; leurs conversations sont bruyantes; on dirait au contraire, au silence qui règne au milieu d'une troupe d'Anglais, qu'ils méditent profondément, ou que ceux qui ne méditent pas craignent de troubler les autres. Les Français, au

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bruit qu'ils font, ne s'entendent pas; les Anglais ne disent mot, cela revient à peu près au même.

« Un homme d'esprit se tait avec les sots comme un riche refuse l'aumône à un. mendiant; il n'a point de monnaie.

(( Il faut chercher à plaire aux autres pour flatter leur amour-propre, et cependant ne pas le chercher trop de peur de le blesser.

(( On nous pardonne nos défauts quand nous les connaissons, nos bonnes qualités et nos vertus quand nous ne les connaissons pas.

« On est bientôt las d'admirer les mêmes choses ; c'est dégoût. On est encore plus tôt las d'admirer le même homme, c'est malignité.

« De tous les vices, le plus vivement et le plus généralement haï, c'est l'orgueil, parce qu'il est haï de tous les orgueilleux.

« On flatte quelquefois plus volontiers qu'on ne loue, et cela par malignité ; une louange fausse fait ordinairement moins de profit qu'une vraie à celui qui la reçoit, souvent elle lui fait tort en le trompant^ et même sans le tromper lui donne du ridicule.

a La modestie du sot sauve du mépris, celle de l'honMne d'un grand mérite ne le sauve pas toujours de la haine.

(( Quand les plaisirs trop vifs n'auraient d'autre suite fâcheuse que la longueur et l'ennui où l'âme tombe lorsqu'elle est réduite aux plaisirs modérés, c'en serait assez pour les éviter.

« La grandeur rend la vertu plus respectable au vulgaire et au philosophe : au vulgaire, parce que la grandeur lui impose; au philosophe, parce qu'il sait que la grandeur est un obstacle à la vertu.

« Eugène se conduit également mal avec son valet et avec son prince auquel il est attaché. Trop philosophe^ et par là trop fier et trop humain, il les regarde l'un et l'autre comme ses égaux et agit en conséquence. Son mattre le hait et son valet le méprise.

« Tel grand disgracié pour une action de vertu se repent de l'avoir faite, et ferait pour rentrer en place ce qu'il n'aurait jamais fait pour y parvenir, ni même pour s'y maintenir. La mauvaise fortune Ta corrompu.

« Les gens de qualité ne connaissent guère qu'une vertu et

qu'un vice : la bravoure et la lâcheté ; c'est qu'ils ont plus d'honneur que de vertu.

c( Une naissance obscure est un obstacle aux occasions de la vertu ; une naissance illustre est souvent un obstacle à la vertu même.

« Sacrifier sans cesse son amour-propre à celui des autres, voilà la meilleure définition qu'on puisse donner de la politesse.

« En général, les Français ont peut-être moins de défauts que les autres nations, cependant ils font plus de fautes de toute espèce. C'est qu'ils sont pour la plupart étourdis et indiscrets par trop de vivacité. Or, l'effet de Tétourderie et de l'indiscrétion, c'est de multiplier leurs fautes.

« Je demandais un jour à deux chartreux pourquoi ils avaient quitté le monde. Ils me répondirent que c'était parce qu'ils avaient tout ce qu'il fallait, l'un pour y plaire, l'autre pour y déplaire, et tous deux par conséquent pour s'y perdre.

« Un pauvre vertueux remerciait un riche vertueux, qui lui avait fait un don considérable. Celui-ci lui répondit : C'est Dieu seul que vous devez remercier, parce que c'est lui qui m'a donné et mes richesses et la volonté de vous en faire part. Pour moi, je vais lui rendre grâce de m* avoir fait connaître votre vertu et vos besoins.

(( Il y a des gens qui n'ont plus d'esprit dès qu'ils sentent qu'on en a plus qu'eux. Quiconque les surpasse les anéantit.

Cl Je dis dans une compagnie : M*** a de l'esprit, je dis dans une autre qu'il n'en a pas, et cela sans me contredire, sans mentir, sans tromper ceux à qui je parle; au contraire, je les tromperais en leur parlant autrement. Ils n'ont pas, les uns et les autres, la même idée d'un homme d'esprit, ils prennent ces termes dans des sens forts différents. Je dois donc me conformer à leur dictionnaire, si je veux qu'ils m'entendent. »

— L'abbé Yart, de l'Académie de Rouen, vient de nous donner deux volumes de traductions des meilleurs poètes d'Angleterre, sous ce titre : Idée de la poéne anglaise *. Ce traducteur ne connaissant pas, ou plutôt ne sachant pas rendre les beautés de la poésie, son style est ordinairement enflé lorsqu'il devrait être grand; trivial, lorsqu'il devrait être simple ; forcé, lorsqu'il

1. Ces essais de traduction comportent huit yolumes {il^^illï).

devrait être enjoué. Au lieu de s'élever aux auteurs qu'il traduit, il les fait descendre jusqu'à lui. Tous ces écrivains* qui ont un génie si différent, paraissent, grâce aux soins de leur interprète, n'avoir qu'une même manière. Tous les morceaux traduits sont précédés d'un examen communément assez sensé, mais qui manque presque toujours de sel et d'agrément. Voici les pièces qui composent ce recueil :

1® Le Philips, un poème sur le cidre; c'est une faible imitation des Giorgiqueg de Virgile ; le Précieux Schelling^ poème burlesque qui a pu faire rire les Anglais, mais qui ne produira pas le même effet en France; un poème sur la bataille d'Hoschta?dt. Cette poésie est destituée de merveilleux et remplie d'inventions contre la France. La marche en est trop lente, et les digressions trop lentes ou trop fréquentes. Du reste, vous y trouverez des images nobles, des pensées hardies, des comparaisons heureuses et un enthousiasme qui n'est pas toujours assez réglé. M. deTalIard ayant été fait prisonnier dans cette batail]e,Marlborough, qui était humain, chercha à le consoler. « Tous ces motifs de consolation que vous m'apportez, lui dit le général français, n'empêchent pas que vous n'ayez battu les plus braves troupes du monde. — J'espère, repartit l'Anglais, que vous en excepterez celles qui les ont battues. » Les ennemis de la France ayant érigé un trophée à Hoschtaedt pour perpétuer le souvenir de la victoire qu'ils y avaient remportée, un Gascon fit les vers suivants :

Maugrebleu du fat qui t'a fait.

Vaine pyramide d'Hoschtsedt; Ah ! si pour pareille vétille Chaque bataille, assaut, prise de ville, Louis, ce héros si parfait, Avait fait dresser une pile.

Le pays ennemi serait un jeu de quille.

2*» Du docteur Swift. Comme les pièces qu'on a traduites de cet ingénieux et agréable écrivain sont peu de chose, je crois que vous aimerez mieux une épitaphe de sa façon, qu'on lit à Dublin sur le tombeau du maréchal de Schomberg et qu'on a extraite de ses poésies. Le doyen et le chapitre de cette église ont fait leur possible pour engager les parents du maréchal à lui ériger un monument ; n'ayant pas réussi ni par leurs lettres ni par leurs

amis, ils ont enfin mis cette pierre avec indignation sur son tombeau : « Passant, apprends que les cendres de ce grand capitaine, à la honte de ses héritiers, sont ici d'une manière peu digne de lui ; les liens du sang ont fait moins d'impression sur ses parents que l'idée de ses vertus guerrières sur les étrangers. »

S"* Les satires du comte de Rocbester. Elles m'ont paru moins correctes, moins élégantes, moins exactes que celles de Boileau; mais je n'y ai pas trouvé plus de chaleur, plus d'emportement, plus de connaissance des hommes et de la philoso^ phie.

&• Quelques odes fort belles de Waller sur Cromwell. Charles II ayant été rétabli sur le trône de ses pères, le poète vint lui présenter une ode sur son heureux retour. « Vous avez mieux fait pour le Protecteur que pour moi, dit le prince. — Sire, répondit Waller, nous autres poètes, nous réussissons mieux dans les fictions que dans les vérités. » Pline avait dit auparavant dans son Panégyrique de Trajan : Ingeniosior est enim ad excogitandum simulatio^ veritate^ servitm liberlate metus amore. b*" Les odes de Mathieu Prior sont aussi sublimes que les meilleurs ouvrages de sa nation et infiniment plus correctes. Sa vocation aux lettres est singulière. Il servait dans un cabaret de Londres. Le comte de Dorset et le duc de Buckingham y dînaient un jour ensemble ; ils ne pouvaient s'accorder sur un passage de Shakespeare. Le comte de Dorset, pour plaisanter, s'avisa de consulter le jeune Prior. Celui-ci démêla si bien le sens de ce passage que le comte de Dorset résolut de le faire étudier à ses dépens. Prior accompagna milord Portland en France en 1699. Ce poète considérait à Versailles les belles tapisseries faites sur les dessins de Lebrun, qui représentaient les victoires de Louis XIV, et on lui demanda si Guillaume III avait son histoire dépeinte de la même manière dans son palais : « Non, dit-il, il y a partout des monuments des grands exploits de mon maître, excepté chez lui. »

— Le P. Folard, jésuite de Lyon, fit part, en 1736, à un de ses confrères de Paris d'une tragédie manuscrite de sa composition intitulée Agrippa. Un ami de l'auteur, qui eut la curiosité de la voir, envoya un de ses gens pour la chercher ; on le renvoya au lendemain sous je ne sais quel prétexte. Un cartouchien qui

était aux aguets, entendant parler d'un paquet arrivé de province, crut que c'était quelque chose de précieux; il prit la livrée du laquais qu'il avait épié et alla chercher le paquet qu'on lui remit sans difficulté. Il avait fait à peine ce ridicule vol qu'il fut arrêté. Le magistrat qui fut chargé de l'interroger badina le soir avec ses amis à un grand souper de l'aventure du car- 'touchien; on voulut voir la tragédie, et le président Dupuy, la trouvant à son gré, la donna au théâtre sous son nom, avec le titre de Tibère^ après y avoir fait faire quelques changements par l'abbé Pellegrin. Cette pièce eut un sort fort funeste, et attira à l'auteur adoptif l'épigramme suivante :

Si sous le nom du président Dupuy, Tibère n'a pu plaire, Aurait-il plu sous celui

Qui pour la lui refaire A reçu cent écus de lui ?

La chute de cette tragédie engagea un jeune homme appelé Duvaure à jouer le président Dupuy dans une comédie intitulée le Faux Savant. Cette petite pièce n'eut aucun succès, et on l'avait perdue de vue, lorsqu'on la vit reparaître comme pièce nouvelle sous le titre de V Amant précepteur. Les caractères en sont misérables, et le style assez plat. Elle réussit pourtant, parce qu'on y a collé un premier acte qui est rempli de bonnes plaisanteries. Comme c'est un hors-d'œuvre et qu'il est inGniment supérieur au reste de l'ouvrage, on croit que Duvaure n'en est pas l'auteur.

— La place vacante de l'Académie française par la mort du cardinal de Rohan n'est pas encore donnée. Le prince de Montbazon, qui l'avait d'abord demandée, abandonna ses poursuites à la sollicitation des princes de sa maison qui ne trouvaient pas qu'un homme qui n'avait jamais eu le goût des lettres pût siéger avec bienséance parmi les plus beaux esprits du royaume. L'abbé Le Blanc, soutenu de tout le.crédit de M"*^ la marquise de Pompadour, a eu longtemps les plus fortes espérances ; les cris du public et la fermeté de quelques académiciens ont déterminé cette dame, qui aime véritablement les arts, à retirer sa protection à un écrivain qu'on n'en trouvait pas trop digne. Il parait que les mesures sont prises pour l'abbé de Yauréal,

vèque de Rennes, qui est revenu depuis quelque temps de son .mbassade d'Espagne. Ce prélat s'accommodera-t-il aussi bien lu loisir des muses que du tumulte des affaires? C'est ce qu'il n'est impossible de vous dire.

Comme c'est probablement la dernière fois que j'aurai Thonleur de vous parler de l'abbé Le Blanc, je vais transcrire quelques épigrammes que son ambition d'être académicien lui a procurées.

Première épigramme, qui fait allusion à une tragédie d'Aben- Saîdj qu'a faite l'abbé Le Blanc, et à sa qualité de fils de geôlier :

Ce candidat, pour qui s'ouvre rAcadémie, D*Hor9ce et de Mécène unit le droit flatteur; Si Fauteur de Saîd peut paraître un génie, Le geôlier de Dijon doit paraître un seigneur.

Deuxième épigramme, où l'abbé Le Blanc est comparé avec le poëte Roy, chevalier de Saint-Michel :

Ici-bas rien n'est éternel; La plus illustre compagnie S'écroule après s'être flétrie De quelque opprobre solennel; Un bavard, fait comme l'Envie, Fut l'éteignoir de Saint-Michel; Un pédant chargé d'infamie Et du mépris universel, Peut être de l'Académie.

Troisième épigramme du poëte Roy, qui rappelle un arrêté du parlement de Paris contre Voltaire :

En recevant certains auteurs Qu'un arrêt du sénat regarde.

Il faut un geôlier qui le garde En attendant l'exécuteur.

— C'est un fait constant, à Paris, que M. de Voltaire fait un CiUilina et qu'il en est à son quatrième acte. Les amis de M. de Crébillon poussent les hauts cris; quoi qu'ils en disent, je les crois plus irrités contre les talents du premier poëte de l'Europe que contre son ambition.

— Le roi a chargé TAcadémie des inscriptions et belles-lettres de faire son histoire en médailles, comme elle fit autrefois celle de Louis XIV. Les ouvriers choisis pour ce grand travail sont MM. de Boze, Sallier, Foncemagne, Fenel, Le Beau et Bougaioville. Ils doivent rendre compte jeudi prochain au comte d'Argenson du plan qu'ils auront fait pour cet ouvrage.

— Le lieu de la place où doit être érigée la statue de Louis XY est enfin arrêté; on a préféré le carrefour de Bucy, qui est près de la Comédie-Française, à tous les autres quartiers de Paris; l'exécution du plan arrêté doit monter à trente millions.

Les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence^ du président de Montesquieu, ont fait naître à l'abbé Le Moine d'Orgival la pensée de donner sous le même titre l'histoire des lettres chez le même peuple*. Autant il y a de génie, de profondeur, de lumière dans le premier de ces ouvrages, autant le second est faible, superficiel et commun; c'est proprement un recueil de tout ce qui a été dit de plus trivial sur les écrivains qu'a produits l'ancienne Rome. La forme ne vaut pas mieux que le fond; il est bien difficile, quand on est un peu instruit, de soutenir la lecture de cet ouvrage.

— Les Anglais, le seul peuple peut-être de l'Europe qui sente le prix de la vie des hommes, ont commencé à faire usage d'une nouvelle méthode pour pomper le mauvais air des vaisseaux, par Samuel Sutton, et voici en quoi elle consiste :

Pour apprêter les provisions de tout l'équipage du vaisseau, on doit avoir un fourneau qui soit plus ou moins grand, à proportion du volume du vaisseau et du nombre de matelots. Ce fourneau est construit dans les vaisseaux de la même manière que sur la terre, ayant deux cavités séparées par une grille de fer. La première, qui a une porte de fer, est pour le feu; les cendres tombent à travers la grille jusqu'au fond de l'autre;

1. Considérations sur l'origine et le progrès des belles-lettres chez les Romains, et les causes de leur décadence. Paris, 1749, iQ-12.

la fumée passe par une cheminée et se dissipe à l'ordinaire. Lorsque le feu est allumé, il est entretenu par Tair qui se trouve près du cendrier; mais, si contre la coutume, on adapte une porte de fer comme la première qui ferme très-exactement pour empêcher l'entrée de l'air, le feu sera bientôt éteint s'il n'est entretenu par quelque autre ouverture. Dans cette vue, on fait un ou plusieurs trous dans le massif du fourneau et à côté du cendrier, et on y enserre des tuyaux de plomb ou de cuivre qui les remplissent exactement et qui de là vont aboutir à l'archipompe et à d'autres parties du vaisseau. Par ce moyen, l'air qui est près de l'extrémité des tuyaux y entre avec impétuosité, et le mauvais air est transmis jusqu'au feu, d'où il se dissipe par la cheminée sans causer aucune incommodité. Alors un air frais qui vient des autres parties du vaisseau remplit la place du premier que le feu consume sans cesse pour son entretien. On jouira de cet avantage non-seulement durant la continuation du feu, mais tant qu'il restera quelque chaleur dans le foyer ou dans le fourneau.

— M. de Réaumur vient de donner deux nouveaux volumes SDus ce titre : Art de faire éclore et d'élever en toute saison les oiseaux domestiques de toutes espèces^ soit par le moyen de la chaleur du fumier y soit par le moyen du feu ordinaire^. Vous retrouverez dans cet ouvrage ce que vous avez vu dans ceux qui l'ont précédé : des vérités dont un grand nombre sont peu im« portantes, une exactitude quelquefois ennuyeuse, des détails peu intéressants. Ces défauts sont compensés par des faits agréables et par le talent qu'a éminemment l'auteur de bien observer.

— Le choix que l'Académie française a fait de M. l' évoque de Rennes pour remplacer le cardinal de Rohan, a fait enfin cesser les épigrammes contre l'abbé Le Blanc. En voici trois contre ce candidat et contre l'Académie, qui avaient précédé l'élection :

Exclu trois fois avec horreur

Par la Quarantaine mutine.

Me voilà ruiné d'honneur I

— Niger, un peu moins de clameur.

Est-ce un mendiant qu'on ruine?

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