‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 72 sur 113 · SCULPTEURS · texte numérisé non relu

SCULPTEURS

La sculpture tient un rang trop considérable parmi les beauxarts pour passer sous silence ceux qui lui font honneur à Paris. Le nombre même des excellents sculpteurs est plus grand que celui des excellents peintres.

Le sieur Bouchardon occupe aujourd'hui sans contredit la première place depuis la mort des Girardon, des Coysevox, des Coustou, etc. Le grand nombre de belles figures que nous avons de lui dans les églises de cette ville lui assure le premier rang après ceux qu'on vient de nommer. L'ouvrage public le plus considérable de lui, c'est la fontaine de la rue de Grenelle, dont l'emplacement est si ridicule qu'elle n'a aucun point de vue convenable à sa forme et à sa grandeur. Toute l'architecture qui la décore est de lui ; et il y a de la beauté dans cette sage et simple composition. C'est lui qui a été choisi par Sa Majesté pour jeter en fonte la statue équestre que la ville lui destine dans le carrefour de Bucy, dans le faubourg Saint-Germain. Il est aussi

dessinateur des médailles dont les sujets sont inventés par TAcademie des inscriptions et belles-lettres, et l'on peut dire hardiment à ce sujet que tous ses dessins en général peuvent égaler ceux des plus grands maîtres que l'Italie ait eus pour la correctioD et le bon goût de l'antique.

Le sieur Le Moyne est encore un sculpteur de premier ordre; il a fait un buste du roi, en marbre, grand comme demi-nature, qui est regardé comme un chef-d'œuvre. Plusieurs de nos auteurs ont voulu être immortalisés par son habile ciseau, entre autres Fontenelle et Voltaire. La statue équestre de Louis XV, qu'il t modelée et fondue pour Bordeaux, a fait l'admiration de la France et des étrangers. Le cheval surtout est d'une beauté et d'une correction infiniment supérieures à tous ceux qui sont dans cette ville et dans tout le royaume. Il réussit encore parfaitement aux portraits des dames, en terre cuite, parles grâces inimitables de son ciseau.

Le sieur Pigalle vient de se faire un grand nom par une figure de Mercure en marbre, grande comme nature, et d'une beauté comparable à celles de l'antique du premier ordre. C'est un présent que Louis XV fait au roi de Prusse, aussi bien que celle de Vénus de même grandeur qui sera posée en regard.

Michel-Ange Slodtz est encore un de nos excellents sculpteurs français. Il a été très-longtemps en Italie, et à l'étude des figures et des bas-reliefs antiques il a joint celle de l'architecture et des monuments précieux qui nous restent en ce genre. 11 vient de faire le modèle d'une place pour la statue de Louis XV en demi-ellipse,'pour être bâtie sur le bord de la Seine, vis-à-vis du Louvre, dont la composition est l'ouvrage d'un beau génie et d'un trës-habile homme.

Le nom de Coustou est célèbre dans la sculpture. Les deux frères de ce nom, sous Louis XIV, ont décoré par les ouvrages de leurs ciseaux plusieurs maisons royales, et surtout Marly. Toutes les belles figures couchées le long des terrasses et les groupes d'enfants sont de leurs mains. Le plus jeune de ces deux frères est mort depuis peu d'années, après avoir fait pour Marly deux chevaux admirables de marbre dans des positions animées et savantes. C'a été son dernier ouvrage. Il a laissé un fils qui a son logement au Louvre, et qui soutiendra ce nom célèbre par de bons ouvrages dans le même genre.

Il est encore sorti des morceaux trës-estimés des mains des deux frères Adam. L'ainé travaille au superbe mausolée de la reine de Pologne, où il y a plusieurs figures de marbre grandes comme nature. Ils sont employés tous les deux pour les ouvrages du roi.

Le jeune Falconet est un sculpteur nouveau , mais qui s'est déjà fait un grand nom par la beauté des ouvragés qu'il a exposés ^ plusieurs fois au Salon et qui ont eu le suffrage de tous les connaisseurs. Il vient d*6tre logé au Louvre et travaille à un groupe pour Louis XV. C'est la France devant la figure de ce prince, dans une attitude d'admiration et d'actions de grâces de la paix qu'il a donnée à ses sujets. Le modèle de cet ouvrage a été fort applaudi, et lui a valu un logement pour être exécuté de sa main.

Les sculpteurs en bois pour les décorations de l'intérieur des bâtiments, lorsqu'ils excellent en ce genre, ne méritent pas moins d'éloges que les précédents. Le sieur Cayeux est de ce nombre et le premier pour le bon goût des ornements des profils de corniches, des chutes de fleurs, etc. Il a un fils qui dessine et modèle déjà d'une très-bonne manière.

L'on ne doit pas non plus passer sous silence un excellent ébéniste. Ce nom renferme bien des talents nécessaires pour se distinguer dans cette professioi^. 11 faut être non-seulement grand dessinateur, mais encore bon sculpteur. Celui-ci doit avoir sa place parmi les grands artistes français; il se nomme Cressent; il était ébéniste du feu duc d'Orléans, régent du royaume; c'est lui qui a succédé à la réputation du fameux Boulle, qui avait travaillé aux meubles de Louis XIV et dont le nom ne mourra jamais. Celui-ci excelle dans les belles formes et dans les savantes proportions de tout ce qui sort de ses mains. La composition de ses ornements est admirable par la variété et le goût qu'il y met. Ils sont de bronze doré et sculpté. 11 avait rassemblé chez lui un cabinet de tableaux du prix de cinquante mille écus, qu'il a vendu à l'enchère* au commencement de cette année pour en acheter de nouveaux et renouveler son cabinet. Ils étaient placés dans un salon qu'il a fait bâtir exprès et qui est éclairé par le haut.

i. Catctlogue des différents effets curieux dm sieur Cressent, ébéniste du palais de feu S. A. R. M^' le duc d'Orléans. la-S». Vente du 15 Janvier 1749.

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