‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 8 sur 113 · Par Blaager. Représentée ie 3 Juillet · texte numérisé non relu

Par Blaager. Représentée ie 3 Juillet

amenées, mais un peu froides. On peut louer cet ouvrage d'être bien filé, on y doit blâmer les caractères, qui sont tous misérables. Vous trouveriez ici plus de détails, madame, sur cette tragédie, si on ne m'avait averti que vous lisiez le Mercure de France, Comptez sur les extraits que vous y verrez, ils sont assez exacts, mais rabattez beaucoup des éloges. Nous sommes accoutumés à y voir élever aux cieux des rapsodies où il n'y a pas le sentiment commun et qui ont été sifilées à la première représentation.

— Toute l'Europe attend, depuis le commencement de ce siècle, V Anti'Lucrèce du cardinal de Polignac. Ce poème va paraître dans huit ou dix jours : j'aurai l'honneur de vous faire l'histoire de l'auteur et de l'ouvrage.

— L'Académie française, qui distribue tous les ans un prix de poésie, vient de couronner pour la seconde fois un jeune homme nommé Marmontel, rimeur exact, mais sans génie. Le sujet du poème était la clémence de Louis XIY perpétuée dans son successeur. Tous les siècles sont condamnés à entendre l'éloge d'un prince qui, quoique grand, fut pourtant trop, loué pendant sa vie. Le fondateur du prix était idolâtre de ce prince célèbre, et il a jugé à propos de lui dresser des autels. Cet homme si zélé pour la gloire du roi était l'évêque de Noyon et de la maison de Clermont- Tonnerre. Il est fameux parmi nous par les idées risibles qu'il s'était formées sur l'excellence de la noblesse. Lorsqu'il prêchait, il appelait ses auditeurs a canaille chrétienne ». C'est une coutume inviolable à l'Académie française que celui qui est reçu fait l'éloge de son prédécesseur. M. de Noyon viola cet usage parce qu'il succédait à un roturier. Ce prélat s'était chargé de faire le panégyrique de je ne sais quel saint; il lut dans sa vie qu'il n'était pas noble, et aussitôt il s*alla dégager. M. de Noyon avait un neveu qui était colonel ; ce jeune officier écrivait à Louvois pour lui demander quelque grâce; il mit au haut de la lettre : u Monseigneur », et il ajouta immédiatement : « Ne montrez pas ma lettre à mon oncle, car il me déshériterait».

Ce prélat traita les UM. de Harlay de bourgeois, dans un cercle; quelques jours après, il alla pour dîner chez le premier président du Parlement, qui était chef de cette maison. Ce magistrat le refusa, en disant qu'il n'appartenait pas à un petit

botirgeois de traiter un homme de sa qualité. Gomme Tévèque lui répondit qu*il avait renvoyé son carrosse, le président fit mettre les chevaux au sien, et le renvoya.

M. le marquis d'Argens, qui est à Paris, vient de publier des Lettres morales et critiques sur les différents états et les diverses occupations de la vie M c'est une peinture assez noire de quelques ridicules de notre nation. Le pinceau de cet écrivain manque toujours de délicatesse, mais il y a un peu plus de décence qu'à l'ordinaire; on lit plusieurs morceaux de ce nouvel ouvrage avec assez de plaisir : tels sont les petitsmaîtres, les femmes, les nouvellistes, les filles de l'Opéra. Cependant nos ridicules ne sont pas approfondis, ils ne sont qu'effleurés. Je crois que vous connaissez, madame, la manière du marquis d'Argens; il a beaucoup d'imagination et une grande facilité à écrire, mais peu d'ordre, peu de logique, peu de précision. 11 est partial, il dit des choses usées, et ne se donne pas la peine de les rafraîchir. Il aime mieux faire beaucoup de livres que d'en faire de bons. Ses Lettres juives sont celui de ses ouvrages qui a eu et qui a mérité le plus grand succès.

— C'est un usage heureusement introduit en France que nos grands sculpteurs et nos meilleurs peintres exposent, en certain temps de l'année, à l'admiration ou à la critique publique ce qui est sorti de plus parfait de leurs ateliers. Un homme qui sait écrire et qui connaît les arts vient de juger de leurs derniers travaux avec assez de précision, de finesse et de politesse; on voudrait un peu moins de partialité. Si vous êtes curieuse de connaître l'état où se trouvent la sculpture et la peinture en France, donnez-vous la peine de lire ce livre, madame, et vous serez satisfaite jusqu'à un certain point. L'ou-

1. LêUres morales et critiques sur diverses occ^pations des hommes, Amst., i741, 10*13.

vrage commence par des réflexions sur la décadence de la peinture en histoire, et sur le progrès des portraits et du pastel ; on blâme ensuite la négligence qu'on a dans les maisons royales pour les beaux morceaux de peinture, de sculpture, d'architecture qui en font l'ornement; tout cela est hardi, vrai et un peu diffus ^

-^ Vous êtes peut-être instruite, madame, de l'origine, des ^ progrès, de la chute même des francs-maçons : on vient de recueillir dans deux volumes ce qui s'est fait de meilleurs vers et de meilleure prose à leur occasion. Le morceau le plus agréable de cette compilation est une épttre mêlée de vers et de prose où M. Fréron a eu l'adresse d'enchftsser les portraits de Fontenelle, Voltaire, Piron, Roy, Duclos et de quelques autres écrivains de réputation. Ce recueil ne renfeinnât-il que cette pensée ingénieuse, il mériterait d'être conservé '.

— Vous savez, madame, que le Français, né railleur, a tourné en plaisanterie dans tous les siècles les événements les plus tristes et les plus importants. Le feu roi de Sardaigne connaissait si bien le génie de la nation que, quand on lui racontait quelque nouvelle de France, il demandait aussitôt la chanson. Le désastre du combat de Belle-Isle est une nouvelle preuve de ce que je viens de dire. Dès que le bruit s'en est répandu dans Paris, on a fait courir ces quatre vers, bien injurieux au maréchal son frère :

Victimes d*un projet aussi fou que funeste, M&oes de nos Français dont on perça le flanc, Si pour vous apaiser il vous fallait du sang, Vous n'êtes pas vengés : le plus coupable reste.

— M. de Pouilly vient de publier la Théorie des sentiments

i. Raynal veut évidemment parler da livre de La Font de Saint^-Yenne : ité/l«xion< sur quelques causes de l'état présent de la peinture en France, avec un examen des principaux ouvrages exposés au salon du Louvre en 4746. La Haye, n«,in-lî.

Si n 8*aglt sans doute de VHistoire des Francs-Maçons contenant les obliga- |ioiw et les statuts de VOrdre ([wur le F/, do U Tierce). A l'Orient, 1747, 2 vol. in-iS. L*ép1tre de Fréron à M*"* de *** (en prose et en vers) a été réimprimée an (• I*', p. 87, de ses Opuscules, Amsterdam 1753, 3 vol. in-12.

agréables ^ L'auteur de cet ouvrage remonte à la source de nos goûts, de nos plaisirs, de nos devoirs. C'est une métaphysique profonde et pourtant sensible, vraie et pourtant agréable, nouvelle et pourtant incontestable; c'est presque l'histoire du cœur humain. La plupart des autres écrivains ne nous en ont donné que le roman. Je regarde ce livre comme original, et je suis convaincu que les nations polies ou curieuses l'adopteront. S'il régnait plus de méthode dans ce volume, on lui trouverait l'air un peu anglais.

— Le Français est un être tout à fait difficile à définir : il admire, il envie et il persécute les hommes célèbres qui honorent la France par leurs talents et par leurs écrits. M. de Voltaire, comme le plus illustre, est le plus admiré, le plus envié, le plus persécuté. En voici la preuve : lorsqu'il fut reçu à l'Académie française, on publia un grand nombre de satires qui n'avaient pour la plupart d'autre mérite que d'être satiriques. Ces écrits furent reçus avec avidité par un peuple malheureusement désœuvré et médisant. Voltaire, instruit qu'un violon de l'Opéra nommé Travenol était le grand distributeur de ces libelles, s'en plaignit au magistrat, et le violon fut obligé de se cacher*. L'abbé d'Olivet, de l'Académie française, chercha à accommoder cette affaire; il fut malheureux ou maladroit, et l'on dit joliment à ce propos qu'ayant voulu faire le médiateur, il avait fait la bête. Le différend de Voltaire et de Travenol fut mis, dans la suite, en justice réglée. L'arrêt des magistrats subalternes ne fut pas au goût de l'académicien, et l'affaire fut portée au premier tribunal du royaume. Le violon ne parut point alarmé; quelqu^un, surpris de tant de fermeté, lui demanda s'il avait bien des amis : « Non, répondit-il, je n'ai que les ennemis de Voltaire. » Le courage de ce violon a été soutenu des acclamations publiques; à la honte de notre nation, elle s'est occupée durant six mois d'un objet si frivole, et tout Paris a pris parti conti'e le premier de nos écrivains. Le Parlement vient enfin de prononcer; personne n'a gagné ni perdu

1. Genève, 1747, in-8. C'était la première éditioa de ce livre, fréquemment réimprimé au &iècle dernier.

2. Voir Bur le procès intenté par Voltaire aux libraires détenteurs de ces libelles, le t. HI, chap. ir, de VoUaire et la société au xviii* siècle, par M. G. Desnoiresterres.

le procès, les parties ont été mises hors de cour, dépens compensés; ce jugement avait été précédé par un autre, le voici :

i Un ménétrier du tiers ordre Soutenu d*ua docteur es lois.

Vient d'avoir Taudace de mordre.

L'historiographe des rois.

L'affaire évoquée au Parnasse, Voici ce qu'on a prononcé : ^ »

Hors de cour Thémis vous fait grâce.

Le ridicule compensé.

Puisque nous en sommes sur M. de Voltaire, je vais ramasser sur lui quelques anecdotes qui seront peut-être de votre goût. II souhaita autrefois de remplacer le cardinal de Fleury à l'Académie française, et il dit aux académiciens, en leur demandant leurs voix, que le roi lui avait ordonné de solliciter. Un seigneur, qui se douta qu'on faisait parler le prince, osa lui demander un jour ce qui en était : « Cet étourdi (Voltaire) a si souvent pris le nom de Dieu en vain , qu'il peut prendre le mien de la même manière, » répondit ce monarque. Voltaire, pressant M. de Fontenelle de lui donner sa voix pour l'Académie : « Il faut attendre^ lui répondit Fontenelle. — Mais que diriez-vous à l'abbé Le Blanc s'il vous faisait la même demande? ajouta Voltaire. — Je lui dirais A' espérer », répartit Fontenelle. 11 faut observer que Voltaire mit l'abbé Le Blanc comme l'homme de la littérature française qu'il méprisait le plus. Le discours que Voltaire prononça lorsqu'il fut reçu à l'Académie française eut des censeurs et des partisans. Fréret, secrétaire de l'Académie des inscriptions et ennemi de Voltaire, en fit la lecture dans trois ou quatre sociétés différentes, commençant tantôt à un endroit et tantôt à un autre sans qu'on s'en aperçût; il prouva par là que l'ouvrage était très-décousu, qu'il n'y avait point d'ordre, et que ce qui était à la fin pouvait devenir le commencement de • Touvrage sans rien déranger. Lorsque Voltaire fut reçu à l'Académie française, l'abbé d'Olivet répondit à son discours. Un jeune étourdi, au sortir de cette assemblée, se rendit dans un cercle où il dit qu'il venait de l'Académie; on lui demanda comment les choses s'étaient passées : « J'ai entendu , répondit-il , une sotte demande et une sotte réponse. » L'abbé d'Olivet, qui se trouvait là et que notre étourdi n'avait pas remarqué , ré-

pondit : a Mesdames, vous savez que de ce que la médisance publie, il en faut toujours retrancher la moitié : la demande de M. de Voltaire a été très-ingénieuse et ma réponse très-ennuyeuse. » On croit que l'abbé n'a jamais rien dit de plus vrai ni de plus joli en sa vie. Un avocat, homme de beaucoup d'esprit, appelé Juvigny, ayant écrit pour Travenol, Voltaire, qui était maltraité, alla se plaindre au chef des avocats, qu'on appelle bâtonnier. « Je trouve Voltaire bien hardi d'aller chez un bâtonnier », répondit Juvigny. Cela fait allusion, comme vous voyez, aux aventures fâcheuses qu'a eues Voltaire.

En vous annonçant Y Anti-Lucrèce^ j'ai eu Fhonneur de vous promettre l'histoire du cardinal de Polignac, son auteur. Voici ce que je m'en rappelle ; il faudrait plus de temps que je n*ai pour mettre tout cela dans un certain ordre.

Cet homme célèbre était d'une maison ancienne et distinguée du Languedoc; il fut nourri à la campagne. Sa nourrice, qui était fille et qu'une première faute n'avait pas rendue plus sage, en fit une seconde. Frappée de tout ce qu'elle avait à craindre, elle s'enfuit sur la fin du jour et disparut après avoir porté l'enfant sur un fumier où il passa toute la nuit; on l'y trouva le lendemain sans qu'il lui fût amvé aucun accident. Destiné à l'état ecclésiastique, l'abbé de Polignac fit ses études dans l'Université de Paris. Le cartésianisme commençait à la partager. Le jeune abbé tomba sous un professeur entêté d'Aristote, et cependant il étudia la nouvelle philosophie. A la fin de son coure, il soutint deux thèses, la première sur l'ancienne philosophie par complaisance pour son maître, et la seconde sur le cartésianisme, qui paraissait dans des thèses publiques pour la première fois. Le duc de Chaulnes ayant été envoyé en Italie, sous le pontificat d'Alexandre VIII, pour réconcilier les cours de France et de Rome, voulut que Polignac, presque enfant, eût part à cette négociation. Le nouveau pape se plaignit en riant que ce jeune abbé était un vrai séducteur : « Il ne me contredit

jamais, disait-il, il parait être toujours de mon avis, et je ne sais comment pour l'ordinaire il m'entraîne toujours dans le sien..» Louis XIY dît aussi dans le même temps : a 11 m'a toujours contredit, et il m'a toujours plu. » Vous savez, madame, qu'en 1692 il fut chargé d'aller mettre le prince de Conti sur le trône de Pologne; il ne réussit pas, et fut relégué dans son abbaye. Quand le duc d'Anjou fut appelé à la succession d'Espagne, l'abbé de Polignac écrivit à Louis XIV : « Sire, si les nouvelles prospérités de votre maison ne font pas finir mes malheurs, elles me les font du moins oublier. » Ce mot plut si fort au roi qu'il fut rappelé. L'abbé de Polignac fut envoyé à Rome en qualité d'auditeur de rote. Le cardinal de La Trémouille, chargé dans cette cour d'une affaire que Louis avait fort à cœur, écrivit qu'il ne pouvait rien sans Polignac qui, en effet, obtint tout de Sa Sainteté. Les deux ministres écrivirent chacun de son côté au monarque, et ils se faisaient réciproquement honneur du succès de la négociation. Le roi, charmé d'un procédé si noble, le répandit dans toute la cour. Polignac, indigné, à Gertruidemberg où il était plénipotentiaire de la France, de la hauteur des Hollandais, leur dit : « On voit bien, messieurs, que vous agissez en gens qui ne sont pas accoutumés à vaincre. » Les Hollandais, voyant d'un mauvais œil le congrès d*Utrecht, voulurent l'empêcher : « Messieurs, leur dit Polignac, nous traiterons chez vous, nous traiterons sans vous, nous traiterons de vous. » Vous savez, madame, que sur la fin du règne du feu roi, le jansénisme, qui avait pour chef le cardinal de Noailles, fit beaucoup de bruit. Louis, qui sut que le cardinal de Polignac excusait Noailles, lui dit d'un ton sévère : « Monsieur, la vérité n'est qu'une : vous vous plaignez à moi du cardinal de Noailles et dans le public vous parlez différemment, expliquez-vous désormais d'une même façon. » Polignac fut atterré par ce mot. Parlant un jour confidemment à une dame, il lui dit que le roi le regardait comme un homme superficiel , M""'' de Mainienon comme un homme léger, les cardinaux de Rohan et de Bissy comme un homme qu ils avaient mis à leurs pieds, le public comme un homme déshonoré. Le cardinal de Polignac, étant ministre du roi à Rome en 1724 , forçia le projet de détourner le Tibre. Il savait que dans les révolutions romaines le parti victorieux jetait dans l'eau les statues du parti abattu : il avait formé le dessein de les en

tirer, et le pape y avait consenti. Malheureusement il ne se trouva pas assez riche pour exécuter ce dessein. Le pape, par des raisons qu'il serait trop long de déduire, ne voulait pas donner le chapeau à M. l'abbé de Fleury. Polignac se jeta aux pieds du pontife pour le fléchir ; il sentait que si le pape s'obstinait, on en rendrait responsable le ministre. Le pape se laissa toucher par l'affliction de Polignac, et se rendit aux sollicitations de la cour de France. Les expériences de Newton sur les couleurs avaient été tentées plusieurs fois en France, et toujours sans succès. Le cardinal de Polignac soutint toujours que des choses avancées par Newton ne devaient pas être niées légèrement, et il fit recommencer ces expériences, qui réussirent presque toutes. On ne peut croire combien les Anglais ont eu de reconnaissance pour Polignac. Un seigneur étranger attaché au service d'Angleterre, et qui vivait à Rome sous la protection de la France, tint un jour à Polignac des discours peu mesurés; -le cardinal lui dit avec un sérieux mêlé de douceur : n J'ai ordre, monsieur, de protéger votre personne et non pas vos discours. » Le cardinal de Polignac parlait très-bien, mais il parlait tout le temps ; le cardinal de Fleury, au contraire, faisait très-bien la conversation ; sur quoi Voltaire dit un jour que des dialogues de Fleury et des monologues de Polignac on ferait une trèsbonne pièce. Maupertuis disait de cette Éminence qu'elle parlait bien mieux des choses qu'elle n'entendait pas que les autres hommes ne parlent des choses qu'ils savent le mieux. M"* la duchesse du Maine, entendant expliquer certain système de philosophie un peu hardi, demanda à ce propos au cardinal quelle diflérence il y avait entre elle et sa montre : « C'est, madame, lui répliqua Polignac, que votre montre marque les heures et que vous les faites oublier. »

— Les Talents lyriques , ballet représenté pour la première fois en 1739, viennent d'être remis au théâtre avec grand succès. La musique est du célèbre Rameau : je ne crois pas que personne soit tenté de revendiquer les paroles. Rameau a dit qu'il mettrait en musique la Gazelle de France ; je ne suis pas éloigné de le croire puis qu'il y a mis les Talents lyriques. Cet ouvrage a été fait dans la société de M'*'' Rersin. Bien des personnes y ont travaillé, aussi le style n'en est-il pas uniforme, ce qui est un plus grand défaut dans un poème lyrique que dans tout autre.

La poésie, la musique et la danse font le sujet des trois entrées. Si la fable de chaque acte eût été mieux choisie ou mieux traitée, ce serait un des plus jolis ballets. Dans le premier acte, Sapho, qui est le principal personnage, aime Alcée. C'est un courtisan poète comme elle. Alcée a un rival nommé Télëme qui le fait exiler. Sapho , chargée de donner une fête au roi , imagine de peindre les maux qu'elle éprouve par l'absence de son amant. Le monarque est attendri, il rappelle Alcée et unit les deux amants. Dans le second acte, Tyrtée, Lacédémonien qui avait une voix brillante, las de voir ses compatriotes languir dans l'oisiveté et risquer leur gloire, chante les hauts faits des héros et les exploits guerriers. Il anime par ses chants harmonieux Taudace des Lacédémoniens, les mène au combat et les fait triompher. On paye un si grand service par la main d'une jeune Lacédémonienne qui lui avait été refusée jusqu'alors. Dans le troisième acte, Mercure, parcourant la terre, est arrêté dans un hameau par les appas de la bergère Églé. Terpsichore, qui y vient souvent donner les règles de son art aux bergers et aux bergères et qui a de la prédilection pour la jeune Églé , annonce une fête où la charmante Églé pourra faire choix d'un amant. Mercure, qui y est déguisé, est préféré par la bergère, et Terpsichore confirme ce choix. On trouve la fête de Sapho trop triste et trop longue ; tous les vers de cette entrée sont jugés détestables, excepté ceux-ci :

Un jour passé dans les tourments

Paraît aux vrais amants

Aussi long que la vie ;

Mais il est des moments Où Ton oublie Les jours passés dans les tourments.

Il n'y a ni variété ni intérêt dans l'acte de Tyrtée. Le troisième platt généralement, la musique surtout en est délicieuse. Notre divine haute-contre Jélyotte y ravit tout le monde. Quelques personnes de bon go&t croient pourtant que son cbaQt ^t trop l&ché et un peu mignard; il n'est pas bien loin du précieux. Ce qui est sûr, c'est que ce qui platt en lui déplaît en un autre.

— Il parut, il y a quelques années, un ouvrage intitulé Ana^ I. 6

tomie de Bayle. On vient de redonner ce livre sous le titre d'Examen critique des ouvrages de Bayle ^ Le but de cette maussade critique est de prouver que les ouvrages de cet auteur sont remplis : 1* d'obscénités; 2* d'erreurs; S* de principes qui conduisent à l'athéisme; A® de mauvaise foi; 5* de raisonnements faux. L'auteur de cette critique a souvent raison, mais comme un sot peut l'avoir avec un homme d'esprit, un barbouilleur de papier avec un grand écrivain, un docteur avec un philosophe. A la suite de VExamen critique, on a mis quelques entretiens pédantesques et scolastiques sur la raison qu'on prétend trop dégradée par Bayle dans son dictionnaire, et trop élevée dans son commentaire philosophique. Le P. Lefèvre, jésuite , auteur de ces deux ouvrages, n'est pas seulement indigne d'écrire contre Bayle, il ne mérite pas même de le lire. L'esprit monacal s'y fait sentir à chaque ligne ; chaque page porte l'empreinte de l'ouvrier qui Ta faite.

Depuis qu'on ne lit plus, qu'on n'entend plus en France les Grecs et les Romains, nos compilateurs ont consacré leurs veilles aux postes français. On vient de vous donner un troisième commentaire sur Despréaux. Brossette, homme doux et modeste, ami et confident de son héros, a ouvert avec succès la carrière, il nous a rendu bonnement les conversations qu'il avait eues avec Boileau. L'abbé Souchay, qui, ne pouvant avoir de l'esprit, cherchait à trafiquer celui des autres, redonna les notes de Brossette avec quelques changements puérils ou ridicules. Un trait de plaisanterie vous fera voir qu'on comptait pour rien le travail du nouvel éditeur. Il eut le courage de briguer une place à l'Académie française, et il fit les visites qui sont d'usage en ces occasions. Il venait d'être renvoyé à la porte du duc de Villars, lorsque Piron arriva chez ce seigneur. « Qu'est-ce qu'un abbé Souchay, qui demande à être reçu à l'Académie, a écrit?

1. Amsterdam (Paris), 174'3, in-12. Réimpression de Bayle en petit ou Anatomie é» ses ouvrages et des Entretiens sur la raison, du même auteur.

dit le duc au poëte. — Son nom à votre porte, » répliqua Piron.

M. de Saint-Marc vient de nous donner une nouvelle et belle édition du texte et des commentaires avec quelques additions. Comme le commentaire de Brossette est fort répandu, je suppose que vous l'avez vu ; ainsi je vais rédiger tout ce que les deux autres, moins connus, renferment de particulier et d'agréable.

Au rapport de Despréaux, M"« de La Fayette comparait un traducteur à un laquais que sa maîtresse envoie faire un compliment à quelqu'un. Ce que sa ma!ti*esse lui aura dit en termes polis, il va le rendre grossièrement, il l'estropie.

Despréaux, pressé par une dame de faire un quatrain sur la conquête de Mons par Louis XIY, imagina ces quatre vers qu'il lui dit :

Mons était, dit-on, pucelle.

Qu'un roi gardait avec le dernier soin ; Louis le Grand en eut besoin, Mons se rendit : vous auriez fait comme elle.

Racine et Despréaux ne savaient que parler devers. C'est sur eux qu'est faite la maxime de La Rochefoucauld qui dit: a C'est une grande pauvreté que de n'avoir qu'une sorte d'esprit. » Voici des vers trës-agréables qu'on a faits pour être mis au-dessous du portrait de Despréaux :

Tel fut notre grand satirique.

Quiconque à la rime s'applique Doit avoir un portrait si beau^ Et pour mieux se tenir en garde.

Écrire au-dessus du tableau :

« Rimeur, Despréaux te regarde! »

Le maréchal de La Feuillade montra un sonnet à Despréaux qui le trouva mauvais : « Vous êtes bien délicat, lui dit La Feuillade, de ne pas approuver ce que le roi a trouvé bon. — Je ne doute pas, répliqua Despréaux, que le roi ne soit très-expert à prendre des villes et à gagner des batailles, mais avec votre permission, je crois me connaître en vers aussi bien que lui. » Làdessus, le maréchal accourut chez le roi et lui dit d'un air impétueux : « Sire, n'admirez-vous pas l'insolence de Despréaux qui dit se connaître en vers un peu mieux que Votre Majesté ?

— Oh ! pour cela, répondit le roi, je suis fâché de vous dire qu'il a raison. »

Le prince de Conti engagea, pour ainsi parler, la querelle des anciens et des modernes en disant : « Si Despréaux ne ré> pond pas à Perrault, j'irai moi-même à l'Académie française, et j'écrirai à.sa place : Tu dors, Brutus. » Quoique Dacier fût idolâtre des anciens. Despréaux n'en faisait point de cas et disait de lui : a C'est un homme qui fuit les Grâces, et les Grâces le fuient pareillement. » Despréaux disait à M. et M*"* Dacier, tous deux traducteurs et tous deux avantageux : « Vous avez beau faire et beau dire, je n'appelle gens d'esprit que ceux qui ont de belles pensées, et non pas ceux qui entendent les belles pensées d'autrui. » Le P. Ferrier, jésuite, ayant été fait confesseur du roi. Despréaux, en l'abordant pour lui faire compliment, lui dit : (( Mon Père, je viens vous montrer un spectacle assez nouveau pour vous, ce sont des yeux qui ne vous demandent rien. » Tout le monde allant faire compliment à M. Le Pelletier devenu contrôleur général, Despréaux lui dit : « Monseigneur, je n'envie de votre nouvelle dignité que l'occasion que vous allez avoir de faire plaisir à bien des gens. » Racine était naturellement railleur et malin ; il poussa un jour si vivement Despréaux, qui avait avancé quelque chose qui n'était pas juste, que celui-ci fut obligé de lui dire : « J'ai tort, monsieur, mais j'aime encore mieux avoir tort que d'avoir aussi orgueilleusement raison que vous l'avez. » C'est un usage en Normandie que les aines ont presque tout le bien de la famille, et qu'il en reste fort peu aux cadets. Despréaux, faisant allusion à cet usage, disait : u Les vers de Thomas Corneille comparés à ceux de Pierre Corneille font bien voir que le premier n'est qu'un cadet de Normandie. » Despréaux ne mangeait nulle part, pas même chez ses meilleurs amis, sans être prié. Il disait que la fierté du cœur est l'attribut des honnêtes gens, mais que la fierté d'air et de manières ne convenait qu'à des sots. De toutes les épigrammes que Despréaux avait lues, il n'en estimait aucune autant que celle-ci :

Gi-gtt ma femme. Âhl qu'elle est bien Pour son repos et pour le mlenl

On remarque comme une chose singulière ((ue Despréaux

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naquit dans la même chambre où la Satyre Ménippée^ si connue sous le nom de Caiholicon d* Espagne^ fut composée. Un ecclésiastique de condition, parlant à Despréaux contre la pluralité des bénéfices, lui dit que s'il en avait un de cinq cents écus il n'en accepterait pas d'autre. Le même hiver, il attrappa trois bénéfices qui faisaient 26,000 francs. « Qu'est devenu, lui dit Despréaux, ce temps d'innocence où vous trouviez la multiplicité des bénéfices si dangereuse? — Eh, monsieur, si vous saviez combien cela est bon pour vivre ! reprit l'abbé. — Je ne doute pas que cela ne soit pas bon pour vivre, repartit Despréaux, mais pour mourir, monsieur l'abbé, pour mourir.... » Lorsque Despréaux fut reçu à l'Académie française, il fit un assez mauvais discours qui occasionna l'épigramme suivante :

Boileau nous dit dans son écrit Qu'il n'est pas né pour réloquence; Il ne dit pas ce qu'il en pense.

Mais je pense ce quMl en dit.

Despréaux disait d'un homme qui parlait lentement que les oui et les non étaient des périodes dans sa bouche. Le maréchal de Grammont prétendait que Boileau n'avait jamais rien dit de plus joli en sa vie. Comme Despréaux faisait les vers avec beaucoup de difficulté et qui sentent un peu le travail, l'ingénieux Chapelle lui disait : u Tu es un bœuf qui fait bien son sillon. » Un poète peu connu, appelé Robin, a fait l'épigramme que vous allez lire :

Un critique fameux qu'on appelait Boileau,

Sur le droit qu'il avait de boire en THippocrène

Gomme dans les eaux de la Seine,

Repose avec sa muse au fond de ce tombeau.

Mais quand mes vœux pourraient le placer près des anges

En disant pour son ftme un seul De Profundis^

Passant, que ferait-il étant en Paradis

Où Ton n'est occupé qu*à chanter des louanges?

— Vous connaissez, madame, la Théodicée; Leibnitz y a établi l'optimisme. Ce grand philosophe prétend que, dans la création de cet univers. Dieu a fait de son mieux, qu'il ne pouvait pas faire autrement, n'y ayant pas d'apparence que sa bonté tou-

jours portée au mieux, et sa sagesse parfaitement instruite de ce mieux, lui eussent permis de choisir le moins bien en concurrence du meilleur. Newton et Glarke attaquèrent ce système ; ils prétendaient prouver que l'optimisme réglait Dieu comme un automate, et qu'il ne pouvait faire que le monde existant. Ils soutinrent qu'un monde serait plus parfait que celui qui existe. Leibnitz répondit à tout cela de son mieux, et le démêlé n*eut pas alors d'autres suites.

L'illustre Anglais, M. Pope, a renouvelé fortement et agréablement ce système dans son Essai sur V homme. Ce g^^nd poète y soutient, quoique en termes couverts, que le monde est sorti des mains de Dieu tel qu'il est, que le désordre qui y règne est un ordre réel, que l' amour-propre, l'état d'innocence et le péché originel sont des chimères. Cet ouvrage que l'abbé du Resnel nous. avait rendu en assez bons vers, était depuis longtemps sans scandale dans les mains de tout le monde, lorsqu'un écrivain enthousiaste est venu sonner l'alarme par trois lettres très-vives : la première est employée à développer la doctrine de Pope, et cela avec adresse; la seconde à prouver la conformité de cette doctrine avec celle des plus fameux incrédules. Voltaire, Bayle, Spinosa, et, à peu de chose près, l'agresseur a encore raison en ce point ; la troisième devait avoir, ce semble, pour objet de combattre la doctrine attaquée : cela était difficile et on a mieux aimé se livrer à l'aigreur théologique. C'est mal servir sa cause que d'agir ainsi : « Qui se fâche, disait autrefois Voltaire, a l'air de n'avoir pas raison. »

Les comédiens français ont donné trois nouvelles pièces; en voici l'idée :

Numa Pompilius avait fait croire aux Romains qu'il était en commerce avec la nymphe Égérie, et que cette déesse lui dictait les lois qu'il publiait. M. de Saint-Foix, auteur de deux petites pièces qui ont réussi, r Oracle et les Grâces^ a voulu mettre ce trait d'histoire en action et en faire une comédie en

un acte ^ Le public s'imaginait que l'auteur, qui a assez d'invention, trouverait le secret d'égayer le sujet. Dans la première scène, Numa ordonne à un de ses confidents, qu'il a fait déguiser sous la forme de grand prêtre, de découvrir par le moyen de Camille, aimée de ce confident, si Égérie est bien persuadée de sa divinité et si elle n'a pas quelque passion dans le cœur. Égérie, cette prétendue déesse, avoue à Camille, sa confidente, qu'elle est lassée de sa divinité, dont elle doute beaucoup, et qu'elle n'est pas insensible aux hommages d'un berger aimable qui vient lui offrir régulièrement de l'encens et des fleurs. Ce berger paraît dans l'instant ; Camille exhorte la déesse à découvrir son amour. Elle répond qu'elle ne pourra jamais s'y résoudre. Camille résiste et soutient qu'une déesse, fût-elle plus belle que Vénus, est obligée de faire quelques avances, et qu'il suffit de mettre dans ses discours quelque dignité. Après ce conseil, Camille se retire. Égérie et le berger ont une conversation froide et languissante : Égérie craint d'en dire trop, et le berger de manquer de respect. Camille, qui est allée rendre compte à Numa de ce qui se passe, vient retrouver Égérie, qui se plaint de la froideur du berger. Camille l'engage à retourner dans son temple où le berger s'est allé prosterner. Numa arrive avec le faux prêtre, et il lui apprend, ainsi qu'à Camille, qu'Égérie est sa fille et non une déesse, et que le berger qu'elle aime est le fils de Rémus, qu'il va les unir, et déclare Tullus, c'est le nom de ce prince, son successeur à la couronne. Égérie revient avec Tullus, et la pièce finit par le double mariage de Tullus et d'Égérie, et du prétendu grand prêtre et de Camille. Cette pièce a deux défauts essentiels : de manquer d'action et de vraisemblance; d'ailleurs le dialogue est si froid que le public lui a défendu de reparaître.

La seconde pièce est intitulée F École amotireusey comédie en un acte et en vers. C'est un tableau plein de délicatesse et dans le vrai goût de l'Âlbane. Julie, jeune, belle et riche, ne veut écouter aucun amant, ni môme entendre parler d'amour. Pour vivre plus à son gré elle se retire à la campagne, où trois amies la vont visiter; une des trois a un frère idolâtre

1. Imprimée dans les OEuoreê de théâtre de Tauteor (Paris 177S, 4 yoI. ia-i2), wus le titre de Égérie.

^« Imprimée sous le titre de Julie, ou VHeureiue Épreuve,

de Julie. On imagine, pour égayer la belle solitaire, de prendre des habits d'homme et de lui parler conformément à ce dég^uisèment. Lucile, pour placer là son frère, refuse cette partie et le fait accepter comme une amie à laquelle elle est extraordinairement attachée. Julie doit donner un prix à celle qui s'acquittera lé mieux de son rôle et qui lui parlera d'amour le moins ennuyeusement.

Celle qui commence parle d'amour d'un ton précieux et avec une affectation qui révolte Julie. La seconde s'avance vers Julie d'un air vif et coquet, et parle le langage d'un petit-maître; Julie sourit simplement et adresse poliment la parole à l'étrangère dont l'embarras est inexplicable. Julie la rassure. Alors cet amant déguisé s'exprime comme il pense; il peint l'amour qu'il ressent avec toute la vivacité et toute la décence qui conviennent à un cœur véritablement touché. L'espérance, la crainte, le désir déplaire, l'animent tour à tour ; il prend successivement tous les tons du sentiment. Julie ne s'intéresse pas seulement à ses discours, elle lui répond avec feu, et convient qu'on ne peut parler de tendresse à la femme la plus indifférente sans lui causer d'émotion. L'intérêt redouble de part et d'autre ; Julie s'attendrit par degrés et donne le prix qui a été proposé à l'aimable étrangère. C'est là le moment de se déclarer. L'amant en profite et se jette aux genoux de Julie en lui demandant un plaisir plus flatteur. Julie, étonnée, accorde son cœur et sa main à celui qu'elle reconnaît pour son vainqueur. Cette pièce a été fort applaudie et a fait plaisir parce que tout se passe en action, et que le spectateur a sous les yeux un tableau fort bien dessiné; l'ouvrage est faiblement écrit, mais la pièce a été parfaitement jouée.

La troisième est intitulée Aphos; c'est une pièce allégorique en vers et en un acte, dont le but est de prouver qu'il n'y a pas de plaisir sans sentiment. Junon, détestant les désordres que les dieux commettent, dans le ciel , descend sur la terre pour chercher l'Amour qui tâche d'y réformer les abus qu'on fait de son pouvoir, surtout en France où les amants veulent triompher aussi rapidement que les guerriers. Junon et l'Amour commencent par se plaindre : la première, des débauches qui se commettent dans l'Olympe, et l'Amour, du mauvais exemple que les dieux donnent à la terre.

Ils débitent l'un et l'autre plusieurs épigrammes trës-saillantes et confonnes au sujet ; ensuite Junon dit à l'Âmour qu'elle a éloigné Hébé des dieux, qui auraient pu la séduire, et qu'elle lui adonné du goût pour le Sentiment, auquel elle la veut unir. L'Amour rit du projet de Junon, en disant que le Sentiment ne suffît pas à une déesse jeune et jolie, et qu'elle connaîtra le Plaisir avant le Sentiment. Hébé ne tarde pas à paraître et à se plaindre de l'ennui que lui cause le Sentiment, qui paraît et est congédié sous quelque prétexte. Dans cet intervalle le Plaisir paraît. Hébé, sans le connaître, veut le fuir, mais un charme secret l'arrête et la rend attentive à ses discours. La conversation du Plaisir est vive et piquante, celle du Sentiment est froide et languissante. Comment Hébé ne préférerait-elle pas l'un à l'autre? le Plaisir s'aperçoit de sa conquête et presse Hébé de répondre à sa passion ; elle lui avoue qu'elle ne le hait point; cela ne suffit pas au Plaisir, qui veut absolument lui baiser la main ; c'est le fruit défendu. Hébé, après bien des façons, accorde enfin cette faveur tant désirée par le Plaisir, qui quitte sa conquête sur-le-champ et fort brusquement. Hébé se désole et se repent d'avoir quitté le Sentiment, qui paraît alors. Dès qu'elle l'aperçoit, elle tâche de se remettre de son trouble et reçoit avec plein de tendresse l'amant qu'elle doit épouser par ordre de Junon. Le Sentiment, lui expose la crainte qu'il a de son inconstance, et dit qu'il a vu en songe un rival odieux qui lui baisait la main. Hébé demeure interdite d'abord, puis elle querelle le Sentiment de donner dans ces visions. Le Sentiment tâche de se justifier et parait plus tendre que jamais. Hébé en est touchée, et le Sentiment sort pour presser Junon de ne plus retarder son bonheur. Le Plaisir reparaît alors; nouvel embarras pour Hébé qui lui fait les plus vifs reproches. Le Plaisir n a jamais tort, et il rebaise la main d'Hébé. Le Sentiment, qui a obtenu de Junon ce qu'il souhaitait, revient avec cette déesse et avec l'Amour qui doit les unir. Le Plaisir est aux genoux d'Hébé, jouissant de toute sa main. Junon et le Sentiment sont pétrifiés, r Amour se moque de la crédulité de Junon. Cependant il offre de raccommoder le Sentiment et Hébé. Alors Mercure descend du ciel et apporte les ordres du Destin, qui a décidé qu'Aphos, qui était avant la révolte des Titans tout à la fois le dieu du sentiment et du plaisir, et qui avait été divisé en deux par les

géants rentrera dans ses droits, et qu'à l'avenir le Sentiment et le Plaisir ne feront qu'un. Junon et l'Amour disent qu'il faut se conformer à l'arrêt du Destin et marier Aphos avec Hébé, ce qui termine la pièce. Cette pièce a reçu des éloges inQnis. Nous n'aimons pas cependant les pièces allégoriques, et encore moins les dieux sur le théâtre de la comédie ; on les renvoie à l'Opéra. Cependant l'élégance, l'esprit, le feu, et l'espèce de jouissance du Plaisir, qui triomphe d'Hébé, ont aussi triomphé de notre répugnance pour ce genre. Bien des spectateurs préfèrent F École amoureuse à Aphos^ mais ce ne sont pas les plus éclairés. Le sujet de V École amoureuse est naturel et théâtral, le sujet à Aphos est métaphysique et demande beaucoup d'attention; il y a des gens que cette attention fatigue. Si t École amoureuse a plus de succès aux représentations, ce qui n'est pas encore décidé, il est toujours certain que la lecture à* Aphos fera plus de plaisir.

Vous connaissez les grâces touchantes et naturelles de M"^' Deshoulières; on vient d'imprimer un assez grand nombre de ses poésies qui n'avaient pas vu le jour ; on n'a pas donné tout ce qu'on a trouvé d'ouvrages posthumes, on a choisi, et, à ce qu'il me parait, assez heureusement ^ L'éditeur a accompagné son présent d'une vie de la dame, où vous ne trouverez que des faits ennuyeux et mal exprimés. S'il y a quelque chose de curieux dans cette préface historique, c'est l'aventure que je vais transcrire.

M*"* Deshoulières étant allée voir une de ses amies à la campagne, on lui dit qu'un fantôme avait coutume de se promener toutes les nuits dans l'un des appartements du château, et que depuis bien du temps personne n'osait y habiter. Gomme elle n'était ni superstitieuse, ni crédule, elle eut la curiosité,

1. Œuvres complètes de Jlf"*' et if"« Deshoulières, Nouvelle édition augmentée de leur éloge historio^e (par de Chambon). Paris, 17i7, 2 vol. ia-12.

quoique grosse alors, de s'en convaincre par elle-même, et voulut absolument coucher dans cet appartement. L'aventure était assez téméraire et délicate à tenter pour une femme jeune et aimable. Au milieu de la nuit, elle entendit ouvrir sa porte; elle parla, mais le spectre ne lui répondit rien; il marchait pesamment et s'avançait en poussant des gémissements. Une table qui était au pied du lit fut renversée et les rideaux s'entr' ouvrirent avec bruit; un moment après, le guéridon qui était dans la ruelle fut culbuté, et le fantôme s'approcha de la dame. Elle, de son côté, peu troublée, allongeait les deux mains pour sentir s'il avait une forme palpable; en tâtonnant ainsi, elle lui saisit les deux oreilles sans qu'il y fit grand obstacle. Ces oreilles était longues et velues, et lui donnaient beaucoup à penser. Elle n'osait retirer une de ses mains pour toucher le reste du corps, de peur qu'il ne lui échappât, et pour ne point perdre le fruit de ses travaux elle persista jusqu'à l'aurore dans cette pénible attitude. Enfin, au point du jour, elle reconnut l'auteur de tant d'alarmes pour un gros chien assez pacifique, qui, n'aimant point à coucher à l'air, avait coutume de venir chercher de l'abri dans ce lieu, dont la serrure ne fermait pas. Le lendemain, elle railla de leurs frayeurs ses hôtes étonnés de sa bravoure.

— Nous venons de recevoir de Hollande un ouvrage intitulé Direction pour la conscience aCun Roi *. C'est le détail de toutes les fautes que peut faire un monarque dans le gouvernement de ses États et la conduite de son peuple. Cet ouvrage, qui est encore peu connu, ne peut manquer de faire beaucoup de bruit. On l'attribue à l'illustre auteur du Tilèmaque^ et on prétend qu'il a été fait pour le duc de Bourgogne. La morale de l'ouvrage me ferait croire qu'il est de M. de Fénelon, le style m'en ferait douter; ce sont ses principes, mais ce n'est pas son langage. Ce livre n'est pourtant pas mal écrit ; on y trouve de l'exactitude et du naturel, mais point de cette élégance qui caractérise cette plume célèbre. On a jeté à la fin de cette brochure un morceau de politique qui est de main de maître.

— Le roi, pour embellir sa maison de Cboisy, a ordonné

1. Destiné d'abord à l'édition de Télimaquê, publiée en 1731 par le marquis de Fénelon, neveu de l'auteur, VExamen de conscience pour un roi (c'est là le titre primitif) parut en 1747, in-12, sous la rubrique de Londres.

onze tableaux d'histoire aux meilleurs peintres de son royaume. Chaque artiste a été le maître de choisir son sujet, et on lui a payé son travail d'une bourse de jetons ou d'une médaille de la valeur de deux cents livres à son choix. C'est peu pour un grand roi et trop pour les artistes qui ont très-mal répondu au choix du prince et mal soutenu l'honneur de notre école. Ces tableaux ont été exposés au Louvre. Voici le jugement qu'en a porté l'abbé Le Blanc dans son ouvrage imprimé ^

Le premier tableau est de Restout. Il représente Alexandre quiy après avoir bu le breuvage qui lui a été préparé par Phi-lippey son médecin^ lui donne à lire la lettre dans laquelle on lui marque que son médecin voulait ïempoisonner. Le trèsbeau côté de ce tableau est l'ensemble; toutes les parties concourent parfaitebient au but général. Il manque de la noblesse à la figure principale : Alexandre a l'air d'un Lazare qui ressuscite.

Le second tableau, qui est de Van Loo, représente Silène^ nourricier et compagnon de Bacchus. Le coloris du tableau est parfait, chose remarquable dans un temps où cette partie est un peu négligée en France : on a trouvé trop blanches les chairs de Silène.

Le troisième tableau, qui est de Dumont, représente Muiius Scœvola qui se brûle le poing pour avoir tué le secrétaire die Porsenna au lieu de Porsenna même. Scœvola a une attitude peu naturelle. Le roi est représenté un diadème sur la tête, ce qui est très-mal entendu, parce que, en ce cas, le Romain n'a pas pu se tromper. La figure du secrétaire est admirable, et les figures si bien disposées que leur multitude ne cause point de confusion.

Le quatrième tableau, qui est de Boucher, représente /upiter changé en taureau^ portant sur son dos Europe qu'il en-lève par surprise. II n'y a rien de plus élégant, de plus gracieux^ de plus voluptueux que cette composition. En général, son coloris n'est pas beau, et la couleur de rose y domine trop.

1. Voir dans le livret du Salon de 1747 une longue description de ces tableaux exposés dans la Galerie d*Apollon. La Lettre (de l'abbé Le Blanc) sur reocposition des ouvrages de peinture, de sculpture, etc. {de Vannée 4747), in-12, est ornée d'un frontispice gravé par Le Bas d'après un dessin de Boucher.

Le cinquième tableau, qui est de Natoire, est tiré d'Anacréon; c*est une Fêle de Bacchus. La perspective aérienne y est parfaite, et toutes les figures ont une âme infinie. La terrasse de la colline d'où l'on voit Bacchus descendre est trop grise et trop nue.

Le sixième tableau, qui est de Pierre, représente Armide quiy voyant V armée des Sarrasins défaite et craignant de tom^ ber entre les mains de Renaud^ s éloigne et tire de son car^ quais une flèche pour se tuer. Renaud survient et Varrête. Les expressions qui sont sur le visage d' Armide et sur celui de Renaud ne sont ni assez pathétiques ni assez vraies : la figure d' Armide manque de grâces et celle de Renaud n'a pas assez de noblesse. D'ailleurs le peintre a quitté son coloris pour en prendre un maniéré.

Le septième tableau, qui est de Jeaurat, représente Diogène qui, voyant un Jeune garçon boire dans sa main, brise sa tasse comme lui devenant inutile. Le peintre a bien fait de placer le lieu de la scètie dans une place d'Athènes; par là il produit dans son tableau plusieurs habitants de cette ville qui, par l'attention avec laquelle ils regardent Diogène, font valoir davantage l'action de ce philosophe. Il n'y a pas assez de chaleur et de force dans cet ouvrage.

Le huitième tableau, qui est de Collin, représente Pyrrhus dérobé à la fureur des meurtriers de son père et embrassant les genoux du roi d'Esclavoniey auquel on ramène^ d'un air aussi suppliant que s'il était en âge de raison. Ce tableau ne fait pas l'impression qu'une action aussi intéressante devrait produire naturellement, et les figures y sont trop multipliées.

Le neuvième tableau est de Le Clerc; il représente Moïse sauvé des eaux. Les figures sont bien dessinées, mais elles ont toutes la même physionomie; d'ailleurs le coloris n'est pas heureux. Les dixième et onzième tableau^^ii'ont pas été exposés, parce que quelques indispositions ont empêché Galloche et Cazes d'y mettre la dernière main.

L'auteur des jugements que je viens de rédiger en a hasardé d'autres sur quelques morceaux de peinture. On peut y ajouter quelque foi parce que La Tour, notre grand peintre en portraits et en pastels, a conduit la plume de l'auteur, qui n'entend rien à ces matières.

— Puisque j'ai occasion de parler de M. l'abbé Le Blanc, je vais tacher de vous faire connaître cet écrivain, qui a envie de faire du bruit et qui a rêvé qu'il était un grand homme. Cet abbé a fait son entrée dans les lettres par un recueil d'élégies dont on n'a jamais parlé, même en mal. Il fit, quelques années après, une tragédie intitulée Aben-Zaid; quoique faible, on la loua parce qu'on la trouva au-dessus de l'auteur. Il a publié depuis les Lettres d'un Français. C'est un parallèle des Anglais et des Français sur les mœurs, les usages, les talents, les succès, le gouvernement des deux nations. Le premier volume se laisse lire, le second tombe des mains, le troisième indigne. Ces lettres sont écrites d'un style pesant, elles commencent presque toutes par des éloges puérils; les répétitions y sont continuelles, et malheureusement les choses qui y sont répétées sont extrêmement communes. L'abbé Le Blanc est connu à Paris pour un insolent; aussi l'abbé Hubert, homme riche, lui donna-t-il en mourant 4,000 francs pour avoir soutenu la pauvreté avec impudence ; ce sont les termes du testament. — On discourait chez une dame à Paris sur l'orgueil de je ne sais quel homme; l'abbé Le Blanc parut le plus acharné. Quelqu'un, indigné de ce procédé, lui demanda s'il n'avait pas aussi son orgueil : « Il est vrai, dit l'abbé Le Blanc, j'ai de l'orgueil, mais il n'humilie personne. — Non, lui répliqua-t-on, il fait pitié. » L'abbé Le Blanc vient de se faire peindre par La Tour, qui lui a conservé son air arrogant, bas et sot. Ce portrait a donné lieu à l'épigramme suivante qui a couru tout Paris :

La Tour s'est trompé, ce me semble, ËD nous peignant Tabbé Le Blanc; C'était bien assez qu'il ressemble; Hél pourquoi le ral^^ parlant^?

— On vient de publier une Histoire des sièges de Berg-^p- Zoom qui ont précédé celui qui vient de finir. C'est une rapsodie où il n'y a ni connsdssance, ni style, ni goût.

— Il vient de paraître une ode sur la prise de Berg-op-Zoom : les pensées en sont triviales et les expressions basses et gigan-

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