‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 87 sur 113 · Paris^ 1756, in-l · texte numérisé non relu

Paris^ 1756, in-l

comme la fille d'un paysan. M"""" de Rambel, femme riche et de condition qui l'y voit, prend du goût pour elle, l'adopte en quelque manière pour sa fille, et la met dans un couvent pour lui procurer de l'éducation. M. de Tréleux, amant de M"* de Rambel, a les mêmes yeux qu'elle pour Emilie, et par le canal d'une sœur religieuse qu'il a dans la communauté où se trouve cette jeune personne, il l'instruit d'abord et l'entretient de son amour. Sur ces entrefaites, il est forcé de partir pour son régiment, et M'"'' de Rambel, qui s'est aperçue qu'elle avait une rivale, commence par la haïr, continue par la persécuter et vent finir enfin par la marier. Avant que ce projet ait pu être exécuté, M. de Tréleux revient à Paris. Il s'était flatté d'avoir inspiré de l'amour à Emilie, et ne lui avait inspiré que de l'amitié. Il croit la servir en adoptant les idées de M""* de Rambel, et il trouve un jeune homme aimable, à qui on fait un sort heureux et commode pour le déterminer à épouser Emilie. Une terre de M"* de Rambel est choisie pour le lieu de la cérémonie ; mais la nuit du jour où se devait passer cette scène, Emilie s'enfuit avec le chevalier d'Armille, amant qu'on ne lui connaissait pas. Verceuil, c'est le nom du jeune homme destiné à Emilie, suit le ravisseur, l'atteint et le tue; Emilie, de son côté, tue Verceuil. Le marquis de Tréleux, qui se rendait dans cet instant chez M"* de Rambel après avoir appris que Verceuil était son fils, le trouve mort, et par des éclaircissements qu'on tire de la femme qui avait élevé Emilie, il vient à connaître qu'elle est sa fille.

il y a moins d'esprit et de philosophie dans ce roman que dans Favoride^ mais plus de faits, d'ordre et de naturel. La catastrophe, qui devrait être terrible, ne fait point d'eflet, parce qu'elle n'est point préparée. Les éclaircissements et les reconnaissances se font d'une manière qui refroidit l'intérêt. La Marianne de Marivaux me paraît avoir donné l'idée d'Emilie, mais la copie est infiniment au-dessous de l'original.

— Vous connaissez les opéras italiens de l'abbé Metastasio, écrivain difi'us, mais délicieux, et qui joint à beaucoup d'élégance et de délicatesse, du sentiment et du pathétique. Le feu abbé Desfontaines donna, il y a quelques années, en notre langue, un de ces opéras qui n'eut point de succè*». L'abbé Bonnet a publié, l'été dernier, avec le même désagrément, un

volume entier de traductions de cet auteur. Enfin, M. Richelet vient de ramener notre nation au goût du beau simple, en lui présentant une version charmante de quatre des meilleurs opéras de Metastasio, ce sont Adrien^ la Clémence de TituSj Cyrus et Zénobie *. On reproche avec raison à l'auteur italien deux défauts considérables : le premier, de n'avoir qu'un dénoûment pour toutes ses tragédies, le second de prendre hardiment tout ce qu'il trouve de bon dans les poètes français. Quelqu'un faisait remarquer un jour à Voltaire que cet écrivain l'avait beaucoup volé : « Ah ! s*écria-t-il, le cher voleur, il m'a bien embelli. »

— Notre nation, qui se passionne souvent pour des objets frivoles, vient de se partager avec beaucoup de vivacité sur une question assez peu importante. Il s'agit de savoir si le testament politique du cardinal de Richelieu est réellement de ce grand ministre, ou si c'est un ouvrage supposé. L'opinion commune l'attribuait à ce politique; M. de Voltaire a cru qu'on se trompait, et il a osé le dire. Le duc de Richelieu a pris tout cela légèrement, comme il convenait, mais M™® la duchesse d'Aiguillon a cru devoir se fâcher, et elle a fait faire une dissertation pour restituer à son grand-oncle ce qu'elle imagine lui appartenir. Voltaire va répliquer par un écrit qu'il m'a fait l'honneur de me lire et qui m'a paru tout à fait digne de lui '. Tout ce qu'on peut dire de plus fort pour conserver au cardinal de Richelieu le testament politique, c'est qu'il s'en trouve dans la bibliothèque de la Sorbonne une copie de la main de son secrétaire. A ce préjugé on oppose les puérilités, les contradictions, les défauts de bienséance, enfin les antidates dont cet ouvrage est rempli.

— On représente sur le Théâtre-Italien une comédie française en trois actes et en vers, intitulée la Fausse Prévention. Quoiqu'elle paraisse sous le nom d'un M. Dieudé, tout le monde

1. Ce sont les deux premiers volumes de la traduction de Richelet, qui en a douie. Vienne (Paris), 1751-1761.

2. La dissertation de Voltaire sur Tauthenticité de ce testament a été d*abord publiée à la suite des Mensonges imprimés placés d'abord eux-mêmes à la suite de Sémiramis^ 1740, in-12. Il revint sur cette question en 176i, lorsqu*il répondit de nouveau à Foncemagne dont la Lettre sur le testament politique de Richelieu est sans doute celle qui fut écrite à Tinstigation de la duchesse d'Aiguillon.

est convaincu qu'elle est de Tabbé de Voisenon *. Le sujet de la pièce est une femme qui est aimée de son amant, et qui ne se peut pas tirer de la tête qu'il aime uniquement sa rivale. C'est tout ce que j'ai pu comprendre dans un ouvrage sans intrigue, sans nœud, sans dénoûment, sans ordre, sans liaison et sans ombre de bon sens. Il y a pourtant dans l'ouvrage quelques vers heureux, d'assez jolies épigrammes et quelques plaisanteries très-fines qui produiraient un fort bon effet si elles étaient bien placées. Ce spectacle, tel que j'ai l'honneur de vous l'annoncer, attire cependant tout Paris, parce qu'il est suivi d'un ballet très-plaisant. Nous méprisons ici beaucoup le Théâtre-Italien, et par une contradiction assez ordinaire chez nous, on va s'y amuser préférablement au Théâtre-Français. Je me souviens à ce propos d'une plaisanterie qui m'a fait rire autrefois et qui peut-être ne vous déplaira pas.

Un homme fut trouver, il y a quelques années, le plus grand médecin que nous ayons en France, appelé Chirac : a Monsieur, lui dit-il en l'abordant, je me porte mal, et ma maladie, ce sont des vapeurs. — Monsieur, répartit le médecin, je vous ordonne, pour tout remède, d'aller à la Comédie-Italienne et d'y voir jouer Arlequin, qui est très-agréable et très-plaisant. — Monsieur, répliqua le malade, cet Arlequin, c'est moi. »

— L'opéra de Zoroastre continue à essuyer des contradictions. La cour s'est déclarée contre avant qu'il parût; la ville ne lui a pas fait un accueil bien favorable, et les gens que nous regardons ici comme musiciens appellent de ce jugement à la postérité. Ils prétendent que cet ouvrage est le chef-d'œuvre de Rameau, et par conséquent de l'art. Les profanes ont comparé cet opéra au musicien, qui est long, sec, noir et dur.

Le poème essuie encore plus de contraditions que la musique. On prétend que M"* Carton, la plus ancienne et la plus spirituelle de nos filles d'opéra, faisait quelques critiques à Gahusac : (( Vous avez raison, lui dit ce poète, on a donné trop tôt cet ouvrage, et la poire n'était pas encore mûre. — Cela ne l'empêchera pas de tomber, repartit la chanteuse. » Ce mot me rappelle ce que j'ai ouï dire à un de nos philosophes : « Il en est,

1. Elle a en effet été réimprimée au tome U des (Œuvres complètes de Voisenon. Paris, 4781, 5 yoI. iu-8.

disait-il, de certains esprits comme des poires; ils tombent dès qu'ils sont mûrs. » Voici encore trois épigrammes contre le poète qui a fait Zoroastre :

Ombre de Pellegrin, sors du fond du Ténare, Pauvre rimeur sifflé si longtemps et si haut, L*Opéra t*a vengé, ta gloire se répare. Le poète gascon à qui l'on te compare Est au-dessous de toi plus que toi de Quinault.

Deuxième épigramme :

Autrefois de Rameau Ton critiquait le chant. L'un le voulait plus noble et Tautre plus touchant. Les uns dans sa physionomie Le trouvaient homme de génie; D'autres, pour le juger, attendaient qu'il fût mort. Gr&ces à Gahusac! tout le monde esft d'accord.

Troisième épigramme, parodiée de l'opéra même :

Du bon goût, du bon sens idole des humains Il ne reconnaît pas la puissance suprême ; On le juge à ses vers, car il s'est peint lui-même Dans les ouvrages de ses mains.

— Quoique Zoroastre occupe actuellement notre théâtre lyrique, on y représente pourtant tous les jeudis un ancien opéra intitulé les Caractères de F amour ^. Pour réveiller le public endormi par cet ennuyeux ouvrage, on vient d'imaginer un pas de deux tout à fait charmant et dansé par M^^® Labat, qui passe pour tribade, et par la première danseuse de l'Opéra, M''« Lany, qu'on prétend être maîtresse du prévôt des marchands, directeur de l'Opéra. Gela a donné occasion à M. Marmontel de faire les vers suivants :

Monsieur le prévôt des marchands, Ma foi, vous placez bien vos gens; A Labat vous rendez justice :

Elle est homme plus qu'à demi ; Mais, au sortir de la coulisse, Faites bien escorter Lany.

1. Husiqac de Blamont, paroles de Pellegrin, représenté pour la première fois en 1738.

— Puisque je ne puis avoir le plaisir de vous entretenir de bons ouvrages, je ne me refuserai pas la consolation de vc^s conter une action héroïque qui fait le sujet de toutes les coqversations de Paris. Parmi les vagabonds qu'on prend tous les jours pour envoyer dans nos colonies, il s'est trouvé un mendiant qui avait été, il n'y a pas longtemps, domestique du Ju2tr qui l'a interrogé et qui l'a reconnu.- Après quelques réflexioib générales sur la bassesse du métier, le magistrat a demandé a son ancien laquais ce qui avait pu le déterminer à choisir ce genre de vie : « Les besoins de mon maître, a répondu le meodiant ; je sers un of&cier, homme de condition et chevalier de Saint-Louis, que la réforme a privé de tout ce qu'il avait; je trouve dans la charité publique de quoi me faire subsister ^\ec lui. » La cour, informée d'une aventure si singulière, a fait à l'officier une pension de huit cents livres dont, en cas de mon, la moitié est réversible au laquais.

Rîccoboni fils, acteur du Théâtre-Italien, sans figure, sans voix, sans grâce, sans physionomie, et qui ne devient supportable que par l'esprit et l'intelligence qu'il met dans son jeu, vient de publier un ouvrage intitulé l'Art du théâtre^. Cet écrivain place un acteur tragique et comique dans toutes le^ situations où il peut Se trouver, et il lui enseigne tout ce qu'il doit faire pour bien jouer son rôle. Il lui forme le geste, la voix, la déclamation, lui apprend à avoir de la grâce, de la dignité, de la noblesse, l'élève au ton des passions, du sentiment, de la plaisanterie. Quelques traits choisis de ce livre vous le feront mieux connaître.

L'auteur définit l'intelligence du comédien le talent qu'il a de concevoir à chaque instant le rapport que peut avoir co qu'il dit avec le caractère de son rôle, avec la situation où le

1. VArt du théâtre, à madame ***, suivi d*une lettre au sujet de cet ouvraoe- Paris, Simon fils, 1750, in-8.

met la scène, et avec l'effet que cela doit produire dans l'action totale. Par exemple, l'on a dans une scène à dire : bonjour; ce mot est bien simple, et tout le monde entend cela; mais ce n'est pas assez d'entendre que c'est une politesse qui se fait aux gens qui arrivent ou que l'on aborde. II est mille façons de dire bonjour suivant le caractère et la situation. Un amant dit bonjour à sa maîtresse avec cette douceur et cette affection qui fait connaître ses sentiments pour celle qu'il salue ; un père le dit avec tendresse au fils qu'il aime et avec une froideur mêlée de chagrin à celui dont il est mécontent. Un avare même, en disant bonjour à son ami, doit se montrer occupé d'inquiétude. Le jaloux marque une colère que la bienséance empêche d'éclater en saluant un jeune homme qu'il est forcé de recevoir contre son gré. Une suivante dit bonjour d'un toD flatteur et insinuant à l'amant aimé de sa maîtresse, et d'un toD brusque au vieillard qui cherche à l'obtenir sans son aveu. Le petit-maltre salue avec une politesse affectée et mêlée d'un Ion d'orgueil qui démontre que, s'il veut bien vous saluer, c'est par bonté et qu'à la rigueur il n'y serait pas obligé. L'homme dans la tristesse dit bonjour d'un air affligé. Un fourbe salue celui qu'il va duper d'un ton qui doit inspirer la confiance à l'objet de sa trahison et où le spectateur doit apercevoir qu'il médite une fourberie. Dans le chapitre de l'expression, l'auteur a un» idée neuve qui me p<aralL belle et vraie. On croit commu* nément que, pour qu'un acteur exprime avec force les sentiments de son rôle, il faut qu'il en soit affecté. Riccoboni prétend, au contraire, que si on a le malheur de ressentir véritablement ce que Ton doit exprimer, on est hors d'état de jouer. Les sentiments se succèdent dans une scène avec une rapidité qui D'est point dans la nature. La courte durée d'une pièce oblige à cette précipitation qui, en rapprochant les objets, donne à l'action théâtrale toute la chaleur qui lui est nécessaire. Si, dans un endroit d'attendrissement, vous vous laissez emporter au sentiment de votre rôle, votre cœur se trouvera tout à coup serré, votre voix s'étouffera presque entièrement; si vous devez alors passer subitement à la plus grande colère, cela vous serat-il possible? Non, sans doute.

Dans le chapitre des caractères, Riccoboni dit que le caractère influe si fort sur toute la personne, qu'il donne à celui qui

en est dominé une physionomie particulière, une contenance qui lui est propre, un geste dont la façon de penser a forme chez lui l'habitude, une voix surtout dont le ton ne saurait convenir à un caractère différent. La timidité donne une voii faible et entrecoupée, la fatuité a le ton dominant et d'une assurance choquante, l'homme grossier a la voix pleine et l'articulation lourde, Tavare qui passe la nuit à compter son or doit avoir la voix rauque.

L'idée que je me suis formée de ce livre après une lecture réfléchie, c'est que c'est une ébauche plutôt qu'un traité complet; qu'il y a plus de pratique que de théorie; qu'il peut être utile aux personnes qui veulent jouer la comédie, mais qu'il ne suffit pas; que l'auteur a le coup d'œil plus sûr qu'étendu; que le style ne manque pas seulement d'agrément, mais de clarté, de correction, de force. Le ton didactique qui règne dans cet ouvrage en fait un livre de pure instruction. Le même sujet a été manié il y a environ deux ans par M. Rémond de Sainte- Albine*. Ce premier traité n'était pas d'un écrivain qui eûî bien de l'étendue dans l'esprit, mais il était fait et écrit avec beaucoup de soin. Il est ce que nous appelons un livre bien fait.

— M. de Burigny, qui nous avait déjà donné quelques ouvrages, vient de publier en trois volumes in-12 V Histoire des révolutions de V empire de Constantinople^ depuis la fondation de cette ville jusqu'en Van 4453 que les Turcs s'en rendirent maîtres *. On peut compter sur les recherches de cet écrivain, homme instruit, exact, laborieux, mais il n'est que cela. Sa narration manque de chaleur, d'agrément, d'intérêt; ses tableaux sont sans couleur et sans force; il ignore absolument l'art, si nécessaire à l'histoire, des transitions et des liaisons. Son style, qui est assez correct, n'est jamais léger, vif ni brillant; ses héros se ressemblent tous et paraissent jetés au même moule. Cet ouvrage n'est pas proprement une histoire; ce sont des matériaux rassemblés avec sagacité et avec soin pour qui voudrait les mettre en œuvre.

J'ai ouï dire un mot de M. de Burigny qui me parait agréable.

L Voir p. m.

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