‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 88 sur 113 · Paris, 17i9, in-4»; en 1750, 3 ?ol. in-iS · texte numérisé non relu

Paris, 17i9, in-4»; en 1750, 3 ?ol. in-iS

3n raillait dans un cercle un homme extrêmement jaloux, et yn lui demandait s'il aimerait mieux être cocu que pendu : K Pendu, répondit-il sur-le-champ et avec vivacité. — Monsieur, lui dit Burigny, madame ne le souffrirait pas. >

— On a représenté, le lundi 12 de ce mois, Oreste^ tragédie nouvelle de M. de Voltaire, qui devait être intitulée Electre. Aristote dit dans sa poétique que ce sujet, ainsi que celui d'OEdipe et de Mérope, ne peut manquer de réussir sur la scène, quand même il serait traité par un poète médiocre. En effet, le caractère d'Electre doit faire impression dans tous les temps, puisqu'il a toutes les qualités qu'on peut désirer dans le héros d'une tragédie. Ses projets de vengeance inspirent la terreur, et son sort déplorable excite la pitié la plus tendre. Chez les Grecs, Sophocle, leur plus fameux tragique, a admirablement traité ce sujet suivant les mœurs d'Athènes. Euripide et Eschyle y ont également réussi. En France, M. de Longepierre et M. Crébillon ont aussi fait une Electre. Le premier eut un grand succès à la cour, et tomba à la ville. On fut assez content du plan et de la conduite de sa pièce, mais elle est si misérablement écrite qu'on ne put l'entendre que quatre ou cinq fois. 11 est vrai qu'il y eut un intervalle de douze ans entre la représentation de la cour et de la ville, et que, pendant cet intervalle, M. JCrébillon donna sa tragédie, qui fut applaudie avec justice. 11 y a surtout beaucoup de force et de chaleur, et elle se soutient au théâtre avec beaucoup de réputation depuis quarante ans, ce qui rend l'entreprise de M. de Voltaire également hardie et difficile.

Son premier acte a été bien reçu, le second a excité de grands applaudissements, le troisième a été jugé froid et languissant, la fin du quatrième a réchauffé le spectateur, et le cinquième a été trouvé détestable; mais, en convenant que cet acte n'est pas digne de l'auteur, on ne peut s'empêcher de dire que le public a marqué de l'humeur en refusant de l'entendre tout entier, ce qui a déterminé M. de Voltaire à retirer sa pièce pour y faire des changements qui ont paru huit jours après. Le public y est venu en foule, et a fort applaudi; ce qui fait dire aux mécontents, qui ne sont pas en petit nombre, qu'il n'y avait à la seconde représentation que le parterre de changé. Les amis de H. de Voltaire louent beaucoup son ouvrage, les amis

AOO NOUVELLES LITTÉRAIRES.

de M. Grébillon outrent la critique, ce qui arrivera toujours lorsqu'un auteur d'une grande réputation remettra au théâtre un sujet connu et dans lequel un tragique illustre a fait vers^ tant de larmes. On commence par juger le procédé avant de juger la tragédie, les premières impressions restent et, quand on refait, il faut faire mieux. Quoi qu'il en soit, voici de quelle manière M. de Voltaire a employé le sujet d'Electre.

Égiste, amant de Clytemneslre, ayant, de concert avec cette reine perfide, lâchement assassiné Agamemnon, devient possesseur du trône et de la femme de ce prince infortuné. Égiste, qui a d'un premier mariage un fils nommé Plistbène, veut lui assurer la couronne par la mort d*Oreste, fils unique d' Agamemnon. Electre, sa sœur, qui prévoit le nouveau crime de l'usurpateur, fait enlever de la cour Oreste qui est encore dans l'enfance; elle le recommande aux dieux et à un sage gouverneur chargé de le conduire en des climats plus heureux et de lui inspirer des sentiments dignes de sa naissance. Égiste ne fait point mourir Electre, tant parce qu'il craint les nouveaux murmures du peuple que parce qu'il la destine secrètement en mariage à son fils qu'il fait adopter par Clytetnnestre ; et, en attendant, il retient Electre dans les fers, craignant qu'elle ne réveille par ses plaintes et par ses cris le courage des sujets et des amis d' Agamemnon. Electre a une sœur cadette nommée Iphise, qui est encore fort jeune et pleine de douceur. Le tyran, qui connaît son caractère, permet qu'elle reste à sa cour. Pammène, vieillard plein de probité et ancien serviteur d'Agamemnon, s'attendrit avec Ipbise sur son sort et sur celui d'Electre, et c'est ici où commence l'action. Iphise, qui ignore la part que Glytemnestre a eue au meurtre d' Agamemnon, conseille à sa sœur, qui survient, d'adoucir son caractère, de se plier à son état et d'engager Glytemnestre par sa soumission à changer son sort. Electre, qui ne respire que la vengeance, rejette avec indignation le conseil de sa sœur; elle lui apprend tous les crimes de Glytemnestre, et lui fait une peinture effrayante de l'assassinat d' Agamemnon achevé de sa main. Elle en prend à témoin Pammène, qui ne confirme que trop son récit. Glytemnestre, qui commence à sentir des remords, agitée d'ailleurs par un songe terrible, vient chercher quelque consolation dans la compagnie de ses filles. Iphise se prosterne et la supplie de retirer sa sœur de

Tesclavage indigne où elle est réduite. Electre, loin àe seconder Iphise, fait les reproches les plus vifs à sa mère, se répand en imprécations contre l'usurpateur et invoque le retour d'Oreste, son frère, son roi, ce héros qui doit venger Agamemnon. Glytemnestre veut en vain ébranler sa fermeté, Electre en devient plus furieuse. Glytemnestre, piquée, congédie ses filles en leur disant :

Vous pleurez dans les fers, et moi dans ma grandeur. Laissez-moi respirer...

Glytemnestre ne trouve pas plus de consolation avec Égiste, qui vient la presser d'assister à la fête qu'il prépare pour célébrer l'anniversaire de son couronnement; il la prie de revoir Electre, de lui annoncer son mariage avec Plisthène. Il croit que l'espoir de la couronne l'adoucira et se félicite des espérances que lui donne le roi d'Épidaure, son allié, sur la prochaine mort d'Oreste, qui est enveloppé dans ses États de façon qu'il ne pourra échapper à sa destinée. Glytemnestre gémit à cette nouvelle. Égiste lui en fait des reproches et lui demande ce qui la rend si craintive, elle qui était si ferme à la mort d'Agamemnon. Glytemnestre lui répond par ce beau vers :

L^amour brave les dieux, la crainte les consulte.

Gependant Oreste, et Pylade, son ami, trojiivent le moyen d'échapper aux poursuites du roi d'Épidaure en s'embarquant sur un vaisseau dans lequel ils essuient une tempête horrible qui les jette sur le rivage de Mycènes ; ils ne savent quelle terre ils habitent, ils déplorent leur malheureuse destinée, lorsque Pammëne se présente à eux et leur apprend qu'il est sous la domination d'Égiste. Oreste frémit à ce nom odieux, mais ne se découvre point; il dit seulement qu'il est Grec, et demande un asile au vieillard, qui le lui accorde généreusement. Glytemnestre, conformément aux volontés d'Égiste, vient annoncer un sort plus favorable à Electre, en lui promettant le trône et la main de Plisthène^ Éloctre reçoit la proposition avec horreur; elle s'informe d'Oreste avec transport. Glytemnestre ne lui répond point. Gette malheureuse sœur le croit mort et en

devient plus furieuse. Glytemnestre, qui la trouve inflexib^, Tabandonne à son mauvais sort, et lui prédit s'il se peut des malheurs encore plus grands. Iphise arrive sur-le-champ d'us j air triomphant pour annoncer à Electre l'arrivée d'Oreste. C'^ ; ici le plus bel endroit de la pièce. « Je viens, dit Iphise, du tombeau de mon père; j'y ai vu une épée, signal de la vengeance, et toutes les marques d'un vrai respect; et quel autre qu'un ûl' viendrait payer un tribut si légitime et s'exposer à un péril si manifeste I » Elle ajoute qu'Oreste est sans doute un des étrangers réfugiés chez Pammëne. Electre, qui saisit d'abord cette nouvelle avec avidité, ne peut contenir sa joie, mais elle retombe bientôt dans sa tristesse ordinaire en réfléchissant à U proposition de sa mère qui n'est qu'un signe trop certain de h mort d'Oreste» Les deux sœurs se retirent avec une égale désolation, ce qui terhiine le second acte.

Égiste soupçonneux par le crime éclairé,

(c'est un vers de la tragédie) envoie chercher Pammène, l'interroge sur l'état et la naissance des deux étrangers. Pammëne répond :

« Je connais leurs mallieurs et non pas leur naissance ;

je sais seulement qu'ils sont Grecs. » Égiste ordonne qu'on les lui amène. Pammène obéit. Oreste, qui a tué en Épidaure Plisthène, fils du tyran, a eu soin de recueillir dans une urne les cendres de son ennemi; il imagine d'en faire un usage singulier, c'est de les présenter au tyran comme les cendres du fils d'Agamemnon. Electre vient pour voir les étrangers. Oreste la reconnaît à ses malheurs, et veut se découvrir. Pylade l'en empêche et le fait ressouvenir de l'oracle qui lui défend de parlei à Electre avant le temps prescrit. Les étrangers, au lieu de la consoler lorsqu'elle demande des nouvelles d'Oreste ,qu*elle appelle à tout moment, lui confirment sa mort par leur silence et en lui montrant l'urne en question. Electre embrasse l'urne et l'arrose de ses larmes. Égiste arrive dans l'instant : les pleurs, les cris et la fuite d'Electre lui apprennent la mort d'Oreste; il en est encore plus convaincu en interrogeant Oreste, qui se donne

uît-même d'une façon captieuse comme son propre meurtrier, j' usurpateur, que la joie d'un si grand événement étourdit, lonne pour prix d'un tel service Electre en esclavage à Oreste, i^/ïlui offre les trésors qu'Agamemnon a rapportés du siège de Troie. Oreste refuse les trésors et dit qu'Electre suffit. Égiste demande l'urne; Oreste répond : «Elle est à vous, seigneur », ee que les uns trouvent comique et les autres admirable. Pammène, qui craint qu'Oreste ne soit découvert, vient l'avertir qu'il est dans un danger éminent; que le roi d'Épidaure vient d'envoyer un courrier à Égiste pour lui faire part de sa fuite et de la mort de Plisthène. Oreste, Pammène et Pylade prennent res mesures nécessaire s pour échapper à la vigilance du tyran et pour échauffer les fidèles sujets d'Agamemnon. Ils se donnent rendez-vous dans un lieu où ils arrivent par trois chemins différents. Electre, qui ne peut parvenir jusqu'à Égiste, veut du moins venger la mort de son frère en tuant son meurtrier dont elle est esclave. Oreste arrive dans l'endroit où est Electre qui veut exécuter son projet; elle s'est saisie du poignard que son frère avait mis sur le tombeau d'Agamemnon, et c'est avec ce fer qu'elle veut trancher ses jours. Elle s'écarte, en voyant Oreste, pour le frapper à coup sûr. Oreste gémit et prononce le nom 'Agamemnon. Cela donne de l'émotion à Electre, qui dit à part :

Les remords en ces lieux ont-ils donc quelque empire ?

Ce vers de situation fait un grand effet. Electre avance et veut enfoncer le poignard dans le sein d'Oreste, mais il tombe de sa main. Oreste frémit et du dessein et du danger. Electre s'écrie sur-le-champ :

Ah! je crois voir en vous un dieu qui m'épouvante.

Oreste ne peut plus se contenir, et c'est ce qui fait la reconnaissance, qui serait plus belle si elle était mieux filée. Electre *se livre à une joie sans bornes et dit ce beau vers :

Oui, vous êtes mon maître; Égiste est obéi. Pylade et Pammène viennent chercher Oreste; ils l'accusent

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d'imprudence et de résistance aux volontés des dieux en rérélant sa naissance à Electre. « S'ils veulent se faire obéir, réplique Oreste,

Qu'ils me donnent des lois que je puisse accomplir. »

A ce moment si touchant en succède un terrible par l'arrivée du tyran qui fait arrêter Oreste, Pylade et Pammène. Electre perd presque le sentiment, Clytemnestre est effrayée, et Égiste sort en menaçant de faire périr ces trois criminels. Alors Electre se jette aux pieds de sa mère pour demander la grâce des étrangers; elle le fait avec tant d'instance que Clytemnestre en est émue; elle l'est surtout à ce vers :

L'un d^euxl Si vous saviez I... tous deux sont malheureux.

Clytemnestre ne doute plus que l'un d'eux ne soit Oreste. Electre ne le peut dissimuler, et demande sa grâce; elle offre même d'épouser Plisthëne. Clytemnestre lui apprend sa mort. Juste ciel ! reprendÉlectreavecunejoieimpétueuse.CIyteronestre, après lui avoir fait de nouveaux reproches sur son inflexibilité, lui promet la grâce d'Oreste, ce qui satisfait Electre et teraiine le quatrième acte dont la fin est admirable. Le cinquième commence par une scène entre les deux sœurs, qui témoignent leurs inquiétudes sur le sort d'Oreste. Égiste, qui est implacable, arrive avec Clytemnestre. Iphise se prosterne aux pieds du tyran et invite Electre à en faire autant. « Quelle honte, continuet-elle, pour les filles d'AgamemnonI Eh bien, je la surmonte : je ne le ferais pas pour moi, mais tout doit être permis pour sauver un frère si cher. » Égiste n'en devient que plus inflexible et insulte à la douleur d'Electre qui vient de se démentir. Clytemnestre se joint à ses filles; même refus de la part du tyran; alors cette reine indignée lui dit: «Tu méconnais! et je vais redevenir Clytemnestre. » Un garde vient annoncer à l'usurpateur qu'Oreste est reconnu, et que sa présence est nécessaire pour empêcher qu'on ne le délivre. Égiste sort furieux en protestant qu'il va le faire périr avec ses complices. Les sœurs au désespoir ont de nouveau recours à Clytemnestre, lorsque Pylade vient annoncer sa délivrance et qu'il est reconnu roi de Mycènes.

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II ajoute qu'Égiste est chargé des mêmes fers dont on avait

souillé les mains d*Oreste. Clytemnestre court pour sauver son

mari, en disant qu'elle veut remplir, s'il se peut, les devoirs

d* épouse et de mère. Electre et Iphise veulent être témoins du

triomphe d'Oreste. Elles en sont empochées par Pammëne qui

fait le récit des h(};rreurs qui se passent et de l'opiniâtreté de

Clytemnestre pour sauver la vie d'Égiste. Enfin Oreste parait,

non pas comme un héros vengeur de la mort de son père, mais

comme un malheureux pénétré de l'horreur du parricide qu'il

vient de commettre. 11 a frappé partout, et il a tué sa mère du

même coup dont il s'est défait du tyran. 11 plaint son sort, accuse

les dieux, quitte le trône et veut partir seul pour la Tauride, où

il doit expier son crime. Pylade l'accompagne malgré lui, et la

pièce finit par deux beaux vers sur l'amitié.

On ne peut encore prévoir quel sera le sort de cette tragédie. 11 y a des vers dignes de l'auteur de la Henriade^ de Zaïre et ^Alzire. Mais il y en a de prosaïques et de chevillés. Ce sera, après son impression, aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. 11 y a cependant apparence qu'elle ne déplacera pas VÉlectre de M. de Grébillon.

H. de Mairan, le plus grand physicien cartésien que nous ayons en France, publia, il y a environ trente ans, une dissertation sur la glace, qui fut couronnée par l'Académie de Bordeaux. Cet ouvrage vient de reparaître avec des augmentations si considérables, qu'on peut les regarder comme un traité complet sur cette matière*. Voici l'idée de ce livre.

Pour faire de la glace, il ne s'agit que de chasser une partie de la matière subtile qui coule dans les interstices du liquide, diminuer son mouvement ou affaiblir son ressort, en sorte qu'elle ne puisse plus vaincre la résistance des parties inté-

1. Disseriaiwn sw la glace. Paria 1715 et 1717; Bordeaux, 1740, in-lS.

grantes; c'est ce que fait le froid. Pour changer un corps dur en liquide, ou le dégeler, il n*y a qu'à introduire une quantité suffisante de matière subtile dans ses pores, ou augmenter assez le mouvement et le ressort de celle qui s'y trouve enfermée pour qu'elle puisse séparer les parties qui s'unissent par leurs surfaces, ou débarrasser celles qui s'entrelacent par leurs rameaux ; voilà ce que produit la chaleur.

Je connais peu de livres de physique aussi bien faits que celui que j'ai l'honneur de vous annoncer. Si vous avez la curiosité de le lire, vous y trouverez une logique admirable dans les raisonnements, une grande sagacité dans la discussion des expériences ; une netteté et une simplicité de style qui ne sont pas communes. Passez à l'auteur l'existence de la matière subtile, et il vous conduira à son but par une suite de conséquences auxquelles vous ne pourrez pas vous refuser.

— On a donné le 7 de ce mois la neuvième représentation à'Oreste. M. de Voltaire a jugé à propos de la retirer, quoiqu'il y allât beaucoup de monde. On soupçonne ce grand poëte d'avoir pris cet arrangement pour laisser au parti formé contre lui le temps de se dissiper. La critique et la satire ont vomi tout leur fiel à cette occasion. Voici les vers les plus supportables qui soient tombés entre mes msdns.

Nostradamus, fameux parmi nous, a été mis en jeu; on l'a ressuscité pour lui faire prédire le sort d'Orestey dont le cinquième acte fut sifflé à la première représentation.

A peine dans sept cent cinquante on entrera. Qu'au Thé&tre-Français un enfant on verra ; Cet enfant-là, dit-on^ quatre pères aura;

Avec cinq membres il paraîtra.

Dont un mauvais, Tautre horrible sera.

— Gomme M. de Voltaire a été obligé de suspendre huit jours la représentation de sa pièce pour y faire les changements qui étaient indispensables, on a imaginé de le loger à Saint- Lazare, où l'on enferme les jeunes gens qu'on veut corriger.

Voltaire qui se croit le sublime, le rare. Et dont Tacharnement aussi noir que bizarre Veut à force écraser le fameux Crébillon, K'est qu'un rimeur pillard plein de présomption

Qu'il faudrait reléguer aux Frères Saiut-Lazare, Puisque ses œuvres sont à la correction.

SUR l'air des Trembleurs î>*Isis.

Electre est une braillarde, Iphise une babillarde, Glytemnestre uns égrillarde Et Pylade un bon ami!

Oreste est un méchant diable, Égiste un homme exécrable, L'auteur encor plus sifflable Que dans sa Sémiramis.

— L'usage où est M, de Voltaire de changer quelque endroit de sa pièce, à chaque représentation, a donné lieu aux vers suivants :

Malgré votre témérité.

Vous obtiendrez tous nos suffrages,

Car le parterre a la bonté

De corriger tous vos ouvrages.

Le succès de Sémiramis

Fut Touvrage de vos amis.

Malgré leurs vœux, dans votre Oresle

Votre déclin se manifeste ;

Cette pièce est votre Attila,

Permettez qu'on vous dise : Holàl

Craignez dMmiter ces coquettes

Qui, voulant plaire à soixante ans,

Ne brillent que par leurs cornettes

Et font oublier leur printemps.

Le célèbre Voltaire N*aurait point encouru Le mépris du parterre Ni son jugement rigoureux S'il se fût souvenu Que le destin d'Oreste est d'être malheureux.

— Un ami de M. de Voltaire s'est voulu moquer du public, qui faisait en même temps peu d'accueil au plus grand de nos poètes et au premier de nos musiciens. Le tour est assez adroit, mais les vers m'ont paru mauvais.

0 complimenteur téméraire,

Insipide et pesant Voltaire, Oses-tu comparer nos fiers Parisiens

A tes marmots d^AthéniensI

Val Paris méprise et déteste

Et tous tes Grecs et ton Oreste,

Et ton Sophocle et tes écrits

A la cour dès longtemps proscrits.

De Rameau la froide harmonie

A fait détester Topera,

Et bientôt ton faible génie

Sous nos sifflets succombera.

C'est Thonneur du siècle où nous sommes ;

Car où Ton siffle de tels hommes.

Quels doivent être leurs rivaux?

Fière de triomphes moins beaux, Qu'Athènes rampe et cède la victoire!

Paris, un dieu veille à ta gloire

Voltaire et Rameau sont honnis.

Et Ton va voir briller au temple de mémoire

Le grand nom de Tabbé Remis.

— Le poète Roy, ennemi de tous les talents, charmé du médiocre succès de l'opéra de Zûroastre^ a fait des vers dans lesquels il fait parler Rameau ; les voici :

Fanatiques zélés, quoique las de m 'entendre. Vous avez des sifflets étouifé la rumeur ; Contre le sens commun cessez de me défendre. Je meurs; si vous avez quelque honneur à me rendre Venez, et sur ma tombe égorgez mon rlmeur.

— On vient de me donner un ouvrage intitulé Coup dCœil anglais sur les cérémonies du mariage^. C'est la manie en France, depuis quelque temps, de n'estimer que ce qui vient d'Angleterre. De là vient que nos écrivains publient assez souvent leurs propres productions comme des traductions de cette nation célèbre. Le Coup d'œil est un livre français ; c'est le détail des cérémonies qui s'observent dans le mariage des juifs,

1. Coup d'œil anglais sur les cérémonies du mariage avec des noies et des observations auxquelles on a joint les aventures de M. Harry et de ses sept femmes, ouvrages traduits sur la seconde édition de Londres^ par MM. *** (Rédigé par P. T. N. Hurtault, maître de pension.) Genève, 1750, in-12.

des chrétiens, de quelques nations idolâtres. L'auteur ne pouvait guère rendre son ouvrage intéressant qu'en y mettant de la philosophie ou de la plaisanterie; malheureusement, on n'y trouve pas la plus légère trace de Tune ni de l'autre. On a encore négligé d'y faire entrer les cérémonies hizaiTes des nations barbares. Cela aurait pu être plus piquant que des usages avec lesquels nous sommes familiarisés. À la réserve d'un ou peutêtre deux chapitres, le Coup (Tœil n'offre rien qui puisse un peu réveiller le lecteur.

— M. le comte de Bissy vient de traduire trois lettres de milord Bolingbrocke, qui ont fait beaucoup de bruit en Angleterre et qui en font beaucoup en France *. La première roule sur l'esprit de patriotisme; les devoirs des citoyens m'y paraisssent poussés beaucoup plus loin qu'on ne le croit communément. La seconde donne l'idée d'un roi patriote. La troisième traite des partis qui divisaient l'Angleterre lorsque George I" monta sur le trône. La première de ces trois lettres m'a paru médiocre, la seconde admirable, la troisième plus claire et plus intéressante pour les Anglais que pour les autres peuples de l'Europe. Je n'entre point dans le détail des principes du lord anglais, parce que je suis sûr que vous avez lu l'ouvrage dans l'original ou que vous le lirez dans la traduction. Vous trouverez, je crois, que l'auteur a souvent des principes lumineux et quelquefois outrés; que ses maximes sont bien aussi propres à bouleverser la société qu'à en faire le bonheur; que sa politique, toute profonde qu'elle est, manque assez souvent de logique; qu'il a craint quelquefois d'être clair, ou qu'il n'a pas eu le talent de l'être. Après tout, le plus grand défaut de cet ouvrage, c'est un air chagrin qui y règne d'un bout à l'autre. Je m'attendais à y voir un citoyen zélé pour le bonheur de sa patrie, et je n'y aperçois qu'un ambitieux désespéré de n'avoir point de part au gouvernement. Deux mots fort connus de milord Bolingbroke vous donneront idée de son caractère. On parlait un jour de l'avarice de Marlborough, et on citait des traits fort marqués sur lesquels on appelait au témoignage de milord Bolingbroke qui, ayant été d'un parti contraire, pouvait dire peut-être avec bien-

1. LiUres 9ur Vesprit de pcUriotisme, sur Vidée cTun rot patriote, etc. Londres (Paris), 1750, m^\%.

séance ce qu'il en savait. « C'était un si grand homme, réponditil, que j'ai oublié ses vices. »

Ce seigneur se retira en France à l'avénement de George 1*^ au trône. Il témoigna à Louis XIV combien il était charmé de voir sa santé affermie. <( Je suis d'autant plus flatté de ce que vous me dites, lui dit le prince, que les Anglais n'ont pas la réputation d'aimer trop les rois. — Sire, repartit Bolingbroke, nous aimons fort les autres rois; il n'y a que les nôtres que nous détestons. »

— 11 y a douze ou quinze mois que l'on publie à Londres un roman intitulé r Enfant trouvé. Cet ouvrage, de M. Fielding, y eut le succès le plus prodigieux. M. de La Place, auteur du Théâtre anglais^ vient de le traduire en français*. En void l'idée. M. Alworthi, voulant se coucher dans son lit, y trouve un enfant qui vient de naître, et qu'il fait élever sous le nom de Tom Jones avec autant de soins que si c'était son fils. Jones devient amoureux de Sophie Westem, fille d'un gentilhomme voisin d' Alworthi. Il a pour rival Blifield, neveu de soa protecteur. Ce perfide fait tant auprès de son oncle qu'il vient à bout de faire regarder Jones comme un monstre et qu'il le fait chasser. Sophie, qu'on veut ensuite forcer à épouser Blifield, s'enfuit, et ce n'est qu'après beaucoup d'aventures qu'elle épouse Jones qui est enfin reconnu pour neveu d' Alworthi, et pour innocent de tous les crimes qu'on lui a imputés.

Quoique le traducteur ait resserré l'ouvrage, il se trouve encore trop long. Les caractères y sont assez bien peints et assez variés, mais la multitude des personnages cause une espèce de confusion. L'intérêt qu'on doit prendre aux deux héros du roman est affaibli par celui qu'on veut que je prenne à des personnages subalternes. Une autre chose mal entendue encore, ce sont les infidélités que Jones fait à sa maîtresse. Les détails bas de l'ouvrage peuvent plaire aux Anglais, mais ils déplaisent souverainement à nos dames. J'ignore si l'original, que je n'ai point vu, est bien écrit, mais la traduction est assez souvent gothique. On ne peut guère faire bien et faire vite.

i.Bisioire de Tom Jones, ou VEnfarU trouvé, traduction do l'anglais, par H. D. L. P. Londres (Paris), 1751, 4 vol. in-12.

Je viens de lire un nouvel ouvrage intitulé Relation du monde de Mercure^. C'est le détail des mœurs, des usages, des plaisirs, des sciences, du climat, des animaux, des productions, du gouvernement de cette planëte-là. L'auteur a voulu tantôt peindre notre monde et tantôt peindre un monde nouveau. Dans le premier cas, il manque souvent de philosophie, et dans le second presque toujours d'imagination. Son style est ordinairement assez clair et assez facile, mais il devient gêné et obscur lorsqu'il veut s'élever. Vous trouverez, je crois, que le premier volume est trop froid et le second trop peu naturel. J'ignore de qui est cet ouvrage, mais les dissertations très-déplacées sur la médecine qui s'y trouvent ne permettent pas de douter que l'auteur ne soit médecin. Pour vous mettre à portée de juger si vous devez ou ne devez pas lire ce livre, je vais vous en transcrire un portrait dont vous jugerez mieux que moi.

PORTRAIT DU PREMIER MINISTRE DE l'EMPEREUR.

« Aussitôt que l'empereur a nommé un premier ministre, il est saisi subitement d'une maladie contagieuse à laquelle les autres hommes ne sont pas sujets. Plusieurs en sont morts, d'autres n'en guérissent jamais, et ceux mêmes qui s'en sauvent n'en reviennent pas sans avoir été bien malades.

« Ce mal s'appelle le rengorgement; il commence par la joie et finit par la douleur. J'expliquerai quelques-uns de ses symptômes, mais non pas tous, car ils sont innombrables.

a Le rengorgement est précédé de vapeurs violentes qui montent à la tête et qui la troublent absolument. D'abord, une espèce de ravissement saisit le malade; on voit dans ses yeux une joie qu'il ne peut contenir et qui l'étouffé, parce que la décence qu'exige son nouveau grade le force à une conte-

i. Par l6 chevalier de Béthune. Genève, BarUlot, 1750, S vol. in-12. Réimprimés aa tome XVI des Voyages imaginaim.

nance sérieuse. Cependant ce rire retenu se répand sur toute sa personne; il la gonfle, la redresse et l'allonge au point qu'un nouveau ministre croit au moins de quatre grands doigts en vingt- quatre heures.

« Mais à peine a-t-il joui de l'avantage de sa taille que ses yeux s'égarent, je ne sais quoi de farouche charge sa physionomie et la brunit; le son de sa voix s'altère et prend un ton affirmatif qui fait peur aux petits enfants et dont les autres ont peine à s'empêcher de rire.

« Quand le mal a gagné jusque-là, on le voit augmentera vue d'œil. Alors le malade perd la mémoire, il oublie le visage de ses meilleurs amis, il appelle chose ses plus anciens domestiques dont le nom cesse de lui être familier, un mouvement inquiet l'agite sans cesse, il n'entend rien de ce qu'on lui dit, il ne sait ce qu'il répond, il trépigne, va et vient dans une chambre, au milieu des nouveaux idolâtres de son rang. Il tend encore la main, il la serre à qui la lui présente, et c'est la dernière scène comique de cette pièce; il rentre dans les coulisses et disparaît.

« C'est alors que le rengorgement arrive à son dernier période, et que la force du mal change absolument toute la constitution da ministre et lui donne un nouveau caractère. De sémillant, poli, gai, riant et verbiageur qu'il était d'abord, i! devient posé, rude, sombre, hagard, taciturne; il fuit le monde, il commande des verrous à son appartement, un homme bizarrement vêtu s'en empare. Le cerbère prend par contagion le mal de son maître et devient aussi sauvage que lui; il défend la porte comme une place frontière, il en repousse les assiégeants, et avec les trois mots on n entre pasy qui composent toute sa rétborique, il expédie cinq cents personnes.

« Pendant ce temps-là, le ministre mystérieusement renfermé pirouette sur les talons, coupe ses ongles, murmure un vaudeville, écrit à sa maîtresse et prend tout fait de la ma^ de son secrétaire le rapport dont il est chargé pour le premier conseil. Les fonctions importantes étant remplies en trois quarts d'heure au plus, la pendule sonne, notre homme prend son habit, demande sa tabatière et assure sa contenance. La porte s'ouvre; à l'apparition de l'homme d'État chacun s'empresse, les plus grands l'abordent, quelques-uns lui parlent, il sourit sans

les entendre, et se charge de terminer telle affaire qu'on ne verra terminée que dans quarante ans. Un quart d*beure suffit pour cet emploi pénible; on l'attend, il ne peut s'arrêter, le conseil va se tenir, il s'éclipse et se dérobe à la foule qui l'a attendu tout le jour et qui l'attendra demain, précisément à la même heure et avec le même succès.

« Le rengorgement ne s'en tient pas là. Le mal gagne et rend en très-peu de temps le malade intraitable. 11 devient fier avec ses supérieurs, insolent avec ses égaux, impraticable à ses amis et nuisible au reste des hommes. De là s'engendrent les haines, la jalousie, puis les clameurs publiques. Le prince les écoute un temps et en est fatigué; il dissimule, il espère que les plaintes se pourront assoupir; elles augmentent. Il faut enfin céder. Le maître, accablé du cri de tous les États, retire la main qui soutenait le ministre : il tombe, et sa chute entraîne tous ceux que sa maladie avait gagnés. Ce Janitor inflexible, qui rudoyait les plus grands, accueille un homme de la populace. Le favori disgracié, qui répondait à peine d'un signe de tète aux prosternations, salue à présent le premier venu. II demande la faveur et la protection de tel qu'il ne daignait pas honorer de la sienne, et sa famille, avec laquelle les plus grands noms briguaient la gloire de se déshonorer, trouve à peine des alliances de plainpied, tant la fortune se plaît souvent à humilier davantage ceux qu'elle a le plus élevés. »

— On continue à disputer vivement sur la vérité et la supposition du testament politique du cardinal de Richelieu. Le roi de Prusse, qui entre à sa manière dans la querelle , convient avec Voltaire que cet ouvrage est mauvais , mais il prétend malgré cela qu'il est de ce ministre. Voici des vers qu'il lui a envoyés à celte occasion, et qui ne feraient pas déshonneur à Voltaire lui-même :

Quelques vertus, plus de faiblesses, Des grandeurs et des petitesses Sont le bizarre composé Du bérus le plus avisé. , Il jette des traits de lumière, Mais cet astre dans sa carrière !ile brille pas d'un feu constant.

L'esprit le plus puissant s'éclipse :

Ricbelleu fit son testament Et Newton son apocalypse.

— M. Néricault-Destouches, qui paraissait avoir renoncé au théâtre, vient d'y faire jouer la Force du naturel^ comédie dont le sujet est absurde et choque les opinions les plus communes ; voici comme il Ta employé.

Le marquis d'Oron ville, dont la fortune égale la naissance, a eu d'une femme qui est encore aimable, deux fils qu'il a perdus à la guerre et une jolie fille, nommée Julie et âgée de seize ans; il a un parent qui porte son nom et qui a le titre de comte, à qui il destine cette riche héritière. La marquise, sa mère, ne néglige rien pour lui donner une éducation convenable à son rang et à sa figure. Cependant Julie, loin de se former, rebute sa mère et tous ses maîtres. Elle a un naturel bizarre et revéche que rien ne peut dompter. Elle a pris du goût pour Guéreau, intendant de son père, homme fat et sans mœurs. Lisette et Louison, femmes de chambre de la maison, s'entretiennent du caractère de Julie, dont elles soupçonnent l'étroite intelligence avec Guéreau, lorsqu'il parait. C'est ici où l'action commence ; il leur parle avec hauteur; elles en sont indignées, surtout Lisette, qui lui fait des révérences affectées et sort avec Louison pour épier les démarches de Julie et de l'intendant. Ce dernier s'aperçoit bien qu'il est haï de Lisette et craint avec raison sa pénétration, dans la situation délicate où il se trouve. Il a séduit la fille de son maître et l'a épousée secrètement. Le monologue où il expose ses frayeurs et sa témérité est interrompu par Julie, qui vient le trouver et l'exhorte à tout tenter pour la tirer de la maison paternelle. Elle a des diamants, l'intendant a de l'argent; mais il craint d'être arrêté avant que de pouvoir passer chez l'étranger. Il quitte Julie à l'arrivée de la marquise, qui vient donner des instructions judicieuses à sa fille pour sa conduite et pour son éducation. Julie bâille et répond avec aigreur. Le marquis, qui connaît le caractère de sa fille, demande à la marquise si elle en est contente. Cette tendre mère répond au marquis , qui est violent, qu'il y a lieu de tout espérer. Le marquis, en se retirant, exhorte Julie à imiter une mère si parfaite.

Cependant la marquise, désolée du peu de fruit de ses soins, a recours au comte qu'on lui a destiné pour époux. « Joi- ,

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gnez-vous à moi, lui dit-elle, pour adoucir son caractère ; vous êtes prudent, vous méritez ma confiance, peut-être aura-t-elle plus d'attention pour l'amant que pour la mère ; je vous laisse. » Le comte flatte Julie sur sa beauté, elle n'en devient que plus froide, il fait ensuite le précepteur, ce qui donne occasion à Julie de découvrir tous ses sentiments en disant au comte: « Je déteste l'art, la parure, les grands airs, ce qu'on appelle la bonne compagnie, en un mot tous ceux qui vous ressemblent ; vous m'ennuyez et je n'ai aucune inclination pour vous. » Cette scène est vive et assez plaisante. La fermière d'Oronville, qui est nourrice de Julie, vient pour la voir et apporter de l'argent à son maître. Elle a amené avec elle Babet, sa fille, qui est de rage de Julie et d'une figure charmante, ses sentiments sont nobles, mais son caractère est doux. Elle a beaucoup profité dans le couvent où sa mère l'a fait élever ; enfin Babet est adorable; Guéreau, qui la voit le premier, feint d'en devenir amoureux pour mieux cacher son mariage, mais il ne plaît point à Babet, qui a aperçu le comte destiné à Julie et n'a pu s'empêcher de prendre de tendres sentiments pour lui. Le marquis, informé des grâces de Babet, veut la voir et en est enchanté* Gomme il pense que c'est un avantage pour elle d'épouser Guéreau, il propose le mariage. Babet dit franchement qu'elle n'en veut point. Le marquis, qui n'estime pas trop son intendant, lui reproche sa fatuité qui aura sans doute déplu à Babet. Il se plaint à part de la bizarrerie du sort, qui l'a fait père de Julie, tandis que la fille de la fermière mériterait d'être née d'un prince. Il va chez la marquise et, après lui avoir exagéré le mérite de Babet, il la conjure de la prendre auprès d'elle. Lisette, qui en serait bien fâchée, veut persuader à la marquise que son mari est devenu amoureux de Babet, elle débite ensuite beaucoup de lieux communs sur la tyrannie des hommes qui se font un honneur d'être infidèles à leurs femmes et se croient déshonorés quand elles prennent leur revanche. La marquise écarte tranquillement Lisette et lui dit que son mari est bien changé et qu'elle est à présent sûre de son cœur. Elle ordonne qu'on lui amène Babet. Lisette commence par maltraiter la petite fille et s'écrie ensuite, on ne sait pourquoi : « Qu'elle est belle, qu'elle est douce 1 » Babet se jette aux pieds de la marquise, implore sa protection et se plaint avec feu des soupçons outrageants

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qu'on a conçus des bontés de monseigneur pour elle. La marquise est frappée de ses traits^ du son de sa voix, s'attendrit sar son sort et ordonne qu'on lui donne une de ses plus belles robes. La fermière, qui survient, est étourdie de la situation, verse un torrent de larmes et fait entendre à part qu'elle est la cause du malheur- de Babet. Lisette, qui n'y comprend rien, sort pour aller habiller Babet. Guéreau, qui a reçu l'argent que la fermière lui apportait, vient lui en donner quittance. La fermière, qui est fort à son aise, voudrait se remarier et l'épouser pour le consoler du refus de Babet. M. l'intendant paraît offensé de sa proposition et la renvoie. Cette scène a paru comique à ceux qui veulent rire malgré l'auteur. Guéreau, plus inquiet que amais, finit le troisième acte par un monologue dans lequel il prend la résolution d'emporter tout l'argent qu'il a à son maître. Le quatrième acte commence par une entrevue entre le comte et Babet bien parée. Le comte, qui ne pense plus à Julie, se passionne et presse vivement Babet de répondre à son ardeur. Babet lui marque en apparence de la froideur et lui représente l'inégalité de leurs conditions. Elle l'exhorte à ne pas rompre son premier engagement: « Votre fortune en dépend, lui dit-elle, vivez heureux, séparons-nous ; je ne suis déjà que trop à plaindre, et quels reproches ne me ferait-on pas si je nuisais encore à votre établissement? » Le comte la quitte à l'arrivée de la fermière, que Julie a fait demander. Elle est surprise de ne la point trouver et de voir Babet si belle et si bien ajustée. Elle soupire, elle s'agite, elle sanglote. « Vous suis-je désagréable, ma bonne? lui dit Babet. — Non, ma chère enfant, lui répondelle, je suis folle de toi, mais j'aperçois Julie, laisse-nous. » La fermière à l'aspect de Julie recommence ses sanglots et ses soupirs, Julie lui dit qu'elle a d'étranges secrets à lui communiquer; nouvelle inquiétude de la part de sa nourrice. « Qu'y a-t-il donc ? qu'avez- vous fait? s'écrie-t-elle. — Hélas , reprend Julie, je m'ennuie ici ; l'éclat où je suis et dans lequel on veut que je continue de vivre me fatigue. Je n'ai aucun goût pour le comte et j'ai fait un autre choix. — Qu'est-ce à dire, réplique la fermière, il faut que vous l'aimiez. » Alors Julie embrasse les genoux de sa nourrice et lui fait un récit exact de ce qui s'est passé entre elle et Guéreau, en la conjurant de leur donner asile jusqu'à ce qu'ils aient pris des mesures pour passer eo

pays étranger. La nourrice s'emporte et, tantôt en s' accusant, tantôt en s'excusant, apprend à Julie le secret de sa naissance. (( Vous êtes ma fille, lui dit-elle, et Babet est la fille du marquis d'Oronville, c'est un échange que j'avais fait pour votre bien ; malheureuse que je suis, me voilà bien punie par ta conduite. »

Tu veux être Babet, et Babet tu seras.

La nouvelle Babet est enchantée et la nourrice pétrifiée. Guéreau, par les ordres de Babet^ qu'il croit toujours Julie, n'ose emporter la caisse du marquis, et ne prévoyant pas l'orage^ que ses dédains pour les femmes de la marquise vont lui attirer, il fait tous les préparatifs nécessaires pour sa fuite. Mais Louison qui l'épiait, cachée derrière un berceau, a entendu le complot et en a instruit le comte qui, après avoir exigé du marquis sa parole d'honneur de se contenir et de ne point maltinter ceux qui le trahissent, lui apprend de toutes les vérités la plus terrible. Le marquis, plein de fureur, fait chercher partout son intendant. La nouvelle Babet a pris des habits qui conviennent à son état et débite de jolis vers sur sa situation. Elle maudit les pompons, les ameublements, les pierreries, tous les ornements de l'état qu'elle quitte. Cependant le marquis trouve Guéreau, qui, voyant son maître dans une colère extrême, prévoit son malheur. 11 commence par nier son crime et consent d'être pendu si on peut le prouver, a Tu le seras », répond avec impétuosité le marquis. Tous les personnages nécessaires au dénoûment accourent au bruit qu'ils entendent, et tout se démêle heureusement par une nouvelle reconnaissance. Le comte épouse la modeste Julie, et l'on pardonne à la fermière et à Guéreau qu'elle accepte pour gendre.

Tout cet édifice porte sur ce fondement qu'un homme né de parents obscurs, quelque éducation qu'il reçoive, aura toujours de bas sentiments, et que celui, au contraire, dont le sang sera illustre, pensera d'une manière noble, quoiqu'il ait été élevé dans l'obscurité. Vous jugez bien que cette doctrine a également déplu aux roturiers, aux gens de goût et aux philosophes. Nos seigneurs, qui avaient été choqués de voir établir l'opinion contraire dans Nanviey auraient été fort portés à favoriser cette comédie, mais elle est si faiblement écrite qu'il n'a pas été possible de lui donner de la célébrité.

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Le chevalier de Solignac vient de nous donner cinq volumes d'une Histoire de Pologne qui en aura dix*. Ce qui paraît s'étend depuis la fondation de la monarchie jusqu'à Tannée 1575. La suite, qui doit être et qui sera infailliblement plus intéressante, ne se fera pas longtemps attendre. L'auteur m'a assuré que son travail était fort avancé, et qu'il ne lui fallait pas plus d'un an pour finir.

Cet ouvrage manquait dans notre langue; nous n'avions d'histoire de Pologne que celle de Massuet, qui est une rapsodie, et les Révolutions de l'abbé Desfontaines, qui sont d'une sécheresse extrême. Il est vrai que le sujet n'est pas trop intéressant en lui-même. On devrait attendre d'un peuple libre des scènes plus variées, plus singulières même qu'on n'en trouve dans l'histoire moderne; mais l'auteur fait une histoire et non un roman. Il est malheureux pour lui et pour ses lecteurs que les Polonais aient été des hommes ordinaires, et qu'on ne remarque guère dans leurs annales que des actions d'imprudence ou de férocité.

Le talent de l'historien, qui est tout à fait indépendant du sujet, ne me parait point méprisable. Sa narration est légère et agréable, mais surchargée quelquefois d*ornements et de beaucoup de détails inutiles. Ses réflexions sont plus ingénieuses que profondes; on leur trouve assez souvent un petit air d'affectation ou de fausseté qui blesse les personnes un peu délicates. On sent bien qu'il a travaillé ses portraits avec beaucoup de soin, mais il lui a manqué de ces expressions de génie qui développent d'un trait une âme tout entière. Les harangues qui blessent dans les autres histoires sont bien placées dans celles de Pologne, et M. de Solignac leur a donné en général un tour fort noble. Son style sera loué et blâmé. Les gens moins délicats ne le trouveront qu'ingénieux, mais il paraîtra précieux

1 • EUe n'en a que six.

aux personnes plus difiiciles. Après tout, les plus grands défauts de cet ouvrage ce sont les longueurs et l'uniformité; il est diffus à un point qui révolte, et n'a jamais qu'un pinceau, qu'une couleur, qu'une manière.

— M. de Voltaire pria, il y a quelques jours, M. Destouches à souper chez lui avec quelques gens de lettres. Voici le billet qu'il lui écrivit. Je le trouve charmant, et tout Paris en a jugé comme moi :

Auteur solide, ingénieux.

Qui du thé&tre êtes le maître,

Vous qui fîtes le Glorieux,

Il ne tiendrait qu'à vous de Têtre.

Je le serai, j^en suis tenté,

Si demain ma table s'honore

D'un convive si souhaité.

Et je sentirai plus encore

De plaisir que de vanité.

— M. de Bibiena, Italien naturalisé en France et connu par plusieurs mauvais romans, vient d'en donner un dont l'idée m'a paru agréable : il est intitulé le Triomphe du sentiment *. L'auteur suppose une femme coquette qui aime l'éclat et qui a du tempérament, une petite-maîtresse enfin. Une des fantaisies de cette femme est de voir un homme à sentiment, espèce rare et ridicule dans le siècle où nous sommes. Après bien des recherches, l'amant de cette belle vient à bout de déterrer cette espèce de monstre, il est présenté et parvient à changer le cœur et l'esprit de cette femme. Il la rend raisonnable et tendre.

C'est dommage que cette idée, qui est neuve et assez belle, ait été mise en œuvre pai- un homme qui ne sait pas écrire, et qui n'a pas eu assez d'esprit pour sentir qu'il dégradait trop son héroïne en la réduisant à accepter de l'argent de ses amants.

— Depuis que le cabaret et la galanterie ont passé de mode en France, on n'y fait plus de ces chansons gaies et tendres qui faisaient les délices de notre nation. Il ne se passait pas autrefois de jour qu'on ne vît éclore quelques agréables couplets.

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