U Haye, 1750, in
Aujourd'hui, ou nous ne chantons point ou nous ne chantons que des vieilleries qui ont amusé nos pères. Je ne connais depuis assez longtemps de nouveauté en ce genre qu'une ba-^ gatelle assez naïve de M. Yadé. Il la fit sous mes yeux, il y a quelques jours, et il ne tint pas à moi qu'elle fût un peu plus piquante.
Ah! maman, que je réchappe belle 1 Colin Ce matin S*éta!t glissé dans ma ruelle.
Ahl maman, que je réchappe belle 1 Qu'on a raison De se défier d*un garçon 1
Il s'approche de moi sans rien dire; Le fripon soudain Me prend la main:
Je la retire, 11 sourit, je le gronde, il soupire ; Mais en soupirant, Dieu ! qu'il avait Pair séduisant. Ahl maman! etc.
Il poursuit, je m'étonne, il m'embrasse. Un prudent effort De son transport Me débarrasse; Mais, voyant redoubler son audace, J'avais bien regret De n'avoir pas mis un corset.
Ah! maman, etc.
Malgré moi, mon sein frappe sa vue; Je le couvre en vain, 11 va plus loin ; J'en suis émue ; Les deux mains, quand on est presque nue. Ne suffisent pas Pour voiler ce qu'on a d'appas.
Ah! maman, etc.
En tremblant je recule, il s'avance ; Le traître à l'instant D'un air content Sur moi s'élance;
Son ardeur lassait ma résistance.
Mais le suborneur S'enfuit, voyant entrer ma sœur.
Ah I maman, etc.
— On vient de publier pour la première fois à Paris un livre singulier que quelques curieux m'ont assuré avoir été imprimé ailleurs; il est intitulé Chronique des rois d'Angleterre écrite selon le style des anciens historiens juifs ^. L'auteur de cet ouvrage, quel qu'il soit, n'a pas emprunté la manière noble, hardie, véhémente et souvent obscure des prophètes, mais la simplicité et les tons naïfs du Nouveau-Testament. Les trois quarts de cette plaisanterie ne renferment guère que des choses communes, dites trivialement; sur la fin l'auteur s'égaye, les plaisanteries sont meilleures et plus piquantes ; on sent qu'il connaît mieux les personnages qu'il met sur la scène, et qu'il a plus de plaisir à les peindre ; son pinceau n'a pas mal attrapé la plupart des ridicules des anciens rois.
— 11 y a trois jours que le poëie Piron adressa les vers suivants à l'abbé Trublet, auteur des Essais de littérature et de morale. Comme vous connaissez cet écrivain par ce que j'ai eu Thonneur de vous en dire et peut-être aussi par la lecture de son livre qui est traduit en allemand, je crois que vous verrez avec plaisir son éloge.
Hommage et gloire à Tauteur des Essais
Et de morale et de littérature;
Plus on te lit, plus, cher abbé, tu plais;
Tu passeras à la race future.
Ce n'est ici gracieuse imposture,
Mi faux encens. Ton œil observateur
Perce les plis et les replis du cœur,
Y voit très-clair, et sans faute y sait lire.
Au fond du mien, lis donc à ton honneur
Plus mille fois que l*esprit n'en peut dire.
— Notre salle de l'Opéra est incontestablement d'une barbarie qui déshonore la nation. On a proposé plusieurs fois d'en bâtir une digne de la capitale du royaume et de la beauté du
!• laconna aux bibliographes. ,
plus beau et du plus fréquenté des spectacles. Dn défaut de goût et de zèle a empêché l'exécution d'un projet si sage. Pour cacher un peu notre misère aux yeux des étrangers, et peutêtre aussi pour calmer les citoyens, le prévôt des marchands vient de faire dorer ou peindre en vert toute cette salle. Comme cette couleur n'est pas favorable aux dames, on a fait un vaudeville qui, quoique assez mauvais, amuse tout Paris. Le voici :
SUR l'air : Jean de Vert.
Monsieur le prévôt des marchands.
Quelle magnificence I Laissez siffler les ignorants.
Noble en est la dépense.
Vous avez mis du vert partout.
En vous nous admirons le goût De Jean de Vert, de Jean de \ert en France.
L'Opéra n'était qu'un désert
Avant votre régence; On ne le prendra plus sans vert.
Grâce à votre prudence.
Car vous en avez mis partout.
En vous nous admirons le goût De Jean de Vert, de Jean de Vert en France.
En paraissant à l'Opéra,
On fera votre éloge ; A ce monument se lira.
Gravé sur chaque loge :
Les vieux échafauds ont été Récrépis sous l'édilité De Jean de Vert, de Jean de Vert en France.
— On vient enfin d'imprimer la Force du naturel^ comédie de M. Destouches. J'ai jugé en la lisant, comme aux représentations, que c'était un ouvrage sans esprit, sans philosophie et sans style. VOreste de M. de Voltaire, qui paraît aussi, mérite plus d'estime. Vous y trouverez la simplicité qui était particulière aux Grecs, le sentiment qui est commun à toutes les nations et le pinceau, mais un peu vieilli, de l'auteur de la Henriade. Â tout prendre pourtant, il y a dans cette tragédie plutôt
trop de vers que des mauvais vers. Un M. Dumolard a examiné les imperfections de cet ouvrage dans une dissertation où on a trouvé tant de partialité * qu'on a soupçonné M. de Voltaire d'y avoir mis la main.
18 mai 1750.
M. le duc de Chartres, qui avait la réputation d'être amoureux de M"** la marquise de L'Hôpital, porte maintenant, dit-on, ses hommages à M""^ de La Force. Cette infidélité a donné occasion aux couplets suivants :
A vous porter, Prince, vous avez de la peine,
A vous porter; L^amour vient y remédier; Vous ne vous donnez plus d^entorse Depuis que vous avez La Force
Pour vous porter.
Quoique sans dent.
Elle séduit, elle intéresse.
Quoique sans dent.
Son maintien trop indécent.
De son cœur trahit le désordre.
On dit même qu'elle veut mordre
Quoique sans dent.
A L*Hôpital, En vain vous rendiez hommage
A L'Hôpital ; Son cœur ne peut être banal.
Car Soubise pour des pistoles Et Boufflers pour des cabrioles
Ont L'Hôpital.
1. Dissertation sur Us principales tragédies anciennes et modernes qui ont paru sur le sujet d* Electre et en particulier sur celle de Sophocle, par M. Dumolard» membre de plasieors académies. Londres, 1750, in-8. Voltaire a certaioemeat revu cette dissertattOD, que Beuchot a réimprimée à la suite d'Oreste^
hih NOUVELLES LITTÉRAIRES.
— Nous avons eu, le siècle dernier, en France une courtisane appelée Ninon de Lenclos. Sa profession ne l'empècha pas de jouii^pendant plus de soixante ans de la plus grande considération. Sa beauté, son esprit et sa probité sont encore célèbres. Cette célébrité vient de donner beaucoup de cours à des lettres qu'on a publiées sous son nom, quoiqu'elles ne soient point d'elle*. C'est son système sur l'amour, mais ce ne sont point ses grâces, sa volupté, sa finesse. L'ouvrage est pourtant écrit avec esprit, mais il est sec, trop soigné, rempli de lieux communs et de suppositions quelquefois ridicules. Si Fauteur de ces lettres ne voulait que faire du bruit, il a réussi ; si, par hasard, il a songé à se faire une réputation, il a été maladroit. On a attaché à la mémoire de M"« de Lenclos une idée si avantageuse que je ne crois pas qu'il y ait personne en France capable de la soutenir.
— M. Petit, le premier chirurgien de l'Europe et connu singulièrement par la connaissance qu'il avait des maladies vénériennes, est mort depuis quelque temps. Un plaisant lui a adressé l'épitaphe suivante :
Gi-gtt, hélas! dans cette fosse Petit, qui guérissait la grosse.
Passant, qui y avez passée Priez Dieu pour le trépassé.
— M. de Saint-Foix vient de donner une nouvelle édition fort augmentée de ses Lettres turques*. J'y trouve des pensées vraies, mais communes, des expressions assez faciles, mais peu énergiques, des ridicules bien vus, mais que tout le monde voit. Vous y trouverez plusieurs traits semblables à ceux que je copie.
u 11 n'est pas aisé de démêler si les Français aiment véritablement les étrangers ou s'ils n'ont que la vanité, l'espèce de coquetterie de s'en faire aimer. Croiraient-ils que, par toutes sortes de bonnes façons, il faut tâcher d'adoucir le malheur d'une personne envers qui la nature a été assez marâtre pour ne l'avoir pas fait naître Française?
1. (Par Damourft, aTOcat.) Amatcrdam (Paris), 1750, 2 vol. ia-12. Fr6qaeffloeat réimprimées.