‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 91 sur 113 · Le premier avait paru ea 1748. Voir p · texte numérisé non relu

Le premier avait paru ea 1748. Voir p

qu'on n'y trouve pas la sécheresse qui n'est que trop ordinaire dans ces matières.

— CalistCy ou la Belle Pénitente^ est tombée, quoique protégée par le lieutenant de police, qui est un des hommes de Paris qui ont le plus d'esprit, et par M"* de Forcalquier-Brancas, la plus jolie de nos femmes à la mode. Cette chute a inspiré les deux épigrammes suivantes :

• CcUiste est enfin aux abois.

Le parterre en a fait justice ; A lundi la dernière fois Pour les Brancas et la police.

On trouve en cette tragédie Trois bons mots, trois duels, trois morts, trois beaux endroits. Et je pense, quoi qu'on en die.

Qu'on pourra la jouer trois fois.

— Les comédiens italiens représentent avec beaucoup de succès le Provincial à Paris, comédie nouvelle en trois actes. M. de Moissy, garde du corps, en est l'auteur.

Cette pièce est en vers; elle avait d'abord été faite en cinq actes, et on devait la jouer après Pâques à la Comédie-Française. Grandval, qui était chargé du rôle principal, a voulu se reposer, et la pièce fut renvoyée à un autre temps. Dans le même temps, il est tombé à la Comédie-Française Caliste qui lui avait été préférée.

Cet ouvrage a du mérite. L'intrigue en est commune, elle est dénuée d'action et d'intérêt, mais elle est agréablement écrite, et d'un ton simple peu connu aujourd'hui, et qui est le seul de la bonne comédie.

Un homme de robe de Provence envoie à Paris son neveu pour s'y former et il l'adresse à un ancien ami fort gai, trèshonnête homme et assez philosophe. Cet ami a deux nièces : Cidalise est une jeune coquette, légère, badine, un papillon.

1. Attribuée à Tabbé Séran de La Tour, Caliste est, selon l'abbé de La Porte, da marquis de Mauprié, qui présenta la pièce à M'^* Gaussin, distribua les rôles, assista aux répétitions, mais dont le nom no figura pas sur les registres du théâtre et que personne ne considéra comme l'auteur.

telle que sont nos jolies femmes; Lucile est aimable, timide, tendre, et telle en un mot que les femmes estimables doivent être.

Le jeune provincial n'a que vingt ans. Il trouve Cidalise charmante, prend ses goûts, son ton, ses airs, et ne s'aperçoit seulement pas de Lucile. Celle-ci a pris du goût pour lui, elle le combat en vain, il est plus fort que sa raison. Tout ce qu'elle peut gagner sur elle-même, c'est de cacher sa faiblesse.

Les choses sont dans cet état lorsque l'oncle de Provence arrive, il vient s'éclairer par lui-même des progrès de son jeune neveu. Il l'examine ; il ne le trouve qu'un sot.

Cependant son vieux ami, enchanté des progrès du jeune provmcial, a conclu son mariage avec Cidalise qui, aux yeux de l'oncle de Provence, ne vaut pas mieux que son étourdi de neveu.

Par bonheur, Cidalise se met dans la tête de se moquer de la triste, de la timide Lucile; et elle imagine, pour connaître mieux son caractère et comme une chose fort plaisante, que le jeune provincial fasse semblant de l'aimer.

Son projet tourne contre elle-même. Le jeune homme trouve dans Lucile un caractère qui l'enchante. L'amour lui ouvre les yeux sur le caractère de Cidalise et sur ses propres travers; il estime, il adore Lucile, il se corrige. L'amour fait ce miracle, et d'un jeune fat il fait un amant fort tendre et un fort galant homme.

Il y a une scène au second acte entre les deux oncles fort agréable. Elle roule sur les ridicules à la mode, sur les inconséquences du grand monde, sur les mpeurs, sur les façons de penser différentes dans divers quartiers de Paris.

On a joint à cette pièce un ballet nouveau. Ce sont les âges en récréation. Il est nombreux et varié, et ce spectacle attire Paris en foule à la Comédie-Italienne.

— Il paraît une petite brochure dont le titre est Voyage à Cytkère^. Ce petit ouvrage est d'un médecin de Bordeaux qui se nomme La Montagne. Il n'y a rien qui sente la profession de

1. Voyage à Cythère contenant les descriptions du temple, les usages et règle" ments établis par le tribmal de Vamour. Dédié aux habitants de VUe de Cythère, 1750, in-12.

Fauteur. Ce sont partout de petits tableaux, des Âlbaoe ou des Rosalba qui forment des allégories galantes.

II n'y a point de fond dans cette brochure; ce sont deux jeunes amantsqui vont à Cythëre, et on conte ce qu'ils y voient. Le Temple de Gnîde du président de Montesquieu semble être l'original sur lequel l'auteur du voyage a tracé le sien. Dans le premier, il y a plus de sentiment que d'esprit, plus d'agrément, de tendresse, de galanterie. Dans le second, il y a de l'esprit, fort peu de tendresse, quelques traits agréables, et souvent des fautes de style qu'on ne saurait trouver dans le premier.

!•' juin 1750.

Les Comédiens français donnèrent samedi dernier la première représentation de Cléopâtre^ tragédie de M. Marmontel. Tout le monde convient qu'il n'y a point d'ordre dans le plan, point d'intérêt dans les situations, point de vivacité dans le dialogue, point de dignité dans les caractères, point de décence dans les mœurs, point de naturel dans la versification. C'est un des plus mauvais ouvrages qu'on ait jamais vus au théâtre. La pièce fut presque huée depuis le commencement jusqu'à la fin. Les deux représentations suivantes ont été plus flatteuses pour l'auteur, par le soin qu'a eu M. de Villegagnon d'y envoyer un grand nombre de mpusquetaires. Ce qui rend si vif cet officier sur le sort de Cléopâtre, c'est que M"" Clairon, sa maîtresse, y joue le principal rôle. A force de machines et de corrections, on poussera la nouvelle tragédie à sept ou huit représentations ; ce sera toujours un monstre. Le première représentation de CUopdtre ayant été suivie de la petite comédie Crispin rival de son maître ^ le chevalier de L'Hôpital fit l'épigramme suivante :

De CorDeille, dit-on, Marmontel est rival;

Après sa Clëopâtre on pourra le connaître.

Puisqu'il se fait jouer en propre original :

C'est Crispin rival de son maître.

Le même officier, révolté, comme tout le public, parle caractère indécent de Cléopâtre, Ta comparée à M"« Clairon, connue autrefois à TOpéra-Comique sous le nom de Frétillon.

D'une princesse de théâtre Qui sut par ses exploits jadis se faire un nom, Marmontel n'ayant pu faire une Cléopâtre A fait de Cléopâtre une aulre Frétillon.

— Dans l'opéra de Léandre et Héro^ qu'on continue à jouer sans succès, est un mauvais prologue où on lit ces paroles :

Les plaisirs ici vont naître; Peuple heureux, si tu veux Tôtre, Vénus doit te reconnaître.

A ton maître Elle donna le jour Gomme & F Amour.

L'univers nous craint, nous révère, Mais les fers Par Tamour offerts Nous sont plus chers.

Prenez, Donnez L'exemple et l'art de plaire.

Aimez, Charmez, Esclaves ou vainqueurs.

Charmez les cœurs.

Le ^oëte Roy vient de faire sur ces paroles une parodie qu'il a intitulée Système des filles de VOpéra.

Le plaisir est notre maître.

Qu'il est doux de le connaître I Plutus en daignant paraître Le fait naître; 11 obtient du retour Plus que l'amour.

Notre cœur consulte Barème; Tout amant Nous paraît charmant En nous payant.

Prenez,

Donnez, Voilà notre système.

Bossus,

Tortus, Beaux hommes ou magots.

Tous sont.égaux.

CHANSON DE MONGRIF ^

L'amour s'est fait chez ma mie Un petit temple charmant.

Ah 1 qu'heureux sera Tamant Qui sans cesse y sacrifie!

Je disais depuis deux ans :

Que j'entre, je vous en prie ; Si jamais je suis dedans J'y passerai ma vie.

C'est à la jeune Zélie Qu'Amour a fait ce présent; Son ouvrage lui plaît tant.

C'est là qu'il faut qu'on la prie.

Je disais, etc.

Je la cherche dès l'aurore Pour la rencontrer le soir.

Partout où j'ai pu la voir Je voudrais la w)ir encore.

Je disais, etc.

Sur les feuilles d'une rose Que je mis sur ses genoux.

Je gravai ces mots si doux :

Devinez ce que je n'ose.

Je disais, etc.

L'Amour seconda mon zèle, Par surprise enfin j'entrai.

Laissez-moi, je vous mordrai, Otez-vous, s'écria-t-elle.

Elle dit, bientôt après :

« Restez-y, je vous en prie.

Restez, n'en sortez jamais. »

J'y passerai ma vie.

1. Cette chanson ne figure pas dans les OEuvres de l'auteur, 1768, 4 vol. ûi-12.

— Nous avons ici un jeune abbé, homme de qualité, qui prêche éternellement et qui ne prêche guère bien, témoin l'épigramme suivante, dont j'ignore l'auteur.

« Monsieur Fabbé La Tour du Pin Aurait dû, dit certain caustique, Apprendre un rôle d'Arlequin Au lieu d'un rôle évangélique.

— Oh I point du tout, dit un abbé, II aurait fait une sottise; Ail théâtre on l'aurait sifflé; On ne siffle point à l'église. j>

— 11 vient de paraître un gros volume in-8^ de lettres dont l'objet est de prouver que le clergé doit payer le vingtième de ses revenus, comme le reste du royaume *. L'auteur, qu'on soupçonne être M. Joly de Fleury, ancien procureur général du parlement, a traité à fond cette importante matière. II résulte de ses raisonnements et de ses recherches que tout citoyen doit contribuer aux besoins de l'État à proportion de ses biens; que le clergé a toujours rempli ce devoir essentiel jusqu'au temps de la Ligue ; que les usurpations que le fanatisme fit souffrir alors ne furent point autorisées; que les déclarations du roi en 1711 et en 1726, pour dispenser le clergé du dixième et du cinquième, supposent des privilèges et ne les donnent pas; que quand même on aurait eu la faiblesse d'accorder des exemptions, il faudrait les annuler comme contraires au bien du royaume. L'ouvrage finit par l'examen des remontrances que le clergé a faites au roi pour être dispensé du vingtième.

Ce livre, qui fait l'entretien de tout Paris et qui parait autorisé par le ministre, est trop long. On y a entassé tous les faits essentiels et beaucoup d'inutiles. La liaison des choses y est toujours assez sensible. La logique en est très-bonne et le style seulement passable. Il y a apparence que le clergé, qui est assemblé depuis trois jours, fera répondre incessamment à un ouvrage qui sape toutes ses prétentions.

1. Ce livre porte le titre singulier de : Lettres : Ne repugnate vestro bono Loi^res (Paris) 1750, iii-8. Rédigé à Tinstigation de Machault par Daniel Bargeton, avocat, ce livre fut condamné par le parlement et mis à Tindex. Voltaire a imaginé un Extrait du décret de la sacrée congrégation de Rome d Vencontre d'un libellé intitulé Lettres sur le vingtième.

— M. Marmontel, pour préparer le public à sa tragédie, a imprimé une Vie de Cléopûtre^. C'est un morceau assez réfléchi et trop raisonné, le style en est dur et sec, mais nerveux. Quoique ce petit ouvrage n'ait fait qu'une médiocre fortune, \. porte l'empreinte d'un génie hardi et lumineux.

— Mémoires et Aventures (Tun bourgeois qui s* est avancé dans le monde*. A La Haye, chez Jean Neaulme, 1750, 2 vol. in-12. C'est un nouveau roman où il y a des aventures de jeunesse, des duels et des mariages comme dans tous les ouvrages de ce genre. Du reste, peu d'intérêt dans le fond et nul agrément dans la forme.

15 juin 1750.

Histoire générale^ civile^ naturelle^ politique et religieuse de tous les peuples du monde. 15 volumes in-12, par M. l'abbé Lambert. Ce titre fastueux se réduit à une histoire de chaque nation, tirée des dictionnaires, à une description de chaque pays, copiée des géographes, à des idées populaires et, par conséquent, fausses ou superficielles sur la religion, les mœurs, le commerce et la politique des États les plus célèbres et les moins connus. Le laborieux auteur a fait un ouvrage tel qu*on le devait attendre d'un homme sans style, sans goût, sans esprit, sans sagacité ; son travail peut être pourtant utile , au moins commode. Si vous consultez cette compilation, vous y trouverez, réuni par un homme qui a du bon sens, ce qui se trouve épars dans cent volumes. On ne peut pas dire que tout cela ait été mis dans un ordre bien merveilleux, mais j'imagine que c'est quelque chose qu'il n'y ait point de confusion. La préface, qui est un peu moins mauvaise que le reste, est de Deslandes.

— Tout Paris va voir la belle statue de l'Amour* , que Bou-

1. Cléopàtrê d'après VhUtaire, S. 1. n. d., 17L0, in-12. 3. Par Jean Digard.

eliardon vient d'exécuter en marbre pour le roi, qui ne la verra qu'au retour de Compiègne. L'objet de ce grand sculpteur a été de représenter l'Amour qui, déjà vainqueur des dieux, entre autres de Mars et d'Hercule, s'est emparé de leurs armes et prétend changer la massue de ce dernier en un arc formidable qui ne trouve plus de cœurs à l'épreuve. Ce sujet paraît compliqué; mais voici comment il a été simplifié par le génie de l'artiste.

La figure de l'Amour, qui n'est plus un enfant jouant dans les bras de sa mère, est de cinq pieds de proportion et, par conséquent, de la force et de l'âge qu'on donne à l'amant de Psyché ; avec l'épée de Mars qui est à ses pieds, entremêlée de copeaux, il a non-seulement dégrossi l'ouvrage, mais formé plus des deux tiers de son arc dont il commence à essayer le ressort et l'élasticité. Pour s'assurer d'un plein succès, il ne lui reste que le bout et le gros nœud de la massue à rabattre. Il était absolument nécessaire que cette dernière partie de l'opération ne fût pas achevée , pour ne laisser aucun doute ni sur la matière qu'il emploie ni sur l'usage qu'il en veut faire.

Vous concevez que pour commencer à faire plier un arc de cette grandeur et dont la partie inférieure est encore une masse informe, il faut employer bien de la force, et, comme c'est un dieu qui travaille, il est indispensable de lui conserver de la noblesse. Pour cela, il allonge la main gauche autant qu'il est possible à une figure debout, en force, et qui n'est par conséquent que médiocrement inclinée, et il appuie l'extrémité de ce même arc contre sa poitrine avec sa main droite pour la faire courber. Ce mouvement produit un balancement de figure des plus nobles et d'autant plus heureux qu'il ne paraît point recherché. Le soutien nécessaire au plus grand nombre de figures représentées debout et dont l'art est ordinairement très-mal caché se voit ici également heureux et bien trouvé. C'est un tronc de laurier qui repousse quelques branches chargées de feuilles et sur lequel la peau du lion de Nêmée paraît jetée au hasard. Elle groupe à merveille avec le casque et le bouclier de Mars, appuyés contre ce même tronc. Les plumes de ce

1. Musée du Louvre, sculpture moderne, n» 272. Il en existe une répétition dans le parc de Trianon.

casque, qui sont légères et flottantes, font un contraste admirable avec le poil rude et la crinière du lion. Enfin les ailes de l'Amour, qui sont grandes et fortes et d'un goût différent, on: exigé une autre sorte de travail. 11 est si simple et si naturel qu'on se plaît à jouir de ces différentes oppositions. Elles ne font aucun tort, quelque riches qu'elles puissent être, à la figure même, et ces accessoires ne sont qu'un bel épisode heureusement placé dans un beau poème. Dans tout cela, je ne vois nul doute sur le genre de l'opération, sur la nature du travail, sur les motifs de l'entreprise, sur la manière dont elle est exécutée, et sur l'effet que Ton doit s'en promettre. Il nous reste à parler de la figure même.

L'Amour est nu, comme on le représente ordinairement; l'air de tête est noble sans affectation; le sourire est délicat sans le moindre soupçon de grimace, et la malignité de son regard n'est point chargée : elle annonce le plein succès de son opération et fait penser aux suites qu'elle doit avoir. Ses cheveux naturellement annelés, et noués à l'antique par un simple ruban, ont leurs masses distinctes et sont facilement travaillés. Le col est parfaitement uni à la tête et aux épaules; le carquois est noblement placé sur le dos, et le cordon qui le tient suspendu ne cache ni n'interrompt le jeu d'aucune des parties qu'il couvre ; le reste du corps est parfait. Tous les connaisseurs conviennent que cet Amour est une des plus belles choses qui soient sorties des mains de nos artistes.

— Duflos , graveur médiocre , vient de publier deux estampes, dont l'une a pour titre le Bain^ et l'autre la Fête italienne. Elles sont gravées d'après les tableaux de Pater, assez joli peintre et imitateur de Watteau, auquel il est très-supérieur.

— Nous aurons le mois prochain un ouvrage important intitulé Détails militaires. Lq public est très-prévenu en faveur de l'auteur, M. de Chennevières, un des commis du ministre de la guerre.

— Vous savez sans doute que, dans la pièce nouvelle, Cléopâtre est piquée par un aspic de la façon de Vaucanson, et que cette tragédie a été réellement sifflée. Un plaisant a saisi ces deux circonstances pour en faire l'épigramme suivante :

Deux artistes nouveaux, Marmontel, Vaucanson, Font Thonneur du siècle où nous sommes

NOUVELLES LITTÉRAIRES. ii35

Mais Tun ce fait siffler qu'un serpent de carton, Quand l'autre fait siffler les hommes.

— M. Pesselier vient de donner une Épitre à un Jeune auteur sur Vabas des talents^. Cet ouvrage, d'environ quatre cents vers, a un double objet : le premier, de faire détester l'impiété, la jalousie, la licence, la flatterie, la satire, qui dégradent la plupart de nos écrivains; le second, de faire aimer les vertus opposées à ces vices. Le style de cette poésie est facile, mais sans couleur, et les idées sont vraies, mais communes.

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