LETTRE DE M. DE VOLTAIRE
A M. PALISSOT DE MONTEINOY
4 juin 1760.
(( Je vous remercie, monsieur, de votre lettre et de votre ouvrage. Ayez la bonté de vous préparer à une réponse longue; les vieillards aiment à babiller.
(( Je commence par vous dire que je tiens votre pièce pour bien écrite; je conçois même que Crispin, philosophe marchant à quatre pattes, a dû faire beaucoup rire, et je crois que mon ami Jean-Jacques en rira tout le premier; cela est gai, cela n'est point méchant , et d'ailleurs le citoyen de Genève étant coupable de lèse-comédie, il est tout naturel que la comédie le lui rende.
i. Cette Vhïon^ publiée en 1760, fut aussi réimprimée, la môme année, dans le Recueil des Facéties parisiennes dont nous avons parlé précédemment.
2. Morellet nous apprend dans ses Mémoires^ chap. iv, qu'il dut d'être emprisonné à une allusion à la princesse de Robecq, maîtresse de M. de Choiseul, qui s'était montrée très-acharnée contre le parti philosophique. Il préparait, lorsqu'on vint l'arrêter, trois autres écrits du même genre pour les lancer successivement. C'est ce qui fit dire à Voltaire, apprenant sa détention : « C'est dommage qu'un aussi bon officier ait été fait prisonnier au commencement de la campagne. » Il fut élargi à la fin d'août. (T.)
u II n'en est pas de même des citoyens de Paris que vous avez mis sur le théâtre; il n'y a pas là certainement de quoi rire. Je conçois très-bien qu'on donne des ridicules à ceux qui veulent nous en donner, je veux qu'on se défende, et je sens par moi-même que, si je n'étais pas si vieux, MM. Fréron et de Pompignan auraient affaire à moi : le premier, pour m'avoir vilipendé cinq ou six ans de suite, à ce que m'ont assuré des gens qui lisent les brochures; l'autre, pour m'avoir désigné en pleine Académie comme un radoteur qui a farci l'histoire de fausses anecdotes. J'ai été très-tenté de le mortifier par une bonne justification, et de faire voir que l'anecdote du masque de fer, celle du testament du roi d'Espagne Charles II, et autres semblables, sont très-vraies, et que quand je me mêle d'être sérieux je laisse là les fictions poétiques.
(( J'ai encore la vanité de croire avoir été désigné dans la foule de ces pauvres philosophes qui ne cessent de conjurer contre l'État, et qui certainement sont cause de tous les malheurs qui nous arrivent : car enfin j'ai été le premier qui ait écrit en forme en faveur de l'attraction, et contre les grands tourbillons de Descartes, et contre les petits tourbillons de Malebranche; et je défie les plus ignorants, et jusqu'à M. Fréron lui-même^ de prouver que j'ai falsifié en rien la philosophie newtonienne : la Société de Londres a approuvé mon petit catéchisme d'attraction. Je me tiens donc pour très-coupable de philosophie.
u Si j'avais de la vanité, je me croirais encore plus criminel sur le rapport d'un gros livre intitulé V Oracle des philosophes, lequel est parvenu jusque dans ma retraite; cet oracle, ne vous déplaise, c'est moi; il y aurait là de quoi crever de vaine gloire; mais malheureusement ma vanité a été bien rabattue quand j'ai vu que l'auteur de V Oracle prétend avoir dîné plusieurs fois chez moi, près de Lausanne, dans un château que je n'ai jamais eu. Il dit que je l'ai bien reçu, et, pour récompense de cette bonne réception, il apprend au public tous les aveux secrets qu'il prétend que je lui ai faits.
u Je lui ai avoué, par exemple, que j'avais été chez le roi de Prusse pour y établir la religion chinoise; ainsi me voilà pour le moment de la secte de Gonfucius. Je serais donc très en droit de prendre ma part aux injures qu'on dit aux philosophes.
(c J'ai avoué de plus à l'auteur de VOracle que le roi de Prusse m'a chassé de chez lui, chose très-possible, mais trèsfausse, et sur laquelle cet honnête homme en a menti.
(( Je lui ai encore avoué que je ne suis point attaché à la France dans le temps que le roi me comble de ses grâces, me conserve la place de son gentilhomme ordinaire et daigne favoriser mes terres des plus grands privilèges. Enfin j'ai fait tous ces aveux à ce digne homme pour être compté parmi les phi- , losophes.
« J'ai trempé, de plus, dans la cabale infernale de YEncyclopédiej il y a au moins une douzaine d'articles de moi imprimés dans les trois derniers volumes ; j'en avais préparé pour les suivants une douzaine d'autres, qui auraient corrompu la nation et qui auraient bouleversé tous les ordres de l'État.
u Je suis encore un des premiers qui aient employé fréquemment ce vilain mot àliumanité , contre lequel vous avez fait une si brave sortie dans votre comédie. Si, après cela, on ne veut pas m'accorder le nom de philosophe, c'est l'injustice du monde la plus criante.
« Voilà, monsieur, pour ce qui me regarde.
« Quant aux personnes que vous attaquez dans votre ouvrage, si elles vous ont offensé, vous faites très-bien de le leur rendre; il a toujours été permis par les lois de la société de tourner en ridicule les gens qui nous ont rendu ce petit service ; autrefois^ quand j'étais du monde, je n'ai guère vu de souper dans lequel un rieur n'exerçât sa raillerie sur quelque convive qui, à son tour, faisait tous ses efforts pour égayer la compagnie aux dépens du rieur. Les avocats en usent souvent ainsi au barreau; tous les écrivains de ma connaissance se sont donné mutuellement tous les ridicules possibles : Boileau en donna à Fontenelle, Fontenelle à Boileau ; l'autre Rousseau, qui n'est pas Jean-Jacques, se moqua de Zaïre et iïAlzire; et moi qui vous parle, je crois que je me moquai aussi de ses dernières épîtres, en avouant pourtant que l'Ode sur les conquérants est admirable et que la plupart de ses épigrammes sont très-jolies: car il faut être juste, c'est le point principal.
(( C'est à vous à faire votre examen de conscience et à voir si vous êtes juste en représentant MM. d'Alembert, Duclos, Diderot, Helvétius, le chevalier de Jaucourt, et tutti quanti^
comme des marauds qui enseignent à voler dans la poche.
(( Encore une fois, s'ils ont voulu rire à vos dépens dans leurs livres, je trouve très-bon que vous riiez aux leurs; mais, pardieu, la raillerie est trop forte. S'ils étaient tels que vous les représentez, il faudrait les envoyer aux galères, ce qui n'entre point du tout dans le genre comique. Je vous parle net : ceux que vous voulez déshonorer passent pour les plus honnêtes gens du monde, et je ne sais même si leur probité n'est pas encore supérieure à leur philosophie. Je vous dirai franchement que je ne sais rien de plus respectable que M. Helvétius, qui a sacrifié deux cent mille livres de rente pour cultiver les lettres en paix. S'il a, dans un gros livre, avancé une demi-douzaine de propositions téméraires et malhonnêtes, il s'en est assez repenti, sans que vous dussiez déchirer ses blessures sur le théâtre.
(( M. Duclos, secrétaire de la première Académie du royaume, me parait mériter beaucoup plus d'égards que vous n'en avez pour lui; son livre sur les mœurs n'est point du tout un mauvais livre, c'est surtout le livre d'un honnête homme. En un mot, ces messieurs vous ont-ils publiquement offensé? Il me semble que non. Pourquoi les offensez-vous si cruellement?
(( Je ne connais point du tout M. Diderot. Je ne l'ai jamais vu, je sais seulement qu'il a été malheureux et persécuté; cette seule raison devait vous faire tomber la plume des mains.
« Je regarde d'ailleurs Y entreprise Ô-qV Encyclopédie commele plus beau monument qu'on pût élever à l'honneur des sciences; il y a des articles admirables, non-seulement de M. d'Alembert, de M. Diderot, de M. le chevalier de Jaucourt, mais de plusieurs autres personnes qui , sans aucun motif de gloire ou d'intérêt, se sont fait un plaisir de travailler à cet ouvrage.
{( Il y a des articles pitoyables, sans doute, et les miens pourraient bien être du nombre; mais le bon l'emporte si prodigieusement sur le mauvais que toute l'Europe désire la cortinuation de V Encyclopédie, On a traduit déjà les deux premiers volumes en plusieurs langues ; pourquoi donc jouer sur le théâtre un ouvrage devenu nécessaire à l'instruction des hommes et à la gloire de la nation ?
{( J'avoue que je ne reviens point d'étonnement de ce que vous me mandez sur M. Diderot. Il a, dites-vous, imprimé deux libelles contre deux dames du jjIus haut rang qui sont vos bien- IV. 17
faîtrices. Vous avez vu son aveu signé de sa main ; si cela est, je n'ai plus rien à dire, je tombe des nues, je renonce à la philosophie, aux philosophes, à tous les livres, et je ne veux plus penser qu'à ma charrue et à mon semoir.
(( Mais permettez-moi de vous demander très-instamment des preuves, souffrez que j'écrive aux amis de ces deux dames; je veux absolument savoir si je dois mettre ou non le feu à ma bibliothèque.
(( Si M. Diderot a été assez abandonné de Dieu pour outrager deux dames respectables, et, qui plus est, très-belles, vous ont-elles chargé de les venger? Les autres personnes que vous produisez sur le théâtre avaient-elles eu la grossièreté de manquer de respect à ces deux dames?
(( Sans avoir jamais vu M. Diderot, sans trouver le Père de famille plaisant, j'ai toujours respecté ses profondes connaissances, et, à la tête de ce Père de famille^ il y a une épître à M'"^ la princesse de Nassau qui m'a paru le chef-d'œuvre de l'éloquence et le triomphe de Y humanité ^ passez-moi le mot; vingt personnes m'ont assuré qu'il a une très-belle âme, je serais affligé d'être détrompé, mais je souhaite d'être éclairé.
La faiblesse humaine est d'apprendre Ce qu'on ne voudrait pas savoir ^
« Je vous ai parlé, monsieur, avec franchise : si vous trou vez dans le fond du cœur que j'aie raison, voyez ce que vous avez à faire. Si j'ai tort, dites-le-moi, faites-le-moi sentir, redressez-moi. Je vous jure que je n'ai aucune liaison avec un encyclopédiste , excepté peut-être avec M. d'Alembert , qui m'écrit une fois en trois mois des lettres de Lacédémonien ; je fais de lui un cas infini, je me flatte que celui-là n'a pas manqué à M""' les princesses de Robecq et de La Marck. Je vous demande encore une fois la permission de m'adresser sur toute cette affaire à M. d'Argental.
« J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec une estime très-
1. Molière, Amphitryon^ acte II, scène ih. La leçon exacte est :
La faiblesse humaine est d'avoir
Des curiosités d'apprendre
Ce qu'on ne voudrait pas savoir.
véritable de vos talents, et un extrême désir de la paix que MM. Fréron, de Pompignan, et quelques autres, m'ont voulu ôter,
(( Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
(( Voltaire,
«( Gentilhomme ordinaire du roi. »
En conséquence de cette lettre, et sur la prière de M. de Voltaire, M. d'Argental s'est adressé à M'"^ la comtesse de La Marck pour savoir si les faits dont M. Diderot était chargé dans la lettre de Palissot étaient vrais ^ ; cette dame , en priant M. de Voltaire de ne la point compromettre dans une querelle aussi scandaleuse, lui a fait dire que, dans le temps de la publication des deux épîtres dédicatoires qui se trouvent à la tète des deux comédies de Goldoni, elle s'en était crue offensée et qu'elle avait fait faire des recherches pour en connaître l'auteur ; qu'en effet, à la suite de ces recherches, l'aveu de l'auteur des deux épîtres lui avait été remis signé de sa main; qu'elle avait brûlé cet aveu sur-le-champ; que, par conséquent, cet aveu n'avait été vu de personne, pas même de M™^ la princesse de Robecq; qu'au surplus elle n'avait jamais nommé à qui que ce fût ni M. Diderot ni personne, comme auteur de ces deux épîtres; que ce secret n'était jamais sorti de sa bouche, et qu'il mourrait avec elle. M'"^ de La Marck a ajouté à cette déclaration que de fortes raisons l'avaient depuis longtemps obligée de fermer sa porte à M. Palissot; que, s'il avait continué à la voir, il n'aurait certainement pas donné la comédie des Philosophes^ ou, s'il l'eût donnée malgré elle, il aurait cessé d'être reçu chez elle. M. le duc d'Ayen, père de M'"^ la comtesse de La Marck, a dit au roi, qui lui demandait ce qu'il pensait de la comédie des Philosophes^ que l'auteur méritait d'être fouetté et marqué.
Lorsqu'on sait que tous ces faits ont été rendus à M. de Voltaire par M. d'Argental de la part de M'"*' de La Marck, on est surpris de ne le voir entrer dans aucune autre explication avec Palissot. Ainsi, si la première lettre était pardonnable, les autres ne le sont plus^
\, Grimm a déjà donné quelques détails sur cette affaire dans la lettre du 15 décembre 1758. Voir page 56.
2. Ce dernier paragraphe, où perce une sourde irritation contre Voltaire, a trait
15 juillet 1760.
II nous reste quelques observations à faire sur la préface de la comédie de V Ecossaise. M. de Voltaire nous donne cette pièce comme une traduction de l'anglais. 11 l'attribue au frère du philosophe David Hume; il fait l'éloge de l'auteur; il fait l'éloge de la pièce, et, sans la connaissance que nous avons de ces petites supercheries courantes par lesquelles les modernes sont en usage de se dérober au public, il serait facile de s'y tromper. Mais pourquoi cet usage est-il aujourd'hui si commun dans la littérature? Serait-ce qu'un auteur pusillanime, incertain du succès, veut avoir entendu le jugement du public avant que de se montrer? C'est cela quelquefois. Mais, plus souvent encore, c'est que la matière qu'il traite est hardie et que ses principes l'exposeraient à la persécution. C'est que son ouvrage ne cadre pas avec son état. C'est que nos petits critiques, dont il redoute la piqûre, ne sont pas ses amis. C'est qu'il espère que ces messieurs, ne sachant point à qui ils ont affaire et craignant la honte d'avoir insulté à leur maître, se contiendront à peu près dans les bornes de la modération. C'est que, s'il y a dans son ouvrage un peu de style et d'idées, il sera d'abord attribué à M. de Voltaire ou à quelque autre écrivain estimé et connu, et que cette prévention passagère en fera le succès. C'est qu'on permet à celui qui se cache de dire plus librement ce qu'il pense. C'est que le gouvernement peut ignorer quand il lui plaît un auteur qui ne se nomme pas. C'est que le public est plus difficile sur un ouvrage avoué que sur un ouvrage dont l'auteur fait semblant de se cacher. Il y a une sorte de poésie dans ce mensonge, et la poésie nous plaît toujours jusque dans les plus petites choses. Au reste, il y a peu de vrais connaisseurs, et la plupart des lecteurs ne prononcent que d'après le nom. Si CEsprit des lois avait été la première production de quelque homme indigent et obscur qui eût jeté, d'un quatrième étage, ce livre dans le public, il se serait passé vingt ans avant qu'il eût eu toute sa réputation. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cet
aux deux autres lettres que le 'patriarche adressa sur le même sujet à Palissot, le 23 juin et le 12 juillet. Nous n'avons rapporté que la première, parce que c'est la seule que Grimm ait commentée.
usage de se cacher sous des noms fictifs ou véritables remplira l'histoire de la littérature d'obscurités et d'embarras.
Je voudrais bien qu'à présent quelque Anglais traduisît VEcossaisc dans sa langue et donnât sa version pour l'original. Il faudrait voir comment M. de Voltaire retirerait son ouvrage d'entre les mains de cette espèce de voleur. L'auteur prétend que les caractères de Lindane et de Freeport sont la nature pure, et il a tort, du moins quant au dernier, qui a certainement tout le vernis de la fiction. Il est fort rare de voir la fierté unie à la misère, telle qu'on la voit dans Lindane, et sûrement il n'y a pas un homme qui soit aussi brutalement humain que Freeport. 11 fallait dire que ces deux caractères sont, non dans la nature pure, mais dans la nature factice et de convention qui s'est glissée dans tous nos arts et dans toutes nos productions. On ne s'en défait jamais tout à fait. L'artiste le plus admirable est celui qui s'en éloigne davantage. M. de Voltaire prétend encore qu'il a été obligé de retrancher quelque chose du rôle de Frelon tel qu'il était dans l'original supposé. C'est un aveu tacite et involontaire qu'il reconnaît ce rôle pour mauvais. 11 fallait ou le retrancher tout à fait ou le faire autrement, a II est, dit-il, si lâche et si odieux. » Pour devenir théâtral, il fallait qu'il fut encore plus lâche et plus odieux. Il vient un moment où ce personnage est trop mince, trop ridicule, trop faible, pour se soutenir au milieu des autres, et voilà pourquoi il a fallu l'expulser de la scène. C'était un petit machiniste qui n'avait plus de proportion avec l'importance de la chose. Voulez-vous voir des roués de la première volée? Lisez le Double Dealer, de Congrève, et le Plain Dealer, de Wicherley. Le premier de ces auteurs n'a pas été tenté d'abandonner son Maskwel à moitié chemin, et l'autre aurait gâté sa pièce s'il eût craint de montrer jusqu'à la fin l'ami et la maîtresse de son misanthrope. Ce sont pourtant deux infâmes : y a-t-il rien de plus odieux que Tartuffe? de plus méchant et de plus lâche que le Faux sincère? Frelon n'est qu'un misérable petit tracassier, et voilà son défaut. M. de Voltaire pense, avec M. Diderot, qu'il cite, que ce sont les conditions qu'il faut mettre sur la scène. Mais toutes les conditions ne sont pas également importantes. 11 faut s'emparer d'abord de celles qui nous touchent de plus près. Quand on aura peint le juge, l'époux, l'intendant, le maître des re-
quêtes, le commerçant, alors on fera le procureur, le sergent, le frelon, le valet.
On a cru jusqu'à présent, sur la foi de nos critiques, que le ridicule était le fond de la comédie, et il n'est pas trop permis encore d'attaquer cette idée. Cependant, je demanderai si Térence a su faire des comédies, et si le ridicule est le fond d'aucune de ses pièces? Je demande si c'est une comédie que Tariujfey et si Tartuffe n'est que ridicule? Si c'est une comédie que VAvarey et si l'Avare n'est que ridicule? Vous trouverez que dans tous les grands ouvrages dramatiques le ridicule n'est que l'accessoire. Qu'est-ce donc que le fond de la comédie? C'est le vice, la vertu, le bien, le mal, le bonheur, le malheur, la lâcheté, la fourberie, la bassesse, les caractères avec toute leur noirceur, les passions avec toute leur frénésie, les mœurs avec toute leur énergie et toute leur dépravation, les préjugés avec tous leurs mensonges. Le ridicule seul serait trop faible. J'en appelle aux Précieuses ridicules et même aux Femmes savantes. Ce n'est pas le ridicule passager de femmes entichées de pédanterie, ce sont les mœurs de cette pièce qui en font une comédie admirable. Le caractère du maître de la maison, celui de la fille, celui de l'amant, celui de la soubrette, voilà ce qui plaira toujours. Le ridicule varie, la nature est toujours la même.
M. d'Alembert avait dit dans ses Mélanges de littérature que le comique pathétique était le plus facile, et M. de Voltaire dit dans sa préface que c'est un des plus utiles efforts de l'esprit humain; que c'est un art très-difficile; que tout le monde peut compiler des faits et des raisonnements ; qu'il est aisé d'apprendre la trigonométrie, mais que tout art demande du talent, et que le talent est rare. On peut ajouter que pour créer une branche nouvelle à l'art, il faut du génie, présent du ciel bien plus rare encore que le talent. Il est vrai que dans le Pauvre Diable, M. de Voltaire dit sur le comique pathétique précisément le contraire de ce qu'il avance dans C Écossaise; mais nous sommes accoutumés à ces sortes de contradictions de sa part, et il faut adopter ses idées, non parce qu'elles viennent de lui, mais parce qu'elles sont vraies. M. Rousseau a fait un ouvrage contre les spectacles, et M. de Voltaire finit sa préface par une citation de Montaigne où cet auteur dit qu'il a « toujours
accusé d'impertinence ceux qui condamnent ces esbatements, et d'injustice ceux qui empêchent l'entrée de nos bonnes villes aux comédiens qui les valent, et envient au peuple ces plaisirs innocents ». Le reste du passage est aussi dur à digérer. Il est certain que si les sujets sont bien choisis, et que le poëte se soit proposé de réveiller en nous des sentiments honnêtes, plus le spectacle sera nombreux, plus la communication sera forte. Les hommes sont tous amis au sortir du spectacle. Ils ont haï le vice, aimé la vertu, pleuré de concert, développé les uns à côté des autres ce qu'il y a de bon et de juste dans le cœur humain. Ils se sont trouvés bien meilleurs qu'ils ne croyaient; ils s'embrasseraient volontiers. Celui qui les a mis dans le cas de se connaître eux-mêmes, de s'estimer, de se montrer estimables, vient-il à paraître, ils l'accueillent avec des acclamations de joie. Que signifient ces acclamations, sinon que pendant qu'ils ont écouté son ouvrage, ils étaient enchantés d'être hommes, et qu'ils lui doivent l'heureuse occasion de s'être recommandés à ceux qui les environnaient comme des gens de bien, et d'en recevoir la même recommandation? On ne sort point d'un sermon aussi heureusement disposé. Une lecture qu'on fait dans le silence et dans le secret ne produira jamais le même effet. On est seul, on n'a personne pour témoin de son honnêteté, de son goût, de sa sensibilité et de ses pleurs. Au reste, cette préface de M. de Voltaire ressemble à toutes celles qu'il a mises en tête de ses pièces. Ce sont de petites poétiques dont les principes sont ajustés à la justification du poëme qui suit. Ces principes se détruisent donc souvent les uns les autres, et en vain y chercherait-on une liaison commune.
— VArt de conduire et de régler les pendules et les montres^ à l'usage de ceux qui n'ont aucune connaissance de l'horlogerie^ par M. Berthoud, horloger. Ouvrage très-utile et très-commode.
— M. le comte de Florian vient de traduire de l'anglais un roman intitulé Henriette *, en quatre parties, qui méritait, ce
1. Ersch attribue à Florian la traduction d'un roman anglais intitulé Henriette Stuart^ ou le Danger du désir de plaire, Lausanne, 1795, 2 vol. in-12. On pourrait croire à une interversion de date, si l'on ne savait que Florian est né en 1755. Grimm rend très-probablement compte d'un roman de Charlotte Lennox, également intitulé Henriette, et traduit par G.-J. Monod, Londres et Paris 1760 2 vol. in-12.
26!i CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
me semble, une meillem^e réception que celle que le public lui a faite. Quoique ce ne soit pas un ouvrage de génie, on le lit cependant avec une sorte de plaisir qu'on n'éprouve pas à la lecture de nos romans médiocres. C'est que les Anglais ont en général le pinceau vrai, et qu'il l'est très-rarement en France. Nous avons dans notre poésie comme dans nos tableaux un certain coloris délicat et faux qui est insupportable à ceux qui ont été à l'école des anciens. Henriette vous amusera sans vous séduire. Ce qu'on peut reprocher de plus grave à l'auteur, c'est d'avoir été au-dessous de son sujet. Une fille de condition qui, par ses vertus et par ses malheurs, se trouve réduite à se faire femme de chambre, au milieu d'une ville où elle a des parents d'un rang distingué, une telle personne, dis-je, doit être l'héroïne d'un roman très-intéressant et très-pathétique, et Henriette n'est pas cela. Il semble que l'auteur ait bien connu la mesure de ses forces, et qu'il n'ait jamais voulu se commettre au delà. Ainsi, il ne tire jamais parti de la situation qu'il imagine, mais dès qu'elle devient un peu difficile et pressante, il la dénoue, de peur de rester en chemin en la faisant durer, et voilà pourquoi la scène change continuellement. Un grand défaut est d'avoir mis la jeune Henriette toujours auprès de folles. Passe pour la première condition, la nécessité forçait alors Henriette à n'être pas difficile. Mais dès qu'elle se trouve sous la protection de deux femmes respectables par leur rang et par leur caractère, qui se font un devoir de la placer, quelle vraisemblance que Henriette ne soit adressée par ses protecteurs à quelque femme raisonnable! C'est même une très-grande maladresse de ne l'avoir point imaginé. C'est là où Henriette aurait brillé dans tout son éclat, au lieu qu'elle est toujours déplacée auprès de femmes ridicules et d'une conduite équivoque. L'auteur la fait passer en France avec autant de légèreté, en suivant une aventurière contre l'intérêt de sa réputation. S'il fallait absolument l'envoyer en France, il n'avait qu'à la mettre auprès d'une femme respectable, ambassadrice par exemple. C'est là où le jeune marquis de... l'aurait connue et aimée. Vous jugez aisément combien le sujet en serait devenu plus important, mais aussi combien il eût été plus difficile à traiter.
En général, la dernière partie n'est pas faite avec le même soin que les premières; elle devrait cependant être la plus inté-
ressante. L'auteur se hâte trop vers la fin, et pour y courir il franchit comme il peut les obstacles qui se présentent. Tout concourt au bonheur d'Henriette afin que l'auteur puisse finir son roman. Le sujet en est beau, le plan en est bien conçu, mais l'exécution en est faible et médiocre.
l^*" août 1760.
Il me reste à dire un mot de la Dissertation du philosophe David Hume sur la règle du goût^ qui se trouve comprise dans ses œuvres philosophiques. Vous trouverez ce morceau, en général, rempli d'excellentes réflexions, mais dont il ne résulte rien cependant pour établir une règle invariable du goût. M. Diderot a traité la même matière à la fin de son traité de la Poésie dramatique. 11 se fait un modèle idéal composé du beau épars dans la nature, dont il réunit les parties et forme un ensemble auquel il rapporte ensuite ses jugements sur les ouvrages de goût. C'est ainsi quon apprend aux jeunes gens qui se destinent aux arts à remarquer la belle nature, non-seulement dans les modèles vivants, qui ne sont jamais sans quelque défaut, mais plus encore dans des modèles de l'art dont l'ensemble est composé de différentes parties réputées parfaites. Cette méthode n'est peut-être bonne que parce que nous n'avons pas les yeux assez fins pour en saisir l'absurdité. Si nous pouvions aiguiser nos organes à un certain point, nous verrions sans doute que les différentes belles parties dont le statuaire académique a composé sa figure ne pouvaient former un ensemble sans blesser toutes les lois de la nécessité, c'est-à-dire de la beauté, car la nécessité 's'appelle tantôt beauté, tantôt laideur, tantôt vice et tantôt vertu. Ainsi, si les piincipes du philosophe anglais sont trop vagues, je craindrais que la méthode du philosophe français, déjuger les ouvrages de goût d'après un modèle idéal, ne fût trop académique, si l'on peut parler ainsi, et ne mît dans
nos jugements je ne sais quoi de rai de et de sec qui pourrait mener à la pédanterie. Gomment donc, dans cette diversité d'opinions et de jugements aussi différents chez les hommes que la modification de leurs organes , trouver une règle sure pour juger des ouvrages de goût? Les chrétiens ont établi entre eux une communion qu'ils appellent l'Église invisible. Elle est composée de tous les fidèles répandus sur la terre, qui, sans se connaître, sans être liés entre eux, sont unis cependant par le même esprit, par les mêmes espérances, et forment le petit troupeau des élus. Il en est des gens de goût comme de ces élus. Ils forment une nation rare et éparse qui se perpétue de siècle en siècle, et qui conserve sans tache la pureté de son origine. C'est elle qui met le prix aux ouvrages; c'est pour elle que les grands hommes de tous les siècles ont travaillé. Il est peu de bons juges. Pour sentir et apprécier un ouvrage de génie, il faut un discernement profond, une finesse de tact, une délicatesse d'organes que la nature accorde à un très-petit nombre, et dont la multitude est entièrement privée. C'est ce petit nombre d'élus qui forment le jugement éternel, lequel, confirmé de siècle en siècle par cette église invisible, devient bientôt universel. On voit d'abord qu'il faut un certain temps pour apposer aux ouvrages de génie le sceau de l'immortalité. Le mal qu'on en dit dans leur nouveauté, ou bien la vogue passagère qu'ils peuvent avoir, ne saurait décider de leur mérite. Ils sont jugés par la multitude, comment le seraient-ils irrévocablement? Mais lorsque les vains cris de la multitude se sont perdus, alors le jugement de l'église invisible se fait entendre et se perfectionne insensiblement; alors on entend sortir un cri d'admiration d'un coin de la terre, et à mille lieues de là il est répété sans avoir été entendu , et l'homme de génie dit : Yoilà ma récompense, c'est pour eux que j'ai travaillé. Insensiblement Homère est regardé comme divin par toutes les nations; le poëme de Milton , oublié dès son origine dans la poussière, reparaît et obtient les honneurs qui lui sont dus. Ce n'est point qu'il y ait aujourd'hui plus de gens capables de sentir le prix de V Iliade ou du Paradis perdu. Il ne faut point s'y tromper : le grand nombre n'estime que sur parole. L'autorité des juges lui en impose; il respecte ce qu'il ne saurait connaître, et, pour peu qu'il osât s'affranchir de ce sentiment, on verrait combien
ses jugements sont éloignés des arrêts de la raison universelle. On ne voit jamais mieux cette différence que dans ces disputes frivoles où l'on oppose un homme de génie à un autre, un ancien à un moderne, et qui ont engendré tant de dissertations froides et dépourvues de goût. Alors on remarque avec surprise que les mêmes gens qui se disent tous admirateurs de Racine, par exemple, ne sont d'accord sur aucun de leurs principes ; qu'ils estiment tous ce poëte par des raisons contradictoires, et que, parmi tous ces prétendus admirateurs de Racine, il ne s'en trouve souvent pas deux qui en sentent les véritables beautés autrement que par tradition et sur la foi des autres. On a donc eu raison de dire que le vrai goût est aussi rare que le génie. Pour de l'esprit, on en trouve plus communément. La Motte- Houdard raisonne on ne peut pas mieux sur V Iliade d'Homère ; ses arguments sont dans toutes les règles de la plus exacte dialectique; c'est dommage qu'ils soient d'un homme de bois, qui ne sent rien. Quel serait donc le critérium qui pût nous guider dans nos jugements, nous tenir lieu du modèle idéal de M. Diderot, et nous certifier que nous avons réellement du goût? Quintilien dit que celui qui lit Gicéron avec grand plaisir est en droit de se regarder comme fort habile. Voilà une règle qu'il faut étendre sur tous les grands hommes dont les ouvrages ont obtenu les honneurs de l'immortalité. Si un sentiment intérieur vous en découvre les beautés, si vous en êtes vraiment et sincèrement affecté, vous avez le droit de vous associer au petit nombre de ceux dont le suffrage doit fixer le jugement de la postérité.