‹ Correspondance littéraireChapitre 109 sur 179 · Voir page · texte numérisé non relu

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15 août 1760.

M. Hume fait, dans sa Dissertation sur la règle du goût, une espèce de parallèle entre Homère et M. de Fénelon, sur lequel il y a quelques observations à faire : « Quand Homère débite des préceptes généraux , dit-il , tout le monde tombe d'accord de leur vérité; il n'en est pas de même lorsqu'il peint des mœurs personnelles. Il y a dans le courage d'Achille une férocité, dans la prudence d'Ulysse une duplicité, qu'assurément Fénelon n'aurait jamais attribuées à ses héros. Le sage Ulysse du poëte grec est un menteur de profession et d'inclination, qui souvent ne ment que pour mentir; au lieu que, dans le poëme français, son fils pousse le scrupule jusqu'à subir les plus grands périls plutôt que de se départir de la plus exacte vérité. )) Remarquons d'abord que, quant aux préceptes généraux, tous les poètes, tous les législateurs, tous les faiseurs de religion, ont la même morale; la vertu est toujours louée, le vice toujours blâmé, et c'est un mérite bien mince, comme dit M. Hume, que celui de débiter les lois générales de la science des mœurs. Aussi, lorsqu'on n'entend dire autre chose, d'une pièce de théâtre, par exemple, sinon que c'est l'ouvrage d'un bien honnête homme, on peut y ajouter sans risque : et d'un homme médiocre. Rien, en effet, n'est plus aisé que de mettre en vers des maximes, et de nous dire qu'il faut être humain, généreux, compatissant, et de toutes les règles de poétique la plus inutile me paraît celle qui ordonne au poëte d'avoir toujours un but moral et honnête, comme si, la raison universelle étant telle qu'elle est, il était libre au poëte de se proposer un but différent, et qu'il lui fût loisible de rendre, par exemple, la vertu haïssable ! 11 y a entre les héros de V Iliade et ceux du Telémaque cette différence que les uns sont dessinés d'après la nature humaine, et les autres d'après ces principes généraux de morale ; ceux-ci ne peuvent être que froids, sans vigueur, sans coloris et sans vérité. Le poëte prend une maxime morale, par exemple, qu'il ne faut jamais mentir, pas même lorsqu'il serait de notre intérêt momentané de déguiser la vérité. Au lieu de nous prêcher cette maxime simplement, il cherche à la mettre en action; il nous montre le jeune Telémaque dans

le cas de se procurer un bonheur passager par un mensonge, et de ne pouvoir dire la vérité sans danger : Télémaque préfère le péril de la vérité aux avantages du mensonge, afin que nous en concluions qu'il n'y a point d'occasion où il ne faille abhorrer le mensonge. Un pareil ouvrage est, à coup sûr, d'un honnête homme ; il peut être rempli de vérités utiles ; il peut être écrit avec noblesse et avec grâce; mais il ne sera jamais une production de génie. Un seul coup de pinceau d'Homère sera plus séduisant pour un homme de goût que tout le roman de M. de Fénelon. Télémaque peut servir à l'amusement et à l'instruction des enfants, et V Iliade sera l'admiration des siècles.

Il en est des poètes comme des peintres. Un homme médiocre me fera cent tableaux dont le résultat sera une trèsbelle maxime ; il ne faut point de génie pour cela; mais j'appellerai peintre celui qui, dans le sacrifice d'Iphigénie, m'aura montré Ulysse secourant en apparence par pitié l'infortuné Agamemnon, et lui dérobant officieusement, par son attitude, la vue de j'horrible spectacle, de peur que la nature , plus forte dans ce moment affreux que toutes les autres considérations, ne fasse manquer un sacrifice nécessaire au salut des Grecs. Il ne résultera point de maxime de cette duplicité d'Ulysse ; mais le peintre aura fait une grande et belle chose. En général, il faut des mœurs fortes pour la peinture et pour la poésie; il faut qu'elles soient simples et énergiques. On peut dire que plus un peuple est policé, moins il est poétique et pittoresque. M. Hume a tort de dire qu'une représentation nous plaît d'autant plus que les caractères ressemblent davantage à ceux que nous voyons de nos jours et dans notre pays, et qu'il faut des efforts pour se faire à la simplicité des anciennes mœurs. Au contraire, cette simplicité a un charme inconcevable pour un homme de goût, au lieu que nos mœurs, dépourvues de vérité et de force, ne sauraient qu'être insipides dans l'imitation. Comment traiter en poésie ou en peinture un peuple dont l'habillement est ridicule, dont les principes se ressentent presque tous de son origine gothique, chez lequel on ne remarque plus aucune distinction sensible d'âge et de mœurs, et dont les relations les plus tendres n'ont plus aucune apparence touchante? Ajoutons que ce serait une grande sottise et la perte des arts que d'y porter cette fausse délicatesse qui règne dans nos prin-

c.no

cipes et dans notre conduite. Celui qui, parmi nous, tirerait vengeance de son ennemi en l'assassinant est déshonoré; il faut qu'il lui mette les armes à la main, et qu'il coure les risques d'un combat. Et le jeune Corse, que sa mère élève dans les sentiments de la vengeance en lui montrant tous les jours la tunique teinte du sang de son père, et en lui nommant le fatal ennemi de sa famille, ce fier insulaire, qui n'a pas sitôt atteint l'âge de puberté qu'il se cache derrière un buisson pour assaillir et prendre au dépourvu le meurtrier de son père, le croyez-vous étranger aux principes du véritable honneur? Par une suite de ces réflexions, on voit aisément que M. Hume ne parle pas en homme de goût, ni même en philosophe, lorsqu'il attaque la tragédie de Polyeucte et celle d'Athalie, et qu'il avance que la bigoterie que la religion romaine inspire à ses sectateurs et qui est étalée dans ces deux pièces les a « défigurées )). La tolérance est sans doute la plus belle des vertus humaines; mais si le grand-prêtre n'était pas intolérant dans la tragédie à'Athalie^ et si Polyeucte n'était pas fanatique, ces deux pièces ne seraient certainement pas des chefs-d'œuvre. Il en est de même des qualités vicieuses que le philosophe anglais reprend dans les héros d'Homère.

VERS SUR UN PORTRAIT A l'omBRE PAR M. COLARDEAU.

Pourquoi donc me gronder? pourquoi cette humeur sombre? Mon crayon de Clorinde a mal rendu les traits; Je le sais; mais comment faire d'heureux portraits Quand la beauté ne prête que son ombre.

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