IV
21k CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
ribie présent : je suis persuadé qu'en me l'envoyant, vous n'avez pas voulu me faire une injure; mais vous ignorez sans cloute, ou vous avez oublié que j'ai eu l'honneur d'être ami d'un homme respectable ^ , que vous avez indignement noirci et calomnié dans ce libelle. »
« Montmorency, 21 mai 1760. »
— Palissot a fait imprimer son commerce de lettres avec M. de Voltaire, occasionné par la comédie des Philosophes. On pouvait observer que Palissot a manqué à la confiance et à l'honnêteté en publiant ses lettres sans la permission expresse de M. de Voltaire. Mais le public ne prend pas à cœur l'intérêt des particuliers à ce point-là. Il s'est borné à condamner M. de Voltaire de les avoir écrites. Il a trouvé qu'il s'est manqué à lui-même en répondant à un homme qui n'a pas fait un pas dans la querelle qu'il a suscitée sans trahir une bassesse de sentiment qui l'a couvert d'opprobre. Dans sa préface, il avait cité des passages de M. d'Alembert et de M. Diderot qui ne se trouvent point dans leurs ouvrages. Ce dernier, quoique plus outragé qu'aucun des philosophes insultés, dédaignant d'écraser un insecte misérable, n'a pas plus relevé cette calomnie que les autres. M. d'Alembert, plus sensible, a protesté dans leMercure que le passage cité du discours préliminaire àeV Encyclopédie ne s'y trouvait point. A cela Palissot répond, dans une lettre insérée dans les feuilles de Fréron, que c'est une faute de son copiste que ce passage a été attribué à M. d'Alembert, mais qu'il se trouve dans V Encyclopédie, au mot Gouvernement (article de M. le chevalier de Jaucourt), à l'exception des mots : rinégalité des conditions est un droit barbare. Remarquez que ce sont précisément ces mots par lesquels on prétend rendre le passage odieux, et que ce qui suit ne contient qu'une vérité commune, avouée de tout le monde. Il faut être doué d'une heureuse impudence pour rejeter une accusation fausse sur un copiste néghgent, et pour faire une nouvelle infamie en se jus-
chcr à quatre pattes, et Rousseau lui eût fait dans ce cas une tout autre réponse. (T.) — L'autographe de ce billet a passé dans une vente dirigée par M. Etienne Charavay, le 1" décembre 1877 (n° 83). Il ne porte point d'adresse. 1. Diderot.
tifiant de la première. Il ne manque à Charles Palissot que le courage nécessaire aux grands crimes pour devenir un homme illustre dans les chroniques de la Grève. Conclusion générale : lorsque vous voyez un homme extraire des passages des écrits d'un autre dans le but de le rendre odieux, dites : Voilà un coquin, et vous aurez raison.
— Dans la foule des brochures et des feuilles de toute espèce que cette triste querelle a fait naître, et dont je n'ai garde de vous ennuyer, il en faut indiquer une intitulée Discours sur la satire des philosophes^. Ce discours a beaucoup réussi; il est d'un homme sage et ferme qui juge sans passion^ mais qui parle sans détour. Le tableau de l'état où se trouvait la république d'Athènes dans le temps que Socrate fut joué sur son théâtre ne manque point de hardiesse. Vous serez frappé de plusieurs circonstances rapprochées de nos temps avec beaucoup d'art. L'auteur de ce discours ne s'est point fait connaître; mais, quel qu'il soit, vous lui trouverez du talent pour écrire. Au reste, il a confondu Démosthènes, qui était dans ce temps général des troupes de la république, avec l'orateur de ce nom, qui a vécu longtemps après Socrate et Aristophane.
— Le Parfait Aide de camp^ avec la description d'un instrument nouveau pour lever des plans -^ petite brochure. II n'y a point de siècle où l'on ait mieux connu que dans celui-ci les talents et les qualités nécessaires à chaque métier, et où l'on en ait moins fait usage.
— Addition à l'Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine j par M. Deparcieux, de l'Académie royale des sciences, brochure in-Zi° de plus de 30 pages. L'auteur estimable donne dans ce supplément de nouvelles listes ou ordres de mortalité du genre humain, avec des calculs sur l'accroissement des rentes viagères, lorsqu'on ajoute à la fin de l'année la rente au fond.
— M. de Saint-Foix, accusé par les auteurs du Journal chré-
1. Discours sur la satire contre les philosophes, représentée par une troupe qu'un poète philosophe (Voltaire) fait vivre, et approuvée par un académicien (Créhillon) qui a des philosophes pour collègues. Athènes, chez le libraire antiphilosonhe 17G0, in-12. Cette brochure de l'abbé Coyer a été réimprimée au tome P^" de ses OEuvres complètes.
tien d'avoir voulu, dans les Essais sur Paris, tourner la religion en ridicule; ilem^ de plusieurs impiétés répandues dans son ouvrage, a pris un parti ferme. Il a présenté requête au lieutenant criminel, et a poursuivi criminellement les auteurs de cette calomnie ^ Ils se sont empressés d'offrir toutes les réparations possibles, et l'affaire a été accommodée. Il eût été intéressant de voir comment le Ghâtelet aurait prononcé sur une calomnie si fort à la mode de nos jours. M. de Saint-Foix est un des hommes les plus loués par nos journalistes, parce qu'il a déclaré plusieurs fois qu'il couperait les oreilles à celui d'entre eux qui oserait l'attaquer, et que ces messieurs sont convaincus qu'il ne s'en tiendrait pas à la promesse.
— La pièce de l'Écossaise vient d'être jouée sur le théâtre de la Comédie-Française^ : elle a eu le plus grand succès, et cela est d'autant plus singulier que tout le monde sachant la pièce par cœur, il semblait qu'elle ne dût pas faire l'effet d'une pièce nouvelle. Yoilà l'époque de l'établissement d'un nouveau genre plus simple et plus vrai que celui de notre comédie ordinaire. Le rôle de Freeport a fait grande fortune; le dénoûment a reçu les plus grands applaudissements. On a changé le nom de M. Frelon en celui de M. Wasp. La police, par délicatesse pour M. Fréron, a exigé ce changement, et cela fait un honneur infini à son amour pour le bon ordre. Cependant le public, ayant applaudi avec scandale le rôle de M. Wasp, et ayant fait une application continuelle au faiseur de feuilles de Paris, a persuadé aux honnêtes gens que la police aurait pu sans danger pousser sa sévérité un peu plus loin. Pour les philosophes, il leur doit être douloureux d'avoir partagé avec le faiseur de feuilles Fréron le privilège d'être insulté sur le théâtre. Au reste, on ne peut mieux parler sur tout ceci que l'auteur de la brochure sur la satire des philosophes n'en parle à la fin de son Discours^» Ce morceau et la Vision de Charles Palissot sont les seuls qui resteront de cette triste et frivole querelle. La Vision prouvera que les philosophes ne sont pas plats quand ils font
1. Saint-Foix publia à cette occasion un Factiim qui fait partie du Recueil des Facéties parisiennes pour les six premiers mois de Vannée 1760, dont nous avons déjà eu occasion de parler. (T.)
2. L'Écossaise fut, nous l'avons déjà dit, représentée le 29 juillet. (T.)