acte
Au quatrième, les chevaliers reparaissent, et Tancrède au milieu d'eux. 11 vient de vaincre Orbassan ; en lui donnant la mort il lui a appris son nom. Mais les autres lui demandent en vain de le savoir; il faut qu'ils consentent à le laisser caché. « Mais, disent-ils à Tancrède, vous nous avez privés d'un brave chevalier; il allait nous mener au combat contre les Maures; nous admirons votre vertu; c'est à vous à prendre sa place et à combattre avec nous les ennemis de l'État. » Tancrède y consent. (( Solamir, dit-il, est bien plus encore mon ennemi que le vôtre, je dois le haïr davantage. » Il ne se réserve que le droit de partir tout de suite après le combat, sans se faire connaître, et de quitter des lieux que le prétendu crime d'Aménaïde lui a rendus affreux. Les chevaliers le devancent pour assembler les troupes et sortir de la ville pour marcher à l'ennemi. Tancrède reste un moment seul sur la scène avec Aldamon, dans cette situation touchante et pénible de l'amant le plus généreux et le plus tendre qui se croit trahi. Aldamon lui reproche de n'avoir pas encore vuAménaïde après qu'il lui a sauvé la vie. Tancrède dit qu'il ne la verra point. Dans le moment, quelques chevaliers reviennent pour lui apprendre que les ennemis paraissent sous les murs, et pour le presser de joindre l'armée qui va les combattre. Il part; mais Aménaïde, qui avait attendu en vain chez elle la visite de son amant, paraît et se jette à ses pieds au milieu de la place pour le remercier. Elle n'ose le nommer de crainte de le trahir; mais elle l'appelle son sauveur, son unique soutien. Argire l'attend chez lui... Au milieu de ses transports, elle aperçoit l'air froid et réservé de Tancrède. Ce héros lui parle avec la crainte la plus noble de blesser par des reproches celle qu'il croit coupable et qu'il vient d'arracher aux bourreaux. Il lui dit de retourner auprès de son père et de le consoler.
Trop de reconnaissance est un fardeau peut-être... Mon cœur vous en dispense...
(( Vivez heureuse... Et (en s'arrachant d'auprès d'elle) moi, je vais chercher la mort. » Aménaïde reste pétrifiée et seule avec sa confidente. Elle ne peut concevoir la conduite de Tancrède.
Sa confidente lui fait sentir que ce héros, avec tout Syracuse, a dû se croire trahi. A cette réflexion, Aménaïde se livre à tout l'excès de sa douleur : a Tancrède peut me soupçonner! C'est pour lui que je me suis exposée à la sévérité des lois; il m'a sauvé la vie; mais je la perdais pour lui. Quand l'univers entier m'accuserait, un grand homme, sur son sentiment seul appuyé,
A l'univers entier oppose son estime...
Il aura donc pour moi combattu par pitié!... »
Au milieu de son désespoir, son père la joint. Elle lui déclare que le héros à qui elle doit la vie est Tancrède, que le fatal billet qui l'a fait condamner était pour Tancrède; mais Tancrède la croit perfide, et c'est la faute d'Argire. Argire la console de son mieux; mais elle lui déclare qu'elle va chercher Tancrède au milieu du combat, lui reprocher ses soupçons, combattre à ses côtés, mourir, et lui montrer que son cœur est en tout aussi grand, plus sensible et plus juste que le sien. En vain son père lui oppose la faiblesse et la modestie de son sexe, elle n'écoute plus rien.
L'injustice, à la fin produit l'indépendance.
Elle suit son père malgré lui au combat, et l'acte finit.
Les chevaliers rentrent du combat au commencement du cinquième. Grâce à la valeur du héros inconnu, ils ont remporté la victoire. Lui-même il est resté à poursuivre les Maures. Mais qui est-il ce chevalier dont les exploits sont si étonnants? Un bruit sourd se répand que c'est Tancrède... ce Tancrède proscrit par les lois! Que faire? Les chevaliers se consultent : quel parti prendre?
Il n'en reste qu'un seul, et c'est le repentir.
Le mérite peut être opprimé, mais dès qu'il est connu il faut lui rendre justice. Cependant Aménaïde revient du combat avec son père. Elle n'a pu joindre Tancrède. Ce héros, trop emporté par sa valeur ou plutôt par son désespoir, est pressé lui-même
par un reste d'ennemis. Argire apprend son danger aux chevaliers, qui sortent, et se hâtent de le dégager. Vous jugez aisément du désespoir d'Aménaïde, son amant n'est point désabusé. Argire la console de son mieux : un mot apprendra à Tancrède... Mais ce mot n'est pas dit. Sa confidente vient arrêter sa douleur. Elle lui apprend que le reste des ennemis est dissipé, que les chevaliers victorieux rentrent dans la ville au milieu des chants d'allégresse. Alors Aménaïde se livre à tout l'excès de sa joie. Son amant revient comblé de gloire; il va connaître son innocence, et se reprocher de l'avoir soupçonnée :
Guerriers, citoyens,
Tombez tous à ses pieds, il va tomber aux miens!
Les cris de triomphe sont arrêtés par Aldamon, qui paraît dans la plus grande douleur. Les ennemis sont partout dispersés; mais Tancrède est blessé à mort. Ce héros n'a pas voulu survivre à l'infidélité d'Aménaïde ; il s'est précipité parmi les infidèles; il a cherché leur chef, cet odieux Solamir qu'il se croyait préféré; il l'a puni en lui donnant la mort: mais il en a reçu une blessure mortelle. Aldamon est chargé d'une lettre pour Aménaïde que le héros expirant a tracée de son sang sur le champ de bataille. Tancrède écrit à Aménaïde qu'il n'a pu survivre à son infidélité et qu'il meurt de ses traits, a Eh bien! mon père? » C'est tout ce que cette infortunée peut dire après avoir lu le billet. Cependant on porte Tancrède mourant au milieu de la place. Aménaïde se jette sur lui et lui crie les choses les plus touchantes. Il rouvre les yeux pour un instant. (( Ah! vous m'avez trahie! » Alors Argire le désabuse, et lui explique la fatale erreur qui a causé tant de revers cruels. Tancrède meurt content puisqu'il meurt aimé d'Aménaïde. II demande à Argire de l'unir à sa fille avant sa mort, et de lui laisser emporter au tombeau le nom de son époux. C'est ainsi qu Aménaïde avait été unie à Tancrède par sa mère mourante. Argire les unit, leur donne sa bénédiction et le héros expire. Alors un dernier effort fait jeter à Aménaïde quelques cris de désespoir et des imprécations; mais bientôt, succombant sous le poids de sa douleur, elle tombe sans vie aux pieds de son amant.
— La Science du gouvernement est un ouvrage en plusieurs gros volumes, auquel M. de Real a travaillé toute sa vie, et qu'il a laissé en mourant à M. le dauphin '. Si vous avez le courage d'en lire quelque chose, vous ne ferez point l'injustice à l'auteur de le mettre au nombre des philosophes, ni de l'associer à Platon, à Cicéron, à Grotius, à Puiïendorf, à Locke, à Sidney ou à Montesquieu. M. de Real prouve contre ce dernier que le gouvernement français est le plus beau de tous, et cela parce qu'un roi de France ne saurait être qu'un très-grand homme. Il est constant que les philosophes ne trouvent point de ces vérités lumineuses. Vous jugerez par ce trait quel degré d'attention il faut donner à la Science du gouvernement de M. de Real.
— Si vous voulez lire un poëme sans feu, sans style, sans idées, sans poésie, sans images, détestable en tout point, vous lirez Mon Odyssée^ ou Journal de mon retour de Saintonge, à Chloé, poëme par M. Robbé ^ Je n'ai jamais vu un poëte aussi brouillé avec le bon sens, les grâces, et le goût, que celui-ci.
— M'"^ Leprince de Reaumont qui a donné à Londres un Magasin des Enfants^ vient de donner le Magasin des Adolescents en quatre petits volumes. Ce livre contient, ainsi que l'autre, de très-bons préceptes; mais ce n'est pas d'une manière aussi plate et aussi insipide que vous voudrez prêcher la morale à vos enfants. L'éducation doit être intimement liée au système du gouvernement de chaque pays , sans quoi elle restera toujours pédantesque et futile. Mais en ce sens la morale qu'elle exige ne peut être que l'ouvrage des meilleurs esprits d'une nation.
COUPLET PAR M. SAURIIN.
Quand nos âmes avec transport Cherchaient à faire un doux mélange,
1. Publiée de 1751 à 1704 en huit volumes iii-4" par l'abbé Burle de Curban, neveu de l'auteur.
2. La Haye, 17G0, in-8°. Quatre figures par Desfriches, gravées par Cochin, et un fleuron de Boucher, gravé par Chedel. M. Ch. Mehl observe que ce fleuron avait déjà servi pour les Nymplies de Diana, de Favart, 1748, in-8°.