‹ Correspondance littéraireChapitre 115 sur 179 · COPIED' UNE LETTRE^ DE LA PROPRE MAIN DU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

COPIED' UNE LETTRE^ DE LA PROPRE MAIN DU ROI DE PRUSSE

AU MARQUIS d'ARGENS,

DATÉE DE HERMANNSDORFF, PRÈS DE BUESLAU, LE 27 AOUT IIGO.

« Autrefois, mon cher marquis, l'affaire du 15 aurait décidé de la campagne; à présent, cette affaire n'est qu'une égratignure ; il faut une bataille pour fixer mon sort. Nous la donne-

1. Cette lettre est imprimée dans les OEuvres du roi de Prusse, et présente quelques différences insignifiantes. (T.)

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rons, selon toutes les apparences, bientôt, et alors on pourra se réjouir, si Tévénement est avantageux. Je vous remercie cependant de la part sincère que vous prenez à cet avantage. Il a fallu bien des ruses et bien de l'adresse pour amener les choses à ce point. Ne me parlez point de dangers; la dernière action ne me coûte qu'un habit et un cheval ; c'est acheter à bon marché la victoire. Je n'ai point reçu l'autre lettre dont vous me parlez. Nous sommes comme bloqués, pour la correspondance, par les Russes du côté de l'Oder, et par les Autrichiens de l'autre. Il a fallu un petit combat pour faire passer Gocceji ; j'espère qu'il vous rendra ma lettre.

((Je n'ai jamais été de ma vie dans une situation plus fâcheuse que cette campagne-ci. Croyez qu'il faut encore du miraculeux pour nous faire supporter toutes les difficultés que je prévois. Je ferai sûrement mon devoir dans l'occasion; mais souvenezvous toujours, mon cher marquis, que je ne dispose pas de la fortune, et que je suis obligé d'admettre trop de casuel dans mes projets, faute d'avoir le moyen d'en former de plus solides. Ce sont là les travaux d'Hercule, que je dois fmir dans un âge où la force m'abandonne, et où mes infirmités augmentent, et, à vrai dire, quand l'espérance, seule consolation des malheureux, commence à me manquer. Vous n'êtes pas assez au fait des choses pour vous faire idée nette de tous les dangers qui menacent l'État. Je les sais, je les cache, je garde toutes les appréhensions pour moi, et je ne communique au public que les espérances et le peu de bonnes nouvelles que je peux lui apprendre. Si le coup que je médite réussit, alors, mon cher marquis, il sera temps d'épancher sa joie; mais jusque-là ne nous llattons pas, de crainte qu'une mauvaise fortune inattendue ne nous abatte trop.

(( Je mène ici la vie d'un chartreux militaire. J'ai beaucoup à penser à mes affaires; le reste du temps je le donne aux lettres, qui font ma consolation, comme elles la faisaient à ce consul orateur, père de la patrie et de l'éloquence. Je ne sais si je survivrai à cette guerre; mais je suis bien résolu, si cela arrive, de passer le reste de mes jours au sein de la philosophie et de l'amitié. Dès que la correspondance deviendra plus libre, vous me ferez plaisir de m'écrire plus souvent. Je ne sais où nous aurons nos quartiers d'hiver. Ma maison à Breslau a péri

durant le bombardement. Nos ennemis nous envient jusqu'à la lumière du jour, ainsi que l'air que nous respirons; il faudra pourtant bien qu'ils nous laissent une place, et, si elle est sûre, je me fais une idée de vous y recevoir.

« Eh bien, mon cher marquis, que devient la paix de la France? Vous voyez que votre nation est plus aveuglée que vous ne l'avez cru. Ces fous perdront le Canada et Pondichéry pour faire plaisir à la reine de Hongrie et à la czârine.

(( Veuille le ciel que le prince Ferdinand paye bien cher leur zèle ! Ce seront des officiers innocents de ces maux et de pauvres soldats qui en seront les victimes, et les illustres coupables n*en souffriront pas. Je sais un trait du duc de* ... que je vous conterai lorsque je vous verrai ; jamais procédé plus fou et plus inconséquent n'a flétri un ministre de France depuis que cette monarchie en a. Voici des affaires qui me surviennent. J'étais en train d'écrire; mais je vois qu'il faut finir, et pour ne point vous ennuyer, et pour ne point manquer à mon devoir. Adieu, cher marquis; je vous embrasse.

(( Frédéric. »

1" octobre 1760.

Je vous ai parlé de la tragédie de Tancrède après la première représentation ; on a été obligé d'y faire plusieurs retranchements et coupures pour supprimer des longueurs et pour accélérer l'effet de certaines choses. C'est un grand inconvénient que le poëte soit à cent lieues du théâtre où il est joué. Je suis persuadé que si M. de Voltaire avait pu assister à la première représentation de sa pièce, il l'eût rendue admirable, pour l'effet, à la seconde. Telle qu'elle est, elle a eu le plus grand

1. Sans doute le duc de Clioiseul, alors ministre des affaires étrangères; le maréchal de Belle-Islc était le seul autre ministre revêtu du titre de duc; mais on lui donnait plutôt celui de maréchal, (ï.)

succès, et cela a d'autant plus surpris une partie du public que, sur la foi d'un manuscrit qui en avait couru avant la représentation, on en avait porté des jugements peu favorables. Nous allons voir ce qu'on peut dire pour et contre la tragédie de Tancrède,

A la place des rimes plates, l'auteur Ta écrite en vers croisés, et cette nouveauté a d'abord déconcerté le parterre ; mais on s'y est bientôt accoutumé. Il est certain qu'il y a moins de monotonie dans les vers croisés que dans les autres ; mais il me semble qu'on aurait pu prendre une licence plus grande, et écrire la pièce en vers libres, c'est-à-dire non-seulement croisés, mais de différente longueur. Ce qui, dans un poëme dramatique, rapprochera le discours de la prose et l' éloignera le plus de la monotonie, sera toujours préférable au reste. On a trouvé les deux premiers actes froids; le troisième, de la plus grande beauté; le quatrième a été plus applaudi que les autres; on s'est prêté aux différents mouvements du cinquième, en faveur du tableau touchant qui termine la pièce. Les rôles de Tancrède et d'Aménaïde ont été jugés admirables, celui d'Argire faible; celui d'Orbassan trop vague et trop indécis. La machine et l'intrigue de la pièce ont paru porter sur des fondements très-faibles; mais les mœurs, les tableaux, les discours, ont paru presque tous de la plus grande beauté. Voilà le jugement du public, que nous allons éclairer de plus près.

Il faut convenir, en général , que l'invention et la conduite ne sont pas les parties brillantes des pièces de M. de Voltaire ; il a peu de ressources dans le génie de ce côté-là. Tancrède est, à cet égard , plus faible qu'aucune autre de ses pièces. Tout le roman qui précède cette tragédie étant extrêmement compliqué, le poëte est embarrassé, dès le commencement de la pièce, d'une foule de circonstances qu'il est obligé de porter à la connaissance du spectateur, et que celui-ci ne peut écouter qu'avec indifférence. Et voilà ce qui a rendu les premiers actes obscurs et froids; car ce n'est pas qu'ils soient composés de scènes inutiles. La première offre le grand tableau de l'assemblée du conseil d'une république dans une occasion importante ; la suivante se passe entre un père et une fille qu'on veut marier, contre son penchant, à l'ennemi de sa maison et de son amant. Il y avait là assurément- de quoi faire de très-belles

scènes ; mais comme il faut nous apprendre dans la première l'histoire de Tancrède et des troubles qui ont partagé Syracuse, et les dangers dont elle est menacée par les Maures, et que la seconde est employée à nous faire part des voyages d'Amenaïde, de son séjour à Byzance, de sa passion pour Tancrède, on n'y dit point ce qu'il faudrait dire, et, toutes destinées à l'instruction du spectateur, elles ne peuvent faire aucun effet. Mais si, en passant par- dessus tous ces inconvénients, on voulait examiner ensuite les moyens par lesquels le poëte noue et intrigue sa pièce, on ne pourrait se dissimuler qu'ils sont puérils, absolument destitués d'invention, et même contraires au bon sens. D'abord il faut supposer que Solamir, chef des Maures, a connu Aménaïde^ et en est tombé amoureux, ce qui devient déjà très-romanesque ; ensuite il est bien vrai que Tancrède est de retour en Sicile, et qu'il doit reparaître secrètement à Syracuse; mais personne ne sait ce projet, excepté Aménaïde, et ce n'est point de Tancrède qu'elle le tient : on ignore même comment elle l'a pu apprendre; ce qu'il y de sûr, c'est que Tancrède ne se doute point qu' Aménaïde soit instruite de son arrivée à Messine. Cette princesse, pour prévenir l'odieux mariage dont elle est menacée, imagine de dépêcher un messager à son amant, avec une lettre, Yous croyez que, dans cette lettre, elle lui expose les dangers qu'elle court s'il tarde à paraître dans Syracuse pour opérer une révolution favorable ; vous croiriez encore qu'elle explique à son amant l'état de toutes choses, qu'elle lui parle des dispositions du peuple, des difficultés de l'entreprise, de l'espérance du succès, de la proscription renouvelée le même jour, etc. Pas un mot; tout le sens de la lettre se réduit à ceci :

Régnez dans Syracuse , et surtout dans mon cœur.

Mais Aménaïde, n*ayant que cela à écrire à son amant, faisait bien plus sensément de lui dépêcher son messager sans lettre. Ce messager lui est entièrement dévoué ; il aurait mis Tancrède au fait de tout. Quoi qu'il en soit, ce messager est saisi; on lui trouve cette lettre sans adresse, ce qui a fait dire aux mauvais plaisants que la tragédie de Tancrède manquait d'adresse ; le messager se laisse plutôt massacrer que de dire son secret ,

fidélité assez rare, mais trop aisée à imaginer pour pouvoir être employée lorsqu'elle n'est pas consacrée dans l'histoire; mais puisqu'on ne peut lui arracher son secret, ce qu'on peut faire de plus absurde, c'est de le tuer; car sa mort en rend la découverte impossible. Cependant, quelques mots qu'il dit en mourant font croire que le billet d'Aménaïde s'adresse à Solamir, et sur ce fondement^ Aménaïde, dont les vertus n'étaient pas moins célèbres que la beauté, fille du chef de la république , issue d'une des plus illustres familles, est soupçonnée, sans aucune ombre de vraisemblance, d'une passion criminelle ; son père même la croit coupable, et le conseil, sans éclaircir des soupçons aussi mal fondés, la condamne au dernier supplice ; et, quoique la république soit dans un grand danger, et que l'exécution de cette fatale sentence ne sauve point l'État, on cesse cependant toute autre affaire pour faire périr Aménaïde. Il est impossible à un homme de goût et de sens de se faire à toutes ces absurdités ; mais il faut convenir aussi que , quand on peut les oublier, le troisième acte en devient admirable. Quel tableau qu'une jeune personne aussi distinguée par son rang que par beauté^ prête à périr à la fleur de son âge dans l'ignominie, en présence de son père, et retrouvant, dans cet instant terrible, un amant qu'elle n'ose nommer, et qui se croit plus à plaindre qu'elle !

Voilà ce qui a fait le succès de la pièce; il est impossible de résister à ce tableau : les pleurs ont coulé de tous les yeux, et le cri d'admiration a été arraché de tous les spectateurs. Ajoutez que les mœurs de la pièce se montrent, dans cet acte, d'une manière plus intéressante que dans les autres. Cette suspension du casque et du bouclier de Tancrède, le gantelet jeté, tout cela me plaît infiniment. Si l'on avait osé pousser la vérité de la représentation plus loin, on aurait sans doute vu l'échafaud et les apprêts du supplice; Tancrède, ne voulant être reconnu, n'aurait paru dans Syracuse que la visière baissée; mais nous sommes encore trop enfants pour souffrir un spectacle aussi vrai. C'est quelque chose que de ne plus voir les héros du xi* siècle revenir des combats en habit français brodé sur toutes les tailles, avec des manchettes de dentelles et coiffés à l'oiseau royal. Grâce à Le Kain et à M^'^ Clairon, nos acteurs se sont beaucoup rapprochés, depuis quelques années, de la

vérité du costume dans leurs habillements. Le quatrième acte a été excessivement applaudi; mais ces applaudissements sont uniquement dus à la chaleur avec laquelle M"^ Clairon a rendu son rôle. Un parterre d'un goût plus sûr et plus sévère ne se fût pas laissé tromper par les poumons de l'actrice. Aménaïdene peut deviner la cause de cet air froid et indifférent avec lequel Tancrède la quitte, après avoir exposé sa vie pour elle. Sa confidente est obligée de mieux deviner qu'elle, et de lui dire que Tancrède, avec tout Syracuse, la croit coupable d'une passion criminelle pour Solamir. Le bon sens et la plus simple réflexion suffisaient pour faire sentir à Aménaïde que son amant ne peut manquer de tomber dans cette erreur. Il avait été séparé de son épouse pendant assez longtemps; il savait que Solamir avait brûlé pour elle; il arrive à Syracuse et la trouve condamnée au supplice pour cette trahison ; son père même confirme à Tancrède son malheur et la honte de sa fille. Gomment Tancrède aurait-il pu ne pas croire une vérité qu'il devait supposer mieux établie que le poëte n'a pu le faire auprès de ses spectateurs ! Aménaïde, au lieu de faire des réflexions si sensées, apprend avec une surprise extrême que son amant a pu donner dans cette erreur générale, et au lieu de hâter les moyens de le désabuser elle se livre à des déclamations contre les hommes et contre leurs injustices, qui, pour avoir été fort applaudies, n'en sont pas moins déplacées pour cela. Bien plus, lorsque son père survient, et qu'elle lui a appris le nom du héros à qui elle doit la vie, elle forme l'étrange projet d'aller combattre à côté de Tancrède, afin de lui montrer quel cœur il a pu soupçonner, et de sacrifier sa vie au moment qu'elle aura recouvré son estime. En vain Argire s'oppose-t-il à un projet si extravagant. Aménaïde entraîne le parterre par des déclamations sur l'injustice des hommes envers le sexe, sur les fausses idées de décence et de pudeur; elle court pour combattre, et l'acte finit au milieu des plus grands applaudissements.

Cette absurdité est d'autant moins excusable qu'elle ne produit rien, qu'elle est absolument inutile, et qu'il était aisé de la changer et de la rendre supportable. Qu' Aménaïde, dans l'excès de douleur de se voir soupçonnée par son amant, forme le projet de courir au combat, non pour combattre, mais pour plaider sa cause et désabuser son amant, cela peut être traité

d'une manière vraie et naturelle, et ne changera rien à la conduite de la pièce; mais je ne verrai pas alors une fille assez peu respectueuse qui disserte avec son père sur les bienséances du sexe; je verrai une amante qui regarde le malheur d'être soupçonnée par celui qu'elle aime comme le plus grand de tous; dont la raison est troublée par cette idée, et je verrai ce qui est vrai et conforme à la nature des choses... Le cinquième acte est échafaudé à la manière de nos jeunes poètes ; l'on sait leurs petits sacrifices par cœur. D'abord Tancrède est vainqueur, et puis on vient dire qu'il est en presse, et puis un autre messager qui vient nous dire qu'il va paraître triomphant, et puis un autre qui nous apprend qu'il a bien triomphé, mais qu'il est blessé à mort, et puis cette lettre qu'il écrit à Aménaïde sur le champ de bataille avec son sang; tout cela est trop puéril et trop pitoyable pour pouvoir être pardonné. Cet acte ne devait avoir que deux scènes: celle de l'allégresse publique, occasionnée par la victoire, et celle de la catastrophe, lorsque le vainqueur paraît mourant et expire après avoir été détrompé sur f infidélité de sa maîtresse.

Le mot d' Aménaïde : Eh bien! mon père? lorsqu'elle a lu la lettre de Tancrède, est sublime. Je ne suis point du tout de l'avis de ceux qui prétendent que le poëte n'aurait pas dû faire mourir Tancrède. Cette catastrophe est digne de la vraie tragédie , et la douleur qu'elle vous cause fait précisément l'éloge du poëte. Ce que je viens de dire sur le peu de vérité que comportent nos spectacles se montre dans cette dernière scène plus que dans aucune autre. Un poëte qui aurait exposé Tancrède mourant aux yeux d'un peuple dont le goût serait grand et vrai n'aurait pas manqué, pour peindre ce moment touchant et terrible dans toute sa vérité, d'y mettre les cérémonies de la religion chrétienne. Nous aurions vu le héros, expirant au milieu de la place publique, recevoir les sacrements de l'Église, et partager ainsi, en vrai chevalier, les derniers moments de sa vie entre sa dévotion et sa tendresse. Je sais que nous sommes bien éloignés d'oser de pareilles choses; mais je sais aussi que la postérité n'aura pas pour nos productions cette forte admiration que nous sommes forcés d'avoir pour les ouvrages des anciens. Je sais encore qu'un grand peintre qui aurait à traiter la mort de Tancrède tirerait de ce

contraste de la religion et de l'amour le principal effet de son tableau. Or, ut pictura poesis; c'est une règle générale.

On a trouvé le rôle d'Aménaïde et celui de Tancrède trèsbeaux. Le premier me paraît cependant d'une beauté trop générale ; il me faut des traits particuliers qui donnent de la physionomie aux personnages, et qui font que la même vertu, dans deux caractères différents, ne se ressemble point. Je donne la préférence au rôle de Tancrède, le modèle d'un vrai chevalier. Il a une élévation et une délicatesse dans le caractère qui attachent tous vos vœux à sa destinée. Le Kain l'a joué avec une noblesse et une simplicité qui méritent de grands éloges. Nul art, nul apprêt, nulle forfanterie. C'est dommage que cet acteur n'ait pas reçu de la nature la plus belle figure et le plus bel organe. J'ai été moins content de M^'^ Clairon dans le rôle d'Aménaïde. Il faut dire ce que j'en pense, en dépit de tous les applaudissements dont cette actrice est accablée. Elle a beaucoup d'esprit, une finesse, un art infini; mais j'aperçois toujours l'art, et jamais la nature. Elle chante beaucoup dans la tragédie, et, lorsqu'elle veut mettre du naturel dans ses rôles, elle tombe dans un ton familier qui ne peut se souffrir que dans la comédie, et qui jure prodigieusement avec l'autre. Cela lui est arrivé dans le rôle d'Aménaïde fréquemment; mais ce sont précisément les endroits que le parterre a le plus applaudis, tant notre goût est sûr et éclairé. On a reproché au rôle d'Argire d'être faible; c'est, dit-on, un vieux radoteur qui n'a nulle force dans l'âme. Mais pourquoi ne peindrait-on pas la vieillesse avec ses infirmités et ses faiblesses? Si ce caractère n'est pas touchant au théâtre, c'est sûrement la faute du poëte. Cependant la scène du troisième acte, entre le vieillard et Tancrède qui arrive, est une des plus belles de la pièce; son pathétique et sa simplicité rappellent le théâtre des Grecs. Pour le caractère d'Orbassan^ le poëte n'a su qu'en faire, et voilà pourquoi il est vague et mauvais. Il était beau cependant de peindre un chevalier d'un caractère rude et sombre, et de montrer ce que devient un caractère naturellement farouche, tempéré par la galanterie et la courtoisie des mœurs de la chevalerie; mais dans aucune supposition le poëte n'aurait dû faire accepter à Orbassan la dépouille de Tancrède; cette action est trop contraire aux mœurs dont nous parlons; le désintéressement était

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de l'essence d'un chevalier. Dans une république pure, Orbassan aurait pu accepter un pareil don sans honte; parmi des chevaliers, il se serait perdu et déshonoré sans ressource par une telle action. Ainsi M. de Voltaire a péché ici contre la bienséance des mœurs.

En général, M. de Voltaire est un grand peintre de mœurs, et voilà le grand mérite de ses tragédies, c'est d'en présenter toujours un tableau fidèle. Les mœurs de la chevalerie sont singulièrement théâtrales; Quinault nous les a montrées dans Roland, le plus beau de ses opéras; il était réservé à M. de Voltaire de les mettre sur la scène française. Tancrède ne sera pas peut-être compté parmi ses meilleures tragédies; mais bien joué, il fera toujours un grand effet au théâtre. En général, on a condamné la fable et la machine de la pièce, et ce défaut d'invention, qui fait encore tout rouler comme dans Zaïre, et d'une manière plus choquante, sur le malentendu d'un billet; mais on a rendu justice aux mœurs, aux caractères et aux discours de la pièce. On a trouvé des vers faibles; mais il y en a de très -beaux en grand nombre, et la pièce est écrite avec beaucoup de naturel et beaucoup de chaleur. Elle a été faite l'année dernière, pendant que j'étais à Genève, en moins d'un mois de temps. Il est beau de travailler avec cette rapidité et ce succès à l'âge de soixante-six ans.

— Depuis qu'on a autorisé la satire des Philosophes sur le théâtre de la Comédie-Française, les libelles en tout genre se sont multipliés sensiblement, et la licence a été portée fort loin. Elle durera jusqu'à ce que quelque méchant étourdi attaque quelque homme en crédit; alors on criera au meurtre. Le gouvernement, bientôt honteux d'avoir permis les Philosophes, a voulu donner une marque d'impartialité en permettant la représentation du rôle de Frelon dans la comédie de l'Ecossaise^ mais ce n'était pas réparer une faute ; c'était en commettre deux. Si le public, par des acclamations et des ris immodérés, a montré le mépris qu'il faisait du faiseur de feuilles, tout en achetant ses drogues, il n'a fait que son rôle; mais la police n'a pas fait le sien en permettant ce scandale. Depuis, le faiseur de feuilles a été traduit sur la scène italienne et sur le théâtre de l'Opéra- Comique d'une manière très-scandaleuse. On a joué sur ce dernier théâtre une pièce intitulée les Nouveaux Calotins, et rem-

300 CORRESPOiNDANCE LITTÉRAIRE.

plie de personnalités de toute espèce \ On a publié une Histoire du parlement de Besançon^ où le premier président et plusieurs personnes de cette ville, dont, à la vérité, le public fait peu de cas, sont grossièrement insultés. Dans une autre satire intitulée Irus^ ou le Savetier du coin\ plusieurs financiers et particuliers de Paris sont nommés tout au long, et il y a à la fm une grande tirade de vers contre M. Paris de Montmartel. Vous voyez que le goût de la satire s'étend avec beaucoup de rapidité : ce genre est malheureusement très-aisé. On a voulu faire passer la mauvaise drogue du Savetier pour être de M. de Voltaire; mais il est fort aisé d'y mettre son nom, et très-difficile de faire comme lui.

15 octobre 1760.

Je ne puis quitter la tragédie de Tancrède sans essayer de remédier aux défauts les plus choquants. Cette pièce a je ne sais quoi d'attrayant et de touchant qui vous attache malgré vous et qui vous intéresse à son bonheur comme à celui de ses héros : or le bonheur d'une production de génie consiste à avoir, avec des beautés sublimes, le moins de défauts qu'il est possible. On ne prend pas cet intérêt à une production médiocre; rien n'est plus aisé que de l'oublier. Il faut convenir d'abord que les mœurs de la chevalerie, mises en action, ont un charme inexprimable. Depuis les héros d'Homère et les familles tragiques de l'ancienne Grèce, on n'a rien trouvé d'aussi poétique que ces mœurs-là. Le courage et la galanterie, la dévotion et l'amour, la candeur, le désintéressement, la loyauté, la vie errante, les travaux pénibles entrepris pour deux beaux yeux, dont la cause ; si importante pour leur chevalier, faisait si peu de chose au genre humain; tout ce contraste de grand, de noble, de simple, de cérémonieux et de ridicule, offre à un poëte la plus belle carrière pour tous les genres de son art. Ajoutez à ces grands traits la grâce et les agréments des

1. Les Nouveaux Calotins furent donnes le 19 septembre 1760. C'est, à quelques changements près, faits par un auteur nommé Harny pour rajeunir cette pièce cpigrammatique, la même chose que le Régiment de la Calotte, opéra-comique en un acte par Le Sage, Fuzelier et d'Orncval, donné avec succès le l'^'' septembre 172L (T.)

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