Par Groubert de Groubenthall. Genève, 1760. (B
manières, cette solennité observée dans les combats, ces devises, ces coulem's portées à l'honneur de sa maîtresse, ces cérémonies dont tous nos usages modernes tirent leur origine, et qui, à titre de celles de nos ancêtres, méritent de nous une aiïection particulière; et vous serez étonné que nos poètes dramatiques aient été si longtemps sans puiser dans une source aussi belle et aussi abondante.
Il y a dans la tragédie de Tancrède un défaut dominant qui a entraîné tous les autres : il est bien étonnant que M. de Voltaire ne l'ait point senti; et ce défaut, c'est que la pièce commence trop tôt. De là cette multiplicité de catastrophes et d'événements qui n'auraient rien d'incroyable s'ils étaient passés, mais qui, se succédant sous nos yeux le même jour et dans le même quart d'heure, sont destitués de vraisemblance et deviennent absurdes. D'ailleurs, comme tous ces événements sont très-importants, et qu'il y en a trop pour que le poëte puisse les traiter avec l'étendue convenable, il est obligé de les étrangler, et ils deviennent tous puérils et mesquins par la faute de l'auteur. Tout ce qu'on peut reprocher à la tragédie de Tancrède tire sa source de cette faute. Si la pièce ne commençait qu'après la condamnation d'Aménaïde, toutes les absurdités disparaîtraient. En effet il se peut très-bien que la fille du chef des chevaliers et de la république soit soupçonnée d'intelligence avec le chef des Maures par une suite de passion; un concours fortuit de circonstances malheureuses peut donner les apparences du crime au cœur le plus pur et le plus innocent; la sûreté de l'État et la sévérité des lois peuvent exiger que la jeunesse et la beauté soient flétries par la main du bourreau, malgré le rang et ses droits, malgré le cri des vertus passées : tout est possible si vous prenez du temps ; mais entasser tous ces événements dans un même jour et sous nos yeux, c'est nous traiter en enfants, ou bien c'est arranger son plan comme un enfant. On voit cette loi renouvelée exprès au commencement de la pièce pour qu'Aménaïde puisse se mettre dans le cas d'y manquer, et cela est puéril. De là, jusqu'à son supplice, le poëte, toujours occupé d'événements et des moyens de nous les rendre vraisemblables , ne peut traiter aucune situation, manque tous les effets, n'a de l'espace pour rien, et ne peut réussir à donner de la vérité aux circonstances les plus essen-
tielles. Il se serait épargné tous ces efforts en commençant sa pièce après la condamnation d'Aménaïde. II nous aurait dit alors que la princesse la plus vertueuse et la plus intéressante, par le jeu cruel du sort et d'une fatalité sans exemple, est tombée dans le malheur d'être soupçonnée du plus étrange des forfaits et d'être condamnée au supplice; il nous aurait dit encore que, ne pouvant prouver son innocence sans trahir le secret de son amant et le livrer à ses ennemis, elle aimait mieux se soumettre à la rigueur de son sort que de hasarder les jours du héros qu'elle adorait. Cette lettre, écrite à Tancrède, interceptée et crue destinée à Solamir, tout cela pouvait être historique ; nous aurions pris tout cela pour des faits donnés ; au lieu que le poëte, voulant nous les faire passer sous les yeux, les rend incroyables et absurdes. Quelle foule de tableaux et de situations pathétiques n'auraient pas renfermés les deux premiers actes ! La première scène nous aurait montré Aménaïde seule, résolue de subir plutôt le supplice que de découvrir la vérité qui pourrait compromettre la sûreté de Tancrède : cependant elle se serait livrée à toute l'amertume et à tous les regrets les plus touchants, par ce mélange de sentiments que Sophocle et Euripide ont su si bien traiter; ses compagnes seraient entrées pleurant sa destinée; personne n'aurait pu se résoudre à la croire coupable, et cependant tout le monde eût dû la trouver justement condamnée suivant les lois. De là, quel mélange d'horreur et de compassion! Quels rôles que celui du père, celui des juges, celui des amis d'Aménaïde, de ses parents, des amis de sa maison! Le poëte eût été obligé de créer un rôle à Orbassan ; doué du génie d'Euripide, il n'aurait pas manqué de nous montrer la nourrice d'Aménaïde, et, travaillant pour un peuple d'un goût vrai et grand, il aurait remis cette infortunée entre les mains des ministres de la religion, qui sont en possession de disposer de nos derniers instants. Quel tableau encore que celui du sénat, les chevaliers assemblés au milieu de la place et en présence du peuple pour prononcer la sentence de mort! Il est vrai que la tragédie de Tancrède^ commencée de cette manière, aurait eu un autre ton et pris une autre couleur que celle de M. de Voltaire. Les deux actes bâtis sur ce modèle n'auraient rien changé au troisième ; mais tout l'échafaudage du quatrième et du cinquième eût
écroulé, et la pièce y aurait gagné ; les discours seraient devenus plus simples et plus touchants, et le coloris d'une vigueur extrême, Tancrède^ tel qu'il est, paraît l'ouvrage d'un jeune homme dont le jugement n'est point encore mûr, et dont le goût n'est point encore formé, mais dont le début donne les plus belles espérances. Si M. de Voltaire ne veut point se contenter de cet éloge, il faut qu'il refonde son ouvrage, afin que l'exécution réponde à la beauté du sujet.
— Recueil des facéties parisiennes pour les six premiers mois de il60^. C'est sous ce titre que M. de Voltaire à fait ramasser tous les petits écrits occasionnés par le discours de M. Le Franc de Pompignan et par la comédie des Philosophes, et dont la plupart le reconnaissent pour leur père. M. de Voltaire les a enrichis de préfaces et de notes très-plaisantes. Il y en a plusieurs de très- violentes contre Palissot. Il ne fallait ni faire l'office d'ami dans les lettres, ni prendre celui de bourreau dans les notes; il fallait se respecter et se taire.
— C'est M. l'abbé Coyer qui s'est déclaré auteur du Discours sur la satire des philosophes. Je lui en demande pardon ; mais je ne l'en aurais pas cru capable. Tout ce que cet auteur nous a donné jusqu'à présent avait je ne sais quoi de mesquin, et était surtout d'un très-mauvais ton. Sa plaisanterie de l'année dernière sur le matérialisme, adressée au P. Berthier, en fait foi. Vous ne trouverez rien de mesquin ni de mauvais goût dans le discours dont nous parlons, et il a réussi comme un ouvrage bien fait et aussi sage dans son ton que dans ses idées.
— UHéroide du disciple de Socrate aux Athéniens n'a pas eu le même succès. C'est encore l'histoire de Socrate appliquée à ce que nous avons vu de nos jours ; cet ouvrage ne manque point de hardiesse, mais il faut acheter quelques beaux vers par la lecture de quantité de froids et de mauvais, et voilà pourquoi il ne s'est pas fait remarquer. On l'attribue à un jeune homme, M. Du Doyer de Gastel.
— Acte du parlement d'Angleterre, connu sous le nom de Vacte de navigation passé en i660^. Traduction littérale avec des
1. s. 1. 17G0, in-8'>. Voir sur le détail des pièces composant ce volume la BibliO' graphie voltairienne de Quérard, n^ 224.