IV
Qu'entends-je! Me trompai-je! où s'égarent tes vœux?
Et c'est à cela que Caliste, revenue à elle-même, répond :
Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux. Qu'il périsse!
Par ces mots, Caliste étouffe tous les soupçons naissants de son père, et c'est cependant sans artifice, car le sentiment qu'elle a est vrai. L'existence d'un homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit l'importuner, fût-il au bout du monde. Sa mort seule pourrait lui rendre le repos, s'il en était pour les amants infortunés. Le journaliste dont je viens de parler n'entend pas cela. Malgré ses observations profondes, je regarderai toujours cet endroit comme un de ceux que Corneille et Racine n'auraient pas dédaignés.
Il faut s'accoutumer à entendre tout dire. Plusieurs personnes d'esprit et de jugement, en rendant justice au talent de M. Colardeau, l'ont blâmé d'avoir choisi un mauvais sujet. Je n'en connais pas de plus beau que celui de la Belle Pénitente, « Voilà bien des pleurs et bien des cris pour peu de chose! ont dit de prétendus philosophes. Un homme hardi et violent abuse de la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas là de quoi se désoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous intéresser aux chagrins de Caliste. Elle n'a qu'à se consoler d'avoir couché avec son amant, et il n'y a plus de tragédie; et ce ne sera pas la première femme de mérite qui ait pris son parti sur ce malheur-là. » Je dis qu'avec de tels raisonnements on parviendrait bientôt à saper tous les fondements de la poésie, et que les arts seraient perdus. Nos philosophes, et à leur imitation nos critiques, nous parlent toujours raison, et n'ont pas assez médité sur le préjugé aussi universel qu'elle. Aristote a très-mal défini l'homme, en disant que c'était un animal raisonnable; il fallait dire que c'était un animal opinant. De cette fureur d'opiner, qui fait notre essence, ne résulta jamais la raison pure, qui n'existe que dans l'idée, et qui ne se trouve réellement dans aucune tête; car où est celle qui ne soit atteinte de quelque préjugé? Je dis plus; c'est le préjugé qu donne de la couleur et de Tintérêt à la raison ; sans lui elle est
froide, et un caractère sans aucun préjugé serait une chose trèsinsipide. C'est le préjugé qui cause les grands malheurs ; c'est lui qui fait faire les grandes choses. La raison est contemplative et sans action. Le préjugé seul sait s'attirer l'estime et l'admiration des hommes. Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'eût prévenu cette guerre avant qu'elle n'éclatât, en cédant la Silésie. En cela il eût fait une action très-sage. Combien de maux il aurait prévenus ! Que peut avoir de commun la possession d'une province avec le bonheur d'un roi? et le grand électeur n'était-il pas un prince très heureux et très-respecté éans avoir possédé la Silésie? Voilà comment un roi aurait pu se conduire en suivant les préceptes de la plus saine raison, et je ne sais comment il serait arrivé que ce roi eût été méprisé de toute la terre, tandis que Frédéric, en sacrifiant tout au préjugé de conserver la Silésie, s'est couvert d'une gloire immortelle. Le fds de Cromwell a sans doute fait l'action la plus sage qu'un homme puisse faire. Il a préféré l'obscurité et le repos à l'embarras et au danger de gouverner un peuple fier et fougueux. Ce sage a été méprisé de son vivant et par la postérité, et son père est resté un grand homme au jugement des nations. Dans les ouvrages de l'art, qui sont tous fondés sur l'imitation de la nature, il en est tout de même. L'admiration, la terreur, la compassion, tout l'intérêt finit avec le préjugé. Si celui de Caliste ne vous touche pas, pourquoi celui de Phèdre me toucherait-il? pourquoi m'attendrirais-je sur celui de Zaïre? Il y aurait dans ces idées de quoi faire un beau traité. Nos philosophes n'ont pas assez réfléchi sur tout cela. La raison a de grands droits sur Thomme, et les préjugés en ont de très-grands aussi. La vérité a sa force, et l'erreur a la sienne. La vertu est trèsbelle, très-touchante, mais le crime est aussi quelque chose, et il était écrit qu'd y aurait de tout cela parmi les hommes.
— Épîlre à M, Laurent^ à V occasion du bras artificiel qitil a inventé^ par M. l'abbé Delille. On a dit du bien de cette Épitre; on en doit dire davantage du héros qu'elle chante. Le bras artificiel de M. Laurent supplée presque à toutes les fonctions du bras naturel. Non-seulement on peut s'en servir pour manger et boire, et pour les autres besoins de la vie, mais encore on écrit avec ce bras. Il suffit que celui qui a eu le malheur de perdre un des siens ait conservé un moignon; M. Laurent y attache sa
nh CORRESPONDANCE LITTERAIRE.
machine, qui opère ses difTérents mouvements au moyen de plusieurs cordes de boyaux. On en a fait des expériences devant le roi, et tous ceux qui en ont été témoins sont émerveillés de l'invention de M. Laurent. Cet habile ingénieur a donné des preuves de son génie dans plusieurs autres machines.
— M. le comte de Caylus vient de fonder, à l'Académie de peinture, un prix d'expression d'une tête pour les élèves. Celui d'entre eux qui aura le mieux exprimé dans une tête la passion qu'il aura voulu lui donner sera couronné. Cette institution n'est pas aussi belle et aussi avantageuse qu'on le croirait d'abord. Nous admirons les dessins antiques, et l'on convient généralement que les modernes n'ont mérité des éloges qu'autant qu'ils ont approché des sublimes chefs-d'œuvre de la Grèce; mais, en étudiant ces modèles, vous leur remarquerez un caractère général, qui est celui de la tranquillité, caractère imité par les Raphaël, les Guide, et les autres génies sublimes de l'Italie moderne, mais bien opposé aux productions de nos artistes français. Les anciens étudiaient les belles formes en dessinant la figure humaine toujours tranquille, et voilà ce qu'il faudrait recommander à nos jeunes gens : on ne doit songer à l'expression et à la passion que lorsqu'on est devenu profond dans le dessin de la figure tranquille. La passion décompose et change les traits; elle sort toutes les figures de leur position naturelle; mais avant d'étudier l'effet de telle passion sur la figure humaine, il faut la bien connaître quand elle est tranquille, sans quoi il n'est pas possible de donner à la passion son caractère, et, au lieu de la sublimité qu'elle exige, on tombe dans le maniéré, dans le compassé et dans tous les écueils de la médiocrité. Yoilà l'histoire de l'école française, dont les ouvrages de peinture sont en aussi peu de recommandation en Europe que sa musique. Nos peintres croient avoir mis beaucoup de chaleur dans leurs tableaux quand ils en ont bien contourné toutes les figures, bien forcé et contrasté toutes les attitudes ; mais ce n'est pas ainsi qu'exprime la nature, ni ceux qui suivent ses traces; ce n'est pas ainsi qu'ont fait Le Poussin et Le Sueur, les seuls Français dont l'Italie ait admiré le génie. Nos peintres sont un peu loin de l'imitation de ces grands maîtres, et ceux d'entre eux qui se piquent de bonne foi vous avoueront sans détour que Raphaël leur paraît froid. A insi, s'ils
avaient eu à vous montrer saint Paul dans l'aréopage, ils n'auraient pas fait comme ce grand homme, dont le tableau vous saisit d'admiration par sa sublimité; mais ils auraient mis toutes leurs figures dans une attitude forcée, et ils auraient prétendu avoir exprimé supérieurement en vous montrant partout l'imagination d'un pauvre peintre à la place de la nature et du génie. Concluons que M. le comte de Caylus a rendu un fort mauvais service à nos jeunes gens en fondant un prix d'expression, et que, bien loin de contribuer aux progrès de l'art, il aura hâté la corruption du goût en invitant les élèves à songer à exprimer la passion avant que d'avoir étudié les belles formes de la nature tranquille.
— L'Académie royale de musique a donné deux opéras de suite sans succès. Le Prince de Noisy. qui avait été joué autrefois avec un grand succès dans les Petits-Appartements, devant le roi, est tombé à Paris tout à plat ^ Les paroles de cet opéra sont de M. de La Bruyère, qui est mort, il y quelques années, chargé des affaires du roi à la cour de Rome; et les auteurs de la musique, Mx\l. Rebel et Francœur, étant directeurs de l'Opéra, n'avaient rien oublié pour faire paraître celui-ci avec éclat. Le public est quelquefois bizarre dans ses jugements. Que ceux qui ne font aucun cas de ce triste genre aient rejeté le Prince de Noisy ^ cela est dans la règle; mais que ceux que Proscrpine ou Dardanus ravit en extase aient bâillé au Prince de Noisy ^ cela est d'une inconséquence insigne. Les paroles du poëme sont plus jolies que beaucoup d'autres; la musique n'en est pas plus mauvaise que deux cents psalmodies de ma connaissance, applaudies avec transport par nos amateurs. Le spectacle et les ballets avaient toute la beauté que l'Opéra est en état de donner, et qu'on y voit rarement dans ce point de réunion. L'opéra de Canente^ poëme de feu M. de La Motte, remis en musique par M. Dauvergne, a eu aussi un succès fort médiocre, et c'est un ouvrage bien faible ^
1. Le Prince de Noisy avait été représente dans les Petits-Appartements les 13 mars 1749, 10 mars 1750, et 17 mai 1752; il parut pour la première fois à l'Opéra le 10 septembre 1700. Les paroles en sont imprimées dans le Mercure de septembre 1740, et dans le tome IV du Théâtre des Petits-Appartements. (T.)
2. Canenle, mis d'abord en musique par Colassc, avait vu le jour le 4 novembre 1700. Il reparut le 11 novembre 17G0. (T.)
— L'histoire de M^'^ Corneille a fait beaucoup de bruit depuis quelque temps. Le père de cette jeune personne est un ouvrier qui descend du grand Corneille, dans un degré fort éloigné, et qui n'a de commun avec ce grand homme que le nom ^ M. de Fontenelle, proche parent des Corneille, ne connaissait pas celui-ci, qui ne se montra que lorsque le vieillard centenaire fut près de linir sa carrière. Aussi Corneille fut oublié dans son testament, et plaida ensuite fort inutilement en cassation ^ L'année dernière, les Comédiens eurent la générosité de donner une représentation de Rodogune au profit de ce Corneille, et cette journée lui valut au moins six mille francs ^ ; mais le sort de M"^ Corneille n'en était pas plus assuré. Depuis peu, un secrétaire de M. le prince de Conti, M. Le Biun, a imaginé de chanter ce triste sort du sang du grand Corneille dans une ode assez mauvaise, et d'en faire l'hommage à M. de Voltaire. Celui-ci, échauffé par le nom du père du théâtre français, s'est offert de prendre M"^ Corneille chez lui, et de la faire élever sous ses yeux par sa nièce, M'"^ Denis. Cela a occasionné des lettres entre M. de Voltaire et M. Le Brun, et tout a été imprimé ^ Des parents riches et dévots ont d'abord voulu s'op-
1. Il se nommait Jean-François Corneille. Il était petit-fils de Pierre Corneille, oncle du tragique, par conséquent neveu à la mode de Bretagne de celui-ci. Ce n'est là ni descendre de lui, ni être son parent à un degré fort éloigné, comme le dit Grimm. (T.)
2. Par son testament du 15 novembre 1752, Fontenelle institua ses légataires universelles, chacune pour un quart, M"'* de Montigny, M^'" de Marsigny et de Martainville, arrière-petites-filles de Thomas Corneille, et M'"* de Forgeville. Le Corneille dont Grimm parle ici attaqua ce testament. Dreux du Radier fit un mémoire pour lui; mais ses moyens furent rejetcs par arrêt du Parlement du 4 avril 1758. Les héritières de Fontenelle lui accordèrent volontairement un secours. (T.)
3. Cette représentation eut lieu le 10 mars 17G0. Voici la teneur de l'affiche : «< Les Comédiens ordinaires du roi, pénétrés de respect pour la mémoire du grand Corneille, ont cru ne pouvoir en donner une preuve plus sensible qu'en accordant cà son neveu, seul rejeton de ce grand homme*, une représentation. Ils donneront lundi prochain 10 mars 1700, à son profit, Rodogune, tragédie de Pierre Corneille, et les Bourgeoises de qualité. » Ils firent de plus l'abandon de leurs
<feux. (T.)
4. Ode et Lettres à M. de Voltaire en faveur de la famille du grand Corneille, par M. Le Brun, avec la réponse de M. de Voltaire, Genève (Paris), 1700, in-8°.
* Ceci renferme une erreur qui fut bientôt reconnue. Ce Corneille n'était pas rejeton du tragique, et, loin d'être le seul de ce nom, se vit bientôt confondu dans ses prétentions par un de ses cousins vraiment descendant de Corneille. (T.)
poser à cet arrangement, de peur que W^*^ Corneille ne courût risque de son salut sous les yeux du premier homme du siècle; mais comme il aurait fallu remplacer ses offres généreuses, ils ont enfin consenti que la jeune personne prît la route des Délices et de la perdition. L'envie a voulu diminuer le mérite de la bonne action de M. de Voltaire, et cela est bien odieux. D'autres ont élevé l'action du philosophe des Délices jusqu'aux nues, et c'est exagérer. 11 aurait pu faire, sans doute, du bien à M"^ Corneille avec moins d'ostentation, et si, par hasard, il s'en dégoûtait par la suite, et qu'il ne lui fît pas un sort pour sa vie, il l'aurait rendue plus malheureuse que s'il l'avait laissée dans la misère; mais il n'y a que des âmes viles qui puissent prévoir de si loin des maux qui ne sont pas arrivés, et qui, malgré leur beau zèle, leur seraient de la dernière indifférence s'ils n'en tiraient l'avantage de noircir un homme célèbre.