iu-S". Voir p
l^-" décembre 1700.
Le sujet de la Belle Pénitente^ célèbre par la tragédie anglaise de ce nom, fut traité il y a environ dix ans, sans succès, < sur le théâtre de Paris \ M. Golardeau vient de l'essayer une seconde fois, et quoiqu'on ait dit beaucoup de mal de sa tragédie, elle n'a pas laissé d'avoir un certain nombre de représentations. Ce jeune poëte avait débuté, il y a quelques années, dans la carrière du théâtre par la tragédie à'Astarbé, et j'avoue que je ne conçus alors aucune espérance de son talent-; son nouvel essai me fait rétracter avec plaisir un jugement trop sévère. Ce n'est pas que le plan de sa tragédie soit bien arrangé, ni que les caractères de ses personnages soient également bien dessinés, ni qu'il n'y ait même aucune scène bien faite. Sur tous ces points, on pourra dire sans injustice beaucoup de mal de la tragédie de Caliste^ mais en revanche on y trouve quelques beautés du premier ordre, et c'est sur quoi je fonde mes espérances. Il est vrai que M. Colardeau est le premier homme du monde pour gâter lui-même ce qu'il a trouvé de très-beau; mais le difficile est de trouver, c'est la partie du génie; le reste est une affaire de jugement et de goût, et ce sont des qualités qu'on acquiert et qu'on perfectionne. J'aimerais mieux, je crois, avoir fait la tragédie de Caliste que celle des Frères ennemis. On peut concevoir quelque espérance d'un homme qui débute mieux que le grand Racine, et si, par la suite, le troisième essai de M. Colardeau est aussi supérieur au
1. La tragédie anglaise est de Rowe. L'imitation dont parle Grimm était de l'abbé Séran de La Tour, selon Loris (Dlct. des théâtres), et les AlmanacJis des spectacles; du marquis de Thibouvillc, selon Favart (Mémoires, I, H5); de De La Place, selon le catalogue de la bibliothèque de Pont-de-Veyle ; et du marquis de Mauprié, selon Collé, et les Anecdotes dramatiques. Cette Caliste fut représentée pour la première fois au Théâtre-Français le '27 avril 175U, et n'eut que cinq représentations. Elle a été imprimée, Paris, 1750, in-12. (T.) — Voir tome P*", page 426.
2. Voir la lettre du ITt mars 1758. Caliste, de Colardeau, fut représentée le 12 novembre 1700 et jouée dix fois. (T.)
second que celui-ci l'est au premier, il n'y aura plus qu'une voix sur l'idée qu'on doit avoir de ses talents.
Le sujet de la Belle Pénitente est si connu qu'il serait inutile de vous faire l'analyse de la pièce de M. Golardeau, qui doit d'ailleurs paraître imprimée au premier jour; ce sujet est originairement espagnol. Galiste a été violée par un homme que son caractère rend odieux, mais que ses talents, son esprit, les grâces de sa figure, tout concourt à rendre séduisant. Lothario, c'est son nom, eût été trop aimable s'il avait su modérer de coupables transports. La faible Galiste succombe sous les tourments de sa honte et de sa passion. Son père, Sciolto, qui ignore l'outrage fait à sa fdle par un homme de tout temps ennemi de sa maison, veut la marier à un jeune homme d'une grande espérance. L'honneur et l'amour obligent également Galiste de s'opposer à ce mariage. Lothario, se livrant à ses fureurs ordinaires, est tué par Altamont, c'est le nom de son rival. Sciolto apprend le funeste secret de sa fdle; il n'en peut supporter la honte, et, après avoir fait ériger dans son propre palais un catafalque au cadavre de Lothario, il enferme sa fdle dans ce lieu funèbre, où elle expie par sa mort un crime involontaire. M. Golardeau a transporté le lieu de la scène à Gênes. Pour donner de l'importance à son sujet, il a imaginé des rapports politiques entre les personnages de sa pièce. Sciolto veut rétablir la liberté du peuple génois ; Lothario est du parti de Frégose qui domine en maître; et il n'est point douteux que si M. Golardeau eut pu développer la partie politique de sa tragédie et la bien lier avec le reste, il en aurait fait un chef-d'œuvre ; mais elle est embrouillée et confuse. La conduite de Sciolto n'est pas celle d'un homme d'Etat, et je crois que l'auteur n'a pas trop su lui-même de quoi il était question dans les p^'ojets de son invention, et dont il a fait Sciolto et Lothario les chefs contraires. Il est vrai que de telles entreprises réussissent rarement à un jeune homaie, et qu'il faut une tète plus mûre que celle de M. Golardeau pour bien arranger et déployer un projet de révolution. Les autres défauts de la tragédie de Caliste se font aisément remarquer, et n'ont pas besoin d'être relevés. J'observe seulement que l'auteur aurait dû dessiner le caractère de Lothario avec autant de supériorité que l'auteur de Clarisse en a donné à celui de Lovelace. Il faut qu'on voie un cœur capable de grands crimes, à
travers la créature la plus aimable et la plus séduisante du monde ; cela seul peut rendre la situation de Caliste tragique et touchante. Si le poëte ne réussit point à rendre le parterre complice de la passion de Caliste pour Lothario, il ne peut se flatter d'avoir rempli son sujet. Je conviendrai donc, si l'on veut, que la tragédie de M. Colardeau n'est pas une bonne pièce, mais en condamnant la pièce, je ne pourrai me dispenser de faire grand cas de l'auteur. Tout le monde lui accorde le talent des vers. On en trouve de très-beaux dans sa pièce, et aucun de nos jeunes poètes ne les fait avec autant de facilité, de noblesse, de pureté et de chaleur. Son style n'est pas encore assez simple; mais c'est une qualité qu'on lui donne à mesure qu'on se forme le goût. Il faut que M. Colardeau lise les anciens, qu'il les étudie jour et nuit ; alors il apprendra à dédaigner ampullas et sesquipedalia verba. Alors il ne dira plus : « C'est un mortel né farouche, c'est un mortel qui vous aime. Quel mortel ici fond et se précipite! etc. » Tout cela sent l'écolier; mais tout cela se corrige, et un grand nombre de vers montrent le génie de l'auteur. Tout le monde a retenu ces beaux vers du cinquième acte, que Caliste dit en prenant la coupe empoisonnée :
En préparant ces poisons destructeurs, Peut-être que mon père y mêla quelques pleurs; Ah ! cette douce idée affermit mon courage.
Je ne fais pas grand cas des rêves. Nos poètes dramatiques en ont terriblement abusé. C'est d'ailleurs une ressource si puérile de faire rêver à ses personnages ce qui doit leur arriver le jour de la pièce, et de nous faire le tableau du rêve au premier acte! Caliste en use ainsi avec celui qui lui est destiné par son père; mais son rêve est en beaux vers. J'ai vu sortir, dit-elle à Altamont,
L'ombre de votre père.
« Suis-moi », m'a-t-elle dit... J'hésite, mais son bras Vers le temple aussitôt précipite mes pas. J'y monte avec effroi, j'entre... G trouble! ô surprise! Sur l'autel renversé la Mort était assise. Je n'ai point de l'hymen vu briller les flambeaux : C'étaient des feux obscurs destinés aux tombeaux;
Une lampe lugubre et des torches funèbres Mêlaient un jour horrible à d'horribles ténèbres, etc. t
Un autre morceau plus beau encore est celui du délire de Galiste. Il n'a qu'un défaut : c*est de rappeler le délire de Phèdre, ce chef-d'œuvre de l'immortel Racine :
Que ne puis-je, au bout de l'univers, Habiter des rochers, des antres, des déserts; Là, de mon lâche amant expier les outrages, N'entendre autour de moi que le bruit des orages. Ne voir, à la clarté d'un ciel chargé de feux. Que des monstres sanglants, que des spectres hideux; Des mânes, des tombeaux, ou quelque infortunée Aux larmes, comme moi, par l'amour condamnée!
Un vers sublime par sa situation est celui-ci :
Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux.
Aussi, comme nos journalistes ont la main heureuse, il y en a un d'entre eux qui a choisi ce vers pour l'objet de sa critique. Et puis, fiez-vous à ces oracles hebdomadaires ! Galiste implore la bonté de son père pour éloigner un hymen qu'elle abhorre. Sciolto, de son côté, la presse de sortir de sa douleur dont il ignore la cause, et de donner la main à Aliamont. Bientôt il est question des fureurs de Lothario et de sa trame secrète contre l'Etat. Sciolto apprend à sa fille que ce cruel ennemi de sa maison est tombé dans le piège qu'il lui a tendu ; qu'il croit aller combattre les Corses révoltés; mais qu'au lieu d'aller dompter ces rebelles, il sera entramé au bout de l'univers, dans un exil éternel. A cette nouvelle imprévue, la passion de Galiste s'échappe :
Tombe sur moi la foudre!
Il part!... Vous l'ordonnez!... Il a pu s'y résoudre!
Jugez du danger de cette situation. Un mot de plus, et Sciolto va être éclairci sur la passion de sa fille pour Lothario. Ce père, confondu, dit :