Jacques Fleury, avocat
15 décembre 17G0.
Les embellissements de l'église paroissiale de Saint -Roch viennent d'être achevés et consacrés avec beaucoup de pompe et de solennité. Ces nouveaux ouvrages sont : la chaire, de l'invention de M. Ghalle, sculpteur ordinaire du roi; la grille à hauteur d'appui qui ferme le chœur, par Bore, serrurier; l'autel du Christ au jurdin des Olives^ par M. Falconet, sculpteur du roi, professeur de l'Académie royale de peinture; Tautel de Saint-Roch, ouvrage de M. Coustou; la chapelle de la Vierge, dont le plafond est de M. Pierre. J'ai eu l'honneur de vous par- 1er de ce plafond en son temps. L'autel, où l'on voit V Annonciation exécutée en marbre, est de M. Falconet. Le plafond de la chapelle de la communion est aussi de M. Pierre, et les figures de l'autel sont de Paul Slodtz, qui vient de mourir. Enfin, le Calvaire est de l'invention de M. Falconet, ainsi que les figures qu'on y voit, excepté le crucifix, qui est d'un sculpteur du siècle passé, nommé Michel Anguier.
Si vous consultez nos journaux sur ces différents ouvrages, vous y lirez les éloges les plus pompeux qii!" devraient, ce semble, d'autant moins flatter les artistes qu'ils sont vides de sens. 11 s'agit ici de vous donner une idée plus nette de ces morceaux, et je laisse ce soin à un homme plus habile qui, connaissant mieux que moi les difficultés de l'art, en juge avec plus d'indulgence que je ne serais disposé d'avoir. Voici le résultat de ses observations ^
L'église de Saint-Roch est belle, spacieuse, bien distribuée, bien éclairée, d'un goût d'architecture simple. On trouve seulement que les degrés qui sont au devant du portail et par lesquels on y monte ne l'exhaussent pas assez. Un critique qui parcourrait Paris et qui en considérerait les différents édifices ^ comme des monuments antiques dirait qu'il faut que le terrain
i. M. Assézat, en imprimant pour la première fois ces observations de Diderot, d'après la copie faite à l'Ermitage, les avait classées d'abord à la date de 1753, époque où fut termine le Calvaire de Saint-Hocli. Une note placée à la fin des Miscellanea artistiques les reporte à 17G5, date de l'achèvement de la décoration de l'église. Elles ne furent écrites, comme on voit, ni sitôt, ni si tard.
soit baissé en cet endroit. Ce défaut ôte de la légèreté et de l'élégance à l'édifice entier.
Du milieu de la nef, l'œil découvre par un percé l'autel du chœur, celui de la Vierge^ celui de la Communion, et celui du Calvaire.
En s'avançant du milieu de la nef vers l'autel du chœur, on est arrêté par la chaire d'où l'on annonce au peuple la parole de Dieu. C'est un grand travail, mais lourd et bas. La dorure des cariatides qui soutiennent ce morceau, et des panneaux en bas-reliefs qui forment le contour au-dessus des cariatides, achève d'appesantir le tout. Il est fâcheux d'avoir de grands modèles dans l'esprit; on y rapporte, malgré qu'on en ait, ce que l'on voit; et j'avais entendu parler, quand je vis la chaire de Saint-Roch, d'une autre chaire construite dans une église de Flandre. C'est une caverne pratiquée dans un rocher. Un escalier rustique y conduit: Au bas de cette caverne, sur le penchant de la roche, sont assis Moïse, Jésus-Christ, les apôtres et les prophètes. A un des côtés sortent d'entre les fentes du rocher des arbres, dont les branches et les feuilles, jetées vers l'entrée de la caverne, forment le dôme de la chaire. Des herbes, des plantes agrestes, des ronces, des lierres rampants, la saillie inégale des pierres brutes couvertes de mousse donnent au tout un air sublime et sauvage. Les peuples rassemblés autour d'un pareil édifice semblent avoir abandonné leurs habitations pour aller chercher l'instruction dans le désert.
Revenons à l'église de Saint-Roch. Arrivés à la balustrade du maître-autel, ceux qui aiment les ouvrages de serrurerie remarqueront la grille qui la ferme dans le milieu. C'est, dans ce genre, un beau travail et de bon goCit. Toutes les parties en sont solides et bien assemblées, les ornements convenables. Simplicité, richesse, sans uniformité et sans confusion.
A gauche du maître-autel, contre un pilier, on voit un Christ agonisant. La tête et les bras de ce morceau agonisent en effet, mais le corps et les parties inférieures se reposent. Il semble cependant que l'agonie aurait dû répandre sa défaillance sur tous les membres, et que les jambes surtout seraient mieux si elles cherchaient à se dérober sous le corps. 11 y a une de ces jambes appuyées sur la pointe du pied, et ce pied devrait être pendant. Un autre reproche qui tombe sur l'emplacement, c'est
que la base de la figure est si étroite et qu'il y a si peu d'espace depuis le pilier jusqu'à ses parties les plus saillantes qu'on ne sait comment elle demeure là suspendue. Elle en a l'air contraint, et cette contrainte chagrine celui qui regarde. Contre le pilier correspondant à celui-ci, et à droite du maître-autel, est un saint Roch debout, son bourdon de pèlerin à la main et son chien entre ses jambes. C'est un morceau commun. Il paraît s'émerveiller, et l'on ne sait de quoi. Le sculpteur n'a eu égard ni à la fatigue d'un voyageur, ni au caractère et à la pauvreté d'un pèlerin qui va mendiant, ni à rien de ce que son sujet avait de singulier et de poétique. Il me fallait là un pauvre diable sous un vêtement déguenillé et qui aurait montré le nu : une besace sur une des épaules, un bâton noueux, un chapeau clabaud, un chien de berger à long poil, et rien de tout cela n'y est; mais à la place une prétendue noblesse, froide et muette. En tournant à droite ou à gauche, on arrive à la chapelle de la Vierge. Là, sous une arcade, au-dessus d'un autel qui ferme le bas de l'arcade, on a représenté en marbre blanc Y Annonciation. On voit à droite l'ange porté sur des nuages. Ces nuages qui l'environnent se répandent par ondes sur l'autel, et atteignent les genoux de la Vierge qui est à gauche. L'ange et la Vierge m'ont paru d'un assez beau caractère. La Vierge est à genoux, sa tête modestement inclinée, et ses bras ouverts vers l'ange disent fiât mihi. C'est vraiment la tête d'une vierge de Raphaël, comme il en a fait quelques-unes d'une condition subalterne. Ces vierges-là, moins belles, moins élégantes, moins nobles que les autres, ont quelque chose de plus attrayant, de plus simple, de plus singulier, de plus innocent, de plus rare. Ce qu'on y remarque d'un peu paysan ne me déplaît pas, et puis j'imagine que c'est un tour de physionomie national. L'ange est de la famille, et ceux qui seront mécontents de la vierge auront tort d'être contents de l'ange. Je ne sais où ils ont pris que ces figures étaient maniérées; elles ne le sont point. Mais un défaut réel et frappant, c'est que, quoique la vierge et l'ange soient de proportion colossale, l'espace vide qui les sépare est si grand qu'ils en paraissent mesquins et petits, la Vierge surtout. Le sculpteur ou n'a pas su établir entre cet espace et ses figures le vrai rapport qui convenait, ou il est tombé dans ce défaut en voulant ménager à travers le percé la vue d'un Christ
placé dans le Calvaire qui est au delà. Du moins, c'est ainsi qu'on peut le défendre.
A gauche de cet autel, on a placé une statue en plomb bronzé qui représente David, et à droite une autre qui représente le prophète Isaïe. J'en suis fâché pour M. Falconet, mais son David est lourd et ignoble. C'est un gros charretier couvert de sa blaude mouillée, et appuyé sur une harpe. Pour son Isaïe, il m'a paru très-beau. Son regard et son geste sont d'un inspiré qui lit dans l'avenir des temps. J'aime sa grossière et large draperie; j'aime surtout sa tête, le jet de sa barbe, la maigreur de ses joues creuses, sa chevelure hérissée, sa contenance effarée, et le lambeau d'étoffe qui vient envelopper en désordre le haut de sa tête. C'est le Moïse de Poussin qui montre aux Israélites mourants le serpent d'airain. Cet Isaïe a bien l'air de ces hommes faits pour en imposer aux peuples, et même pour s'en imposer à lui-même. Une Gloire, faite de têtes de chérubins, de nuées et de faisceaux de lumière qui s'échappent en tous sens, remplit une portion du haut du percé de l'arcade, et lie la scène qui se passe sur l'autel avec la peinture de la coupole. Il y a dans ces trois objets : l'Annonciation en figures de ronde-bosse, la Gloire qui ne pouvait être qu'une espèce de bas-relief, et la coupole qui n'est qu'une surface peinte, une dégradation de vérité qui m'a fait plaisir. Les figures de ronde bosse sont moins poétiques et plus réelles que la Gloire, la Gloire, moins poétique et plus réelle que la coupole.
On a peint à la coupole une Assomption de la Vierge. Quelques connaisseurs auraient désiré qu'on eût fait du tout un seul et unique sujet ; qu'on eût vu à la coupole un Père éternel au milieu des prophètes, regardant au-dessous de lui l'accomplissement du grand mystère sur la terre, et il est sûr que cela eût été mieux. Au reste, si c'est là un défaut, il est peu senti ; et s'il l'était davantage, rien ne serait plus aisé que de le réparer, même en rendant la coupole plus belle. Il n'y aurait qu'à effacer de là une petite Vierge mesquine qu'on aperçoit à peine, et sur laquelle il n'y a qu'un jugement pour y peindre un beau Père éternel, bien vieux, bien noble et bien majestueux. La Gloire de la chapelle de la Vierge, vue du milieu de la nef, fait l'effet d'un riche baldaquin sous lequel la scène de l'ange et de la Vierge se passe, et cela est heureux. Derrière la chapelle de
la Vierge est l'autel de la communion, où l'on remarque deux anges adorateurs qui sont beaux. Et derrière la chapelle de la Communion est un Calvaire. Nous nous arrêterons un moment ici, moins pour ce qu'on a fait que pour ce qu'on aurait pu faire. Pour produire un grand effet, celui d'un discours pathétique subsistant, l'endroit est trop petit et trop éclairé; moins de lumière inspirerait de la mélancolie à ceux qui n'en auront pas, et l'augmenterait dans l'âme de ceux qu'elle y aurait conduits. Plus d'espace, il y aurait eu plus de grandeur dans les figures; plus de figures, plus d'action, un plus grand spectacle. On voit ici au lieu le plus élevé dans l'enfoncement d'une niche un Christ attaché à la croix, aux pieds de la croix une Madeleine éplorée. Le Christ est mauvais. La Madeleine vaut mieux. C'est une assez bonne imitation de Le Brun. La croix est plantée sur un rocher; ce rocher est brisé inégalement en plusieurs endroits. Sa rupture forme plus bas comme un commencement de caverne. Là-dessous on a pratiqué un autel de marbre bleu turquin en tombeau. Deux urnes fument aux deux bouts du tombeau. Sur le milieu est un bout de colonne doré qui forme le tabernacle. Sur ce bout de colonne on a jeté la robe du crucifié, les clous, la lance, la couronne, les dés, les autres instruments de la passion. Gela est poétique et beau, mais on en pouvait tirer un bien meilleur parti. A droite, sur le rocher, k Tendroit où il se brise, il y a deux soldats, petits, mesquins, qui ressemblent à deux morceaux de carton découpé, et qui font fort mal. Sur le milieu, un peu au-dessus de la colonne qui fait le tabernacle, et sur l'extrémité des débris du rocher, le serpent forme des circonvolutions; il a la tête tournée vers le fond de la niche, et semble sifller et darder sa langue fourchue contre le Christ. Si j'avais eu l'idée d'exécuter un Calvaire, j'aurais embrassé un grand espace, et j'aurais voulu y montrer une grande scène, comme V Élévation de Croix de Rubens ou le Crucifiement de Yolaterra : on y aurait vu des masses de rochers escarpés; sur ces masses, des soldats, le peuple, les bourreaux, les apôtres, les femmes, des groupes, des actions, des passions de toute espèce. Ces sortes de sujets, qui se présentent à l'esprit sous un coup d'oeil sublime, n'admettent point de médiocrité. J'aimerais mieux une seule belle figure, comme un Ecce Homo, un Christ flagellé, qu'un tableau manqué. Je me serais
bien gardé d'y placer un petit tombeau de marbre en bleu turquin ; j'aurais suivi l'histoire : j'aurais creusé un grand tombeau dans le rocher ; au-dessus de ce tombeau, j'aurais étendu la robe, et jeté sur cette robe la lance, la couronne, les clous. La robe n'aurait point eu là l'air d'un petit paquet de linge chilïonné. Et ce bout de colonne doré qui forme le tabernacle, qu'est-ce que c'est que cette absurdité-là? Un édifice tel que je l'imagine^ avec tout le pathétique qu'on pourrait y introduire, ferait plus de conversions que tous les sermons d'un carême. Mais si l'on eut voulu, à la place d'un Calvaire on aurait pu exécuter dans le petit espace qu'on avait à Saint-Roch un sujet plus convenable au lieu et plus frappant peut-être : c'est une Résurrection. A droite et à gauche on aurait placé les apôtres, les soldats, les femmes. Le tombeau eût occupé le milieu et formé l'autel, et l'on aurait vu le Christ, ressuscité, s' élevant du tombeau au-dessus de toutes les autres figures. Ce Christ ressuscité et s' élevant vers le ciel, vu du milieu de la nef, aurait produit, ce me semble, un grand et bel effet. Ce sujet eût aussi demandé beaucoup de goût et de talent.
En un mot, pour n'avoir pas bien réfléchi à ce qu'on voulait faire à Saint-Roch, pour avoir voulu faire plusieurs choses, on a plus dépensé qu'il n'en aurait coûté pour en exécuter une seule, mais qui aurait pu être grande et belle.
Dans presque tous les monuments modernes que je connais, ce n'est point l'expression, ce n'est point la vérité du dessin, ce n'est point la beauté du travail qui manque, c'est la grande idée, et sans l'idée grande on ne fait rien qui vaille, surtout en sculpture. Dans l'église de la Sorbonne, vous voyez le cardinal de Richelieu expirant; la France se désole à ses pieds, la religion le soutient sous les bras, à la vue d'un Christ placé sur l'autel. Rendez le travail de ce monument cent fois plus beau s'il se peut, mais ôtez l'idée de la religion qui soutient le moribond, et tout sera détruit. Pourquoi les sculpteurs, qui ont assez souvent la froideur de la matière qu'ils emploient, n'ontils pas recours aux tableaux des grands maîtres? 11 paraît que c'est leur vanité seule qui s'y oppose. D'autant plus qu'il est presque possible d'exécuter avec succès en marbre la composition d'un peintre, au lieu que la composition d'un sculpteur ferait presque toujours mal en peinture.
— L'ouvrage de Warburton sur V Union de la religion^ de la morale et de la politique^ a une grande réputation. M. de Silhouette en a fait une traduction libre, il y a environ vingt ans, et cette traduction vient d'être réimprimée sans qu'on ait changé sur le titre l'année de sa première publication ^
— On a fait une nouvelle édition de VHisloire de la santé et de l'art de la conserver ^ ou Exposition de ce que les médecins et les philosophes anciens et modernes ont imaginé de plus intéressant sur cette matière. Ouvrage de Mackensie% traduit de l'anglais. Ce livre est estimé.
— M. Desormeaux a continué Vllii^toire générale des conjurations^ conspirations et révolutions célèbres^ tant anciennes que modernes^ ouvrage commencé par M. Duport-Dutertre qui est mort. Le continuateur vient d'en donner les tomes neuf et dix. Il ne manque à cette entreprise qu'une plume pour être belle; mais M. Duport-Dutertre était un pauvre historien, et vous savez que les continuateurs ont toujours la politesse de rester à quelques degrés au-dessous de ceux dont ils prennent la place.
l'*" janvier 1761.
Il y a environ six mois que l'ami des hommes, autrement dit M. le marquis de Mirabeau , adressa une consolation à M. Le Franc de Pompignan sur les tribulations que lui avait attirées son discours à l'Académie française. Cette consolation finis-
1. La traduction de Silhouette parut sous la rubrique de Londres, G. Darrès, 1742, '2 vol. in-12. Quérard ne mentionne pas l'édition dont parle Grirnm, et qui n'était peut-être que la mise en circulation des exemplaires non vendus de la première.
'2. La Haye, 1759 et 17G0, in-S".
sait par un verset remarquable, et je crois vous en avoir parlé : (( Il y a deux grands arbres, disait le consolateur, qui couvrent l'État de leur ombre : l'arbre de la Religion, et celui de l'Autorité. De tout temps les chenilles se sont mises dans ces arbres. Que faire à cela? Écheniller les arbres, et quand l'insecte est à bas, marcher dessus sans se fâcher. » Qui s'imaginerait que l'auteur, en prêchant l'intolérance avec un sang-froid si atroce, travaillait à un ouvrage qui, par le fond et par sa forme, aurait besoin de toute l'indulgence du gouvernement? En observant les hommes, on trouve à tout moment de ces inconséquences et de ces contradictions dans leur conduite. La Théorie de Vimpôt^^ qui vient de paraître et dans laquelle M. de Mirabeau adresse toujours la parole au roi directement, commence ainsi : u Seigneur, vous avez vingt millions de sujets, plus ou moins. Ils ont tous quelque argent; ils sont tous à peu près capables du genre de service que vous demandez, et toutefois vous ne pouvez plus avoir de services sans argent, ni d'argent pour payer les services. Gela signifie, en langue naturelle, que votre peuple se retire de vous sans le savoir, attendu que les volontés sont encore ralliées à votre personne, en la supposant isolée des agents de votre autorité ; et d'autre part sans oser le dire, vu que nous sommes en un siècle mol et craintif, votre puissance n'est autre chose que la réunion des volontés d'une multitude forte et active à la vôtre. D'où suit que la disjonction des volontés est ce qui coupe le nerf à votre puissance. »
Toute la suite de l'ouvrage répond à cet étrange début, et par la hardiesse des idées, et par la force des expressions. L'auteur a dû s'attendre à être regardé par les jardiniers de Versailles comme la plus grosse chenille qui se soit jamais attachée à l'arbre de l'Autorité, et si l'on n'a pas marché dessus, c'est que les jardiniers sont d'un naturel doux et n'aiment point à écraser. Cela est du moins vrai de ceux qui gardent l'arbre de l'Autorité. Passons à chacun les préjugés de son état, et il le faut bien, puisque nous n'en pouvons prévenir les effets, ni empêcher que chacun ne se conduise en conséquence de leur impulsion. Ainsi il faut passer à ceux qui sont à la tête du gouvernement de regarder comme dangereux ceux qui en osent atta-
i. Paris, 17G0, in-;° et in-12.
quer les principes et la conduite. Il faut permettre aussi à ceux qui gardent l'arbre de la Religion de se fâcher un peu quand ils le voient attaqué. Chacun veut conserver son arbre. Mais convenons que les deux jardiniers sont d'humeur bien différente. Les premiers ne se fâchent guère. Quelquefois, quand ils voient leur arbre bien travaillé de tous les côtés, ils se mettent à le secouer. Alors les hannetons tombent de toutes parts; mais ils ne sont pas sitôt revenus de leur étourdissement, qu'ils se remettent de plus belle à la besogne. Les gardiens de l'arbre de la Religion n'ont point cette douceur. On ne peut approcher de leur arbre sans les inquiéter. La plus petite feuille écornée les met en transes, et s'ils avaient comme les autres la puissance en main ils poursuivraient à feu et à sang tous ceux qui ne se prosternent pas au pied de leur arbre sans le regarder. La différence de cette conduite prouve, au premier coup d'œil, que les uns comptent sur la bonté de leur arbre, et que les autres n'osent se fier à la bonté du leur : apparemment qu'ils remarquent en lui les symptômes de vieillesse, et qu'il ne saurait désormais perdre une feuille sans dommage. Pour moi, qui me promène volontiers autour de ces deux arbres sans prendre parti entre les jardiniers et les hannetons, et pensant que chacun fait sa charge dans ce monde, j'eus occasion d'entendre l'autre jour un dialogue entre eux qui me surprit infiniment, car j'étais persuadé que depuis la mort d'Ésope les arbres avaient absolument cessé de parler :
(( Gomme te voilà beau et vigoureux! disait l'arbre de la Religion à l'arbre de l'Autorité; j'ai couvert l'État de mon ombre, et tu as prospéré. C'est à moi que tu dois ta force et ta beauté : ainsi je dois compter sur ta reconnaissance, et que tes ministres recevront toujours l'ordre des miens avec respect; et comme l'État peut encore moins se passer de moi que de toi, j'espère qu'ils défendront ma cause avec encore plus de chaleur que la tienne. — Tu te moques de moi, camarade, répondit l'arbre de l'Autorité. Trêve de reconnaissance entre nous. S'il m'en souvient bien, tu t'es venu planter à côté de moi sans dire gare, et puis avec ta discrétion ordinaire tu t'es emparé des deux tiers de mon terroir. J'étais assez simple pour croire qu'il m'en reviendrait des avantages considérables. Mais aujourd'hui je sais à quoi m'en tenir. Ce n'est pas ta faute si j'existe encore.
et tout le profit que tu me fais se réduit à nourrir un troupeau immense de gens inutiles qui se disent tous nécessaires à ta culture, que ta livrée a empêchés de prendre un métier honnête, et qui, orgueilleux, fainéants et tracassiers, troublent sans cesse mon domaine en criant contre ceux qui, à leur jugement, ne passent pas à côté de toi avec assez de révérence. — Ah! l'ingrat, s'écria l'arbre de la Religion. Parce que je commence à sentir le poids des années... — Il est vrai, camarade, répliqua l'arbre de l'Autorité, que tu approches un peu de la caducité, et que je n'ai repris des forces que depuis que tu as cessé d'augmenter les tiennes. Soyons de bonne foi : tu décries tous les arbres qui portent ton nom dans d'autres pays ; tu te dis la seule tige universelle, et que tu ne viens nulle part naturellement. Tu dis que sans toi il n'y a pas d'ombre dans l'univers : s'il faut des ténèbres pour être à l'ombre, je conviens que tu en amènes toujours. Mais dans le fait tu es étranger dans ces climats, d'un naturel bâtard et parasite, et tu n'aurais jamais prospéré sans mon aveugle complaisance. Partout où tu as pu te glisser, ou bien tu as tout envahi, ou tu as dégénéré bien vite. Pour moi, je viens en tout pays, j'existe en tout climat, de toute éternité. Qu'importe que dans tel village ce soit le syndic ou bien la communauté qui prenne soin de moi; qu'ici ma culture soit commise à des jardiniers , là à des chasseurs, ailleurs à des pâtres? Le peuple ne m'en veut jamais, à moi, et même dans les temps les plus orageux il ne cherche point à m'abattre, il ne s'occupe que de mon rétablissement. Camarade, entre nous, j'ai assez fait pour toi; désormais, tu feras comme tu l'entendras; je ne suis plus assez sot pour épouser tes querelles. » A ces mots l'arbre de la Religion se mit à pousser de grands hurlements, mais qui n'épouvantèrent plus personne. Ses ministres annoncèrent la fm du monde et la ruine de l'État. Ils menacèrent de la pluie et du beau temps l'un et l'autre.
De la chute des rois funeste avant-coureur.
Mais cela n'empêcha pas le peuple de faire une bonne moisson et de bonnes vendanges. Car malheureusement l'année fut bonne. Pour moi, j'admirais comme l'esprit était venu à l'arbre