IV
de l'Autorité, et je disais tout bas : Pardon, je te croyais plus bête. Je restai aussi convaincu de la vérité du dogme de Jean- Jacques Rousseau que l'état de méditation était un état dépravé, car, me disais-je, pour peu que l'arbre de l'Autorité continue à raisonner, il trouvera que son camarade, bien loin de lui avoir été utile, lui a été nuisible en tout temps et de toutes manières, qu'il lui a l'obligation de tous les maux qu'il a éprouvés. Or voyez si cela ne mènerait pas droit à l'indifTérence et à la haine. Gela me rappelle l'histoire de cet honnête Italien qui, ne pouvant se persuader ni le dogme de l'infaillibilité du pape, ni celui de la transsubstantiation, quitta la religion catholique et se fit calviniste à Genève. Ayant reçu de la chambre des prosélytes les secours qu'on est en usage de donner aux nouveaux convertis, il rapporta cet argent au bout de quinze jours, disant qu'après avoir mieux réfléchi, il ne lui était pas possible de croire à la divinité du Verbe, et qu'ainsi de calviniste il s'était fait socinien. On lui dit de garder l'argent, et de n'y pas regarder de si près. Mais, au bout de quinze autres jours, il revint de nouveau avec l'argent, disant. qu'après avoir encore mieux réfléchi, il lui était impossible d'admettre une révélation, et qu'il était forcé de s'en tenir au simple déisme de la religion naturelle. Les préposés, craignant de le voir revenir encore, après quinze jours de nouvelles réflexions, peut-être athée et sceptique, le prièrent de n'avoir aucun remords sur l'argent qu'il avait reçu, mais de le regarder comme un viatique qui pourrait le mener depuis Genève jusqu'à l'endroit où il voudrait se rendre pour achever ses méditations.
Les miennes roulèrent encore sur les cris qu'on entend s'élever de toutes parts contre la nouvelle philosophie, laquelle, malgré sa nouveauté, est aussi ancienne que la faculté de raisonner, et contre les auteurs dangereux. Un livre, me disais-je, peut être plat, faux, absurde, je le conçois; mais je ne connais de livre dangereux que le Portier des Chartreux et ses pareils. Le gouvernement peut sévir contre ces derniers parce que la conservation des mœurs de ses citoyens ne doit pas lui être indilïérente. Mais que lui importe mon opinion sur la nécessité, sur la liberté, sur la nature de l'âme, du monde et du premier être? Que lui importe que j'aie la prétention d'en savoir plus long là-dessus que les autres et la sottise de vouloir faire le
docteur? Le monde ira-t-il moins son train parce qu'Helvétius a soutenu quelques paradoxes, et refusera-t-on de payer les impôts parce que M. de Mirabeau prétend que les fermiers généraux ne sont pas les piliers, mais bien les pilleurs de l'État? Oui, si j'en crois les dévots, tout est perdu depuis que le livre de r Esprit a paru, et à moins de brûler l'auteur, on ne peut espé rer de réparer le mal. Les gens de finance soutiennent que la Théorie de Vimpôt culbutera le royaume, d'autres disent que c'est V Encyclopédie qui aura cet honneur- là. Mais l'homme d'Etat, méprisant toutes ces vaines et tristes clameurs, sait découvrir dans d'autres sources les causes de la prospérité et de la décadence des royaumes. Je suis persuadé que si mon arbre de l'Autorité voulait se mettre à jaser là-dessus, il nous dirait de très-bonnes choses. En attendant, j'en ai toujours conclu, contre l'opinion même de M. de Mirabeau, que quelle que soit la hardiesse avec laquelle il traite des questions qui intéressent de plus près les peuples et le gouvernement, celui-ci, loin de s'en offenser, doit lui en savoir bon gré : car ce qui est bon dans son livre prospérera, et ce qui en est mauvais, faux et absurde tombera de lui-même, comme cela arrive toujours. Il est vrai que mon avis n'a pas empêché M. de Mirabeau d'être mis à Yincennes; mais son sort ne doit point inquiéter. Ce n'est point un philosophe que M. de Mirabeau; il est dévot, et je suis persuadé qu'il l'est de bonne foi. Or la bénédiction du ciel se répand toujours visiblement sur tous ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, se mettent à couvert sous l'arbre de la Religion, et sous la protection de ses ministres. La Théorie de Vimpôt aurait fait enfermer un philosophe le reste de ses jours ; pour M. de Mirabeau, c'est l'affaire de quelques semaines, et j'en suis bien aise, car un de mes principes est qu'il ne faut enfermer que celui qui vole et tourmente son voisin. Je n'attaquerai donc pas l'ouvrage de M. de Mirabeau à cause de sa hardiesse; mais je lui reprocherai d'être diffus, obscur et louche. On avait reproché à Y Ami des hommes le défaut de noblesse et de correction dans le style; c'est bien pis dans la Théorie de Vimpôt, On voit que l'auteur évite avec soin de parler naturellement, et qu'il affecte partout un style obscur et barbare ; aussi ne peuton pas dire que son livre soit écrit en français, et son jargon serait insupportable à tout homme de goût, sans la chaleur et
remportement qu'on y remarque. M. de Mirabeau a voulu imiter le style original et énergique de Montaigne, mais le singe reste toujours singe. Quant aux idées, vous en trouverez peu de neuves dans la Théorie de Vimpôt, Les gens de finance se sont fort récriés sur la fausseté des détails et des calculs ; mais qu'importe que, dans un ouvrage de théorie, les détails et les calculs soient faux, pourvu que les principes en soient vrais et inattaquables? Ce qu'on peut reprocher avec raison à M. de Mirabeau, et ce qui est impardonnable dans un auteur de cette classe, c'est le défaut de netteté dans les vues. Il ne fait qu'entrevoir les choses, et ne sait leur donner le degré d'évidence qui est indispensable dans ces matières. Ce défaut rend son ouvrage obscur, vague et inutile.
15 janvier 17G1.
Un des Poinsinets, je ne sais lequel, car il y en a deux, a voulu traiter le sujet de Pygmalion dans une comédie en un acte. Cette petite pièce vient d'être jouée et sifïlée à la Comédie-Française ^
— M. Saurin a donné sur le même théâtre une petite comédie intitulée les Mœurs du temjjs'K Cette pièce a eu un succès prodigieux. C'est encore une peinture de nos petits-maîtres et de nos femmes à prétentions. Vous n'y trouverez guère de traits nouveaux, mais cela est fait légèrement et avec esprit; je fais peu de cas de ce genre, et, quoiqu'on en dise les tableaux frappants, il me paraît à moi manquer absolument de vérité ; mais le parterre n'est pas de mon avis.
— On vient de nous envoyer de Hollande les Campagnes de M, le maréchal de Noailles. On dit que ce livre a été fait sur des papiers dérobés, il y a quelques années, au dépôt de la guerre. Il aura le mérite d'être authentique, mais il ne sera pas aisé de l'avoir ici. Il a été arrêté tout en arrivant, et je ne crois pas qu'il y ait plus de quatre ou cinq exemplaires de répandus.
— Contes moraux par M. Marmontel, deux volumes in-12.
\. Cette pièce, de Poinsinet de Sivry, fut représentée pour la première et dernière fois le 12 décembre 1760, et non- imprimée.
2. Représentée le 22 décembre 1760, et imprimée l'année suivante, in-S".
JANVIER 1761. 3/il
La plupart de ces contes ont paru successivement dans le Mercure, et ont eu beaucoup de succès. L'auteur a cru devoir les recueillir, et il en a ajouté quelques-uns qui n'avaient pas encore vu le jour. Il y en a plusieurs de fort jolis; d'autres qui manquent de naturel et de vérité ; tous sont bien écrits. M. Marmontel a ajouté à ce recueil son Apologie du théâtre contre la lettre de M. Rousseau à M. d'Alembert. Cette Apologie est un morceau très-vigoureux et très-bien fait, auquel M. Rousseau, avec toute son éloquence, aurait bien de la peine h répondre, parce qu'on ne répond pas à celui qui a raison. Elle avait aussi été insérée dans le Mercure par morceaux; mais vous serez bien aise de la lire de suite, et vous y trouverez des vues neuves avec beaucoup de logique. En général, M. Marmontel a bien l'esprit de discussion, et s'il avait autant de goût et de sentiment que de talent ce n'eût point du tout été un homme d'une classe ordinaire. Tel qu'il est, on ne peut se dispenser de lui accorder beaucoup de mérite.
— On vient d'imprimer ici un Appel à toutes les nations de VEurope^ ou Manifeste au sujet des honneurs du pavillon entre les théâtres de Londres et de Paris. Cette brochure est tirée d'un nouveau volume des œuvres de M. de Voltaire, imprimée à Genève, pour servir de suite à l'édition de ses œuvres faite en cette ville. Ce nouveau volume contient Candide châtié et augmenté, la comédie de F Écossaise^ celle de la Mort de Socrate, plusieurs dialogues et d'autres pièces fugitives ; mais ce volume ne paraît pas encore. Quant à VAjjpel aux nations de l'Europe sur le théâtre anglais, je me réserve le droit de l'attaquer dans les formes ; il est d'une mauvaise foi insigne. On pourrait dire à M. de Yoltaire qu'il ne convient pas à un enfant bien né de battre sa nourrice. M. de Voltaire doit plus au théâtre anglais, qu'il connaissait, qu'aux anciens dont il ne connaît que ce qu'on en apprend au collège. Ce qu'il dit sur le poëte Rousseau peut être vrai ; mais comme il a eu beaucoup de querelles avec lui durant sa vie, il devrait se respecter assez pour n'en jamais dire du mal. Les éloges exagérés dont on a accablé Rousseau et Crébillon le père, de leur vivant, ne sont point venus du désir de leur rendre justice, mais de la basse envie de mortifier par là M. de Voltaire; et celui-ci a été assez maladroit pour laisser souvent voir à ses ennemis qu'ils y avaient réussi. Quoique Rousseau et
Crébillon ne soient pas sans mérite, la postérité ne confondra pas assurément M. de Voltaire avec eux.
— De V Homme, et delà Reproduction des différents individus. Ouvrage qui peut servir d'introduction et de défense à V Histoire des animaux par M. de BuffonK C'est un petit volume in-H" dont je ne connais point l'auteur. Il s'agit de défendre le système de M. de BufTon sur la génération contre les attaques de M. de Haller, et ce n'est pas une chose aisée. On ne saurait assez s'étonner de voir les meilleurs esprits s'engouer de systèmes chimériques et leur attribuer un degré de certitude qu'un vrai philosophe ne pourra jamais leur accorder. S'ils voulaient nous donner leurs rêves pour des conjectures on pourrait s'en accommoder; mais nous forcer à les regarder comme des choses démontrées ! En vérité, je commence à croire que l'homme, par sa nature, est un animal intolérant. M. de Buffon est un excellent esprit lorsqu'il s'agit de montrer les défauts et l'absurdité des différents systèmes connus ; on ne saurait être meilleur philosophe que lui dans cette partie, et puis on le voit élever sur les débris des autres un nouveau système tout aussi absurde que ceux qu'il a détruits. En vérité, il faut rire du respect qu'il exige pour son système sur la génération. Il en coûte donc bien à l'homme de convenir des bornes de son entendement, et vaut-il mieux nous amuser par des fables que de dire : Je n'en sais rien?
l^»- février 1761.
J'ai déjà eu occasion de remarquer que le vrai talent de M. Rousseau est celui d'un sophiste, non dans le sens étroit que nous attachons aujourd'hui à ce terme, mais dans toute l'étendue qu'il avait autrefois à Athènes. C'était alors un métier de