‹ Correspondance littéraireChapitre 128 sur 179 · ParC.-J. Panckoiike.) Paris, 1701, in · texte numérisé non relu

ParC.-J. Panckoiike.) Paris, 1701, in

soutenir le pour et le contre dans les matières les plus graves. Le même homme qui vous avait ravi par son éloquence en vous exposant les avantages d'un art, d'une loi, d'une institution, vous en représentait le lendemain les inconvénients avec tant de force, que vous ne saviez plus ce qu'il convenait d'en penser. Cela se passait ainsi dans les écoles, et vous jugez bien que, quelque habileté que demandât un tel métier, il ne pouvait être estimé longtemps. On peut s'amuser à voir les artifices, les ressources, les feintes d'un habile maître d'escrime; mais l'usage noble et généreux que le guerrier fait de son épée excite un intérêt bien différent. M. Rousseau, né avec tous les talents d'un sophiste adroit et éloquent, les a employés non à soutenir le pour et le contre sur le même sujet, mais à établir des paradoxes avec beaucoup de force et de chaleur. Personne n'a comme lui l'art de vous mener à travers des raisonnements subtils et obliques à une conclusion exactement opposée au point d'où vous êtes parti. Vous vous apercevez bien qu'il décline de la route, mais vous êtes entraîné malgré vous par le prestige de l'éloquence. Cet art peut vous paraître parfois admirable, mais bientôt il devient pénible et fatigant. Quant à moi, du moins, la première condition que j'impose au philosophe qui veut que je l'écoute, c'est qu'il soit de bonne foi avec moi et avec luimême. L'éloquence de M. Rousseau se fait admirer, mais ne persuade ni ne touche. Car quel est le bon esprit qui soit convaincu, d'après ses discours, que les arts et les sciences perdent les mœurs ; que l'homme qui médite est un animal dépravé ; que les spectacles sont dangereux et contraires à la police et aux bonnes mœurs? M. Rousseau n'a pas fait un prosélyte dont il voulût se vanter, et ceux qui ont lu ses ouvrages avec le plus de plaisir sont ceux qui sont le plus éloignés de ses idées.

En quittant son genre, on ne dépose pas son naturel : aussi trouverez-vous dans la Nouvelle Héloîsc l'amour du paradoxe avec le fiel et le chagrin dont son auteur est obsédé. Tout le monde peut s'apercevoir de l'absurdité de la fable, du défaut du plan, et de la pauvreté de l'exécution, qui rendent ce roman, malgré l'emphase de son style, un ouvrage très-plat. Mais vous y remarquerez toutefois un plan secret que l'auteur a rempli, peut-être sans le savoir lui-même. 11 a voulu que ses héros

tinssent dans toutes les occasions une conduite exactement opposée à ce que tout homme raisonnable et sensé en attend, et par là il s'est donné le plaisir de tromper à tout moment l'attente de son lecteur. Mais on ne donne pas le change sur une situation, comme on y réussit quelquefois en matière de raisonnement à l'aide de quelques sophismes adroits et obliques. Lorsque je vois Julie, qu'on voudrait me montrer comme la créature la plus intéressante, donner un rendez-vous nocturne à son amant, je dis à l'auteur : a Monsieur, vous vous trompez : une jeune personne aussi sage, aussi bien née, aussi grande que vous me représentez votre Julie, ne donne point de rendezvous de cette façon- là. Je sais qu'on peut mépriser les dangers auxquels on s'expose, et que la passion les méconnaît ou les néglige ; mais elle ne fait rien faire à une fille bien née qui puisse la rendre méprisable à ses yeux et aux yeux de son amant. Votre Julie, telle que vous l'avez conçue, n'a jamais donné de rendez-vous ni pour accorder des baisers acres, ni pour autre chose. Cette même Julie, dont les discours et la conduite jurent continuellement ensemble, meurt avec un apprêt et une coquetterie tout à fait déplacés. Soyez persuadé, monsieur l'auteur, que tout cela s'est passé tout autrement, ainsi que toutes les situations de votre roman sur lesquelles on vous a donné de très-faux mémoires. »

En général, je ne sais si ce plan secret de la Nouvelle Hêloise était susceptible d'exécution; mais en tout cas il faudrait pour cela une sublimité de génie et de goût dont M. Rousseau est bien éloigné. Le défaut de génie frappe à tout moment; celui de goût, quoique moins sensible, produit des effets plus choquants. Dans un ouvrage didactique on peut s'en passer; mais tout ouvrage d'imagination en exige absolument. 11 est vrai que c'est une qualité bien rare que celle du goût, et l'on a vu des écrivains de mérite en manquer totalement. M. Rousseau est dans ce cas, et voilà pourquoi il est si souvent, dans son roman, faux, grossier et plat, et que les petites choses comme les grandes sont traitées sans délicatesse. La cousine Claire et le précepteur se battent à coups de noyaux de pêches. C'est là une misère; mais elle prouve combien l'auteur manque de goût. Passe pour des noyaux de cerises qu'on peut se jeter, encore cela n'est-il pas trop joli; mais pour des noyaux de

pêches, savez-vous, monsieur le précepteur, que vous risquez à ce jeu-là de pocher un œil à l'aimable cousine? La même cause qui ôte la gentillesse et la délicatesse aux petits détails, produit quelquefois dans d'autres des choses dégoûtantes. (( Qu'en dis-tu, dit Julie à Glaire, pendant sa dernière maladie, mon mal ne se gagne pas; tu ne te dégoûtes pas de moi; couche dans mon lit. » Cela est horrible. Mais dans tout ce détail de la maladie et de la mort de Julie, vous serez choqué à tout moment par des choses grossières et par des platitudes. Cette clé de la cave perdue, ce retour de Claude, sont, et tous les autres détails, les uns faux, les autres plats; d'autres enfin, qui auraient pu être bien, et qui sont gâtés, marquent un homme qui n'a aucun sentiment des convenances. La critique de la Nouvelle H clo'ise pourrait remplir des volumes entiers et être encore très-imparfaite. Aucun personnage de ce roman n'a de l'élévation. Ils ont tous ce ton de chagrin et de dénigrement que la misanthropie a rendu habituel à M. Rousseau. Jamais d'éloge pur, il implique toujours quelque blâme secret d'autre chose; aussi ces gens-là n*ont-ils jamais l'air serein au milieu de la situation la plus délicieuse ; ils ne rendent pas le lecteur envieux de leur bonheur. Le même faux qui est répandu dans les sophismes du dissertateur règne dans la peinture des détails. Les principes de Julie sur l'éducation des enfants, la peinture de sa vie domestique avec ses valets, tout cela renferme un tas de contradictions qui s'entre-détruisent les unes les autres; et lorsque Julie recommande au précepteur de ne point débaucher ses femmes, elle me paraît aussi impertinente que lorsque, dans un autre endroit, elle prévient son amant sur les dangers de la solitude. Ce dernier morceau serait plus à sa place dans l'Arétin, ainsi que quelques endroits du premier volume.

Il y a à mon gré une seule chose sublime dans la Nouvelle Héloise, et qui porte vraiment le caractère du génie : c'est le rêve de Julie pendant sa petite vérole. Elle conte à sa cousine qu'au milieu de ses rêveries elle a vu l'image de son amant, pâle, défait, et dans les plus vives alarmes sur son état. Elle ne sait pourquoi ce rêve lui a fait une impression plus forte que les autres, et l'on apprend dans la lettre suivante qu'en effet son amant, averti de sa maladie, est accouru, et qu'il a été

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introduit dans l'appartement de Julie par la cousine. Cette erreur de Julie de confondre une chose réelle avec ses rêveries, avec la différence cependant d'une impression plus vive, me paraît une chose de génie que l'auteur de Grandisson n'aurait pas dédaigné de placer dans l'épisode de Clémence, si elle lui fût venue. C'est que cela est vrai, et que cela n'était pas aisé à trouver. M. Rousseau a ensuite gâté cet endroit comme il gâte tout. Il fallait que le lecteur fut seul dans la confidence, et non que Claire apprît à Julie comment le tout s'était passé : cela est maladroit; il ne fallait pas non plus que l'amant vînt uniquement pour s'inoculer la petite vérole en léchant la main de sa maîtresse : cela est plat et d'un goût détestable. Mais enfin la chose de génie y est, et c'est l'essentiel. M. Rousseau a rendu platement une autre circonstance qui, mieux arrangée, pouvait être sublime. Après la mort de Julie, Claire ne veut pas se mettre à table qu'on n'ait mis le couvert de sa cousine, tout comme si elle était en vie, et en passant devant la chaise de Julie, elle range sa robe. Cela est fort bête. Mais si les domestiques, par un effet ordinaire de la consternation, avaient mis d'habitude le couvert de Julie ; si Claire, absorbée dans la plus profonde douleur, eût rangé sa robe d'habitude; si la petite Henriette, par une suite de l'heureuse ignorance et de l'étourderie de son âge, eût dit à sa mère en contrefaisant la voix de Julie : a Claire, veux-tu de cela? » et que Claire, réveillée par ce mot, eût poussé des cris de douleur et de désespoir, il ne faut point douter que ce tableau n'eût été déchirant. Voilà la différence de l'honrime de génie à l'homme ordinaire. Le premier sait employer souvent des circonstances communes d'une manière sublime et qui produit les plus grands effets. Le second gâte même les belles choses qu'il trouve, ou ne sait du moins en tirer parti.

La préface qu*on lit à la tête de la Nouvelle Iléloise est déjà assez plate et assez extraordinaire. M. Rousseau en a cependant publié une autre à part, en forme de dialogue entre lui et un homme de lettres. C'est en quatre-vingt-dix pages un recueil fort serré de sophismes où la bonne foi est offensée à chaque ligne. L'homme de lettres attaque encore plus mal la Nouvelle Hcloise que M. Rousseau ne la défend, et une vanité mal entendue passe à travers tout ce bavardage.

— M. le marquis de Ximenès a fait imprimer à Genève, où il est présentement, quatre lettres contre la Nouvelle Héloise ^ Ces lettres, quoique signées par M. de Ximenès, sont de M. de Voltaire et n'en valent pas mieux. La première, sur le style du roman de M. Rousseau, est peu de chose. La seconde contient une analyse assez plaisante de ce roman, et elle vaudrait bien mieux si l'on en avait ôtc ce qu'il y a de personnel contre M. Rousseau. La troisième et la quatrième sont d'une platitude indigne, et remplies de personnalités odieuses. Aussi, comme il arrive toujours, ces malhonnêtetés, au lieu de nuire à M. Rousseau, suivant l'intention charitable de M. de Ximenès, prêtenom de M. de Voltaire en cette occasion, n'ont fait que tourner l'indignation du public contre leur auteur. Un procureur au Ghâtelet de Paris a mieux fait la critique de la Nouvelle Héloise que M. de Ximenès. Voyant sa femme fort engouée de ce roman, il lui dit avec humeur : « Ne m'en parlez de votre vie; un précepteur qui séduit son écolière , c'est un cas pendable; la loi y est formelle; paragraphe : Si un maître de danse, etc. )>

— Mémoires pour servir à V histoire de la vie et des ouvrages de M. Lenglet du Fresnoy ^ L'abbé Lenglet du Fresnoy a vécu longtemps. Il avait beaucoup de connaissances philologiques, et il a laissé un grand nombre d'ouvrages de cette espèce. C'est l'homme de lettres qui a été le plus souvent à la Bastille. 11 y était si accoutumé que dès qu'il avait publié un livre, sa gouvernante lui faisait son paquet pour aller passer un mois ou six semaines dans ce lieu de plaisance, et rarement la gouvernante s'y trompait. On le trouva, il y a quelques années, mort dans son feu.

— Mémoire sur la pratique du semoir^. Il s'agit dans cette brochure de démontrer les avantages du semoir de M. de Ghâ-

1. Lettres sur la Nouvelle Héloise ou Aloïsia de J.-J. Rousseau. S. 1. 1761, in-8°. Réimprimées en 176'2 et en 1777 à la suite de deux éditions de la Nouvelle Héloise. Elles auraient été, selon Bouchot, écrites par Voltaire et publiées par Ximenès sur un brouillon qu'il avait dérobé aux Délices. Le sous-titre fait allusion à un livre fameux attribué à Nicolas Chorier.

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