Paris, 'n01,in
3. Cette édiiion en 13 volumes in-4°, a été publiée par l'abbé André, bibliotiiécaire du chancelier. Il en existe deux éditions in-12 et in-8^ sous la rubrique d'Yvcrdon, moins complètes que celles de Paris.
15 février 1761.
La mortalité s'est mise tout d'un coup parmi messieurs les Quarante de l'Académie française. A peine M^'' l'évêque de Rennes et M. de Mirabaud étaient-ils remplacés par M. de La Condamine et M. Watelet, que la mort de M. l'abbé Sallier, garde de la Bibliothèque du roi, et celle de M. l'abbé de Saint-Gyr, ci-devant sous-précepteur de M. le Dauphin, ont occasionné deux nouvelles vacances. Ces places viennent d'être remplies: la première, par la nomination de l'ancien évêque de Limoges, précepteur de M. le duc de Bourgogne, et la seconde, par celle de M. l'abbé Batteux, de l'Académie des inscriptions et belleslettres, auteur de quelques ouvrages médiocres et peu connus, comme un Cours de belles-lettres et le livre qui a pour titre les Beaux- Arts réduits à un même principe^ sans compter une mauvaise traduction d'Horace. En attendant la réception de ces deux nouveaux académiciens, la mort de M. le maréchal de Belle-Isle a encore laissé un vide parmi les Quarante, et la fin prochaine de M. l'abbé du Resnel en annonce une autre. Dans le cours du mois dernier, l'Académie a tenu successivement deux séances publiques, où M. de La Gondamine et M. Watelet ont fait leurs discours de réception et ont été reçus par M. de BufTon, qui se trouvait directeur de l'Académie. Le discours de M. de La Gondamine a été trouvé trop long de moitié. L'éloge de l'évêque de Rennes devait tenir six lignes, et il occupe plusieurs pages. D'ailleurs, morts et vivants, M. de La Gondamine a contraint toutes sortes de gens à entrer dans son discours et à y prendre part aux éloges dont il l'a parsemé. A ces platitudes et aux longueurs près, son discours est très-bon. Vous en trouverez la fin surtout très-bien faite, et s'il n'a pas réussi à la séance, c'est qu'il a été prononcé maussadement et que l'ennui des longueurs à tout gâté. M. de BufTon nous a montré, du moins par sa réponse, qu'on ne saurait être trop court lorsqu'il est question de prononcer un recueil de louanges auxquelles personne ne s'intéresse.
Après ces discours, on lut un poëme de M. Marmontel miltu\é Épître à mes livides, ou sur les Charmes de r étude. Ge poëme venait d'être couronné par l'Académie, et fut fort applaudi à la
lecture. Mais depuis qu'il est imprimé, il a été jugé plus sévèrement. On en a trouvé la versification dure et sans grâce, et les jugements dont il est rempli ont paru les décisions téméraires d'un homme d'esprit qui manque de goût et de délicatesse. En effet, comment souffrir qu'on rabaisse le sublime, le divin Virgile, et qu'on le place hardiment au-dessous de Lucain, quelquefois élevé et beau à la vérité, mais jamais naturel et presque toujours gigantesque et boursouflé? Il y a dans l'Épître de M. Marmontel d'autres jugements aussi peu mesurés. M. Thomas, déjà couronné plus d'une fois par l'Académie, a concouru pour le prix de la poésie par une Épitre au peuple auquel le public a presque accordé la supériorité sur celle de M. Marmontel, depuis que toutes les deux sont imprimées. En effet le poëme de M. Thomas, quoique un peu monotone, est rempli de très-beaux vers. Le discours de M. Watelet, prononcé huit jours après cette séance, dans une autre séance publique , est celui d'un homme de mérite, philosophe simple et aimable auquel tout le monde est disposé à s'intéresser. M. de Buffon y a répondu à sa manière, toujours noble et élevée. L'éloge qu'il a fait de Mirabaud est touchant. Le nouvel académicien a lu ensuite une traduction en vers du premier chant de la Jérusalem délivrée du Tasse. Je ne crois pas que M. Watelet ait assez de force et de coloris pour être le traducteur d'un poëme épique. Son prédécesseur avait traduit le même poëme en prose. M. d'Alembert a terminé la séance, en lisant les réflexions sur l'histoire et sur les différentes manières de l'écrire. Ce morceau a été extrêmement applaudi, mais ensuite on en a jugé diversement dans le monde, et on l'a surtout taxé de n'être point assez grave pour le lieu où il a été lu. Celui qui chercherait dans ces réflexions des idées sur l'histoire ou sur la manière de l'écrire y perdrait sa peine. L'histoire n'est que le prétexte que M. d'Alembert a pris pour rassembler sous un même cadre plusieurs traits, remarques et allusions sur l'état présent des lettres, sur leurs protecteurs, sur leur faveur dans le public, sur les querelles du jour, etc. Tout ce que M. d'Alembert dit là-dessus ne manque pas de sel; mais n'est cependant guère digne de l'attention d'un philosophe. Je voudrais surtout que maître Aliboron, dit Fréron, et son hebdomadaire, ne fussent pas toujours le but des allusions de nos philosophes. En vérité, cela est au-dessous d'eux.
Tout ce qui regarde l'histoire dans les réflexions de M. d'Alembert se réduit à deux points qui ne disent rien de nouveau et que je crois faux. Le premier, c'est qu'il ne faudrait plus écrire l'histoire que par abrégé. A cela, je dis que c'est le moyen le plus sûr de n'avoir jamais ni histoire ni historien. Les journaux ont perdu la littérature, et, grâce à nos compilateurs, bientôt nous n'aurons plus d'hommes de lettres. De même les abrégés, qui gagnent tous les jours, perdront l'histoire; et, comme nous n'avons pas abondance d'historiens, nous sommes sûrs, grâce à nos abrégeurs, de n'en jamais avoir. Mais, dit-on, il n'y a que les grands événements d'incontestables, et tous les détails qu'on lit dans les meilleurs historiens sont peut-être autant de mensonges. A la bonne heure! Mais qu'est-ce que la vérité? Et vous, philosophes sublimes qui la cherchez sans cesse, pourriez-vous me dire où on la trouve? Si c'est pour la tenir jamais que vous vous livrez à l'étude, je vous conseille d'y renoncer dès aujourd'hui. L'autre conseil de M. d'Alembert est d'étudier l'histoire à rebours. En effet, rien n'empêche qu'un homme mette son habit avant sa chemise, et s'il s'en trouve bien, qu'ai- je à lui dire? De tout cela il résulte qu'il serait à désirer que nos philosophes n'écrivissent que lorsqu'ils ont des idées fortes, grandes et belles à donner au public , sans quoi vaut mieux se tenir tranquille; ou bien il faut avoir le talent de M. de Voltaire pour présenter les idées populaires avec la légèreté et cette grâce qui séduisent et enchantent.
— M. de La Condamine a signalé son entrée à l'Académie française par une épigramme sur lui et sur ses confrères qu'il a fair courir le jour de sa réception. On la distribuait pendant qu'il lisait son discours. On a su ensuite par lui-même qu'il en était l'auteur. Cette plaisanterie a fort réjoui le public, et fort peu l'Académie. Messieurs les Quarante ont trouvé mauvais qu'un homme qui avait tant supplié pour être admis parmi eux se moquât d'eux avant que d'être reçu. Quoi qu'il en soit^ voici r épigramme :
La Condamine est aujourd'hui Reçu dans la troupe immortelle :
Il est bien sourd, tant mieux pour lui; Mais non muet, tant pis pour elle.
— M. l'abbé Le Blanc, ayant aspiré depuis à être de l'Académie, voici l'épigramme qui a couru à ce sujet. On la dit de M. Piron :
J'ai du pain^ je suis honnête homme ;
Je fis jadis Abensaid,
Qu'à Venise, aussi bien qu'à Rome,
Je vis mettre à côté du Cid.
Tu fis roi le berger David,
Grand Dieu, fais-moi l'un des Quarante,
Confrère de monsieur Le Franc;
Ma vanité sera contente.
Ainsi soit-il. Monsieur Le Blanc,
Ainsi ne fut-il pas, car la place qu'il sollicitait a été donnée à M. l'abbé Batteux.
Tout le monde sait le mot de Piron sur l'abbé Le Blanc, qui demeurait chez un maréchal : « Cet homme, disait Piron, s'est logé chez son cordonnier. »
— M. Diodati , maître de langue italienne, établi à Paris, a fait une dissertation sur l'excellence de cette langue, où il tâche de prouver sa supériorité sur toutes les autres^ .Je ne crois pas, en effet, qu'il y ait aucune langue parmi les modernes qui approche autant de la perfection que la langue italienne. On voit aisément à son caractère qu'elle doit être parlée dans la patrie du génie et du goût. M. Diodati ne s'est pas gêné sur la langue française. 11 en dit beaucoup de mal, et ne fait que commenter ce que M. d'Alembert en a dit avec beaucoup de raison et de philosophie dans la dernière édition de ses Mélanges, Si les Français étaient bien convaincus de cette vérité, ils mettraient avec raison leurs écrivains du premier ordre au-dessus de ceux des autres nations, car il faut sans doute plus de génie et de talent pour être grand artiste, à proportion que l'instrument dont on se sert est difficile et ingrat. La dissertation de M. Diodati n'a guère d'autre mérite que celui d'avoir défendu une bonne cause. 11 fallait plus de profondeur et de philosophie que l'auteur n'en a pour traiter une matière aussi abstraite que celle des langues. Pour de petites remarques, il est aisé d'en