‹ Correspondance littéraireChapitre 131 sur 179 · Paris, 17C1, in · texte numérisé non relu

Paris, 17C1, in

faire. Cependant M. de Voltaire a adressé à M. Diodati une réponse dans la([uelle il défend la langue française, d'une manière bien plus superficielle que sa rivale n'a été exaltée. Que peut-on dire aussi sur une question aussi profonde, dans quelques pages remplies d'allusions , de plaisanteries , d'éloges assez fades? Cela plaît parce que le coloris de M. de Voltaire séduit toujours, mais en vérité cela ne signifie rien. Le seul argument spécieux que le philosophe des Délices forme contre la langue italienne, c'est le peu de variété qu'il y a dans ses désinences. A quoi on peut répondre par un fait incontestable, c'est que l'oreille la plus dure et la plus barbare est encore séduite et charmée par l'harmonie de cette langue. La prétendue monotonie des désinences est donc plutôt une objection de réflexion que d'expérience. Ce que M. de Voltaire dit sur les diminutifs n'a pas le sens commun. 11 est de mauvaise foi. Il sait très-bien combien cette sorte de mots donnent de grâce à une langue. Au reste, M. Diodati a déjà répondu à cette lettre, et avec beaucoup d'avantages à ce qu'il m'a paru. Il avait beau jeu. Ce n'est pas par les bons écrivains d'une nation qu'on peut prouver la beauté de sa langue, c'est par les mauvais. Lorsque dans un auteur dénué de génie, d'idées, de coloris, vous trouvez encore de l'harmonie et de la grâce dans la diction, dites que la langue dont il s'est servi est si belle qu'elle a triomphé du mauvais génie de l'écrivain.

1*^'" mars 1701.

Le succès que la comédie du Père de famille a eu successivement à Toulouse, à Bordeaux, à Marseille et k Lyon, et la grande réputation de l'auteur, ont engagé les Comédiens français à essayer la représentation de cette pièce sur le premier théâtre de la nation. Cet essai, auquel les circonstances étaient peu favorables, a réussi au delà de ce qu'on en devait attendre, et la force du drame, la beauté du sujet, la vérité du genre, onfc IV. 23

triomphé des défauts de l'exécution. Si cette pièce avait été jouée il y a vingt ans, elle aurait eu la réputation et le succès de Zaïre ^ parce que le théâtre possédait alors des acteurs capables d'en remplir les rôles. Aujourd'hui les meilleurs acteurs sont sur leur déclin, et prêts à se retirer sans être remplacés, et les rôles du Père de famille n'ont pu être distribués qu'à des acteurs ou déplacés, ou médiocres. Le plus grand zèle et la meilleure volonté qu'ils ont apportés à l'exécution de cette pièce n'ont pu remédier à un défaut aussi essentiel, et l'illusion en a souiïert considérablement. On n'a pu voir un enfant de quinze ans, tel que Sophie, dans la personne de M"'' Gaussin qui en a cinquante, et dont l'embonpoint et la taille achevaient de détruire l'illusion. Le rôle de Saint-Albin, rempli de pétulance, de mouvement, de chaleur, de grâces, de gentillesse, fait exprès pour Grandval , tel qu'il était il y a vingt ans, n'a pu être joué par lui, aujourd'hui que la jeunesse, les grâces, et la mémoire, l'ont quitté; il a fallu le donner à Belcour, qui l'a joué de son mieux, mais dont le mieux est d'une médiocrité insupportable. Grandval a pris le rôle de Germeuil, qui n'est pas considérable , et que son défaut de mémoire l'a pourtant empêché de faire valoir. Germeuil est un caractère froid et renfermé, homme de peu de paroles, marchant droit et se souciant peu des dangers de la droiture. M. Grandval l'a joué dans un autre goût. Il en a fait un caractère facile, qui ne s'échauffe sur rien, qui n'attache de l'importance aux choses les plus décisives qu'à un certain point. Ce caractère peut être beau et piquant au théâtre , et je ne sache pas qu'il y soit encore , mais ce n'est pas celui de Germeuil. Préville, le meilleur acteur comique que nous ayons actuellement, charmant surtout dans les rôles de valet, a été chargé du rôle du commandeur, parce que l'emploi de ces sortes de rôles est surtout vacant à la Comédie. Le commandeur est un homme d'humeur, patelin, tracassier, inquiet; M. Préville n'en a ni le ton ni la ligure, et le public, trop accoutumé à rire en le voyant dans les rôles de Crispin, a fêté le rôle du commandeur aux dépens de l'effet de la pièce : car, quoique ce rôle dut faire rire quelquefois, il n'était pas fait pour être absolument comique, et trancher avec les autres de façon à en interrompre à tout moment le touchant et le pathétique. Le rôle du père de famille a été joué par

M. Brizard, et lui a fait beaucoup d'honneur. Cet acteur joint à une belle figure et à une belle voix beaucoup de chaleur et d'intelligence. Je lui désirerais seulement plus de nuances, plus d'entrailles, plus de force quelquefois dans son jeu. C'est en quoi Sarrasin était sublime. Cet acteur, le plus grand que j'aie vu, avait un jeu simple et vrai qui jetait le spectateur sensible dans l'enthousiasme et dans l'ivresse. Cent traits dont le rôle du père de famille est rempli , et qui ont échappé dans la bouche de M. Brizard, malgré la beauté de son organe, auraient fait des effets prodigieux sous la voix frêle et cassée du bonhomme Sarrasin. On ne peut cependant disconvenir que Brizard n'ait joué supérieurement plusieurs endroits de son rôle, et comme cet acteur, qui a si bien l'air d'un beau vieillard au théâtre, n'a pourtant pas encore quarante ans, qu'il s'applique beaucoup et qu'il a fait de grands progrès depuis le peu de temps qu'il joue, il y a tout lieu d'espérer qu'il deviendra un jour très-excellent. Le rôle de Cécile a été joué par M'"^ Préville avec beaucoup de finesse et d'esprit.

En introduisant sur la scène un genre absolument nouveau, les comédiens auraient dû songer aie représenter d'une manière neuve. En effet, le théâtre était rempli de meubles comme un salon, on y voyait la cheminée, des fauteuils, des chaises, des tables, etc. ; mais les acteurs auraient dû. se persuader aussi d'être dans un salon, et non pas sur le théâtre, devant un parterre. Alors certainement leur jeu eût été tel que M. Diderot l'a marqué, et à la place duquel ils ne nous ont montré que leur jeu ordinaire, qui manque de vérité et d'aisance puisqu'il est toujours commandé par le parterre, qu'un vrai comédien ne doit jamais avoir en vue. Yoihà, je crois, la raison pourquoi le Père de famille a fait dans les différentes scènes de province un effet si prodigieux, tandis qu'il n'a eu à Paris qu'un succès fort brillant-, à la vérité, mais tranquille. C'est que les comédiens de province, bien inférieurs à ceux de Paris, les ont surpassés en cette occasion, en observant scrupuleusement tout le jeu prescrit par l'auteur. Par là ils ont réussi à montrer un genre nouveau, plus vrai, plus touchant que le genre ordinaire; au lieu que les acteurs de Paris, accommodant la pièce à leur jeu ordinaire, lui ont ôté la moitié de son effet et de ses charmes.

Un troisième tort qu'ils ont fait à cette comédie est résulté

des retranchements par lesquels ils ont énervé plusieurs choses, et en ont rendu d'autres absurdes. Ainsi lorsque Saint-Albin paraît au premier acte devant son père, travesti comme un homme du peuple, il commence tout de suite à lui conter toute son histoire avec beaucoup de tranquillité, ce qui est absurde. Tous les mots qui précèdent sont absolument indispensables pour marquer la douleur et le désordre de son âme. Ce désordre peut seul porter un enfant aussi passionné, aussi violent, à s'ouvrir à un père dont il connaît la bonté et l'indulgence. De même, lorsqu'au troisième acte, Sophie est introduite par Germeuil dans l'appartement de Cécile, elle entie comme troublée, elle ne voit pas, elle n'entend pas, elle est à terre, lorqu'elle conjure Cécile d'avoir pitié d'elle. Cécile ne la relève qu'après avoir été touchée par hes cris de sa vertu et de ses malheurs. Voilà comment cette scène est dans la pièce de M. Diderot, et comme elle se serait passée dans le vrai. Mais nos acteurs ne nous ont rien montré de tout cela. M''^ Gaussin entre froidement, les bras levés, se plante devant Cécile et lui récite ses deux couplets. Il est impossible qu'un ouvrage de génie supporte de tels outrages sans s'en ressentir. Malgré cela, celui-ci a réussi, et a gagné jusqu'à présenta chaque représentation de nouveaux partisans. 11 y a plus de deux ans que cet ouvrage est imprimé, et j'en ai parlé dans le temps. On a trouvé alors les quatrième et cinquième actes plus faibles que les autres. L'auteur les a retouchés à la hâte pour satisfaire les comédiens. Il a cherché surtout à rendre le père plus agissant dans ces deux actes, afin qu'il soutînt avec dignité la beauté de son rôle jusqu'au bout. J'aurai l'honneur de vous rendre compte de ces changements, et de l'elTet qu'ils ont fait au théâtre.

— M. Desmahis, auteur d'une petite comédie intitulée V Impertinent^ qui fut jouée il y a sept ou huit ans avec beaucoup de succès, vient de mouiùr dans un âge peu avancé. 11 n'avait pas quarante ans. Plusieurs pièces fugitives ont pu vous faire juger de ses talents poétiques. Il avait un petit nombre d'idées et un genre fort borné ; mais il y était vif et agréable. Il ne fallait pas le tirer de la peinture des petits-maîtres et des petitesmaîtresses; mais aussi il y excellait. Ces peintures sont à la vérité aussi factices que les mœurs qu'elles représentent, et c'est encore une grande question de savoir si M. de Crébillon fils

a peint ses petits-maîtres d'après nature, ou si nos jeunes gens n'ont pas plutôt pris leurs manières impertinentes et ridicules dans ces livres, en se faisant les singes de ces héros. Mais il en est des peintres de cette espèce comme du pinceau faux et maniéré de Boucher. En condanmant le genre, on est encore obligé d'accorder quelque mérile à l'artiste. M. Desmahis doit avoir laissé plusieurs pièces fugitives, à moins que la dévotion, qui Ta gagné pendant sa maladie, ne l'ait engagé à jeter au feu ses péchés de jeunesse. 11 avait toujours le projet de faire des comédies; je ne crois pas qu'il y eût réussi. Sans avoir de plan ni de sujet, il faisait des bouts de scènes et prétendait trouver à la fin un moyen de coudre tout cela ensemble pour en former une pièce. C'est là la marche d'un homme qui a le talent des vers, mais sans génie et sans invention. D'ailleurs on voit par la petite comédie de V Impertinent que M. Desmahis avait le talent des vers satiriques, et il s'en faut bien que les vers comiques soient du même genre. Térence et Molière sont aussi loin de la satire que nos poètes sont loin d'eux. M. Desmahis avait une santé misérable. Après une maladie dont il fut assailli à l'entrée de l'hiver, il tomba dans un état de phthisie qui vient de le mettre au tombeau.

— Relation de la maladie, confessionnel mort^ de M, de Voltaire^ petite brochure in-12 K Cet homme illustre a fait l'année dernière une relation de la maladie, confession, et mort, de frère Berthier, jésuite, auteur du Journal de Trévoux, C'était une petite brochure bien gaie et bien folle. Aussi c'est ici un rendu qu'on attribue à La Beaumelle. Vous y trouverez quelques traits plaisants; mais tout est lourd et maussade comme il convient à un homme qui ne sait rendre qu'en imitant servilement les plaisanteries de son adversaire. On dit ce même La Beaumelle auteur d'une Lettre du czar Pierre à M. de Voltaire % qui contient quelques remarques triviales avec beaucoup d'injures grossières. M. de Voltaire a honoré depuis un an de ses plaisanteries beaucoup de nos particuliers qui voudraient bien le lui

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