‹ Correspondance littéraireChapitre 147 sur 179 · Elle l'a été depuis dans toutes les éditions de Voltaire · texte numérisé non relu

Elle l'a été depuis dans toutes les éditions de Voltaire

JUILLET 1761. /i^9

l*^'- juillet 176L

Le but de tous les beaux-arts est d'imiter la nature, mais chacun y tend par des moyens différents. Le mensonge de l'art tantôt s'étudie à approcher de la nature le plus qu'il est possible, et son triomphe serait complet s'il pouvait réussir à vous faire confondre l'imitation et le modèle; tantôt il produit de certains effets, il excite en vous de certains sentiments par des moyens extrêmement détournés et fugitifs dont l'action sur notre âme est absolument cachée. Mais quoique la théorie des arts soit très -obscure, on établirait aisément entre eux une échelle de gradation dont les deux extrémités seraient occupées par la sculpture et par la musique. Le sculpteur ment moins que le peintre, le peintre moins que le poëte ; le musicien est celui de tous qui ment le plus, et il est à remarquer qu'à mesure que le mensonge d'un art s'éloigne de la nature et qu'il devient vague et hypothétique, ses effets acquièrent de la force et du pouvoir sur notre âme. Il est aisé au 'statuaire de nous toucher et de nous étonner, au peintre de nous émouvoir, au poëte de nous embraser et de mettre notre âme en désordre, au musicien de porter ce désordre jusqu'à la frénésie et jusqu'au délire. Cette gradation, comme je crois l'avoir observé ailleurs, vient précisément des moyens que chacun des artistes emploie. Plus ils sont vagues, plus ils agissent fortement sur l'imagination; ils la rendent, pour ainsi dire, complice de tous les effets. C'est un chatouillement continuel et universel qui répand la volupté la plus exquise sur tous les points d'un corps sensible; un contact fort et décidé ne fait pas la même impression.

Voilà pourquoi l'empire de la musique est le plus puissant, quoique le moins connu. Nous ignorerons vraisemblablement toujours quel rapport il y a entre le son d'une telle corde et le sentiment de tristesse ou de joie qu'il inspire. Nous n'expliquerons pas non plus sitôt comment l'homme de génie, se saisissant de sa lyre dans l'accès d'un divin enthousiasme, produit des chants analogues au sentiment qui le domine, et quelle

liaison il peut y avoir entre le but qu'il se propose et les modulations qu'il enfante. Il serait encore plus difficile de dire comment il réussit à vous rappeler certains eiïets physiques, non en voulant imiter grossièrement, à l'exemple de nos musiciens de France, le bruit des orages et des ouragans, le murmure des eaux, etc., mais ce qui vous étonne quelquefois dans les ouvrages des grands hommes d'Italie et d'Allemagne, en excitant en vous par un certain caractère de chant, l'idée de certains phénomènes délicats et rares, quoiqu'il vous soit impossible de trouver aucun rapport sensible entre ces deux effets, et que l'auteur n'ait pu se proposer positivement de les produire, ni se promettre d'y réussir, car, pour le dire en passant, dans les arts tout est bonheur, et la poétique de tous les artistes se réduit à deux mots : (( Aie du génie. » Avec toute la foule de préceptes que nos esprits exacts et froids ont accumulés, vous ferez faire quelques morceaux passables à des gens médiocres, mais vous ne produirez rien de grand ni de sublime. Ainsi quand M. d'Alembert dit qu'un musicien qui veut faire un morceau de musique instrumentale doit se proposer la peinture de quelque chose, il rabaisse l'homme de génie au vil métier d'un artisan à qui je recommanderai sans doute de ne point couper mon étoile sans savoir ce qu'il en veut faire et saîJs en déterminer les proportions et la mesure. Mais lorsque, ô divin Pergolèse, lorsque, ô sublime Saxon, tu as senti les approches du génie et de ses transports, une seule idée aussi froide, si tu étais capable de la concevoir, aurait suffi pour les éteindre. Tes ouvrages, enfants du génie, portent son auguste caractère, et si je suis digne de t'entendre, je saurai bien sentir quel est le dieu qui t'agitait, quel est le sentiment dont ton âme était remplie. Cette gradation entre les arts et leurs effets fait du sculpteur un homme étonnant et du musicien un dieu, et, à en suivre la progression, le peintre et le poëte sont des demi-dieux qui tiennent encore de la nature humaine qu'ils ont ennoblie par un caractère divin. La poétique de ces différents artistes, ainsi que le sort de leurs ouvrages, suit la même gradation. Tout est prononcé et stable dans les préceptes et dans le goût de la sculpture; tout est indéterminé et vague dans les préceptes et dans le goût de la musique, et la peinture et la poésie tiennent encore le milieu entre ces deux extrêmes. Aussi les statuaires de l'ancienne Grèce ayant nlteint

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le sublime de leur art, il ne reste à nos sculpteurs modernes que la gloire de les imiter, et l'on est censé parfait à proportion qu'on a approché de l'antiqueT II n'en est pas de même de la musique. Nous ne connaissons celle des anciens que par les traces que l'histoire nous a conservées de ses effets prodigieux, et qui n'ont rien d'étonnant pour ceux qui sentent le prix des ouvrages de l'Italie moderne. Le musicien suit donc la nature H son instinct, mais l'art ne lui a pas laissé de modèle subsistant. Par cette même loi, la musique s'est toujours perfectionnée plus tard que les autres arts, et son siècle a moins de durée que celui de la peinture et de la poésie. Le siècle de la sculpture, en revanche, est le plus durable; le vrai et grand goût se perd difficilement dans cet art, mais il est très-difficile de le conserver longtemps en musique. Chez les Romains il n'a duré que depuis le règne d'Auguste jusqu'à la fin de celui de Néron. Dans l'Italie moderne, il a commencé il y a environ quarante ans, et il se perd déjà. En revanche, depuis le rétablissement des arts, le grand goût de la sculpture s'est toujours conservé dans quelque coin de l'Europe. Nous n'avons plus de Michel- Ange, mais au défaut de son génie ses successeurs ont conservé son esprit, et si les peintres de l'école française ne sont pas en grande recommandation en Europe, les noms de Bouchardon et de Pigalle ne sont pas sans réputation ni sans estime.

Ces idées pourraient conduire à une théorie générale de tous les beaux-arts, qui serait l'ouvrage d'un esprit lumineux et profond; plus utile certainement que tous les recueils de préceptes, il nous indiquerait le génie de chaque art et ses limites. Un des sculpteurs de notre Académie, et qui n'est pas inconnu, M. Falconet, a fait imprimer des réflexions sur la sculpture, qui sont destinées à paraître dans VEncydopcdie si elle peut s'achever quelque jour. Vous les lirez avec plaisir. L'auteur n'a cependant ni l'enthousiasme de son art, ni des vues bien profondes, ni abondance d'idées ; quelques observations fines font le mérite de sa brochure. Il discute, dans la première partie de ses réflexions, s'il est plus difficile d'être peintre que d'être sculpteur. Question inutile. J'aimerais autant qu'on examinât s'il y a plus de mérite à être brun qu'à être blond; car vous voyez bien que ce que vous regardez comme des difficultés constitue précisément ce qu'on appelle le talent

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ou raptitude à une chose, et cette aptitude, on l'a ou on ne l'a point. Les enfants d'Apollon naissent tous signés; ils ne peuvent se méprendre sur leur vocation, mais il n'y a point de rang parmi eux. Qu'ils animent le marbre ou la toile, qu'ils parlent le langage des dieux ou qu'ils le chantent, ils sont tous légitimes. Le plus sublime des poètes ne ferait pas une figure de plâtre tant soit peu supportable ; le plus grand des statuaires ne ferait pas une chanson médiocre. Le talent fait tout. Ce que M. Falconet dit sur les bas-reliefs est plus juste et plus à lui. Il exige qu'on en fasse des tableaux. 11 veut qu'on y observe la perspective et ses différents plans, la dégradation des lumières^ toute la magie du clair-obscur. Soit; mais observons qu'il faudra toujours une grande simplicité de composition dans ces sortes d'ouvrages. Je ne crois pas qu'on doive se flatter de produire par un bas-relief les effets et les illusions d'un tableau; il ne faut pas que les arts empiètent sur leurs limites réciproques. Ce qu'il faut admirer dans les bas-reliefs antiques, c'est le caractère des figures joint à une extrême simplicité; elle est de l'essence du bas-relief. En admettant plusieurs plans, vous aurez bientôt la confusion.

On demanda l'autre jour à Pigalle, le premier de nos sculpteurs après Bouchardon, ce qu'il fallait pour se connaître en sculpture. Il répondit : a Tout le monde s'y connaît, excepté les amateurs; » mot excellent qui devrait être gravé en lettres d'or sur nos académies et sur nos salles de spectacle. Il va deux manières d'être inepte à sentir la beauté d'un ouvrage de génie. Un peuple peut être assez grossier pour se refuser à toutes les impressions de l'art, ou bien il peut avoir porté le raffinement du goût à l'excès; alors c'est un peuple de prétendus connaisseurs qui ne regarde plus un ouvrage que pour en juger. Il ne se laisse plus toucher. Il oppose au génie des raisonnements et des règles, et s'il a du penchant à être présomptueux, il établit ses pitoyables conventions comme une loi universelle hors de laquelle il n'y a ni beauté ni génie. Lorsque un peuple est arrivé à cette période d'abus, les arts sont perdus chez lui, au lieu que rien ne s'oppose à leurs progrès chez un peuple ignorant et grossier : le faux goût et la prétention de connaisseur sont pour les arts le fléau le plus redoutable.

Celui qui voudrait écrire sur la théorie des arts remarquerait,

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sans cloute, comme une loi fondamentale, qu'il faut dans toutes les imitations un peu de poésie qui vous fasse distinguer le mensonge de l'art d'avec la chose même. Celui qui imiterait avec une telle exactitude qu'on ne pût plus distinguer l'imitation de la réalité n'aurait rien fait qui vaille. Voilà pourquoi un tableau de Teniers vous attache et vous charme, quoique son sujet soit souvent si peu intéressant que si la scène s'ofTrait réellement à vos yeux, vous ne daigneriez pas y faire attention. C'est que le peintre a jeté un peu de poésie sur son sujet et sur toutes les figures qui le composent. On ne fait aucun cas de l'exactitude de l'imitation, parce que l'imagination n'y a rien à faire. Vous avez vu de ces tableaux qui imitent des planches de bois à s'y tromper. Le peintre y attache ordinairement des cordons dans lesquels il passe des feuilles de papier, des cartes à jouer, des almanachs, d'autres meubles nécessaires à un bureau. Tout cela est peint avec une telle vérité que celui qui ne serait pas prévenu irait volontiers prendre le papier ou les cartes avec la main. D'où vient qu'un homme de goût ne peut s'écrier d'admiration à une illusion si parfaite ? 11 en faut chercher la raison dans le défaut d'imagination et de poésie sans laquelle les ouvrages de l'art ne sauraient ni toucher ni intéresser. C'est elle qui distingue l'imitateur de la nature du copiste. Rien ne se gagne plus vite que l'enthousiasme, et l'artiste qui en a senti les atteintes est bien sûr de les faire éprouver à ceux qui regarderont son ouvrage.

— M. de Voltaire propose de faire une belle édition in-/i*^ des œuvres de Pierre Corneille, enrichie de ses observations et ornée d'estampes. Elle sera dédiée à l'Académie française, et les profits qu'on en retirera serviront à faire un sort à la famille de Corneille, dont M. de Voltaire a pris soin. La souscription sera, je crois, de quarante livres. On fait inscrire son nom ici chez des libraires nommés pour cela; mais on ne payera la somme convenue que lorsqu'on aura reçu l'ouvrage complet. Le roi a souscrit pour deux cents exemplaires. Toute la cour s'empresse à suivre son exemple, et l'on doit compter sur un grand nombre de souscriptions.

— Considérations sur la guerre présente d'Allemagne K

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