IV
son siècle était un temps de grands événements. Son historien, que je ne connais point, prétend avoir travaillé sur des manuscrits. Quoi qu'il en soit, il n'a fait que compiler l'histoire du temps du cardinal de Granvelle quand il fallait écrire l'histoire de son ministère.
— M. Crevier, qui a si mal continué V Histoire romaine de Rollin, vient de donner en sept gros volumes l'histoire de l'Université de Paris, depuis son origine jusqu'en 1600. Si vous avez le courage de parcourir cet insipide recueil d'impertinences humaines, vous saurez en quelle année fut fondée la Sorbonne, en quelle année Abélard fut martyr de l'amour, en quelle année on assomma Pierre Ramus, et vous resterez surtout convaincu de la vérité du mot sentencieux de M. Gille, qui prétend, dans je ne sais quelle parade, qu'il y a plus de sots dans ce monde que partout ailleurs.
— M. Savérien vient de donner le 'second volume de V Histoire des philosojjhes modernes, avec leurs portraits gravés en manière de crayon par M. François. Ce volume contient la vie des philosophes moralistes et publicistes. Les premiers sont Montaigne, Charron, La Rochefoucauld, La Bruyère, Wollaston -et Shaftesbury; les seconds, Grotius, Puffendorf, Cumberland «et Duguet. Il faudrait être philosophe consommé pour faire l'histoire de tant de philosophes avec une certaine supériorité. Ce n'est pas le cas de M. Savérien. Son mérite ne peut consister que dans un travail fidèle et exact. Pour M. François, à la place des portraits de presque tous les philosophes étrangers, il a préféré nous donner des sujets allégoriques à leurs ouvrages. Mais le public, peu curieux des morceaux de génie de M. François, comptait qu'on se donnerait les peines nécessaires pour avoir les portraits de tous ceux qui doivent entrer dans ce recueil. C'était là le but de l'ouvrage, et non de nous faire payer les froides allégories de M. François.
— M. l'abbé Aubert, auteur des Petites Affiches de Paris, où vous lisez assez souvent, à côté d'une maison à louer ou d'une garde-robe à vendre, des arrêts fort indiscrets sur les ouvrages nouveaux; ce M. l'abbé Aubert, quoique critique fort impertinent, vient de donner une nouvelle édition de ses Fables, considérablement augmentée. Vous y en trouverez de fort jolies, et dans celles qui ne sont pas bonnes il y a toujours quelques jolis mor-
oeaux. Gela est bien loin du génie, de la grâce et de la naïveté de La Fontaine ; mais il est vrai aussi que M. l'abbé Aubert est très-supérieur à tous ses confrères les fabulistes d'aujourd'hui. Partant il est condamné à partager son temps entre l'apologue et les affiches de maisons et d'inventaires, sans faire bassement sa cour à une cabale en insultant les meilleurs esprits de la nation.
15 juin 1761.
Ce que j'ai dit en dernier lieu sur les Boutes de M. Pesselier peut servir d'introduction à la lecture d'un ouvrage qui a paru depuis sous le titre de VAmi de la Pm'x^, Cet Ami de la paix, que je n'ai pas l'honneur de connaître, est sans contredit le plus impertinent raisonneur que l'on puisse lire. Je n'abuserai point de votre loisir pour relever ici un tas de bêtises qui vous •choqueront à chaque page si vous voulez perdre votre temps à parcourir cette brochure. Que faire d'un homme qui oppose M. Domat à M. de Montesquieu, et aux noms célèbres des meilleurs esprits de notre siècle les noms obscurs de quelques commis de bureaux qu'il voudrait faire regarder comme de grands hommes d'État? On peut dire de lui ce que M. de Montesquieu disait du rapporteur de M. de Cinq-Mars : «Quand la servitude elle-même viendrait sur la terre, elle ne parlerait pas autrement », et vous lui trouverez le naturel de ces chiens esclaves et lâches qui, à force de bassesses, se promettant la protection de leur maître, insultent insolemment les passants devant lesquels ils ramperaient s'ils ne se croyaient pas soutenus. D'ailleurs ici l'insolence et la bêtise marchent d'un pas égal. Au jugement que M. de Voltaire porte du chancelier Le Tellier dans son histoire, l'Ami de la paix oppose ce que le panégyriste de ce ministre a dit dans son oraison funèbre, et nous assure de la meilleure foi du monde qu'il faut croire le panégyriste préférablement à l'historien. Il a le bonheur de louer M. de Colbert précisément sur les chjses sur lesquelles il fallait le blâmer, entre autres sur ce qu'il s'est toujours opposé à toutes les inventions qui font qu'un seul homme tient lieu de plusieurs, et qui
1, (Par Rivière, commis de ministère.) Amsterdam et Paris, 1761, iii-12.
leur ôtent les moyens de travailler et de vivre, et sur ce que, dans l'établissement des manufactures, il s'est attaché principalement à celles qui occupaient un plus grand nombre d'ouvriers de l'un et l'autre sexe. Comme si une population abondante pouvait être à charge à un gouvernement heureux et sage, et qu'il eût à pourvoir à l'occupation et à la subsistance de chacun de ses sujets! Le plat panégyriste de M. Colbert est dans le cas des paysans du Médecin malgré lui. Il ne sait pas que depuis un tempsnous avons changé tout cela, et qu'il n'y apoint d'hommes d'État qui ne sache aujourd'hui que plus une machine épargne de bras et abrège le travail des hommes, plus elle est avantageuse. Il y a bien des choses importantes sur lesquelles les gens les plus bornés en savent plus long aujourd'hui que M. Colbert n'en savait de son temps.
Laissons donc l'Ami de la paix déraisonner en paix, et disons simplement en passant un mot sur l'intolérance.
11 est assez indifférent qu'un écrivain obscur et plat se soulève contre les progrès de la raison et qu'il conseille au gouvernement de poursuivre à feu et à sang ceux qui, sans autre caractère que celui de citoyen, osent écrire sur des matières qui intéressent le bonheur des peuples, et regardent de plus près les principes d'une administration sage et heureuse. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, quoique le gouvernement soit doux et bien éloigné de sévir, il n'en est pas moins vrai qu'on regarde en général la liberté d'écrire comme dangereuse, et ceux qui en usent, comme de mauvais citoyens. De très-grands personnages sont dans cette opinion. Il serait important, pour euxmêmes plus qu'ils ne pensent, de les faire revenir d'une erreur aussi nuisible à leur gloire qu'à la splendeur et à l'intérêt de l'État. Ils verraient que si l'État a des ennemis, ce sont ceux qui dénoncent la liberté d'écrire et de penser, et que celui qui redoute si fort la discussion de certaines questions, la sévérité de la critique, l'âcreté même de la satire, avoue, sans le vouloir, que sa cause est mauvaise, et que ses intérêts sont contraires à ceux du souverain, de l'État et de la nation. Offrons, s'il se peut, quelques réflexions sensées sur une matière aussi grave, | et que j'ai déjà touchée en vous parlant de la Tltcorie del Vimpôt, de M. de Mirabeau. '
Depuis que le monde existe, les ennemis de la raison ont
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toujours dénoncé les philosophes comme perturbateurs de la chose publique. Il est cependant de fait que jamais la philosophie n'a causé de révolution subite; car pour celles qui se préparent et s'opèrent lentement et imperceptiblement, quelle est la puissance dans le ciel ou sur la terre qui puisse les arrêter? L'influence que la philosophie peut avoir dans ces révolutions secrètes, si elle n'est pas avantageuse, comme j'ensuisconvaincu, est du moins indifférente, car puisque les mœurs d'un peuple ne sauraient être stables, il faut bien qu'elles passent par un certain cercle de modifications, et qu'importe que ce cercle tourne à droite ou à gauche? Tout ce que j'y vois, c'est que J'homme d'État doit connaître l'esprit de son siècle, et s'y plier. Un siècle grossier et stupide se gouverne par d'autres moyens qu'un siècle éclairé, et un peuple qui commence à penser et à raisonner ne se mène plus comme un troupeau de bétail. Mais que vous importe la façon de mener, à vous, chefs du troupeau, et avez-vous peur de perdre le droit de mener? En tout cas, ce serait bien par votre faute, car dans tous les temps, polis ou sauvages, ignorants ou éclairés, j'ai toujours vu les hommes se laisser mener le plus facilement du monde; et, s'il y a quelque différence à cet égard, elle est en faveur des siècles de philosophie. Ce n'est pas Tesprit de révolution qui les caractérise. Si la philosophie a des inconvénients, ils consistent dans la flexibilité, dans la docilité, dans l'apathie que la culture communique aux esprits, et qui menacent d'une langueur prochaine un pays qui, dans des temps turbulents, par ses agitations mêmes, a fait preuve de la vigueur et de la bonté de sa constitution.
Il n'est pas étonnant qu'on se soulève contre les progrès de la philosophie; tant de gens ont intérêt à la décrier! Tous ceux qui veulent dominer dans l'État doivent la haïr et la craindre. Ce qui étonne, c'est que le gouvernement soit tenté de faire cause commune avec ses véritables ennemis, contre la philosophie qu'une saine politique devrait lui apprendre à encourager de toutes ses forces. La véritable philosophie n'a jamais rien entrepris contre le pouvoir légitime; elle enseigne, au contraire, à en supporter même les abus. Mais, supposé que la hardiesse de raisonner soit poussée à l'excès; qu'on s'élève avec force contre les vices de l'administration, et que, malgré tous les cris.
h22 CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
le gouvernement ne veuille rien changer à sa conduite, j'ai toujours vu que les choses allaient à son gré, malgré tous les raisonnements du monde , et cela par un ressort extrêmement simple, qui est celui du pouvoir. Il est évident que celui qui a la force en main est le plus fort; il n'en est pas de même de tous ces ambitieux qui veulent dominer dans l'État, et qui pour mieux résister se sont réunis en différents corps, tous ennemis les uns des autres. Ceux-là, comme ils ont fondé leur empire sur l'imbécillité et l'aveuglement des peuples, et qu'ils l'ont étendu dans les siècles d'ignorance, même aux dépens du pouvoir légitime, ils ont raison de redouter les progrès de la philosophie. Quelle cruelle science que celle qui ne renverse pas les idoles,, mais qui apprend aux peuples à passer devant sans les regarder! Aussi n'y a-t-il aucun de ces corps qui n'ait fait de sa cause une affaire d'État, et qui ne crie que l'Ltat est perdu parce que les fondements de leurs futiles et injustes prétentions com^ mencent à s'écrouler; tandis que dans tous les temps ces corps ont été les seuls et véritables ennemis du gouvernement à qui ils voudraient faire épouser leur querelle, et qui doit se souvenir que ce n'est pas leur faute s'il subsiste encore.
C'est l'ambition seule qui a ébranlé et quelquefois bouleversé les empires, tantôt l'ambition d'un seul, mais plus fréquemment celle des corps. Cette dernière, étant toujours active et réfléchie, doit l'emporter tôt ou tard sur l'inconséquence des hommes, qui, toujours divisés d'intérêts et de volonté, n'emploient guère leurs forces qu'à leur propre dommage et au service de leur ennemi commun. L'ambition d'un seul exige de grands talents, et voilà pourquoi ses succès sont si rares et surtout si peu durables, parce que les grands talents ne s'associent guère avec le flegme et la patience qu'il faut pour fonder une domination permanente. J'avoue que tout moyen est employé par les ambitieux, etque la philosophiepourrait, comme autre chose, leur servir d'instrument pour parvenir à leurs fins. Ainsi, si M. de Mirabeau pouvait être soupçonné de vouloir se faire un parti dans l'État, pour s'élever et dominer aux dépens de Tautorité établie, le gouvernement aurait sans doute raison de prendre garde à lui. Mais on sait de reste que ce n'est pas là le but des philosophes; que, quoi qu'en disent leurs ennemis de mauvaise foi, ils n'ambitionnent guère que la gloire de l'esprit et de ses
talents, qu'ils ont la sottise d'en faire parade, souvent même aux dépens de la vérité et de leur sûreté, mais que cet abus même n'intéresse en aucune manière le pouvoir légitime, et que sans nul danger pour le gouvernement, lorsqu'ils sont seuls et épars, ils sont trop partagés d'opinions et de vanité pour se réunir jamais en corps qui puisse avoir unité d'esprit et de vues. Le corps des philosophes ne portera jamais d'uniforme. C*est une vérité confirmée par la réflexion et par l'expérience, et il est à remarquer que de tous les instruments dont l'ambition peut se servir, la philosophie est le plus mauvais. Elle apprend aux peuples à mettre à chaque chose sa valeur réelle. Gomment se flatter d'échauffer et d'émouvoir pour de faux intérêts des esprits accoutumés par un long exercice à la raison et à la réflexion? Le préjugé et l'erreur sont plus sûrs de leur effet. Vous trouverez toujours les hommes disposés à se laisser égorger pour les soutenir; la vérité a des partisans moins chauds : aussi l'ambition ne s'est jamais adressée à la philosophie pour fonder la domination, et l'expérience de tous les siècles confirme que plus une opinion est absurde, plus elle est efficace pour opérer des révolutions.
Ce que je viens de dire peut servir de réponse à ces esprits aussi étroits que droits qui reprochent aux philosophes d'écrire sans mission et de dire leur avis sur des sujets graves sans en être priés. S'il fallait interdire à quelqu'un la liberté d'écrire, à cause du danger qui en résulte pour l'autorité, ce serait précisément à ces corps qui prétendent en avoir le droit et la mission, et qui en ont toujours abusé pour se faire un parti, et pour se rendre redoutables à ceux à qui ils doivent obéissance. Le philosophe, au contraire, quelque liberté qu'il mette dans ses écrits,, ne cherchant que la réputation d'esprit, ne peut jamais faireombrage au gouvernement. Ce qu'il dit de faux, le gouvernement le néglige sans lui faire des excuses; et s'il y a quelque chose de bon et d'utile dans ses écrits, le gouvernement en profite sans crainte de partager son crédit ou de perdre de son autorité en cédant à des remontrances. Mais, dit-on encore, quel temps ils choisissent pour attaquer les vices de l'administration? Des temps de malheur et de crise où l'on ne peut rien tenter pour la guérison de tant de maux, de sorte qu'on ne fait qu'affliger inutilement les peuples par le tableau de leur misère.
k2k CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
A cela M. de Mirabeau a d'abord très-bien répondu que le moment de la maladie était précisément celui des remèdes. Ensuite il faut considérer que sur trois cents taillables il n'y en a pas un qui ait lu la Théorie de rim^jôt^ et que si le taillable se révolte, ce n'est certainement pas par une suite de ses réflexions sur la théorie et sur la science d'imposer, mais lorsque, par la multiplicité et l'énormité des impôts, il se voit dans l'impuissance absolue d'y satisfaire; alors il perd patience et courage, sans savoir s'il existe un livre de M. de Mirabeau sur la théorie de l'impôt. Je conviens que, dans des temps factieux, un écrit publié à propos peut faire un grand effet pour ou contre le gouvernement; mais, nous l'avons déjà observé, il y a une grande dilïérence entre les gens de parti, qui voudraient tout sacrifier à leur faction, et qu'il faut contenir, et les philosophes, qui font consister leur liberté à se moquer des factions et à rendre tous les partis ridicules; en quoi ils rendent au gouvernement le service le plus essentiel qu'il puisse recevoir, et dont il a déjà recueilli les fruits, car si notre âge n'est pas rempli de bonheur et de gloire, il faut convenir du moins que jamais temps n'a été moins factieux que celui-ci, et malgré tout ce que certains corps ont tenté pour augmenter leur crédit, et pour s'attacher les peuples, grâce aux progrès de la raison ils n'ont point réussi à nous faire regarder leur cause comme la nôtre. Après cela, il y aurait de quoi s'étonner si le gouvernement méconnaissait assez ses intérêts pour se laisser étourdir par les gens de parti, et pour partager leur haine contre la philosophie. Si ces réflexions, que le bon sens et la droiture trouveront sans réplique, tombaient par hasard entre les mains d'un homme d'État qui fût de l'opinion opposée, il serait forcé ou de revenir de son erreur, ou de s'avouer le plus inconséquent des hommes. « Cessez, lui dirait-on, d'admirer tous ces grands hommes dont les ouvrages ont mérité le suffrage des nations et ont consacré à jamais leur gloire. Si la liberté de penser et d'écrire est pernicieuse, tous les hommes d'un nom immortel ont combattu les préjugés et les erreurs de leur siècle; depuis Platon jusqu'à Montesquieu, ils sont tous coupables. Quelle est votre inconséquence ! vous mettez tout le lustre du siècle précédent dans la gloire des lettres, et aujourd'hui vous voulez proscrire les philosophes. C'est Molière, Corneille, Racine, La
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Fontaine qu'il fallait proscrire. En les honorant comme vous avez fait, il était aisé de prévoir que le goût des lettres deviendrait général, et qu'au siècle de génie succéderait nécessairement un siècle de philosophie. Blâmez donc et détestez tout ce que les hommes ont écrit de vrai, de beau, de glorieux et de consolant pour le genre humain, ou cessez de contester aux philosophes de votre temps le droit de penser et d'écrire. » Mais tels sont le malheur de la condition humaine et la force du préjugé que la plupart de ceux qui ont en horreur les juges infâmes de Socrate, et les imbéciles qui condamnèrent Galilée, croiraient faire une action de justice et de prudence en livrant au feu le philosophe Diderot!
Un riche fermier avait de nombreux troupeaux de bétail. Quelques taureaux généreux et altiers en faisaient la beauté et la gloire. Ces taureaux étaient en fort petit nombre; mais ils n'étaient pas aussi aisés à mener que le reste du bétail, et leur cri fier et impétueux réveillait souvent le maître quand il songeait à s'endormir. « Mutilez vos taureaux, lui dirent ses valets, et nous y gagnerons tous du repos. » Le fermier mutila ses taureaux et ne fut plus qu'un gardeur de bœufs. Depuis ce moment il dormit tranquillement, et après avoir dormi longtemps il se réveilla et se trouva sans embarras et sans troupeau.
— Je comptais joindre à cette feuille une lettre de M. le duc de La Vallière et la réponse de M. de Yoltaire au sujet du passage du prétendu R. P. Codret, inséré sur la foi du premier dans V Appel aux nations^ dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte. Mais la lettre et la réponse viennent d'être imprimées. Vous trouverez dans la dernière des choses utiles et agréables, comme dans tout ce qui nous vient de M. de Voltaire. Cette fois-ci il est consolant ; mais qu'il veuille nous consoler ou nous affliger sur notre sort, il est toujours séduisant. Je vais transcrire ici le sentiment d'un homme de beaucoup d'esprit (M. le comte de Thiard) ^ parce que je le trouve juste et vrai, et que je ne dirais pas si bien :
« J'ai été content de la réponse de M. de Voltaire parce qu'elle est de lui. J'aime à croire que mon siècle est le plus
1 . Claude de Thiard, comte de Bissy, traducteur des Nuits d'Young, membre de l'Académie française, né en 1721, mort en 1810.
éclairé, que mon gouvernement est le meilleur, et que mon temps est le plus heureux; mais celui qui voudrait disputer sur quelques-uns de ces objets pourrait encore trouver de quoi former une brochure. Lorsque Rome perdit sa liberté, que le sang de ses sénateurs inonda ses murailles, elle avait vu naître Gicéron, Virgile, Horace. Ce temps de lumière fut-il le plus heureux? je ne le crois pas. Convenons qu'en fait de bonheur tous les temps sont à peu près égaux. On s'accoutume trop aisément à juger de la situation des peuples par les révolutions qui arrivent aux grands. Le maréchal d'Ancre a été assassiné, sa femme a été brûlée. Voilà deux vilaines façons de se défaire des importuns ; mais cet événement ne change rien au sort de dix-huit millions d'âmes que la France nourrit. Pour combiner les temps heureux d'un État, il faut voir celui oii le peuple chargé de moins d'impôts subsiste avec le plus d'aisance; oii il vit tranquillement au sein d'une famille qu'il ne craint point d'augmenter; où, pour former des armées de trois cent mille hommes, ces hommes ne sont point à la fleur de leur âge arrachés des bras de leurs mères; où le monarque enfin peut se passer de quatre cents millions de revenu. Voilà, je crois, des combinaisons qui peuvent balancer l'avantage d'avoir une société plus aimable et plus éclairée, des draps plus fins et des palais plus somptueux. Je serais certainement très-afîligé si, par une puissance magique, on me transportait vis-à-vis de mon trisaïeul, et que, dans son vilain château, je fusse obligé d'entendre son ignarde et gothique conversation; mais je n'oserais décider si cet homme, dans son temps, n'était pas plus heureux que je ne le suis aujourd'hui environné d'arts, d'or, de noblesse et des rayons de Y Encyclopédie. Je suis un pauvre raisonneur; mais au malheur de ne rien établir je joins celui de trouver que les autres n'établissent rien. La sagesse et la philosophie sont des caméléons qui changent de couleur sous la plume des différents écrivains. L'un vous dit que l'humanité éclairée jouit de tout, et doit être la plus heureuse. L'autre vous assure que la découverte des arts n'a fait qu'augmenter nos misères en multipliant nos besoins. Les gens d'esprit, en appuyant sur les contraires, ont également raison. Cela me dégoûte, et fait que j'aime mieux V Hymne aux tétons de M. Borde que tous vos systèmes de sagesse, de bonheur et de philosophie, etc. »
— La Conversation de M. F intendant des menus plaisirs du roi avec M, Vabhê Grizel est aussi imprimée, mais comme l'on n'en a tiré que trente exemplaires, j'ai pris le parti de la joindre à ces feuilles en manuscrit. Ce morceau serait excellent s'il était un peu plus châtié. Une réponse de M. de Voltaire à son nouveau confrère, l'abbé Trublet, a fait grande fortune. Vous verrez par la lettre de M. Formey comment M. de Voltaire tient parole à l'archidiacre Trublet de ne plus faire mention de lui.
— Parmi les critiques qui ont paru contre la Nouvelle Héloïse, la meilleure est intitulée Prédiction tirée d'un vieux manuscrit en style prophétique -. Elle est de M. Borde, de Lyon. Elle n'est pas assez serrée ni assez gaie. Une autre critique en forme de comédie, sous le titi-e Osaurcus, qui est l'anagramme du nom de M. Rousseau, est détestable et n'a eu aucun succès -.
— Il a paru une Épitre sur les charmes de Vélude^ qui attaque celle que M. Marmontel a fait imprimer sous le même titre, et qui a été couronnée par l'Académie française.
— La lettre à M"*' Clairon au sujet d'un ouvrage écrit pour la défense du théâtre est d'un bavard qu'on ne peut lire après l'abbé Grizel \
— Les Avis secrets de la Société de Jésus ^ en latin et en français^ sont une des principales brochures qui aient paru à
1. s. 1. n. d., in-12, 21 p. Mercier a attribué à Voltaire cette satire en style biblique contre Rousseau, que Servan a réimprimée en 1783 à la suite de ses Réflexions sur les Confessions. On la trouve tout au long sous le nom de Grimm dans Paris, Versailles et les provinces, de Dugast de Bois-Saint-Just, tome P*", pages 187 et suivantes, et sans attribution positive dans le Dernier volume des OEuvres de Voltaire, Paris, Pion, 1862, in-8°.
La parodie do la langue des livres saints, dont Grimm tira un si heureux parti dans le Petit Prophète de Boemischbroda , et qui fit depuis, au siècle dernier, tout le sel de plus d'une facétie, est sans doute la cause de cotte attribution, inconni e aux bibliographes. La Prédiction n'est pas d'ailleurs indigne de Grimm par l'ironie, le bon sens et l'àpretc , mais il est certain qu'il n'a jamais répondu aux calomnies de Rousseau.
2. Osaureus, ou le Nouvel Abélard, comédie nouvelle en deux actes et en prose, traduite d'un manuscrit allemand d'Isaac Rabener (composée par A.-C. Cailleau), Paris, 1761, in-12.
3. Cest-à-dire après la Conversation de M. l'intendant des menus et de l'abbé GrizeL par Voltaire. Grimm veut probablement parler ici des Lettres historiques et critiques adressées à i¥^^« Clairon, dans lesquelles on prouve que les spectacles sont contraires à la religion catholique. (Par le P. Joly, capucin.) Avignon (Paris), 1762, in-12, bien que la date de cette réponse nous inspire quelque doute sur notre supposition.
Zj28 CORRESPONDx\NGE LITTERAIRE.
l'occasion du procès que les pères jésuites viennent de perdre. La France au Parlement est une pièce en vers sur le même sujet, qui a été supprimée.
— Zamirj tragédie bourgeoise en trois actes et en vers de dix syllabes. Voilà le titre d'une mauvaise pièce qui n'a point réussi à la lecture, premier tort, et qui a fait déraisonner un de nos journalistes sur le genre que le pauvre homme croit manquer d'intérêt. Tort à partager entre le mauvais auteur et le mauvais critique.
— Observations sur la conduite du ministre de Portugal dans Vaffaire des jésuites^ traduites de l'italien. Cette brochure est en faveur de la Société, qui ferait mieux de garder le silence comme elle a fait fort sagement jusqu'à présent.
— On se lasse de tout. La méthode d'extraire des passages tronqués des plus célèbres ouvrages de nos écrivains modernes, dans le charitable dessein de leur faire dire ce qu'ils n'ont pas dit, et de les rendre odieux, commence à ennuyer le public. Ainsi la Petite Encyclopédie ^ ou Dictionnaire des Philosophes *, nouvellement publié sur ce plan, n'a été lu ni vendu, malgré la force de l'esprit de parti.
— M. Formey a attaqué M. de Voltaire dans un mauvais livre qui s'appelle Laïs p)]iilosophe. Celui-ci vient de le payer par la lettre suivante qui n'est pas encore imprimée ^ Elle est bien plus plaisante qu'elle ne parait au premier coup d'œil. Ce même M. Formey vient d'écrire Y Anti-Sans-souci . On pourrait observer à cet honnête homme qu'il n'est pas honnête de plaider la cause de qui que ce soit, contre son roi et son bienfaiteur, et si celle de Dieu exige des exceptions, il faut avant tout renoncer à la protection et aux pensions du philosophe de Sans-Souci. Mais faisons plutôt remarquer à l'intolérant ami de la paix que le philosophe de Sans-Souci ne punit point l'audace et l'ingratitude de son sujet et de son pensionnaire, que le pauvre M. Formey est toujours secrétaire de l'Académie de Berlin, et que tous les grands et bons rois en ont toujours agi ainsi.
L (Par A.-L de Chaumeix.) Barbier indique par erreur 1771 comme date de publication.