Représenté pour la première fois le 14 septembre
il n'a pas la vigueur de Philidor, mais il plaît. Si ce compositeur avait été quelque temps à l'école en Italie, il aurait fait des choses charmantes ; il ne manque pas d'idées agréables, mais il ne sait pas les écrire avec le goût et la finesse qu'on apprend dans ces écoles. 11 écrase souvent un chant simple par de mauvais accompagnements; en lui ôtant la moitié de ses notes, on
, lui rendrait un grand service. Son trio Pauvre petite charité
\ peut être regardé comme son chef-d'œuvre.
f Le maître à eux tous, comme je crois l'avoir déjà remarqué,
c'est M. Duni. Il a donné sur le théâtre de la Comédie-Italienne une pièce intitulée Mazet, qui est ce qu'on a jamais fait de plus fin, de plus délicat, de plus spirituel sur des paroles françaises. Le public n'est pas encore assez avancé pour sentir le mérite de ce compositeur; aussi lui préfère-t-il les deux autres, et cela est aussi sensé que de placer des écoliers à côté d'un maître. La pièce de Mazet est d'ailleurs plate. M. Anseaume, qui en est l'auteur, ne sait pas faire des pièces; mais il a de la facilité et du naturel dans le style. La pièce est mauvaise; mais les paroles des airs sont bien faites. La musique de ces trois ouvrages est gravée.
Au reste, en lisant ceci, il faut se souvenir que notre musique est encore au berceau, et que je ne prétends pas comparer nos essais aux chefs-d'œuvre des grands hommes d'Italie. Nous aurons d'ailleurs toujours un grand avantage du côté de la langue. J'observe aussi qu'aussi longtemps qu'on conservera l'usage barbare de parler les scènes et de chanter les airs, nous n'aurons que des bigarrures contraires au goût, et nos compositeurs resteront médiocres. C'est en écrivant supérieurement le récitatif qu'on apprend à faire des airs sublimes.
— Nous sommes inondés de brochures sur l'affaire des jésuites, et plus le terme de la débrouiller approche, plus il faut croire que le nombre des écrits pour et contre augmentera. Les révérends pères n'ont opposé aux nombreux écrits de leurs ennemis que trois brochures. La première a pour titre : Observations sur r institut de la Société des jésuites. Elle passe pour être du P. de Neuville. La seconde, qui est d'un P. Lombard, jésuite de province, n'est pas si modérée; elle est intitulée Réponse à un libelle intitulé (c Idée générale des vices principaux de r institut des jésuites ». La troisième a pour titre : les
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Jésuites convaincus par leurs propres ouvrages cCêtre toujours les mêmes. Vous voyez que ce titre a un double sens, et les ennemis de la Société ne manqueront pas d'en relever l'équivoque. Cette brochure contient la remontrance des jésuites de France en 1611, les accusations portées contre eux par les quatre ministres de l'église protestante de Charenton, avec la réponse du cardinal de Richelieu à ces accusations. Vous lirez ce dernier morceau avec surprise. Ce n'est pas un ministre qui parle, c'est un moine fanatique.
Les écrits contre la Société sont en plus grand nombre et de toutes sortes de couleurs. On a d'abord imprimé les deux discours que M. l'abbé de Chauvelin a tenus au Parlement le 17 avril et le 8 juillet dernier, avec le compte rendu des constitutions des jésuites par les gens du roi, et les assertions soutenues et enseignées par les jésuites en tout temps, extraites de leurs auteurs et présentées au roi par M. le premier président, le h septembre dernier. Ensuite il y a un Portrait des jésuites en deux volumes, où ils ne sont pas ménagés. Juste Idée que Von doit se former des jésuites^ et leur Vrai Caractère-^ autre recueil d'accusations graves. Mémoire sur un projet au sujet des jésuites; c'est un projet de réforme. Avis aux évêques assemblés à Paris au sujet des jésuites; cet avis n'est pas d'un ami de la Société. Nicolas P% jésuite et roi du Paraguay; c'est une mauvaise et plate satire. Enfin V Apocalypse d'un jésuite^ ou relation véritable d'un voyage merveilleux du R. P. Berthier à Lisbonne est une mauvaise imitation de la Maladie^ Confession et Mort de ce jésuite, qui parut il y a deux ans, et qui est restée à M. de Voltaire. Son copiste, qui est plat et lourd comme le P. Berthier lui-même, y rend compte de l'exécution du P. Malagrida et des affaires des jésuites en France. Les jansénistes ne sont plus bons plaisants comme du temps de Biaise Pascal, et les jésuites ne se piquent pas d'éloquence dans leurs apologies. L'écrit du P. de Neuville est plat quoiqu'il ne manque pas de logique. Il défend toujours l'institut de la Société, parce qu'on risquerait d'en anéantir absolument l'esprit si l'on touchait aux points qui déplaisent au Parlement. C'est comme si le gouvernement interdisait le port d'armes à une classe de citoyens, et que ceux-ci répondissent : « Mais vous voyez bien que nous ne pouvons plus nous battre, si vous nous ôtez les
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armes. » Le gouvernement dirait à cela que c'est précisément ce qu'il cherche. Il y a aussi dans l'écrit du P. de Neuville un j parallèle entre le roi de France et le général des jésuites, qui j est bien ridicule, sans compter quelques expressions qui ne seront pas du goût du Parlement. Le P. Griffet a fait imprimer I en Bretagne une apologie de son ordre. Ce morceau passe pour ^ le meilleur d'entre ceux des jésuites. Mais il paraît déjà une réplique à ces apologies, et il faut croire que les jansénistes ne ! s'endormiront point. Je passe sous silence une foule d'autres , brochures sur cet objet. On a publié ces jours-ci les Constitutions des jésuites en latin et en français^ avec les déclarations, le tout traduit et imprimé sur la fameuse édition de Prague; ces constitutions font trois volumes in-l*2.
— Gabrielle d'Estrées à Henri IV est une nouvelle héroïde dédiée à M. de Voltaire par M. Blin de Sainmore, qui en a déjà fait quelques autres. Ces bagatelles auraient fait autrefois de la réputation à un jeune homme; mais aujourd'hui on veut du génie et du caractère dans tout, et les talents faibles et médiocres aspirent vainement à une place au temple de la gloire.
— U Anti-Anglais, par M. de Montbron. On attaque dans cette mauvaise brochure ceux d'entre nos auteurs qui ont rendu justice au génie et au mérite des Anglais. M. de Voltaire est à la tête de ces gens-là. On pourrait mettre M. de Montbron à la tête des plats et mauvais écrivains de France s'il n'y en avait pas une foule d'autres qui se disputent cette place éminente.
— M. Thomas, professeur au collège de Beauvais, a fait imprimer VÉloge de Buguay-Trouin, qui a remporté le prix de l'Académie française. C'est pour la troisième fois que M. Thomas est couronné comme orateur par cette Académie. Vous en avez vu l'éloge du maréchal de Saxe et celui du chancelier Daguesseau. Celui du célèbre Duguay-Trouin, qui ne saurait être loué plus à propos que dans un temps où la marine française est détruite, a eu beaucoup de succès dans le public. Quant à moi, je suis bien éloigné de penser que ce soient là de bons modèles d'éloquence. M. Thomas a sans doute une sorte de talent; mais c'est celui d'un rhéteur, d'un phrasier; cette éloquence déclamatoire du collège qui peut plaire aux enfants, à la bohne heure, mais qui me déplaît souverainement. Je ne conçois point comment une nation qui a un Voltaire psut faire attention à des
productions de ce genre, et je conviens volontiers qu'une page de cet écrivain si vrai, si facile, si naturellement éloquent, si judicieux, si séduisant même dans ses écarts, a pour moi toutes les beautés de M. Thomas et des pareils faiseurs de phrases. La seule ligne que je voudrais avoir faite de V Éloge de Dugiiay- Trouin, c'est que toute nation est capable de grandes choses sous un grand prince, parce que cela est vrai, et dit d'une manière naturelle ; mais le reste a l'air d'une amplification de rhétorique, telle qu'on nous en a fait faire pour nous gâter le goût quand nous étions au collège. L'affectation de l'esprit philosophique rend ces thèmes encore plus déplaisants. « La nature, dit M. Thomas, qui destinait Duguay-Trouin à faire de grandes choses, lui accorda la faveur de naître sans aïeux. » Voilà ce que les écoliers appellent hardi; mais cela n'est hardi que pour les enfants. Tacite et Montesquieu ne connaissent pas ces hardiesses-là. Qui ne sait que la noblesse est un avantage réel dans la société? Il est chimérique, soit; mais les hommes vivent-ils d'autres choses que de chimères, et ces chimères n'ont-elles pas des effets très-réels, malgré les plus beaux raisonnements du monde? Si un professeur de rhétorique ne croit pas qu'un homme à seize quartiers ait aucun avantage sur lui, du moins il est absurde et plat de dire que c'est une faveur de la fortune que d'être sans naissance. Je ne suis pas plus content du style que des maximes de M. Thomas. Il dit en parlant de la guerre pour la succession d'Espagne : « Pardonne, ô ma patrie, si je rappelle ici le souvenir d'une guerre qui t'a coûté tant de larmes : ton sang, répandu en Allemagne, en Italie^ en Flandre, etc. » J'ai ouï dire qu'on répandait son sang pour la patrie; mais je ne savais pas que la patrie répandît du sang. Si ces exemples étaient les seuls, je serais assez juste pour ne les pas relever. Je conclus que vous préférerez la lecture des Mémoires de Duguay- Trouin, quoique mal écrits, à l'éloge de M. Thomas, quoique honoré du suffrage du public et de l'Académie française.