‹ Correspondance littéraireChapitre 2 sur 179 · Londres (Paris), 1758, in · texte numérisé non relu

Londres (Paris), 1758, in

— On propose par souscription une nouvelle édition de la compilation connue sous le nom de Dictionnaire de Moréri. On y refondra les suppléments de l'abbé Goujet, et on fera des augmentations considérables. L'éditeur s'appelle M. Drouet. Le prix de la souscription en différents termes reste de cent quatrevingts livres.

— On propose aussi par souscription un nouveau Théâtre Italien, en quinze volumes in-12 qui coûteront trente livres. Les huit premiers volmiies contiendront des tragédies, les sept autres des comédies. Le traducteur s'appelle M. de Cédors.

— Questions sur la tolérance^ oii Von examine si lesmaximesde la persécution ne sont pas contraires au droit des gens, à la religion, à la morale, à l'intérêt des souverains et du clergé ', brochure in-8°. Tout ce qui paraît en faveur de la tolérance mérite l'acclamation publique. C'est dommage que l'auteur de ce nouvel écrit n'ait pas un peu plus de chaleur et d'éloquence. Car dans des questions aussi claires que celle de la tolérance, c'est avec ces amies principalement qu'il faut combattre, et l'on prend une peine assez inutile de démontrer que l'intolérance est contraire à la justice, à la raison et au sens commun.

— Encyclopédie portative^ ou Science universelle à la portée de tout le monde, par un citoyen prussien ^ Cette brochure nous vient de Berlin. Elle est de M. Formey. C'est une espèce de nomenclature pour toutes les sciences. Je ne sais si elle pourra servir à aider la mémoire des enfants.

15 juin 1758.

Je reviens à la Morale dÉpicure, par M. l'abbé Batteux. Quoique cet ouvrage n'ait eu nul succès ici, il ne sera pas inutile de relever quelques raisonnements de son auteur. Ce qui a le plus nui à M. l'abbé Batteux, c'est une espèce d'incertitude qui règne dans tout son livre. On ne sait trop quel est son but; il ne voudrait se brouiller ni avec les dévots ni avec les philosophes; les uns persécutent et font du mal, les autres font

1. (Par l'abbé J. Tailhé et G.-M. Maultrot.) Genève, 1758, deux parties in-8". Barbier consacre une note intéressante à ce livre, mis à l'index le 5 mars 1759.

'2. Berlin, 1758, in-12. Nous ne savons sur quelle autorité Barbier s'appuie pour mettre en doute l'attribution de ce livre à Formey.

passer pour imbécile : le choix est embarrassant. M. l'abbé Batteux n'aurait voulu ni louer Épicure ni le blâmer sans réserve. Au reste, si vous êtes curieux de voir la manière dont un homme de génie traite de pareils sujets, en comparaison d'un auteur ordinaire et didactique, vous lirez l'article Épicurien par M. Diderot, dans V Encyclopédie^ et vous le mettrez en parallèle avec la brochure dont nous parlons. Revenons maintenant à nos discussions.

Je remarque en général que ceux qui manquent de délicatesse dans le sentiment et d'une certaine élévation dans l'âme ne devraient jamais se mêler d'écrire sur la philosophie ; leurs petites idées rétrécies ne peuvent que nuire aux opinions dont ils embrassent la cause, et faire de la peine à ceux du parti desquels ils se rangent. Épicure croyait l'âme matérielle et mortelle; c'était assez l'opinion des anciens. Socrate et ses sectateurs ne disaient sur l'immortalité que des choses probables. On a imprimé en Angleterre, de nos jours, un livre qui a pour titre : Que l'âme nest et ne peut être immortelle. Les arguments que M. l'abbé Batteux oppose à cette doctrine, et la façon dont il les énonce, tout cela est également pitoyable. (( Quelle raison, demande-t-il, Epicure a-t-il eue pour ôter aux gens de bien leur récompense? Ils vont donc se plonger dans le néant, avec le regret inutile d'avoir été justes, modérés, patients, tempérants, lorsqu'ils pouvaient ne pas l'être, et que, ne l'étant pas, ils pouvaient jouir de satisfactions sans nombre, et se délivrer d'autant de combats qu'il leur en a fallu pour résister à toutes les invitations de la nature, de la volupté et de l'exemple. » Voilà donc un philosophe qui croit que tout est perdu pour le sage et pour le juste, s'il ne peut s'attendre à l'immortalité de son âme et à la récompense d'une meilleure vie! Aussi ajoute-t-il : « Dans le système d'Épicure tout est pour les méchants, et contre les gens de bien. Les méchants ont profité de la vie; ils ont été riches, puissants, encensés du grand nombre, et ils gagnent encore, en mourant, le repos de leurs passions et l'assurance de l'impunité. Les gens de bien n'ont point joui de la vie, et ils perdent en la quittant le seul bien qu'ils ont eu, leur vertu qui n'a été pour eux qu'un mot : s'ils avaient bien pris les leçons d'Épicure, ils auraient su que vivre c'est jouir, et que l'homme est d'autant plus parfait dans sa

nature qu'il a plus de goCits, et d'autant plus heureux qu'il a plus de moyens de les satisfaire. » Quelle pitoyable philosophie qui rend notre vertu mercenaire et qui établit notre bonheur sur un intérêt bas et sordide ! L'homme de bien trouve dans l'exercice de sa vertu la récompense la plus solide et la plus délicieuse. Est-ce la richesse, est-ce la puissance, est-ce le vil encens des autres, qui procurent le bonheur? et le sage n'est-il pas, comme dit Gicéron, heureux même dans le taureau de Pisistrate? Voilà ce que des âmes vulgaires ne peuvent ni sentir ni concevoir. Jouir de la vie, c'est pour eux satisfaire ses passions, avancer des intérêts aussi vils que leur façon de penser, et fouler aux pieds toute considération de justice, d'équité, de générosité, de délicatesse, pour parvenir à la fortune et à la puissance. Ils n'ont pas vu que le méchant, au milieu de ses succès, vit d'une vie misérable, et que l'homme de bien, pauvre, ignoré, malheureux, persécuté si vous voulez, trouve dans la pureté et la sérénité de son âme, dans la paix^ dans la conscience d'une vie innocente et honnête, la source des plaisirs les plus doux et les plus délicieux. Qu'y a-t-il à comparer au calme de l'homme de bien au milieu des traverses de la vie, des maux qui l'environnent, des dangers qui le menacent? Ceux qui fondent la vertu et ses avantages sur la récompense d'une vie à venir n'ont vu ni l'homme de bien ni le sage; ils ne connaissent que l'imbécile ou l'enthousiaste. Mais ceux qui font consister le bonheur de l'homme dans la richesse, dans la puissance et d'autres futilités, et qui croient que ces choses valent la peine d'être regrettées ou ne peuvent être sacrifiées qu'à une vie éternelle, ne sont pas même dignes d'entrer dans le royaume des cieux de Jésus-Christ; car lui et ses apôtres nous en ont donné des idées trop pures et trop élevées pour qu'il puisse jamais être la récompense des âmes sordides. Vous trouverez dans le livre de M. l'abbé Batteux une infinité de pareils raisonnements.

Dans un autre endroit, il tire d'une maxime d'Épicure le résultat que voici : « D'où il suit que le sublime de l'école d'Épicure serait de ramener l'homme, par un effort de raison, au bonheur dont la nature a fait présent aux bêtes. Cette conséquence absurde est une des plus fortes démonstrations d'une providence divine et d'une autre vie pour les hommes. » Voilà vraiment une bonne philosophie; et si c'est là de ses démonstrations les plus fortes,

JUIN 1758. Il

on peut se dispenser d'écouter les autres. Les petits philosophes rangent toute la nature par échelons. Les animaux marchent avant les végétaux; ceux-ci avant la matière brute; l'homme est à la tête de tout. Une philosophie plus épurée nous apprend que, dans l'ordre des êtres, aucun n'est au-dessus ni au-dessous de l'autre. Qu'ont de commun un arbre et un cheval, une plante et un poisson? Quelle raison de préférence pourrait-on trouver entre la branche et l'oiseau qui s'y perche, entre l'herbe et le mouton qui la broute? 11 n'y a nulle subordination dans la nature ; le vrai philosophe peut distinguer la différence des espèces, les comparer ensemble; mais assigner des rangs n'appartient qu'aux docteurs de la science absurde. En comparant ainsi l'homme aux différentes espèces d'animaux et de végétaux que nous avons sous les yeux, je ne serais pas étonné qu'on le trouvât moins parfait dans son genre que les autres ne le sont dans le leur. Si les animaux ne peuvent s'élever à ces connaissances sublimes qui font l'orgueil et la vanité de l'homme, s'ils n'ont ni le génie, ni la pénétration, ni le coup d'œil dont nous nous vantons, il faut convenir que nous payons bien cher ces avantages.

Ce que je trouve de plus fâcheux pour M. l'abbé Batteux, c'est que les seules choses qu'on désirerait retenir de son livre appartiennent à cet Épicure qu'il voudrait écraser sans cependant rompre tout à fait avec la philosophie.

— M''* de Lussan, connue par plusieurs romans qui ont eu du succès dans leur temps, et par quelques ouvrages historiques, vient de mourir dans un âge assez avancé.

— M. de Forbonnais vient de faire imprimer à Genève un grand et important ouvrage en deux volumes in-!i\ Il a pour titre : Recherches et Considérations sur les finances de France depuis i595 jusquen 1721, c'est-à-dire depuis l'administration admirable de M. de Sully jusqu'après le système de M. Law. 11 est aisé de découvrir dans le cours de l'ouvrage les sentiments de l'auteur sur les opérations de finance depuis Law. Cet ouvrage a eu un grand succès d'estime. Je ne manquerai pas d'y revenir en temps et lieu, et d'entrer en discussion sur quelques objets particuliers et intéressants qui font la base des principes de M. de Forbonnais.

— J'ai oublié de vous parler du spectacle de décorations

que le chevalier Servandoni a donné cette année. Il a été si mauvais qu'il est tombé sans ressource dès la première représentation. Il avait choisi pour sujet la chute des anges rebelles du paradis, de Mil ton.

— M. Goguet, conseiller au Parlement, qui a publié cet hiver un ouvrage sur l'origine des lois, des arts et des sciences, en trois volumes in-8% vient de mourir de la petite vérole. C'était un homme fort suffisant, à ce qu'on prétend, et singulièrement pénétré de son mérite. Son livre a eu le sort de tous les ouvrages de recherches, que tout le monde approuve et que personne ne lit.

— On vient de faire une nouvelle édition de V Histoire universelle, de Diodore de Sicile, traduite par feu M. l'abbé Terrasson.

— Mémoire instructif sur la manière de rassembler, de préparer, de conserver et d'envoyer les diverses curiosités d'histoire naturelle, brochure grand in-S" assez considérable et enrichie de beaucoup de planches \ Elle est de M. le chevalier Turgot, et a été très-favorablement reçue par tous les curieux et par tous les connaisseurs de ce genre. On y a joint un mémoire de M. Duhamel sur le transport par mer des arbres, des plantes vivaces, des semences, etc. Le goût pour l'étude de l'histoire naturelle s' étendant de plus en plus, nous ne manquerons point de livres qui en traitent.

— Il paraît une Histoire de la Louisiane, ou Description de ce pays et de sa colonie -. Cet ouvrage est instructif. L'auteur s'appelle M. de Page du Pratz.

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